ILE JEAN M A YEN, ILE CHERRY ET SPITZBERG
L'île .lenn-IMayen fait partie des terres arctiques oricMitales. Klic est située a l'est et à cinquante lieues du Groenland, au nord-nord-est et à ceut lieues de l'Islande , sous le 71* degré de latitude nord et le 12'' 24' de longitude à l'ouest de Paris. Elle fut découverte par un navigateur Ijollandais dont elle conserva le nom. Son sol , de formation volcanique , est partout, excepté sur le littoral , hérissé de montagnes. Une d'elles , nommée Beerenberg ( montagne aux ours ), a deux mille cent quarante mètres de hauteur ; c'est le pic connu le plus élevé de tout le globe à une pareille latitude. Une autre de ces montagnes est remarquable par le volcan qu'elle renferme. En 1800, elle lança de la fumée, et à la fin de 1818, elle ébranla l'île et les mers voisines par une éruption terrible. Ce mont ignivome a reçu le nom de Esk.
Les côtes de l'île Jean-Mayen sont, en hiver, entourées de glaces , qui , s'accumulant par l'effort des vagues, finissent par former un rempart élevé.
Autrefois ces parages étaient fréquentés par les vaisseaux pêcheurs qui venaient y chasser la baleine et le phoque. Mais ces hôtes des mers polaires s'étant peu à peu retirés dans les régions les plus septentrionales , Jean-IMayen n'est guère plus qu'un lieu de relâche pour les marins que menace la fureur des tempêtes.
Jean-Mayen est sur la route de l'Islande au Spitzberg. Si l'on fait un léger détour à l'est , on rencontre Beeren-Eiland ou l'île Cherry, située au 74'^ degré 30' de latitude , et au 16*= 29' 10'' de longitude à l'est de Paris. Découverte le 9 juin 1596, par le Hollandais Barentz , cette île fut visitée, en 1603 , par un navigateur anglais qui changea son premier nom d'/Ze à l'Ours en celui de Cherry, pour consacrer la mémoire de l'armateur de son bâtiment. C'est sous cette
dernière dénomination qu'elle figure dans toutes les caries anglaises. La Hollande et la Grande-Bretagne s'en disputèrent la possession pendant un certain temps. Mais la pêche devenant moins abondante dans ses environs, l'Angleterre se relâcha un peu de ses prétentions , et laissa le champ à peu près libre à sa rivale. Aujourd'hui cette terre désolée n'est plus réclamée par personne. Elle est sans habitants, et l'on n'y trouve que quelques cabanes en ruine , construites par les Norwégiens et les Russes, pour servir d'asile aux pêcheurs ou aux navigateurs qui sont quelquefois jetés sur ces tristes rivages.
En plein hiver , et lorsque l'île est entourée de glaçons , les pêcheurs de IXorwége et de Russie viennent y chasser le morse; quelquefois ils y restent pendant toute la mauvaise saison. On cite un Russe qui y passa sept hivers; un capitaine norwégien y séjourna deux années consécutives, et y fit un large abatis de morses de renards bleus et d'ours blancs.
Les côtes de Beeren-Eiland sont bordées de rochers dont les formes et l'aspect sont , au dire des voyageurs, singulièrement pittoresques. Les vagues battent incessamment les flancs de ces écueils, et y creusent des ouvertures où la mer produit un bruit formidable , quand ses flots ne sont pas condensés par la gelée. Tout, dans ce séjour sauvage , inspire la tristesse , et ce sentiment redouble lorsque les montagnes de l'île se couvrent de brumes épaisses qui dérobent aux regards la vue de l'Océan.
Une courte traversée mène au Spitzberg , groupe d'îles qui complète cette chaîne de terres glaciales, sentinelles avancées du Groenland et de l'Amérique dans la direction de l'est.
Trois grandes îles ei plusieurs autres beaucoup moins étendues composent cet archipel , découvert en
L'UNIVERS
1553 par l'Anglais Hiigh Willoughby, et revu en 1595 par Barentz et Cornélius. La plus boréale des grandes îles est celle qu'on nomme Terre du nord-est ou Nordostland ; la plus vaste est la Nouvelle- Fr Islande ou Spitzberg proprement dit ; la troisième est connue sous la dénomination de 7'erre du sud -est, à cause de sa situation relativement aux deux premières. Ces trois grandes terres sont entourées d'une multitude d'autres îles et îlots. Les plus septentrionales de ces dépendances sont les Sept-Iles ou groupe des Sept-Sœurs^ situées au nord de la Terre du nordest; l'île Charles , dont l'étendue est assez considérable, gît à l'ouest de la Wouvelle-Frislande. Tout l'archipel est désigné sous le nom général de Spitzberg , qui signifie montagnes pointues, et queBarentz lui donna pourconsacrer sa physionomie caractéristique.
Le milieu de ce groupe boréal est par 78** latitude; 5° et 12^ longitude est. Les premiers navigateurs avaient supposé que du côté de l'est il adhérait au continent asiatique ; mais le capitaine Phipps , qui le visita en 1773, reconnut qu'il était parfaitement isolé de tous côtés.
Les montagnes aiguës qui hérissent le sol morcelé du Spitzberg, les glaciers éternels qui tapissent leurs flancs et couvrent leurs cimes, les couleurs éclatantes et variées qu'offrent ces masses éblouissantes, dont le sommet se perd dans les nuages, l'aspect singulier de tous les objets qui frappent les regards, tout contribue ici à jeter le voyageur dans une extase qui participe de la surprise et de l'effroi. En présence de cette terre si étrange et qui diffère si essentiellement des autres contrées polaires , on se croit, pour ainsi dire, transporté dans le pays des fées, au milieu de palais de cristal, illuminés par des clartés fantastiques, et au sein d'un monde mystérieux où toute chose prend une forme et une physionomie extraordinaires.
M. Marmier qui, dans ces dernières années, a visité ce curieux pays, en a tracé, dans la Revv^ des deux mondes
du l*"" décembre 1839, un tableau poétique et néanmoins très-exact. Nous allons le laisser parler :
« De tous côtés je n'aperçois que des montagnes taillées à pic, des cimes dentelées comme une scie, des rocs noirs et humides traversés par de larges ruisseaux de neige qui tombent du haut de la montagne comme des bandeaux d'argent, se déroulent à sa base et s'étendent au loin comme un lac ; des glaciers dont les parois, battues par les flots, labourées par le vent et crevassées par la chaleur, ressemblent à des remparts ouverts et sillonnés par le canon; des plateaux de neige fuyant comme une route lointaine entre les montagnes; et devant nous la mer, la mer sombre et terrible, où nul autre bruit ne résonne que le sifflement de la rafale et le cri douloureux du goéland, oii l'on ne voit que l'écume des vagues soulevées par l'orage et les blocs de glace emportés par le vent.... Je ne me lassais pas de contempler ce grand panorama qui se déroulait autour de nous sous un aspect si grandiose, et dont les teintes, les couleurs, les formes même, variaient à chaque instant. Parfois on ne voyait qu'un ciel sombre ou une mer de brouillards flottant sur une autre mer. Le fond de la baie, les plateaux de neige, les cimes des montagnes, tout était inondé d'une vapeur ténébreuse, sans lumière et sans reflet. A travers cette ombre épaisse, on ne distinguait que des masses confuses, des chaînes de rocs interrompues, des cimes brisées, une terre sans soleil, une nature en désordre, une image du chaos. Si dans ce moment le vent venait à ébranler les parois des montagnes de glace, on entendait l'avalanche tomber avec un fracas semblable à celui du tonnerre, et ce bruit sinistre au milieu de l'obscurité, cette chute d'une masse pesante dont les éclats scintillaient dans l'ombre comme des étincelles de feu, tout portait dans l'ame une impression de terreur indéfhiissrible. Mais lorsque le soleil venait à reparaître, c'était une magnifique chose que de voir sortir de la brunie toutes les montagnes avec
RKOTONS CmCOMPOLAIRES.
leurs pics élancés, et les [)lateaiix (ie neige sans ombre et. sans laclic, et les glaciers qui, en fe/létant les rayons de lumière, prenaient tour à tour des teintes d'un bleu transparent connue le sapliir, crun vert pur connue i'érneraude , et i)rillaient de tous cotes comme les facettes d'un diamant. Vers le soir, les nuap;es remontaient à la surface du ciel; une onii)re mélancolique s'étendait au loin. Une brise du nord ridait la surface de la mer. Le soleil disparaissait peu à peu dans les plis ondoyants de la brume, et ne projetait plus à riiorizon qu'une lueur jaunâtre et vacillante., pareille à celle d'un cierge qui s'éteint dans la nuit.
Alors l'éder cessait de se plaindre, la mouette de crier, et rien n'interrompait plus ce sombre repos du soir, que le souffle de la bise courant par rafales entre les cimes des montagnes, et le retentissement des glaces flottantes, que la vague ou le vent cbassait l'une contre l'autre. »
Nous complét(^rons ce tableau par un fragment de Malte-Brun qui en résume bien le côté vivant :
« La mort de la nature n'est ici que périodique ; un jour de cinq mois tient lieu d'été; le lever et le coucher du sdleil marquent les bornes de la saison vivante; mais ce n'est que vers le milieu de cette saison , ou si l'on aime mieux, vers le midi de ce jour, que la ciialeur, longtemps accumulée, pénètre un peu en avant dans la terre glacée; le goudron des vaisseaux fond aux rayons du soleil , et cependant on ne voit éclore qu'un petit nombre de plantes ; ce sont des cochléaires , des renoncules , des joubarbes ; Martens put même couronner son chapeau de fleurs de pavot cueillies sur ces tristes rivages. Les golfes et baies se remplissent de fucus et d'algues d'une dimension gigantesque; une espèce a deux cents' pieds de long. C'est dans ces forêts marines que les phoques et les cétacés aiment à rouler leurs corps énormes , ces vastes masses de graisse que les pêcheurs européens poursuivent jusqu'au milieu des glaces éterpelles ; c'est là que ces animaux vont
chercher les mollusques et les j)etits poissons, leur nourriture habituelle; c'est là que ces êtres en apparence si lourds, si peu sensibles, se livrent à leurs penchants so(;iaux , à leurs jeux, à leurs amours. Réunis sur un champ de glaces, les chiens marins sèchent leur poil brunâtre; le morse ou hval- TOUS (*) , en grimpant aux rochers, montre ses énormes défenses , dont l'ivoire éclatant est caché sous une couche de limon de mer; la baleine lance des jets d'eau par ses vastes évents, et ressemble a un banc flottant sur lequel divers crustacés et mollusques fixent leur demeure. Mais elle est souvent blessée à mort par le narval (**) , à qui la perte habituelle d'une de ses défenses horizontales a fait donner le nom d^wiicorne de mer; la baleine est encore souvent la victime d'une espèce de dauphin nommée Vépée de me7\ qui lui arrache des morceaux de chair et qui cherche surtout à dévorer sa langue. Au milieu de tous ces colosses vivants de la mer Glaciale, s'avance un quadrupède vorace et sanguinaire: c'est l'ours polaire. Tantôt porté sur un îlot de glace, et tantôt nageant au sein des flots , il poursuit tout ce qui respire , dévore tout ce qu'il rencontre, et s'assied, en rugissant de joie, sur un trophée d'ossements et de cadavres. Un autre quadrupède, le timide renne, broute la mousse qui couvre les rochers. Des troupes de renards et d'innombrables essaims d'oiseaux de mer viennent encore , pendant quelques moments , peupler ces îles solitaires; mais dès que finit le jour polaire, ces animaux se retirent à travers des terres inconnues , soit en Amérique , soit en Asie.
« Les animaux marins du Spitzberg présentent à la cupidité européenne un appât qui fait oublier les dangers
(*) Morse est une corruption de l'adjectif russe morskaia, maritime. Hval-ross est islandais et danois : hval, baleine , ross, cheval, cheval-baleine.
(**) Nar/wal , de nar , corps mort , etj islandais, et lival^ baleine; tue-baleine,
L'UNIVERS
de ces mers inhospitalières. La pêche de la baleine, mentionnée dès le neuvième siècle, a souvent occupé jusqu'à quatre cents gros bâtiments de tontes les nations. Les Hollandais, dans l'espace de quarante-six ans, prirent trente-deux mille neuf cents baleines, dont les fanons et l'huile forment une valeur de trois cent quatre-vingts millions de francs. Ces animaux paraissent fréquenter aujourd'hui les parages du Spitzberg en nombre moins considérable. On n'en voit plus d'aussi grande taille que dans le commencement de cette pêche. Le morse est plus nombreux et plus facile à attaquer; sa peau, employée à suspendre les carrosses , et ses dents, plus compactes que celles de l'éléphant, sont des objets qui attirent souvent au Spitzberg des colonies temporaires de Russes. Les anciens Bretons en faisaient déjà, avant la domination romaine, des pommes d'épée. L'ancienne colonie Scandinave du Groenland payait en « dentés de roardoj » qui paraissent avoir été des défenses de morse, le tribut qui, sous le nom de denier de Saint-Pierre , affluait des extrémités de la terre pour défrayer la magnificence des basiliques romaines, et les pompes de la cour pontificale. La corne du narval a longtemps été l'objet d'un respect superstitieux; on en tirait de prétendus remèdes universels ; on la , suspendait dans les muséums à des chaînes d'or.
Les margraves de Bayreuth en faisaient conserver plusieurs dans leur trésor de famille; ils en avaient reçu une en payement d'une somme de plus de soixante mille rixdalers. Les princes des deux branches de cette maison se partagèrent une de ces cornes avec autant de formalités qu'ils en auraient mis à partager un bailliage. Une autre substance originaire de ces régions a également été le sujet de quelques fables; c'est la matière cérébrale du cachalot, nommée très -improprement sperma ceti, et plus convenablement blajic de baleine; on en fait des bougies d'ouïe blancheur éclatante. Tous ces gros animaux sont cependant pioins utiles à l'homme que le hareng
dont la mer Glaciale semble être ou la patrie ou l'asile. Là, dans des eaux inaccessibles, il brave et l'homme et la baleine; mais des causes inconnues l'en font sortir, pour venir environner de ses innombrables essaims les côtes septentrionales de l'Europe et de l'Amérique.
« Une dernière curiosité doit encore nous arrêter dans cette région polaire : c'est l'extrême abondance de bois flottant que la mer amène sur les côtes du Labrador, du Groenland , et plus encore sur celles de l'Islande, du Spitzberg et des terres arctiques entre ces deux îles. On assure que les amas de bois flottant rejetés sur Tîle Jean-Mayen égalent souvent cette île en étendue. Il est des années où les Islandais en recueillent assez pour leur chauffage. Les baies du Spitzberg en sont remplies; il s'accumule sur les parties de la côte de Sibérie exposées à l'est. Il se compose de troncs de mélèzes , de pins , de cèdres sibériens , de sapins , de bois de fernambouc et de campêche. Ces troncs paraissent avoir été entraînés par les grands fleuves d'Asie et d'Amérique ; les uns sont apportés du golfe du Mexique par le fameux courant de Bahama , les autres sont poussés par le courant qui , au nord de la Sibérie , porte habituellement de l'est a l'ouest. »
D'après tout ce qu'on vient de lire, on peut juger de la physionomie et du climat du Spitzberg. Croirait-on cependant qu'on a cherché à coloniser cet affreux pays? Les Hollandais, séduits par les bénéûces considérables que produisait la pêche dans ces parages , essayèrent d'y fonder un établissement. En 1633, sept hommes de cette nation résolurent de passer l'hiver dans une des principales îles.
Ils y réussirent , sans qu'il leur arrivât aucun malheur ; mais Tannée suivante , sept autres Hollandais qui voulurent renouveler l'épreuve , périrent tous de froid et de faim. Dès ce moment, on renonça à ce projet, dont l'exécution était impossible. Les pêcheurs se contentaient de faire fondre
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RÉGIONS CIRCOIM POLAIRES.
le lard des baleines et des phoques dans des usines construites exprès dans les différentes baies du Spitzberg. Cependant , des négociants d'Hammerfest établirent un petit poste de chasseurs dans la baie de Snieerenberg, située sur la côte occidentale de la Nouvelle-Frislande. Ce poste était relevé tous les ans. Nous croyons avoir lu quelque part que cet établissement européen , le plus boréal que l'on connût, n'existe plus depuis quelques années.
Les côtes du Spitzberg ont été le théâtre des catastrophes les plus lamentables. Tous les ans quelques vaisseaux pêcheurs y étaient jetés par les tempêtes , et s'y brisaient le plus souvent sans espoir de salut. Quand les naufragés étaient obligés de sé-
journer dans cette contrée glaciale, dans l'attente d'un navire libérateur, ils étaient livrés à toutes les horreurs d'un long supplice , que terminait presque toujours une mort affreuse.
Si l'espace ne nous manquait pas , nous raconterions quelques-unes de ces lentes agonies, et ces détails achèveraient la peinture de ce lugubre archipel. Que de tombes et de croix marquent, dans les baies les plus fréquentées, la place où ont expiré les victimes de ce climat meurtrier! Et cependant, si la pêche était dans les mers voisines aussi abondante qu'elle le fut autrefois, nul doute que la soif du gain n'y amenât encore un trèsgrand nombre de marins , peu soucieux des dangers qui menacent le navigateur dans les mers polaires.