‹ Chili, Paraguay, Uruguay, Buenos-AyresChapitre 55 sur 63 · GROENLAND · texte numérisé non relu

GROENLAND

Traits générant,. Quelques géographes supposent le Groëul.ind entièrement distiiiet du continent américain, dont il serait séparé au sud-ouest par Ja nier Polaire, le détroit de Lancastre, Ja mer de Bal'fm et le détroit de Davis. Mais comme il n'est pas prouve le moins du monde que la mer Polaire communique avec l'océan glacial Arctique, cette opinion doit être considérée comme une hypothèse gratuite, et la question de savoir si le Groenland est une île ou une grande péninsule reste encore indécise.

Cette froide contrée est baignée au sud-ouest et au sud-est par l'océan Atlantique, à l'est, par l'océan Arctique; au nord et au nord-ouest, ses limites sont entièrement inconnues.

Elle a à peu près la forme d'un triangle , dont le cap Farewell , situé par 59° 42' de latitude septentrionale, représente le sommet, et qui a pour base le soixante-dix-huitième parallèle entre 20° et 8" de longitude occidentale. Le Groenland a donc du nord au sud près de cent cinquante kilomètres et soixante-quinze de largeur vers 78° de latitude, entre les deux points les plus septentrionaux auxquels on ait pu parvenir sur les deux côtés opposés. La superficie de tout ce que l'on connaît de ce pays peut être évaluée à vingtsept mille sept cent cinquante kilomètres.

La côte occidentale court généralement du sud au nord-nord-ouest. Sa ligne n'est interrompue d'une manière digne de remarque que par la baie d'Amaralik , celles de Baal , de Jacob et du Sud-Est : ces deux dernières forment le vaste enfoncement qui s'étend «entre le détroit de Waigat (*} et le cap Chidley. Les caps Brill et Comfort, 1 indépendamment du cap Chidiey déjà

(*) Il ne faut pas confondre avec le détroit de Waigalz., qui sépare la Nouvelle- ,'Zemble du continent euroj)éen.

nommé, peuvent être cités parmi les promontoires de cette côte ; de nombreuses îles la bordent du sud au nordouest; on distingue surtout Sermesok, Nunarsok , Sennerut., la grande île de Disco, celle de Waigat, et l'archipel que baignent les eaux de la baie de Jacob.

La côte orientale, qui commence, comme le littoral opposé , au cap Farewell, sommet du triangle, se dirige du sud-ouest au nord-est jusqu'à la hauteur du cap Barclay, par 69" de latitude septentrionale. Elle est découpée par les baies d'Éric, de Dyra, d'Ollumlungri, de Knighton, et par les caps Discord, Désolation et Hériolfness. Au delà du cap Barclay, cette côte court presque toujours vers le nord-nord-est. A cette hauteur , on rencontre successivement le golfe de Scoresby, qui, comme on le verra plus loin, a été supposé couper en deux le Groenland , et n'être par conséquent qu'un détroit ; plus loin , la baie de Foster, le cap Parry et la baie de Gale- Hemkes. Les principales îles qui bordent la côte orientale sont celles de Jameson et de Liverpool , à l'entrée du golfe ou détroit de Scoresby ; plus au nord , l'île Trail ; plus loin encore, dans la même direction , les îles Pendulum et Shannon.

Une chaîne de montagnes, constamment couverte d'énormes glaciers, partage le Groenland du nord au sud, et le divise en deux portions distinctes :

Groenland occidental et Groenland oriental. Toutes ces montagnes offrent l'aspect le plus effrayant : tantôt séparées les unes des autres par des gorges profondes et ténébreuses, tantôthérissées de rochers abrupts et gigantesques , le front sans cesse couronné dfj frimas. Parmi les plateaux les plus curieux, on cite celui qui supporte le glacier de l'Eisblinke ou Witteblinke, qui s'étend de 61 à 62° de latitude. Au milieu de ces glaces éternelles, triste pa-

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rure de cette contrée, on a remarqué, entre 67 et 77" de latitude, un volcan qui, en 1783 , a vomi des flammes et de la cendre.

]>es cours d'eau qui descendent des montagnes sont fort peu considérables; en hiver , ils sont, comme on le pense bien, entièrement gelés, et presque à sec en été.

Parmi les curiosités de ce pays , il faut mettre au premier rang le fameux pont de glace qui obstrue l'entrée d'une des principales baies de la côte ouest : ce pont merveilleux a plusieurs arches, et il s'appuie aux deux rives opposées de la baie ; il a deux milles de large ; les arches , portées sur des masses énormes de glace, ont depuis quatorze jusqu'à quarante mètres de hauteur. Crantz, l'historien du Groenland , dit q^u'un vaisseau pourrait entrer à pleines voiles dans la baie, en gouvernant à travers ces arches, si toutefois il n'avait pas à craindre la chute des glaçons qui souvent se détachent du cintre, ou roulent du sommet des montagnes voisines , comme de terribles avalanches.

Les voyageurs mentionnent comme une chose caractéristique et digne de remarque , une des plus hautes montagnes du Groenland qui se voit en mer à plus de deux cents kilomètres, et qui sert en même temps de phare aux navigateurs, de baromètre aux habitants ; lorsque le temps est à l'orage , le sommet de ce pic est enveloppé d'un petit nuage bien connu des gens du pays , et comme le plateau supérieur, trop abrupt pour pouvoir retenir la neige et la glace, est toujours à nu , les brumes de mauvais présage s'aperçoivent facilement. Le Pic-de-Glace , masse énorme hérissée d'aiguilles élancées et percée de voûtes resplendissantes , attire aussi les regards des navigateurs.

Météorologie. La météorologie du Groenland offre tous les phénomènes particuliers aux régions glacées : aurores boréales, soleil de minuit, parhélies, nuit non interrompue pendant plusieurs mois consécutifs , jours sans ténèbres pendant une autre période. Les vents y

sont aussi variables que partout ailleurs ; seulement ils donnent souvent lieu à des remarques singulières. Par exemple , il arrive quelquefois que le vent souffle avec impétuosité entre les îles voisines et sur la côte, pendant que la mer est parfaitement calme; d'autres fois, au contraire, la mer est furieuse, alors qu'on ressent à peine sur le littoral quelques souffles légers. Souvent il y a absence complète de vent, et dans ces intervalles il règne au Groëland un silence de mort. Ce silence effrayant , qui n'a rien du calme harmonieux de nos campagnes, augmente à mesure qu'on s'avance vers le nord du pays. Dans les hautes terres arctiques , il a quelque chose qui jette l'étranger dans une espèce de stupeur voisine de l'effroi.

Quelquefois , pendant la saison chaude, des vapeurs s'élèvent de terre, s'amoncellent sur un point, et produisent im singulier phénomène : quand on jette les yeux sur un objet placé au delà du nuage de vapeurs , on est la dupe d'une illusion d'optique, dont les effets sont exaciement semblables à ceux du mirage dans les déserts de l'Egypte. « Les îles de Kookernen, dit Crantz, en parlant de ce phénomène, m'apparurent sous une forme tout à fait différente de celle qu'elles ont ordinairement. Je crus les apercevoir d'abord beaucoup plus grandes qu'elles ne sont, et telles qu'elles auraient dû me paraître, si je les avais considérées avec une lunette d'approche. Je les voyais si près de moi, que, quoique je fusse à Godhaab, qui en est éloigné de quatre lieues, je pouvais facilement compter toutes les pierres et les cavités des rochers, couvertes et remplies de glace. La décoration changea quelques moments après, et ces îles n'offrirent à ma vue qu'une étendue de pays qui représentait un bois coupé récemment. Bientôtaprès, parut un tableau mouvant : c'était tantôt des navires voguant à pleines voiles ; tantôt des maisons , puis de grands châteaux, puis des ruines de tours, qui se présentaient dans le lointain; des nids de cygnes et mille autres ligures grotes-

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(jiies qui , en se séjKirant insensiblement les unes des autres , finirent par disparaître entièrement. »

Climat. La situation astronomique du pays qui nous occupe dit assez que le climat doit y être des plusiipres F.e grand froid connnence, connue en Fiurope, dans le mois de décembre. Il est si rude en février et en mars, que les pierres se fendent et éclatent avec bruit. La mer fume alors connue un four à cbaux, particulièrement dans les baies. Eggède , dans son journal du 7 janvier 1738, rapporte \\n fait qui peut donner une idée de l'intensité du froid à cette époque de l'année : il dit « que ce jour, la cbeminée de la cliambre où il se tenait fut remplie de glace jusqu'à l'ouverture du poêle, et qu'il ne fut pas possible de la faire fondre de toute la journée, quelque feu qu'on fît dans ce poêle. L'ouverture extérieure de la cbeminée était bou^bée par une coucbe de glace très -épaisse qui y formait connjie une sorte de couvercle ; ce couvercle était parsemé de quelques petits trous par lesquels la fumée avait de la peine à s'écbapper.

Les portes de la maison, de même que les murs, étaient recouvertes d'un épais ■vêtement de glace, et les interstices étaient remplis de neige. Tout était gelé dans l'intérieur des habitations , le linge dans les armoires, les bois de lit , les plumes et le duvet des coussins et des lits; et le tout était revêtu d'une couche de glace d'un pouce d'épaisseur. On fut obligé de couper la viande comme on brise une pierre, pour la retirer du vase où on la conservait. On eut de la peine à enfoncer la pointe du couteau dans la superficie, même après l'avoir fait bouil'ir longtemps dans l'eau de neige fondue. »

Ajoutons, pour compléter ce tableau, que le mercure gèle à partir du 65^ -degré de latitude.

On peut dire que l'biver dure environ huit mois ; cependant les Groënlandais comptent leur été du commenceu^ient de mai à la fin de septembre; en cftet, pendant cette période de cinq mois, ils abandonnent leurs huttes et vivent sous des tentes. Le sol n'est

bien dégelé qu'en juin, et il neige jusqu'au solstice d'été. La terre recommence à se blanchir à la fin d'août, mais elle n'est entièrement couverte; qu'en octobre. On assure cependant qu'il tombe moins de neige et aussi moins de pluie au Groenland qu'en JNorwége.

L'été proprement dit est , comme on le voit, extrêmement court; mais il est si chaud , qu'on est obligé de prendre des habits très-légers , surtout pour se rendre dans les baies ou sur les plages abritées, parce que les rayons du soleil y sont beaucoup plus ardents. L'eau qui reste alors dans les cavités des rochers y est tellement cuite par le soleil, qu'elle se cristfifilise et donne un sel très-fin, blanc comme la neige. La chaleur est si forte dans ces mêmes mers qui restent gelées six mois de l'année, que, dans certains beaux jours d'été, le goudron fond et coule le long des navires ; il faut dire que cette intensité de chaleur est rare.

L'automne est d'ordinaire la plus belle saison au Groenland. Sa durée est très-courte , et les nuits , déjà froides , en diminuent souvent l'agrément et les avantages. C'est dans cette saison que, sous un horizon rempli c|e vapeurs et éclairé par les rayons du soleil , qui les pénètrent, on voit des nuages qui quelquefois se congèlent et forment dans l'air une espèce de verglas transparent. Ces nuées resplendissantes flottent sur la mer comme un tissu de glace assez semblable à une toile d'araignée ; quelquefois elles voltigent dans l'atmosphère , sur la côte et dans l'intérieur des terres; rien de plus joli et de plus léger que ces voiles aériens, tissus de molécules étincelantes de la forme de petites aiguilles (*).

A certains moments, surtout pendant l'automne, les vents soufflent au Groenland avec tant de fureur, que les maisons en sont ébranlées et même

(*) Histoire des pêches, des découvertes et des établissements des Hollandais dans les mers du Nord, traduit du hollandais par Bernard de Reste, t. II, p. ai 3.

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quelquefois renversées. La mer élève ses flots jusqu'aux nuages et inonde les côtes à une distance considérable.

Quand lesGroënlandais veulent sortir pendant ces tempêtes redoutables, pour aller mettre leurs canots en sûreté, ils se traînent sur le ventre, de peur d'être emportés par le vent.

Du 26 novembre au 13 ou 14 janvier, le soleil ne se montre pas au Groenland. Sa clarté est remplacée par un crépuscule continuel et par la lueur de la iune et des étoiles qui, durant les nuits, brillent d'un éclat extraordinaire. Il paraît qu'on peut lire aisément à cette lumière qu'augmente le vaste tapis de neige et de glace qui la réfléchit. Par compensation, l'astre du jour ne quitte pas l'horizon du 24 mai au 20 juillet.

Crantz affirme que , pendant les nuits sans jour de l'hiver, on jouit d'une lumière continuelle qui étincelle dans la direction du nord, et que les rayons de cette lumière, toujours en mouvement , offrent un spectacle des plus étranges. On serait tenté tout d'abord de croire qu'il s'agit ici d'aurores boréales. Mais l'historien danois ajoute qu'il a observé que l'aurore boréale vient constamment du sud ou de l'est, d'où elle s'étend presque toujours au nord-ouest; il certifie que la lueur en question n'est pas de la même nature. « J'ai observé, dit-il, à l'égard de ce phénomène , que le temps se radoucit à proportion que la lumière est plus tranquille et que son éclat est moins étincelant; que les orages se montrent plus fréquemment dans la partie méridionale, à mesure qu'elle paraît plus agitée et plus rougeatre. »

Productions des trois règnes. Les montagnes , selon le dictionnaire de géographie de Kilian et Picquet , sont presque toutes de formation primitive , et se composent , pour la plupart, de gneiss, de granité, de porphyre et de trapp; elles renferment, en outre, du marbre, de l'asbeste, du feldspath coloré, du quartz, du mica, des grenats, du schorl , de la calcédoine, de l'almandine , de la tourmaline, de la pierre ollaire, du

soufre, de la houille, du cuivre, du fer, du plomb et du molybdène sulfuré. De tous ces minéraux , on n'exploite que la houille, qui sert pour le chauffage.

En fait de productions végétales on ne trouve ici que des plantes antiscorbutiques, des groseilles et autres baies acidulés , des saules et des bouleaux de petite taille, de la mousse et des herbes de différentes espèces.

De gros lièvres dont la chair est excellente et qui fournissent une fourrure précieuse; des rennes de la race américaine; des ours blancs, des renards , de grands chiens qui hurlent au lieu d'aboyer, et que le Groënlandais attelle à ses traîneaux; des oiseaux aquatiques en immense quantité; tels sont les seuls animaux qui habitent ou fréquentent ce pays. Parmi les ressour= ces que la mer offre aux habitants , il faut citer, outre un grand nombre d'espèces de poissons, le phoque vulgairement appelé chien marin, et la baleine, qui se montre principalement dans le Nord.

Découverte et colonisation du Groenland. On n'est pas d'accord sur la date précise de la découverte du Groenland. Des auteurs respectables, tels que Crantz , l'évêque Eggède , M. Mallet dans son histoire du Danemark, et la Peyrère, s'appuyant sur le témoignage de Snorre Sturleson et de Torfœus, la rapportent à l'an 982.

Voici de quelle manière ils racontent cet événement : Un Islandais , ou un homme du Nord, nommé Gunbiôrn, fils d'Ulf Krakke, poussé par la tempête à l'ouest de l'Islande, trouva quelques îlots qu'il appela Gmibiôrn- Skier (rochers de Gunbiôrn) , et découvrit une grande terre qu'il n'explora point. Quelque temps après , Eric Raude ou le Rouge, fils d'un Norwégien nommé ïhorwald , condamné au bannissement pour crime de meurtre, fut obligé de quitter l'Islande, et équipa un navire, dans l'intention d'aller visiter le pays découvert par Gunbiôrn. Il partit d'un port occidental de l'Islande, et arriva sur la côte est du Groenland. Il passa

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l'hiver dans une ne nommée, d'après lui, Kiricsey (île (i'Kri(0, et d.iDS laquelle il était parvenu après avoir doublé, dans la direetiou du sud, un cap appelé llvarf. Il avait aperçu dans la belle saison quelques espaeès couverts de verdure sur le littoral ; il nomma en conséquence ce pays Cw-oé/tland^ce qui signifie /er/Y? verte. Après trois années de séjour dans cette contrée, il retotu'na en Islande où il fit une description si séduisante de sa teiTe verte., que vinj^t-cincj navires chargés de tous les objets nécessaires à une colonisation partirent , Tannée suivante , sous sa direction, pour Vel doraclo voisin.

Des autorités et des documents dignes d'attention contredisent ces faits, ou au moins la date que nous venons d'enregistrer. Pontanus, dans une histoire du Danemark , et Claudius Christophersen, vulgairement appelé Lyscandre, auteur d'une chronique groërdandaise en vers danois, font remonter la découverte du Groenland à l'année 770; la différence entre les deux dates est donc de 212 ans!

Une bulle du pape Grégoire IV donne un grand poids à cette dernière opinion; cette bulle, adressée à Ansgarius (Anschaire) , nommé à l'évêchéde Hambourg par Louis le Pieux, fait mention des missions de l'Islande et du Groenland; et elle porte la date de 835 /Nous ne savons par quel motif certains géographes ont contesté l'authenticité de la bulle pontificale sur laquelle Pontanus et Lyscandre fondent leurs assertions; cette incrédulité est d'autant plus singulière, que, d'après le témoignage de M. Gunter, secrétaire du roi de Danemark, témoignage rapporté par la Peyrère , il existait de son temps, dans les archives de l'archevêché de Brème, une vieille chronique manuscrite contenant copie d'une bulle dans laquelle l'Islande et le Groenland étaient nommées. Cette bulle était antérieure à l'an 900.

Quatorze années s'étaient écoulées

depuis l'époque où Eric s'était établi

au Groenland, lorsqu'il envoya son

i lils Leïf en Norwége auprès du roi

Olaùs Trygvcsen (Olaùs V). Ce sou-, vcrain, récemment converti, parvint à faire adopt(îr le chrisliamsme à son jeune protégé, qu'il renvoya au Groenland, accompagné d'un missionnaire.

Leïf et le prêtre firent si bien qu'ils (inirent par baptiser Eric lui-même et tous les colons. Dès ce moment les établissements groënlandais prospérèrent de plus en plus. Un grand nombre d'Islandais s'y rendirent; ce qui diminua telb ment la population de l'Islande , que les autorités de cette île se virent forcées d'interdire les émigrations, interdiction imitée de celle par laquelle les rois de Norwége avaient cru pouvoir arrêter autrefois l'essor de la population de leur royaume vers rîle républicaine. La colonie occupait, disent les chroniqueurs, un point de la côte orientale ; elle fut bientôt assez nombreuse pour pouvoirfournir de petits détachements qui allèrent fonder des établissements nouveaux dans le sud et sur la côte occidentale. Le Groenland, fut dès lors divisé en deux grands districts , cehu' de l'est {Oaterbygd) , et celui de l'ouest {Festerbijgd). Entre les deux colonies se trouvait une étendue de pays inhabitable et portant le nom de Ubygder (sans bâtiments). On comptait" dans l'Osterbygd une cathédrale, onze églises , cfnt quatre-vingt-dix maisons avec cour, ou métairies igaarde)^ deux villes. Garda et Alba , trois maisons royales appelées /^oàs, Tlodhills' tadr et Brattahlidy où résidait le lagman , enfin trois ou quatre monastères, l'un desquels, celui de Saint- Thomas, était approvisionné d'eau chaude par une fontaine bouillante. Ce couvent était probablement celui dont parle Zéno dans la relation de son voyage en Engroneland. Dans le Vesterbygd, il y avait quatre églises, quatre-vingt-dix maisons avec cour, et suivant quelques chroniqueurs, cent dix. On voit que la colonie occidentale était bien moins importante que l'autre.

Dans la dernière moitié du quatorzième siècle, le Vesterbygd fut attaqué et détruit par un peuple sauvage

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venu d'A-mérique : c'étaient les Esquimaux , que les chroniqueurs islandais appellent Skrelllngers ( ce mot signifie nain, petit homme ). Les hommes envoyés de la colcnie orientale au secours du Vesterbvgd n'y trouvèrent plus aucun habitant, et ne virent que des bestiaux errants, qu'ils embarquèrent sur leurs vaisseaux.

L'Osterbygd subsista quelque temps, ou peut-être longtemps après l'anéantissement de la colonie de l'ouest. Il était encore florissant à la fm du siècle durant lequel s'était accomplie la catastrophe dont nous venons de parler; mais, après 1400, toute communication fut interrompue entre le Groenland et l'Europe. On attribue cet abandon de la colonie danoise à la défense faite par la reine Marguerite de naviguer vers ce pays. Cette reine, irritée de ce que les colonies avaient refusé de lui payer le tribut ordinaire, avait cru les punir sévèrement en interdisant , sous les peines les plus graves , toute relation de commerce avec les Groënlandais. La guerre qui survint vers la fm du quatorzième siècle , entre le Danemark et la Suède , porta le dernier coup aux colonies du Groenland. A dater de cette époque , ces établissements lointains furent complètement perdus pour la mère patrie, et l'on est encore réduit aux conjectures sur les vicissitudes qu'ils éprouvèrent depuis leur séparation de la métropole. Cependant une lettre trouvée , il y a quelques années , par M. Mallet, dans les archives du Vatican, et adressée par le pape TVicolas V à deux évéques dislande, jette quelque lumière sur le sort des colonies perdues. Cette lettre, qui porte la date de 1448, nous apprend que des étrangers , venus des côtes américaines , attaquèrent , trente ans avant ia date du document pontifical, les étabhssements groënlandais , ravagèrent ).e pays, détruisirent les édifices sacres, et n'épargnèrent que les paroisses protégées contre leur fureur par de hautes chaînes de montagnes. Ils emmenèrent en esclavage les habitants des deux sexes. La lettre pastorale ajoute

qu'un grand nombre de ces malheureux étaient revenus dans leurs anciennes demeures , et demandaient qu'on les aidât à reconstruire leurs églises en ruine.

Un prêtre de Norwége, nommé Hans Eiïgede, attira de nouveau l'attention de ses compatriotes sur le Groenland, qui , pendant nombre d'années , avait éîé enveloppé du plus profond oubli.

Cet intrépideecclésiastique résolutd'al- 1er visiter lui-même les colonies dont on n'avait plus de nouvelles depuis longtemps , et d'aller convertir à la religion chrétienne les Esquimaux, dans le cas où ils auraient pris définitivement la place des habitants islandais et norwégiens. Il surmonta avec bonheur tous les obstacles qui s'opposèrent, dès le début, à la réalisation de ce périlleux projet. Il partit enfin avec une commission du roi et le titre de prêtre missionnaire. Il quitta Bergen le 3 mai 1721, et arriva, après une traversée de deux mois, dans une île de la côte occidentale du Groenland, à laquelle il donna le nom de Haabets-oe: (île de l'Espérance), et où il fonda la première colonie moderne sous le nom de Got-haub ( Bonne-Espérance ). Il ne trouva aucim habitant de race européenne, mais il chercha à se concilier la bienveillance des Esquimaux; il y réussit, et se flatta de l'espoir que ce peuple barbare renoncerait bientôt à ses superstitions. Mais ce n'était pas là le seul but de son entreprise; il avait aussi à cœur de retrouver les traces des anciens colons islandais et norwégiens ; en conséquence , il se dévoua à la recherche des établissements du quatorzième siècie. I^e 9 août 1723, il se mit en route avec deux slocps pour aller explorer, s'il était possible, la côte orientale.

Mais, parvenu à 60° 20' de latitude, il s'aperçut que la saison était trop avancée . que les glaces commençaient à dériver avec impétuosité, et'que ses provisions ne pouvaient sufllre à un long voyage. Force lui fut de retourner sur ses pas. Cette tentative avortée avait pourtant produit un résultat :

Eggède avait trouvé entre les 60» et

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cr defïr('sde latitude, dans le district qui porte aujourd'liui le nom de JuUanes/taab , des ruines importantes (jui attestaient Texisteuee d'une ancienne colonie islandaise; c'était la colonie occidentale.

L'apostolat et les recherches de Dans Kfigède durèrent quinze années consécutives, pendant lesquelles cet infatigable missionnaire supporta, avec im courage héroïque, les privations, la misère, les rigueurs d'un climat de fer, et quelquefois de cruels désappointements. Son fils Paul le remplaça , et continua la tache glorieuse qu'il avait laissée inachevée.

Durant cette période de quinze ans, quelques famillts danoises s'étaient établies sur la cote occidentale du Groenland. Ce fut là le premier noyau de la population européenne qui existe encore dans ce pays.

HansEggèdedoitdoncêtreconsidéré comme le fondateur de la seconde colonie groënlandaise.

Cette côte or'ientale est devenue une espèce d'énigme historique et géographique, si l'on peut dire ainsi. On s'est d'abord préoccupé pendant trèslongtemps, et jusqu'à ces dernières années, de la question de savoir sur quel point de ce littoral avaient existé les premiers établissements islandais; ensuite l'accès de la côte est devenu luimême un problème considéré longtemps comme insoluble, à cause de l'accumulation des glaces à l'est du Groenland. Les premières expéditions faites dans le but de retrouver la colonie perdue ayant été sans succès, on commençait à désespérer, lorsqu'un mémoire'présenté par Eggers, en 1793, à l'académie de Copenhague, vint accréditer l'opinion que les établissements dont il s'agissait n'avaient jamais existé sur la côte orientale , et qu'il fallait les placer dans la partie sud ae la région occidentale, au district de Julianeshaab. Cette opinion se fondait sur les considérations suivantes : Éric le Rouge, le premier colonisateur du Groenland, partit bien de l'ouest de l'Islande , mais une fois arrivé près de la côte orientale de la Terre Verte,

il navigua au sud le long du liltoral, puis à C ouest autour d'un cap nommé J/raîfy or, comme on ne connaissait pas alors la position du cap Farewell, et qu'on ne savait pas que la côte se dirigeait de la vers le nord, Éric avait * bien pu dire , après avoir double ce dernier cap , qu'il avait navigué à l'ouest , ignorant qu'en réalité il allait au nord. Il s'était cru encore a l'est, quand déjà il était à l'ouest. Deux savants islandais , Sigvard Stephensoii et Gudbrandt Forlaksen, qui vivaient le premier en 1574 et le second en 1606, avaient interprété de la même façon le voyage d'Éric le Rouge.

Cette opinion rallia un grand nombre d'esprits distingués. Le fait est que les voyages de Magnus Heinesen , sous le règne de Frédéric II ; des Anglais Davis et Hudson, de Jean Munk, de Godske Lindenau, de Carsten Richardson, sous Chrétien IV; de David Daneil, sous Frédéric III ; de Peter OIsen Walloe, sous Frédéric V; de Lowenorn, Eggede et Rothe, sous Chrétien VII, voyages infructueux à la côte orientale du Groenland, avaient été parfaitement propres à confirmer l'interprétation d'Eggers, car ces différents navigateurs, ou n'avaient pu aborder sur aucune portion du littoral de l'est, ou ne l'avaient exploré qu'en deçà et au delà du point signalé comme le lieu des anciens établissements.

On niaitdonccatégoriquement l'existence de rOsterbygd , malgré les assertions contraires d'Arngrim Johnson, de Thodr ïhorlaksen et de Thomod Thorfesen, lorsque M. deWormskiold, qui avait fait eu 1812 et 1813 un voyage scientifique dans le Groenland méridional , publia un mémoire remarquable, dans lequel il soutenait l'ancienne hypothèse. A son tour, il convertit un grand nombre de personnes compétentes, et la théorie d'Eggers fut abandonnée par la plupart de ses anciens approbateurs. Sur ces entrefaites, deux nouvelles expéditions à l'est du Groenland vinrent disposer le public à prendre la nouvelle opinion en considération sérieuse. Scoresby et Clavering, tous deux Anglais, avaient

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réussi à explorer la cote dans sa partie septentrionale. Le premier avait visité le littoral entre le 70*" et le 75" degré de latitude; il avait découvert dans cet espace un vaste golfe qu'il slipposa n'être qu'un bras de mer qui diviserait le Groenland en deux parties (*); enfin il avait affirmé a son retour, et en ceci il était dans l'erreur, que toute la côte orientale jusqu'au cap Farewell était navigable en se dirigeant le long de la terre, depuis le 70'' degré de latitude. Quant à Clavering, pendant que son compagnon, le capitaine Sabine, faisait dans les deux îles Pendulym des observations scientifiques, il avait exploré la partie de la côte orientale située au nord de ces îles. Il avait vu dans le golfe de Walter-Scott (**) , ainsi nommé par Scoresby, des Esquimaux extrêmement timides; puis il avait poursuivi son examen jusqu'au 76^ degré de latitude. Sans doute ces deux expéditions ne résolvaient pas la question; mais d'abord elles faisaient présumer, surtout d'après l'assertion de Scoresby, que les autres parties de la côte n'étaient pas aussi inaccessibles qu'on l'avait cru jusqu'alors; en second lieu , elles avaient fortement attiré l'attention publique sur ce problème bistorique agité depuis si longtemps.

Une nouvelle tentative fut résolue < en Danemark , et ce fut au capitaine Graah, intrépide marin qui avait habité le Groenland septentrional , que l'on confia la direction de cette périlleuse entreprise.

M. Graah pensa avec raison que le meilleur moyen de visiter la côte qu'il

(*) Ce golfe ou ce détroit est probablement le même qui fut découvert en 1761 par Volquard Boon , navigateur danois selon les uns , hollandais selon les autres , et qui se dirigea à la dislance d'un mille et demi à six milles le long de la côte orientale , depuis le 76^ degré 3o' jusqu'au 68*' 40' de latitude. Ce marin conjectura aussi que cette large ouverture était un détroit.

(**) Clavering crut reconnaître dans ce golfe de Scott la haie découverte en i654 par le Hollandais Gale Hemkes, qui lui avait laissé son nom.

avait mission de parcourir, c'était de s'embarquer dans des bateaux groënlandais, et de prendre pour compagnons de voyage des habitants du pays.

Le 28 juillet 1829, il avait pénétré jusqu'à une île située à 6.S° 18' de latitude et 40° 49' longitude à l'ouest de Paris. Il explora avec soin toute la côte jusqu'au delà de la latitude attribuée à rOsterbygd ; et de ce qu'il n'avait trouvé aucune trace de la colonie islandaise sous le rapport de la langue, de la religion et des vestiges matériels, il conclut que les anciens établissements n'étaient pas situés à l'est de Statenhuk , mais bien dans la partie du sud-ouest du Groenland actuel, c'està-dire, à l'emplacement de Julianeshaab. C'était, comme on l'a vu, l'opinion d'Eggers.

Cette conclusion du capitaine Graah est surprenante, car il avançait en mêtne temps un fait qui était un puissant argument en faveur de l'opinion contraire : il disait avojr rencontré sur cette côte orientale une race d'hommes n'ayant aucune analogie avec les I^squimaux, et se rapprochant au contraire beaucoup des Européens Scandinaves.

« Ces hommes n'ont ni la tête plate, ni le corps petit et large, ni l'embonpoint flasque des Esquimaux; ils sont, au contraire, pour la plupart, audessus de la taille moyenne; la forme de leur tête et l'expression de leur ligure sont pareilles à celles des Européens; le corps, plutôt maigre que gros , est nerveux et a des formes fines , sans annoncer de faiblesse; aussi sontils plus robustes et plus actifs que les indigènes de la côte ouest. La couleur de leur peau est claire et fine chez les femmes et les enfants , comme chez les Européens, et plusieurs ont les cheveux blonds, ce qu'on n'observe jamais chez les autres Groënlandais. » L'existence de cette race si différente des habitants de l'Ouest et si semblable aux Européens du IN'ord, nous parait un fait, sinon décisif, au moins de nature à laisser la question en suspens.

La physionomie des Esquimaux est marquée à un type si particulier et si bien caractérisé, que le seul fait de la

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dissemblance des deux populations doit être d'un poids immense dans la discussion. INous sommes, en conséquence , très-disposé à reconnaître dans les Groënlandais trouvés par le capitaine Graah sur la cote orientale, des descendants des anciens Scandinaves qui faisaient partie de TOstcrhygd. Il est vrai que la religion et les mœurs de ces Groënlandais sont à peu près les mêmes que celles des habitants de l'Ouest; mais l'hypothèse d'une invasion de l'Osterbygd par les Esquimaux étant admise, ne peut-on pas admettre aussi que ces étrangers ont imposé leurs haoïtudes , leur langue et leurs croyances au peuple vaincu, surtout si l'on considère que cette action des vainqueurs sur les Européens s'est exercée pendant trois cents ans ? Une autre considération non moins significative quand on la rapproche des observations précédentes, vient ajouter un nouveau poids à nos conjeciures :

le capitaine Scoresby fils a découvert sur la terre de Jameson , située plus au nord , des ruines qui attestent l'existence d'un ancien établissement sur ce point. Enfin il n'est pas inutile de remarquer que, suivant le capitaine Graah , la végétation sur certains points de la côte orientale est supérieure à celle de quelque autre partie que ce soit de la côte ouest, et même à celle de l'établissement de Julianeshaab , qui passe pour le plus riche. Ainsi donc ceux qui nient l'Osterbygd n'ont même pas pour eux l'argument du climat et de la stérilité du sol.

En résumé, la présence d'une race d'hommes tout à fait différente de la race des Esquimaux, et la découverte de ruines anciennes dans le voisinage du golfe de Scoresby, nous semblent des preuves très-fortes à l'appui de l'opinion qui soutient l'existence de la : colonie islandaise sur la côte orientale.

Postérieurement au capitaine Graah, iM. Jules de Blosseville, notre compatriote, a reconnu en 1833, entre 68 et i69° de latitude, quelques portions de la côte orientale que ni le capitaine danois ni Scoresby n'avaient visitées.

iQn sait le triste sort de M. de Blosse-

ville. Plusieurs expéditions destinées à chercher les traces de la lilloise, que montait cet officier distingué, ont été inutiles, et on ignore encore aujourd'hui ce que sont devenus nos marins dans ces parages inhospitaliers.

Nous laissons maintenant la côte orientale , pour ne nous occuper que du littoral opposé.

Colonies danoises. La côte occidentale a une douzaine de colonies, quinze établissements de commerce moins grands, et dix missions, dont quatre, Nouveau-Herrnutt, Lichtenfels, Lichtenau et Friederichstal , sont dirigées par les frères moraves.

Les colonies sont réparties comme il suit :

Dans l'inspection du Nord : Upernavick , l'établissement le plus septentrional ; Osnenak , Jacobshavn , Christianshaab, Egedesminde et Godthavn.

Dans l'inspection du Sud : Holsteinborg, Sukkertoppen ; Godthaab , l'établissement le plus ancien; Fiskernacsset, Friederichshaab et Julianeshaab, la colonie la plus importante.

Le nombre des Européens établis dans ces colonies danoises est d'environ deux cents.

Commerce. Le commerce se fait à l'aide de cinq ou six navires qui se rendent annuellement du Danemark au Groenland. Les principaux objets d'importation sont de la farine, du sel, du drap, du vin, de l'eau-de-vie , et divers métaux ; les exportations consistent en huile et fanons de baleines , peaux de phoques , d'ours, de renards et de lièvres, cornes de narval et duvet d'éder. La compagnie du Groenland, établie à Copenhague, estime sa recette habituelle à cent quarante mille rixdalers (cinq à six cent mille francs) ; et les exportations du pays même , sans y comprendre le produit de la pêche des baleines sur les côtes , se sont élevées de cinquante à cent mille rixdalers. Les dépenses de la Compagnie sont d'environ quatre cent mille francs (*).

(*) Note sur le commerce du Groenland dans la Minerve danoise, citée par Malte-* Brun.

JO" Uvraison, (Régions circompolaires. )

L'UNIVERS

Population indigène. Les habitants du Groenland, qui ont pris la place des anciens Islandais, paraissent être au nombre d'environ vingt et un mille, dont sept ou huit mille chrétiens. Ils appartiennent à la grande famille des Esquimaux. Cette famille comprend cinq nations principales, dont une vit en Asie ; on en remarque , en Amérique , trois branches principales, savoir: les Kalalits ou Karalits , qui sont les Groënlandais ; les Esquimaux proprement dits, qui vivent sur la côte nord -est du Labrador, et sont les plus méridionaux et les moins civilisés ; les Esquimaux occidentaux, qui errent près des embouchures du Mackenzie et de la rivière aux IVlines-de-Cuivre {Copper-Mine) ^ dans les environs du cap Dobb, de la baie Repuise , sur la presqu'île Melville, sur les côtes des îles Winter, Igloulik , Southampton , et autres qui forment l'archipel de Baffm-Parry (*).

Portrait et caractère. Les Groënlandais sont petits , mais généralement bien faits. Ils ont la figure plate et large, les joues rondes et charnues; les yeux petits, noirs et sans feu; la bouche étroite et ronde; la lèvre inférieure épaisse ; les cheveux noirs , épais , longs et rudes ; presque pas de barbe , soit qu'elle ne croisse pas, soit qu'ils s'épilent avec soin; les membres très-musculeux ; la poitrine haute, les épaules larges, la main petite et potelée , de niême que le pied. Les femmes ont la taille remarquablement carrée , et les épaules aussi larges que les hommes. La couleur de ces indigènes est jaune verdâtre; leur épidémie est d'un brun approchant du rouge clair ; mais ce qui prouve que le brun n'est pas leur couleur naturelle, c'est que leurs enfants naissent blancs conune la plupart des Européens ; ils acquièrent cette teinte d'abord par l'usage de la graisse

(*) Pour se faire une idée complète de la race des Esquimaux et des régions qu'elle habite, il est bon de lire ce qu'eu dit M. Balbi , p. 964 et 965 de sou Abrégé de géographie.

et de l'huile dont ils se frottent continuellement le corps et le visage, ensuite p'ir l'action de l'épaisse fumée que l'huile de leurs lampes répand dans leurs demeures.

Les Groënlandais exhalent par tous les pores une odeur repoussante.

Comme ils ne se nourrissent guère que de chair de phoque , d'huile et de viande de baleine, et qu'ils manient continuellement les restes , souvent putréfiés, de ces animaux, leurs mains, leur bouche, leur haleine, et jusqu'à leur sueur, sont d'une puanteur affreuse. Le dimanche, lorsque plusieurs centaines de ces sales créatures sont entassées dans une église, c'est à peine si les missionnaires danois peuvent résister à l'action de l'atmosphère empestée qui les environne. La respiration est gênée par les miasmes qui s'élèvent de cette multitude dégoûtante; et les exhalaisons de l'huile et de la graisse dont la lampe est garnie ajoutent singulièrement à ce supplice.

Les Esquimaux du Groenland sont intrépides , courageux et persévérants.

Tel d'entre eux qui n'aura rien mangé depuis deux jours, ou qui n'aura pris pour toute nourriture qu'un peu de mousse de mer, ramera avec assurance dans son batelet , et le conduira sans crainte à travers les flots courroucés de l'Océan. Les femmes portent de pesants fardeaux , soit qu'elles aient pris leur nourriture habituelle, soit que la faim les dévore.

Naturellement tristes et silencieux, ces sauvages semblent presque constamment plongés dans une espèce de stupeur. Ils sont doux , paisibles , et d'un caractère sociable. Quoiqu'ils vivent dans un état de misère presque continuel, ils ne se trou vent pas malheureux; l'indépendance et une sécurité absolue pour leurs familles leur semblent une compensation suffisante. Ils ne sont ni querelleurs, ni rancuniers; quand ils voient des Européens se disputer, et quelquefois même se battre, ils s'étonnent de ces violences , et lesf attribuent a l'usage des liqueurs fortesî' « Ils ont perdu l'esprit , disent - ils ; la mauvaise eau les a rendus fous. » Obt

RINCIONS CIRCO^I POLAIRES.

dit qu'on ne les surprend jamais en flagrant dtMit de mensonge; toutefois, si l'on accuse un GrotMilaiidais d'une mauvaise action , il ne Tavouera pas , de crainte de perdre , par un aveu sincère , l'estime de ses connaissances, dont il est éminennnent jaloux.

Le caractère de ce peuple est difficile à définir. Il offre des contrastes étranges, des contradictions qu'on ne

()eut guère expliquer. S'il est doux et lumain , d'un autre côté , il pousse quelquefois Tindifférence jusqu'à la cruauté. Par exemple, lorsqu'ils voient un bateau prèsde faire naufrage, ils ne portent pas secours au pécheur en danger, s'il ne fait pas partie de leur compagnie. Toutefois, s'ils entendaient dans la barque des cris de femme ou d'enfants, ils ne balanceraient pas à se jeter à la mer pour les sauver. Il en est tout autrement lorsqu'ils partent plusieurs pour la pêche; alors tout est commun entre eux, travail , péril, fatigue, misère, et faim même; ils ne se refusent jamais alors aucun service mutuel.

D'autres contradictions méritent d'être signalées pour bien faire connaître le naturel des Esquimaux du Groenland. Quoiqu'ils soient généralement honnêtes, ils convoitent souvent les biens de leurs compatriotes , et se les approprient par les moyens les plus odieux. S'ils sont jaloux de la richesse de quelque voisin ou de son activité à se procurer les nécessités de la vie matérielle , ils ne prendront pas le parti de le voler ; ils iront l'attaquer en mer; ils renverseront son canot, ou lui lanceront un harpon par derrière, et l'abandonneront ainsi à la fureur des vagues. Enfin , quoiqu'ils soient pacifiques et peu querelleurs, comme nous l'avons dit, ils n'en sont pas moins très-vindicatifs dans certaines circonstances. Ainsi , lorsqu'un homme a été assassiné, ses parents dissimulent leur ressentiment jusqu'à ce qu'ils trouvent l'occasion de venger le défunt; cette occasion ne dût-elle se présenter que vingt ans après le crime, ils ne témoignent jusque-là au meurtrier ni haine ni colère. Si, un

beau jour, ils rencontrent l'assassin dans l'intérieur du ()avs, ils le saisissent, lui reprochent son forfait, et le font mourir sous un tas de pierres, ou le précipitent du haut d'un rocher.

Quelquefois la fureur les porte à couper le malheureux par morceaux , et à manger son cœur, pour ôter, disent-ils, à ses parents le courage de venger sa mort. Ajoutons que la vengeance est héréditaire chez ce peuple, et se lègue connue un patrimoine, de génération en génération ; elle passe même , à ce qu'il paraît, aux voisins, excepté cependant lorsque le premier meurtrier a été un vagabond et un scélérat, méprisé de sa propre fanu'lle; dansée cas, personne ne cherche à le venger. Croyances et superstitions. I^es croyances des Groënlandais offrent aussi des bizarreries qu'il est intéressant de signaler. Ils ont , par exemple, sur l'âme, des idées singulières; voici ce que Crantz dit à ce sujet : « Il y a des Groënlandais qui croient qu'il n'y a dans l'homme d'autre esprit que celui qui est dans les animaux , et que cet esprit survit au corps; d'autres pensent que l'âme est le second principe dans l'homme, mais que cette âme est matérielle et destructible, qu'elle peut abandonner le corps quand il lui plaît, et y rentrer à volonté; ils ajoutent qu'elle peut vivre seule et hors du corps. D'autr£s donnent deux âmes à l'homme, Yombre et Vhaleine. L'ombre abandonne le corps pendant la nuit ; elle va à la chasse, à la pêche, au bal, et partout où il lui plaît. En conséquence, ils regardent les rêves comme une absence de l'âme. Cette croyance est fortement appuyée par les devins et les sorciers, . qui ne négligent rien pour la propager, parce qu'ils s'attribuent la puissance de rappeler l'âme lorsque la fièvre ou le délire viennent à cesser. Ils se vantent même de pouvoir la changer dans le corps d'un malade, et de lui substituer celle d'un lièvre, d'un renne, d'un oiseau, d'un enfant, etc. Cette superstition est souvent utile aux pauvres : les veuves dans l'indigence la iTiett«at à profit pour procurer la sub«

sistance à leurs enfants délaissés. Lorsqu'un père de famille vient à perdre un fiis, une veuve pauvre lui persuade que l'âme de cet enfant a passé dans le corps d'un des siens, dont elle a accouché depuis la mort de Tautre; alors le père superstitieux se fait un devoir d'adopter l'enfant qu'on lui propose ; il prend chez lui la mère, qui dès lors devient sa proche parente, et qu'il nourrit, ainsi que son enfant. »

David Crantz donne aussi des détails curieux sur l'idée que les Esquimaux du Groenland se font de l'enfer et du paradis. En voici la substance d'après le résumé qu'en a fait le traducteur de \ Histoire des pêches du Nord:

Les Groënlandais retirant de la mer la plus grande partie de leur subsistance, ont l'idée la plus avantageuse de l'Océan; c'est au fond de ses abîmes qu'ils placent le paradis; quel- ?ïuesuns le supposent dans les enrailles de la terre , d'autres sous les voûtes des rochers qui séparent la terre des eaux. Ils se font de ce paradis une idée analogue à leurs habitudes et à leurs jouissances les plus douces : là, disent-ils, règne un été continuel (ils ne connaissent pas le printemps); le soleil y luit constamment , et défend à la nuit d'y étendre ses sombres voiles; les eaux y sont toujours limpides et d'un goût exquis; tout y est en abondance , surtout les rennes , les poules d'eau, le poisson, et particulièrement les phoques , qu'on y prend sans la moindre peine, et qui , d'euxmêmes, viennent se jeter dans des chaudières qui bouillent sans interruption. Les âmes n'entrent pas facilement au paradis. Pendant cinq jours, elles errent sur un rocher escarpé, pointu et couvert de sang ; de là, elles glissent insensiblement dans la demeure des bienheureux. Celles qui font un voyage aussi scabreux pendant l'hiver sont portées sur les ailes des vents orageux ; elles courent risque de mourir une seconde t^is en chemin; cette mort serait suivie d'une destruction absolue, et cette crainte tourmente J)eaucoup les Groënlo^dçiis. C'est pour

cela qu'ils s'imposent certaines privations, et qu'ils s'astreignent à certains usages expiatoires.

D'autres Esquimaux de ce pays placent le paradis dans le firmament, audessus des nuages; le voyage est si facile pour les âmes, et elles arrivent si promptement près des étoiles, que, dès le premier soir, elles couchent dans la lune , où elles dansent et vont à la chasse avec les autres âmes qui y sont de passage. Ils croient que l'aurore boréale n'est autre cl] )se que l'éclat que répandent les âmes qui dansent à ce bal céleste.

On retrouve dans toutes ces croyances, qui , du reste, ne sont formulées en aucun cuite réglé , une foule d'analogies avec celles de plusieurs peuples sauvages de l'Amérique. Ces rapports frappants sont, au reste, fort naturels; il est tout simple, en effet, que l'homme, dans l'état d'ignorance primitif, se croie destiné à jouir, dans la vie future , à titre de récompense , de tous les biens qu'il apprécie le plus dans ce bas monde ; or, comme la chasse et la pêche sont l'occupation nécessaire des nations sauvages, et que ces exercices, indispensables à leur existence matérielle , sont pour eux une jouissance véritable, il s'ensuit qu'ils les placent au premier rang des joies du paradis.

Les Groënlandais expliquent la création d'une manière étrange : le premier homme, disent-ils, sortit du sein de la terre ; la femme sortit du pouce de l'homme, et ces deux premiers êtres furent la souche de tout le genre humain. L'homme produisit tout dans le monde, à l'exception de la mort, que la femme seule y porta , en disant à ses enfants : 11 est nécessaire que vous mouriez , pour faire place à vos descendants. Un Groënlandais s'avisa de prendre de petites branches d'arbre et de les jeter entre ses jambes dans la mer ; dès ce moment l'Océan fut rempli de poissons. Dans la suite des temps , le monde fut enseveli sous les eaux ; un seul homme fut conservé (*) ;

(*) N'est-il pas à supposer que Crautz a^

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il frappa ia terre avec un bâton , et il en sortit une femme. (]'est par ces deux êtres que l'univers se peupla de nouveau. Les Groëniandais citent en preuve du déluge les débris de poissons

au'on trouve à une grande profondeur ans la terre, où jamais personne n'a habité , et les ossements des baleines qu'on rencontre quelquefois sur le sommet des plus hautes montagnes.

Ce peuple, qui se croit le premier né de l'univers, dit que les Européens proviennent de quelques petits chiens dont une Groënlandaise accoucha et qu'elle jeta dans la mer après les avoir lîiis dans un sabot; c'est pour cette raison, suivant eux, que les Européens sont si habiles dans l'art de la navigation, et qu'ils donnent à leurs vaisseaux la forme d'un soulier ou d'un sabot.

Les Groënlandais comptent un certain nombre d'esprits du premier ordre, qui paraissent avoir quelque ressemblance avec les dieux révérés par les peuples policés de l'antiquité. Parmi ces esprits, ils en comptent deux principaux, l'un bon, et l'autre mauvais. Ils appellent le premier Torigarsuk : c'est celui que leurs angekoks ou devins consultent sur l'avenir dans sa demeure au sein de la terre. Ils ne sont pas d'accord sur sa forme : quelques-uns prétendent qu'il n'en a pas ; d'autres l'assimilent à un grand ours : ceux-ci le représentent sous la figure d'un homme n'ayant qu'un bras; ceuxlà en font un nain d'un pouce de hauteur. Quoiqu'il soit d'essence immortelle , on peut le tuer en faisant une incongruité puante dans la maison du devin qui l'évoque; il n'en faut pas davantage pour chasser les esprits et les empêcher de paraître.

Quant au mauvais principe, c'est un esprit femelle qui n'a pas de nom. Il est né d'un devin fameux qui sépara l'île de Disco du continent par la rivière de Baais, et porta cette île à cent milles plus loin vers le nord. Cette

I dans sa ferveur chrétienne , attribué aux I Esojuiinaux quelques-unes de ses propres t croyances sur la création?

divinité habite un grand palais sous la mer, et c'est là qu'elle enchaîne tous les monstres de l'Océan. Elle retient dans une chaudière d'huile, oii elle a soin d'entretenir une lampe toujours allumée, toute la multitude des oiseaux aquatiques. Les portes de son palais sont gardées par deux énornjes phoques , qui rampent continuellement près du seuil.

Quand les Esquimaux souffrent de la faim, et qu'ils ne peuvent rien prendre à la pêche ni à la chasse , ils payent un angekok pour apaiser le mauvais esprit. L'ange conducteur du devin le mène à travers l'océan dans le sein de la terre. Il parcourt d'abord les régions des âmes bienheureuses ; de là, il arrive sur le bord d'un précipice effroyable, oij il trouve une petite poulie brillante comme du verre , et qui tourne avec une grande vitesse :

alors l'ange prend le devin par la main et le laisse glisser, en le tenant, le long d'une corde qui aboutit au ifond de l'abîme. C'est ainsi que , trompant la vigilance des gardiens, ils entrent dans le palais de la divinité malfaisante.

Aussitôt qu'elle aperçoit ces étrangers, elle se met en fureur, elle écume de rage , et tombe dans des convulsions affreuses; elle met le feu aux ailes des oiseaux de mer ; la fumée puante qui remplit la sombre demeure étourdit bientôt le devin et son conducteur, qui , alors, sont à la discrétion de la furie. Mais, quelques instants après, ils la prennent aux cheveux pour l'empêcher de répandre son venin , et ils la dépouillent des symboles de sorcellerie dont la force retient enchaînés tous les habitants de la mer. Dès que le sortilège est détruit , tous ces animaux rentrent dans l'océan, et le devin revient retrouver les pêcheurs qui l'avaient chargé, moyennant finance, d'aller désarmer l'esprit malin.

Les angekoks jouent un grand rôle dans ce pays. De même que chez presque tous les peuples barbares et superstitieux, ils font l'office de prêtres, d'oracles et de médecins. D'après ce que les voyageurs disent de ces devins, il paraît qu'ils sont convulsionuaires

L'UNIVERS

et que l'extase est pour beaucoup dans leurs pratiques mystérieuses. Quand ils sont appelés auprès d'un malade, ils commencent par lui dire quelques mots à l'oreille; s'il a perdu connaissance, ils soufflent sur son visage autant pour lin' donner une ame nouvelle, que pour le guérir. Pour savoir s'il guérira ou s'il doit mourir, ils lui font subir une épreuve des plus singulières : ils lui passent une corde au cou ; ils attachent aux deux bouts de la corde , qu'ils tiennent dans la main, un petit bâton; au moyen de ce bâton, qu'ils tirent à eux, ils élèvent la tête du patient et la laissent retomber à plomb. Si la tête est pesante, si elle oppose une certaine force pour s'élever et qu'elle retombe lourdement, le malade est destiné à mourir; si, au contraire, elle est légère, rangekok répond du rétablissement du malade. Pour savoir si quelqu'un, tombé dans la mer, est mort ou vivant, les devins emploient un moyen encore plus bizarre : ils passent, comme nous l'avons dit ci-dessus, une corde au cou du plus proche parent de l'absent; ils placent 8a tête devant un seau d'eau et examinent les traits de son visage, réfléchis sur la surface du liquide; d'après certains indices, à eux connus, ils disent si l'absent est en vie ou mort. A l'aide du pouvoir imaginaire dont on les investit, ils transportent l'âme de celui dont ils veulent se servir pour cette expérience, dans une chambre obscure, et là, seul àseul avec le parent dont nous venons de parler, ils le percent avec une lame en plusieurs endroits ; la victime de cette affreuse opération magique ne manque pas d'en mourir; ils déclarent alors qu'on attendrait en vain l'homme qui s'est jeté dans la mer.

Toutes ces absurdes pratiques sont tombées dans le discrédit depuis les prédications des missionnaires ; cependant les devins exercent encore une grande influence au Groenland :

ils sont trop intéressés à un métier qui leur procure considération et profits, pour ne pas chercher à perpétuer leur puissance et à propager des superstitions dont ils vivent.

Mœurs et usages. Les mœurs et usages des Groënlandais se ressentent et de leur caractère généralement pacifique, et du climat dont ce peuple subit l'influence. Nous n'entrerons pas dans tous les détails que donnent à ce sujet les voyageurs et les chroniqueurs; nous nous bornerons à signaler les faits et les coutumes caractéristiques.

Le mariage est une affaire très-importante pour ces pauvres gens. C'est pour la plupart des femmes une question de vie ou de mort ; car si l'homme auquel s'unit une jeune fille est incapable de la nourrir, ou s'il meurt, la malheureuse ne tarde pas à périr de faim et de froid, quand elle ne trouve pas une âme assez charitable pour la recueillir. Aussi voit-on souvent des filles nubiles qui craignent le mariage au point de s'enfuir dans les montagnes quand il est question de leur donner un époux, et qui déclarent se vouer pour toujours au célibat , ce qu'elles expriment en se coupant les cheveux. Il paraît que les duègnes qui font, dans ces circonstances , l'office d'entremetteuses, se permettent quelquefois envers la jeune fille des violences qui ne sont pas désapprouvées par les parents. Les coups et les tortures sont les arguments ordinaires de ces furies , qui ont fort à cœur de gagner la récompense promise par le prétendu.

Point de cérémonie pour le mariage.

Dès que tout est convenu, les parents unissent tout simplement et sans aucune solennité les deux jeunes gens, et les installent dans leur hutte.

La polygamie est tolérée, niais uniquement dans un but de reproduction.

Comme le plus grand déshonneur pour un Esquimau est de n'avoir pas d'enfants , celui qui est assez riche pour nourrir plusieurs femmes a le droit d'avoir des concubines, mais seulement comme moyen de laisser une nombreuse postérité; sa conduite serait sévèrement blâmée si elle avait pour mobile le libertinage.

Au sujet de la polygamie et de ses conséquences morales, Eggède fait un«

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tu

observation dont il importe do prendre note : « Avant l'arrivée des missionnaires, les femmes ne connaissaient pas la jalousie ; mais depuis (pi'elles savent que le ehristianisme proliilxî la polygamie, elles ne supportent pas aussi facilement les infidélités de leurs maris. » Hatons-nous d'ajouter toutefois que la meilleure harmonie rèi^ne dans la plupart des ménages groënlandais. Le divorce est en usage, et consiste dans l'expulsion pure et simple de la femme, qui , en pareil cas, ne se sépare jamais de ses enfants.

Quand un Groënlandais perd sa femme , il cherche aussitôt à la remplacer. Quelques jours après l'avoir enterrée , il étale ses richesses à la vue de ses voisins ; il affecte de se montrer lui-même plus qu'à l'ordinaire; il fait parade de ses enfants; sa maison est ouverte à tout le monde; il expose sa provision de poisson, son équipage de pèche et de chasse, en un mot tout ce qu'il possède. Cependant il ne convole en secondes noces qu'après un an de veuvage, à moins qu'il n'ait des enfants dont ses parents ne veulent pas prendre soin. Lorsqu'il a plus d'une femme, la seconde, par ordre de date, prend la place de la défunte. Ce qu'il y a de particulier, c'est que cette promotion par ordre d'ancienneté se fait avec les marques de la plus profonde tristesse de la part de la seconde femme, malgré la joie qu'elle ressent au fond du cœur de cet événement.

Les Esquimaux aiment tendrement leurs enfants.. Les mères ne les sèvrent qu'à trois ou quatre ans et les portent constamment sur leur dos, dans quelque lieu qu'elles aillent et à quelque travail qu'elles se livrent.

Les seules occupations des hommes sont la pêche et la chasse. Ils sont d'une habileté merveilleuse dans le premier de ces exercices. Pour frapper la baleine, ils se servent d'un javelot muni d'une vessie de chien marin gonflée de vent; cette arme surnage toui'ours et empêche l'animal, une fois )lessé, de rester longtemps sous l'eau.

On retrouve cet instrument de pêche parmi les habitants sauvages de toute

l'Amérique russe. Quant aux canots dans les(juels les Groënlandais s'aventurent sur la mer, leur construction révèle chez ce peuple une intelligence reujarcjuahlè : ces canots ou kajaks , sont des espèces de caisses faites de branches légères. Ils n'ont que cinquante centimètres de largeur, sur une longueur de quatre mètres, et on leur donne la forme d'une navette.

Ils sont exactement couverts de peau dans la partie supérieure, ordinairement creuse. Au centre est pratiquée une ouverture circulaire; au cerceau de bois qui la forme, est attachée une peau qui, au moyen d'une courroie, se resserre comme une bourse. C'est dans ce trou que se place le pêcheur ; il est muni d'un simple aviron très-mince, long d'un mètre et demi, et s'élargissant à ses extrémités. En ramant à droite et à gauche alternativement, le Groënlandais, porté par cet appareil rempli d'air atmosphérique, s'élance hardiment au milieu des vagues les plus effrayantes, sans courir plus de danger que n'en courent les cachalots" et les phoques, dont il est en quelque sorte devenu le rival, en se faisant homme-poisson. Il est surprenant que cette ingénieuse invention, commune, du reste, à toutes les tribus sauvages de l'Amérique septentrionale, n'ait pas été imitée en Europe pour le service des côtes et l'usage de la pêche. Elle n'a été mise à prolit que par quelques pilotes norwégiens et danois.

Aux femmes groënlandaises sont dévolus, non-seulement tous les soins du ménage, mais encore l'entretien des vêtements de leurs maris, et des corvées très-fatigantes, telles que le transport des animaux péchés ou tués à la chasse par les hommes. Leur condition est généralement fort douloureuse, surtout quand elles viennent à perdre leurs époux.

Les Groënlandais se visitent pendant l'hiver, et viennent les uns chez les autres quelquefois de très-loin.

Les visiteurs sont toujours accueillis avec empressement et régalés à la manière du pays. Malgré les cérémonies

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qu'ils font, pour ne point paraître affamés, ils se laissent bourrer d'aliments grossiers avec une complaisance exemplaire. Le hareng salé, la chair de phoque séchée ; le mitriack, qui n'est autre chose que du chien marin à moitié pourri ; les queues de baleine, mets réputé très-succulent; la viande de renne; les mûres sauvages trempées dans le sang de cet animal ou dans l'huile de cachalot, tels sont les aliments ordinaires que les Esquimaux servent sur leur table. Cependant on n'aurait pas une idée complète des usages culinaires de ce peuple, si nous n'entrions pas à cet égard dans quelques détails indispensables.

Le premier soin des pêcheurs, dès qu'ils ont pris un phoque, est de sucer la plaie qu'ils lui ont faite, pour étancher le sang qui en sort ; on verse ensuite ce sang dans des pots et on le conserve précieusement pour en apprêter diverses viandes; c'est le seul coulis en usage. La tête et les pieds de l'animal se conservent sous l'herbe pendant la belle saison; le corps reste sous la neige durant l'hiver; les côtes sont séchées à l'air et mangées telles quelles. Peu importe à ces appétits gloutons que la viande qu'ils exhument au fur et à mesure de leurs besoins soit gelée ou putréfiée; ils ne la mangent pas avec moins de plaisir et d'avidité. Du sang de chien marin ou de l'huile mêlée (avec de l'eau de mer pour tout assaisonnement, telle est la sauce en usage. Le Groënlandais ne dédaigne pas non plus le ventre des jeunes animaux; la seule préparation qu'il fasse subir à ces débris infects, est de presser fortement les intestins entre ses doigts pour en faire sortir la fiente. Celle que contiennent les boyaux de renne est pour eux un régal. Ils en font des présents à leurs meilleurs amis. Ils n'estiment pas moins la fiente de perdrix et l'huile fraîche de baleine. Mais les deux mets les plus recherchés par ces barbares sont les deux suivants : le premier consiste en une pâte composée d'œufs , de graines de genièvre et de racine d'angéïique battus avec de l'huile de poisson dans une

vessie de phoque; le second, qu'on ne trouve que chez les habitants les plus riches et les plus gourmets, est un mélange dégraisse d'ailerons d'oies sauvages et de chien de mer. On a dit que les Groënlandais mangeaient de la viande crue ; cela n'est vrai qu'exceptionnellement : par exemple, quand ils ont tué un renne, ils enlèvent un morceau de sa chair et le dévorent encore tout palpitant, en l'arrosant de sang chaud; mais on croit que c'est là un acte purement religieux.

Les Groënlandais prennent leurs repas de la manière la plus dégoûtante. Rarement les femmes se donnent la peine de laver les plats et les marmites ; les chiens sont chargés de ce soin , et on n'y regarde pas après eux. Les plats consistent en petites planches de bois sans rebords; ils y déposent leur viande et leur poisson , après avoir avalé la sauce dans laquelle ces aliments ont été cuits. Pour manger le poisson de moyenne grosseur, tel que le hareng, ils en enfoncent un tout entier dans leur gosier, et coupent ce qui passe hors de la bouche. Tout ce qui a pu entrer est englouti dans leur insatiable estomac. Quant à la viande, ils la dépècent à belles dents, en la tenant à pleines mains. Leur couteau ne leur sert guère que de serviette; ils en nettoient leurs dents, ils en raclent leurs mains , ils en frottent même leurs lèvres huileuses. Lorsqu'ils veulent traiter un Européen, ils lèchent très-soigneusement le morceau qu'ils lui destinent, afin de le débarrasser de la graisse et de la sauce qui y restent attachées en sortant du chaudron; ils le présentent ensuite à l'étranger,, qui ne saurait le refuser sans faire à ses hôtes un véritable affront.

Les honunes mangent en particulier; mais les femmes n'y perdent rien; elles ont un appétit tout aussi vorace, et empiètent souvent sur la portion du mari. Leur plus grand plaisir est de voir leurs enfants se remplir de nourriture au point d'en être suffoqués. Quand ils ne peuvent plus avaler, elles les roulent à terre, et leur pressent le ventre, dans le but

RÉGIONS CmCOMPOLAIRES-

(l'y faire place b de nouveaux aliments.

La fîloutonnerie des Groënlandais est telle, qu'ils consoinnient fréquemment toute leur provision d'hiver dans les premiers mois de la mauvaise saison. Aussi , quand le temps ou un accident quelconque les empêche d'aller à la chasse et à la pèche, sont-ils réduits aux plus cruelles extrémités.

Quelquefois ils sont ohli^és, pour ne pas mourir de faim, eux et leur famille, de dévorer le cuir de leurs chaussures, les peaux qui couvrent leurs tentes d'été, et de tuer, pour les manger, les chiens qu'ils attellent à leurs traîneaux. Rien de comparable «t la misère de ces pauvres gens dans ces périodes de disette; il en est qui meurent d'inanition, quand la charité de leurs voisins ne vient pas h leur aide.

Habitations, costume. Quelques détails sur les habitations et le costume des Groënlandais complétpront cette esquisse d'un peuple encore peu connu en Europe.

Les Esquimaux habitent, pendant l'été, des tentes couvertes de peaux de phoques; en hiver, des huttes dans lesquelles ils bravent le froid et les tempêtes. Ces huttes sont construites en pierres superposées les unes aux autres, en terre, en mousse, en pièces de bois et en ossements de baleines.

Un corridor assez spacieux ménagé à l'entrée forme une espèce de voûte dans laquelle l'air extérieur pénètre, et renouvelle celui de la hutte sans y apporter ni le vent ni le froid. Ce passage ou couloir est si bas, qu'on ne peut le parcourir qu'en se traînant sur les genoux et sur les mains, et c'est ainsi qu'on parvient à la retraite ou plutôt à la tanière de la famille groënlandaise. Des peaux tendues contre les parois de la cabane préservent de l'humidité; d'autres suspendues à des traverses divisent la demeure en compartiments, dont chacun est habité par un ménage; quelquefois dix familles sont réunies sous le même toit. De simples bancs servent de lits; les hommes s'y tiennent, pendant le jour, les jambes pendantes, et les feiinnes assises à la manière des Orientaux. Point

de fenêtres, ni de cheminées., La partie antérieure de la hutte est seule é(^lairée par une ouverture à lacpjelle est adaptée une membrane transparente provenant d'un intestin de poisson.

L'absence de cheminée se comprendra aisément quand on saura (jue la flamme d'une lampe est, pour chique famille, le seul mode de chauffage. La mèche de cette lampe est faite d'une mousse très-fme et éclaire tout l'appartement.

Elle produit en mêir.e temps une chaleur telle, qu'elle fait bouillir un chaudron innnense contenant tout le repas de la famille, et qu'elle maintient la température à un degré aussi élevé que celui qu'on pourrait obtenir du meilleur poêle d'Allemagne. On peut se faire une idée de la puanteur insupportable que répandent dans ces sales habitations la cuisson des aliments, la fonte de la graisse et de l'huile, l'haleine d'une dizaine d'individus, les peaux mal écorchées qui tapissent les murs, la fumée des lampes, les déjections des enfants, et l'urine que les grandes personnes ne se font pas faute de répandre dans tous les coins de l'appartement.

Le phoque, si utile à l'Esquimau pour la nourriture qu'il lui procure, l'huile qu'il produit, et les ustensiles que fournissent ses ossements et ses dents, offre encore à ce peuple un vêtement chaud et imperméable. Plusieurs peaux de ces animaux , jointes à la dépouille du renne, sont cousues en manière de robe, et forment un surtout merveilleusement propre à amortir les atteintes d'un froid glacial; ce surtout est muni d'un capuchon destiné à protéger la tête et le visage. La culotte, les bas et les souliers, ou plutôt les sandales, sont aussi faits de peaux de chiens marins. La chemise est de drap ou de toile de coton ; quelquefois elle consiste en un assemblage de peaux d'oiseaux de mer, dont le plumage, tourné en dedans, entretient sur le corps une chaleur constante.

L'habit de mer se compose d'un manteau de peaux artistement unies, du gilet et du pantalon ordinaire; il

L'UNIVERS

est complété par une chemise imperméable fjiite avec des, membranes provenant d'intestins de phoques.

L'Iiabit de pêche consiste en un seul vêtement formé de la veste, de la culotte, des bas et des souliers, le tout fait d'une pièce, s'adaptant parfaitement au corps, et si bien cousu, qu'une seule goutte d'eau ne peut traverser cette solide enveloppe. Une petite ouverture est ménagée à la hauteur de la poitrine, et sert, dit-on, à introduire la quantité d'air nécessaire pour soutenir l'Esquimau dans l'eau de mer et l'empêcher de se noyer. Après l'introduction de l'air, le trou est fermé au moyen d'une cheville de bois. Ainsi entouré d'une espèce de vessie gonflée qui le fait surnager, le pêcheur groënlandais peut poursuivre le phoque en s'élançant après lui dans les flots, où il ne craint pas de trouver la mort.

Le costume des femmes est à peu près semblable à celui des hommes.

Elles portent aussi caleçon et culotte.

Les jeunes filles, pour attirer les maris, se tracent sur le visage des lignes de couleur qui forment l'ornement le plus estimé de leurs adorateurs. Elles portent les cheveux longs et relevés sur la tête, tandis que les hommes les tiennent courts.

Langue. Un mot seulement sur la langue de ce peuple. Les voyageurs et le missionnaire Eggède, qui a écrit un dictionnaire et une grammaire groënlandaise, disent que cette langue est remarquable par la richesse de ses formes grammaticales. Malte-Brun, qui a étudié ces deux documents philologiques, a remarqué que les particules et les inflexions étaient aussi nombreuses dans cet idiome que datjs le grec; mais comme il est de règle d'intercaler

toutes les parties du discours dans le verbe, il en résulte des mots d'une longueur extraordinaire. Les consonnes r, k ai t dominent et produisent, par leur accumulation, des sons désagréables par leur rudesse. Ce fait est assez singulier, vu l'aptitude des Esquimaux pour la musique et la justesse d'oreille qui les distingue. Les femmes, comme chez les Caraïbes, ont des mots et des inflexions de voix dont elles seules peuvent se servir.

Événements remarquables. On conçoit que l'histoire d'un pays tel que le Groenland, à part les incidents de la découverte et de la colonisation, doit être à peu près nulle. Elle se borne, en effet, à l'énumeration de quelques faits douloureux , tels que l'introduction de la petite vé- ,role, qui fit parmi ces pauvres gens des ravages épouvantables ; des famines affreuses qui, à plusieurs reprises, décimèrent cette population infortunée; et quelques accidents météorologiques qui ont augmenté le nombre des pages lugubres dans les annales groènlandaises.

Les missionnaires, et surtout les frères Moraves, ont fait de louables efforts pour arracher ces peuplades à l'ignorance etàlasuperstition. Ils n'ont réussi qu'en partie. Les Groënlandais sont si attachés aux croyances et aux usages de leurs pères, qu'ils répugnent infiniment à ouvrir les yeux à la lumière; de telle sorte que, malgré l'active et intrépide propagande des apôtres chrétiens, le nombre des Esquimaux convertis et policés est encore bien inférieur à celui des indigènes qui n'ont pas''voulu renoncer à hurs coutumes et à leurs préjugés barbares.

RÉGIONS CIRCOMPOLAIRES.

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