CONVOCATION AU CAMP DE INÉGRÈTE
(1787-1793). Un Irlandais, entré de bonne heure au service du roi d'Espagne, dans les colonies américaines, Ambroise O'Higgins, promu au grade de mestre de camp et intendant de la province de Conception , reçut , au mois de novembre 1787, les titres de président, gouverneur, et capitaine général du Chili.
Ambroise O'Higgins est, sans contredit, le plus habile administrateur que le Chili ait possédé. Il parcourut les diverses pro^inces de son gouvernement, y établit partout de sages règlements dans l'intérêt du commerce et de l'agriculture; il ouvrit des routes nouvelles et fit réparer les anciennes; il donna une nouvelle activité aux travaux des mines, fonda des écoles publiques, et s'occupa constamment d'améliorer la condition du peuple. Peu ambitieux de la gloire des conquérants , il voulut que les traités faits avec les Indiens fussent respectés, et ses projets n'eurent jamais pour objet que le seul territoire du Chili espagnol (*).
Valdivia, quoique située sur le territoire indépendant, était demeurée au pouvoir des Espagnols. En 1792, les Indiens tentèrent de s'en emparer, et il y eut, dans cette province, des mouvements hostiles que la prudence commandait d'étoutfer promptement. Le gouverneur de Valdivia envoya Thomas de Figueroa, avec un détachement de cent cinquante hommes , contre les Indiens révoltés. Cette petite division, bien pourvue de munitions et de provisions de toute espèce, se mit en route le 3 octobre, en remontant la rivière Pichitengelen, et arriva le 6 à Dagllipuli, dans le voisinage des ennemis. Le général parcourut les bois avec un détachement de cavalerie, et brûla douze habitations indiennes remplies
(*) L'impulsion donnée à ragricnllure par ce gouverneur se fait remarquer surtoul dans la belle plaine de Sanliago. Nous donnons à la pt. 12 une vue générale de celte cayiiale.
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de grains et de légumes. Le 10 du m^me mois, mintre cncicjues vinrent dans le camp lairc leur soumission et offrir mi^ine leurs services contre les rebelles; mais d'eux d'entre eux, IManquenan et Calfunguir, trahirent bientôt la cause qu'ils disaient vouloir servir, et furent rejoindre leurs frères.
Figueroa les suivit vers le Rio-Buéno, et se disposait à passer dans une petite île de cette rivière, où les transfuges s'étaient retranchés, lorsqu'un Indien de son parti arrêta deux femmes qui couraient vers le rivage de toute la vitesse de leurs chevaux, sans doute
f)our passer à l'ennemi. Cet homme tua 'une de ces fugitives et amena l'autre aux Espagnols. Le commandant essaya de l'interroger, mais ne put en tirer aucune réponse; obstination qui irrita tellement les Indiens présents à cette scène, qu'ils se précipitèrent sur cette malheureuse et la mirent à mort avec un enfant qu'elle portait dans ses bras. Manquepan revint cependant au camp des Espagnols, suivi de dix-huit jeunes uerriers {mosotones)\ mais Figueroa e lit arrêter sur-le-champ avec tous les siens, et, après les avoir envoyés, pour la forme, devant une sorte de conseil de guerre, il les fit fusiller. Vers le même temps il envoya h. Valdivia quarante femmes et enfants qu'il avait pris dans les bois. Le 10 novembre, après avoir fait célébrer la messe et exhorté les soldats à bien défendre leur religion et leur roi, le général espagnol passa le fleuve pour attaquer les rebelles dans l'île où ils campaient; il les battit, et fit couper la tête au cacique Cayumil qui les commandait. Dans le courant de la journée les Espagnols tuèrent encore douze Indiens, au nombre desquels était la femme d'un cacique. Ils rentrèrent ensuite dans leur camp, emmenant vingt-sept chevaux, sept cents moutons et cent soixante-dix bœufs, pris à l'ennemi. I^n traversant les bois, ils trouvèrent une Indienne portant dans ses bras un enfant assassiné. Cette fenmie leur déclara que, ne pouvant réussir à étouffer les cris de son enfant et craignant d'être découverte, elle s'était déterminée à le tuer.
Plusieurs caciques vinrent ensuite faire leur soumission, et Figueroa marcha à leur tête vers les ruines de la ville d'Osorno. Il y planta le drapeau espagnol , et demanda aux Indiens présents s'ils consentaient à reconnaître pour leur seigneur et maître le roi Charles IV. La réponse n'était pas douteuse. Aux cris de vivat se mêla le bruit d'une décharge de mousqueterie, et les caciques s'avancant alors, mirent un genou en terre etl)aisèrent respectueusement le drapeau espagnol. Ainsi se termina cette échauffourée (*). L'année suivante, O'Higgins convoqua les chefs des diverses tribus indiennes au camp de Négrète, dans l'intention d'y cimenter la paix avec eux. Vancouver nous a conservé le discours qu'il leur adressa à ce sujet : « jMes anciens et « honorables anus, leurdit-il, j'éprouve « une grande satisfaction à voir réunis « autour de moi les grands chefs et « les principaux capitaines des quatre « uthal-mapus qui partagent la riche « contrée qui s'étend vers le sud, dece puis le fleuve Bio-Bio jusqu'à la partie « la plus méridionale, et depuis la Corce dillère jusqu'à la grande mer. Je me « réjouis de ce que vous voulez bien « ensevelir dans la terre sur laquelle « vous êtes campés, vos querelles et vos « animosites. Rappelez-vous l'état mi- « sérable dans lequel je trouvai le pays. « Des deux côtés du fleuve il était race vagé et dans la désolation; les habi- « tants y souffraient les calamités d'une « guerre furieuse excitée par leur vio- « lence et leurs passions effrénées; m\ «■ grand nombre d'entre eux furent obli- « gés de se retirer avec leurs femmes « et leurs enfants dans les montagnes, <( et réduits à la nécessité de manger «jusqu'aux chiens fidèles qui les y « avaient suivis. Cependant , avant mon ce départ d'auprès de vous, vos maisons « étaient rebâties, de belles moissons « doraient vos champs , et de nombreux « troupeaux embellissaient vos prai-
(*) Extrait du journal ténu par don Thomas de Figueroa y Caravaca , commandant cette expédition. Voyez Stevenson, déjà cité , vol. ^^
L'UNIVERS
« ries; vos femmes vous fournissaient « de bons vêtements; les jeunes gens, « qui se montrent aujourd'hui ardents « et sans peur, obéissaient à la voix des «chefs, et l'on ne remarquait plus «parmi vous aucun excès, aucune « cruauté qui rappelât votre ancienne « barbarie, etc. »
En quittant son poste pour passer à la vice-royauté du Pérou, Ambroise O'Higgins fut suivi par les regrets et la vénération des habitants du Chili, indigènes , créoles ou Européens.
Nous touchons au moment oii cette contrée' va opérer sa révolution; mais avant de commencer ce récit, il in> porte d'examiner réorganisation administrative et la situation morale du pays sous la domination espagnole (*).
Organisation DU Chili, et sa situation MORALE sous LA DOMINA- TION ESPAGNOLE JUSQU'EN J810. Le
Chili espagnol, c'est-à-dire, toute la partie comprise au nord du Bio-Bio, était divisé en treize provinces :
1« Copiapo, 2^Coquimbo, 3°Quillota, 4« Aconcagua, 5° Mehpilla, 6° Santiago, 7° Rancagua, 8« Colchagua, 9° Maule , 1 0° Itata , 1 1" Chillan , 12° Puciacay, 13° Huilquilému. Les Espagnols possédaient, en outre, Valdivia et Osorno sur le territoire des Cunches, l'archipel de Chiloé et le groupe de Juan-Fernandez. Le pouvoir suprême était confié à un personnage de distinction, revêtu ordinairement du grade de lieutenant général, qui s'intitulait gouverneur, président et capitaine général du Chili. En sa qualité de capitaine général, il avait le commandement en chef de l'armée, et c'est de lui que les trois officiers supérieurs, le mestre de camp , le sergent-major et le commissaire, recevaient des ordres; il en donnait encore aux quatre gouverneurs particuliers de Chiloé, Valdivia, Valparaiso et Juan-Fernandez. Comme président et gouverneur général, il était le suprême administrateur de la
(*) Plusieurs navigateurs célèbres touchèrent successivement au Chili : Georges Anson, en 1741, la Pérouse, en 1786, et Vancouver, en 1795.
justice, et, en cette qualité, il présidait V audiencia reale et les autres tribunaux supérieurs établis à Santiago.
En temps de paix, il relevait directement du roi d'Espagne; mais en temps de guerre, et vu l'urgence, il était placé sous l'autorité inmiédiate du vice-roi du Pérou,
L'audience royale était une sorte de sénat qui jugeait en dernier ressort toutes les causes civiles ou criminelles, à l'exception de celles où la valeur en litige excédait dix nulle écus ; il y avait, pour celles-là, recours au conseil suprême des Indes. L'audience était divisée en deux corps ou dicastères : la chancellerie et le tribunal criminel.
Chacun de ces corps se composait d'un régent, d'un fiscal ou procureur royal, d'un protecteur des Indiens et de plusieurs auditeurs {oidores)^ tous nommés par la cour et largement rétribués.
Les autres tribunaux étaient ceux des finances, de la croisade, des terres vacantes, et du commerce ou consulat.
Chaque provmce était gouvernée par des préfets ou Gorrégidàrs. En principe, ces fonctionnaires devaient être nommés par la cour d'Espagne; mais, attendu l'éloignement, le gouverneur s'arrogeait souvent le droit de pourvoir aux préfectures vacantes. Leur autorité tenait à la fois du pouvoir politique et du militaire. Dans chaque capitale de province il y avait un conseil de magistrature (cabildo), composé de plusieurs régidors ou membres perpétuels , d'un porte-étendard , d'un procureur, d'un alcade provincial, d'un alguazil ou justicier en chef, et de deux alcades ou consuls. Ceux-ci étaient choisis annuellement par le cabildo, et tirés des rangs de la noblesse.
Le gouvernement ecclésiastique embrassait deux diocèses : Tévêché de Santiago et celui de la Conception, tous deux suffragants de l'archevêché de Lima. Le tribunal du saint-office du Pérou entretenait en outre à Santiago un commissaire -inquisiteur et divers employés subalternes.
L'armée se composait des troupes régulières , dont la force variait de cmq cents à deux mille hommes , des auxi-
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liaires indiens et des milices urbaines créées par le fj;ouverneiir Augustin Jauréçuv. Kn I7î)2, la force de la milice S'eîevait à quinze mille huit cent cin-
?uante-six lionnnes. L'armée régulière tait généralement composée de soldats d'élite qui avaient déjà servi en Italie ou dans les Pays-Ras.
Tant que Cliarles-Quint vécut, les colonies espagnoles furent traitées avec quelque ménagement; mais après lui les finances étaient obérées, les ressources épuisées, le peuple mécontent et prêt à se soulever sur tous les points ; et dans l'embarras où se trouvèrent alors les bommes qui tenaient les rênes du gouvernement, ils ne virent que l'Amérique qui put les sauver. La nécessité étouffa toute pitié, et les besoins du moment ne permirent pas de songer à l'avenir. Non content de torturer les indigènes et de bouleverser la surface entière des provinces conquises, pour y découvrir tout ce que leurs entrailles recelaient d'or et d'argent, on y mit toutes les places à l'encan; celui (jui avait acheté la sienne ne manquait pas de la faire payer à ses subordonnés, ceux-ci à d'autres, et ainsi de suite jusqu'au dernier anneau de la cliaînesociale, jusqu'à l'ouvrier, espèce de bête de sonnne que l'on chargeait de fardeaux énormes, que l'on brisait de coups, et à qui on jetait à regret une chétive nourriture. La métropole, dans ses échanges de commerce avec les colonies, ne s'attribuait pas seulement la plus grosse part, elle les voulait toutes. C'est ainsi, par exemple, qu'il fallait que le Chili cessât de cultiver la vigne et l'olivier, pour consommer uniquement les vins et les huiles tirés d'Espagne. Les droits de douane imposés aux provenances de la colonie étaient des plus exagérés. Les trésors de l'Amérique du Sud devaient passer dans la métropole, et les Américains n'avaient pas même la permission d'acheter à d'autres nations les articles de consommation que l'Espagne ne produisait pas. Aux Espagnols seuls appartenait le droit de s'établir dans les colonies américaines. La plus sombre jalousie veillait à la garde de
A'' Livraison. (Chili.)
ces possessions d'outre-mer; et il fallait aux navires étrangers qui désiraient y aborder tme permission spéciale de la cour de iMadrid. Le cas de détresse ne faisait pas même exception à cette règle, et tout bâtiment qui venait y chercher un abri contre la tempête était saisi, alors même qu'il appartenait à une nation alliée de l'Espagne, et son équi|)age était mis aux fers.
Les excès de tout genre des agents du pouvoir, leurs extorsions, leur tyrannie devenaient de plus en plus intolérables pour ces malheureux colons, dont la nn'sère et l'humiliation étaient l'unique partage. L'ignorance chez eux n'était pas un vice, mais une nécessité; les livres et les instruments scientifiques manquaient partout, et la pensée était esclave.
Ainsi les Chiliens étaient depuis longtemps disposés à une révolution lorsque l'Espaime opéra la sienne, et les nouvelles dissensions que cet événement introduisit dans la colonie servirent à hâter une scission que les fautes de la métropole avaient rendue inévitable. Les causes de cette révolution ont été partout les mêmes dans les diverses parties de l'Amérique espagnole, et les perturbations de la mère patrie n'ont fait que servir de prétexte à ce mouvement, qui, en réalité, a eu pour objet de rétablir l'ordre interverti (*).
RÉVOLUTION (1810). La vice-rovauté du Pérou , le Venezuela et Buénos- Ayres avaient commencé le mouve-
(*) La marclie rapide de celte histoire ne nous a pas permis de mentionner, à leurs places respeclives, divers événements qui n'eurent qu'une importance loeaie. Tels sont les tremblements de lerre des i3 mai 1647, i^ mars i 65-, et <S juillet 1730. Ce dernier causa suitout de grands dommages à la capitale du Chili. Le gouverneur s'empressa de réparer le mal. et saisit cette occasion pour embellir la ville. Heureusement située loin du théâtre de la guerre, Santiago a conservé, depuis sa fondation , une grande importance relative. Nous en reparlerons plus bas avec quelques détails. Les pL i3, 14, i5et 16 représentent ce qu'il y a de plus curieux à voir dans celle viile.
L'UT^IVERS.
ment révolutionnaire, et le Chili n'attendait plus qu'une occnsion favorable pour suivre cette impulsion , lorsque fa junte provinciale de Buénos-Ayres, frappée de l'avantage qu'il y aurait pour i'Amérîque espagnole à se lever en masse contre l'ennemi commun , envoya dans les autres colonies des agents chargés de les exciter à secouer leurs fers. Un créole nommé Antonio Alvarez Jonte , qui avait déjà occupé un poste diplomatique, fut chargé de se rendre à Santiago pour y propager les idées révolutionnaires. Carrasco, alors gouverneur du Chili , tenait au parti français. Ses ennemis lui ont reproché d'avoir, à cette époque, vexé les familles les plus influentes du pays, les Roxas , les Ovalle , et les Véra ; de s'être entouré de baïonnettes, et d'avoir installé de force ses créatures dans les emplois publics ; mais en temps de révolution en ne manque jamais de raison pour accuser un ennemi politique (*). Sur ces entrefaites on vit arriver au Chili des émissaires que la junte suprême d'Espagne y envoyait au nom de Ferdinand VII. Dans son embarras, le gouverneur ne trouva rien de mieux à faire que de convoquer une assemblée générale composée des principaux fonctionnaires, des riches propriétaires, et des plus notables d'entre lesdiverses classes industrielles, pour lui présenter un rapport sur la situation de la mère patrie, et lui donner communication des ordres que la régence française venait de transmettre. L'assemblée élut d'abord Carrasco pour son président; puis, elle le mit en état d'accusation , et finit par le déposer de ses fonctions de gouverneur, pour motif d'incapacité et de conduite illégale. Un gouvernement provisoire fut institué immédiatement par les soins de l'assemblée , et confié a une junte de cinq membres : le marquis de la Plata , président ; François Reyno, .Tean- Henri Rosales , Jean- Martin Rosas, membres, et Ignace Carrera, secrétaire. Le brigadier gé-
(*) Manifeste de Bernard O'Higgins, 12 février 18 1 8,
néral Torre , comte de la Conquîsta , fut nommé gouverneur en remplacement de Carrasco. L'audience royale enfin fut dissoute, et remplacée par une chambre d'appel.
Tel fut le premier pas que firent les habitants du Chili vers une ère nouvelle; mais il y avait loin encore de ces mouvements à une révolution ; aussi les premiers qui osèrent, à cette époque, prononcer le mot d'indépendance , furent-ils envoyés prisonniers à Lima.
Le comte de la Conquista mourut peu après son installation au poste de gouverneur; il fut remplacé par don Juan-IMartinez Rosas. La junte, vacillante et incertaine , avait convoqué un congrès national h Santiago, et cette mesure si précipitée prouve bien jusqu'à quel point les dépositaires du pouvoir étaient alors embarrassés de leur position , et irrésolus sur les suites qu'il convenait de donner aux premiers mouvements révolutionnaires.
On vient de voir le gouverneur Carrasco décréter la formation d'un congrès. Cette assemblée nonime une junte, et se retire. La junte , à son tour, appelle un nouveau congrès, et s'éloigne.
Ainsi nul ne voulait prendre une responsabilité prématurée ; chacun cherchait à se donner l'apparence d'avoir fait quelque chose pour la patrie , et croyait avoir atteint ce but en gagnant du temps. Mais ce n'est pas tout ; nous allons voir la nouvelle assemblée se hâter , elle aussi , de nommer une junte.
Cependant , les députés qui se disposaient à se rendre à Santiago eurent à lutter contre les entraves et les persécutions que le parti royaliste le^ir suscita ; car déjà , à cette époque , les Espagnols savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur les protestations de fidélité à Ferdinand VII, que le nouveau gouvernement ne cessait de mettre en avant. Thomas Figuéroa, dont nous avons mentionné l'expédition contre les Indiens révoltés à Valdivia , traversait les Andes au commencement du mois d'avril ISII, avec un corps de quatre cents hommes qu'il conduisait
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fit
au secours des royalistes de Bnénos- Ayres. Arrivé à Cnsa-Tilanca, il y trouva un détachement de dragons (juMI réunit à sa petite troupe. Entraîné par l'enthousiasme que manifestaient ses soldats, Figuéroa conçut l'espoir de relever la cause du royalisme , et , revenant sur ses pas, il se présenta inopinément devant Santiago le 14 du mois d'avril , et signilia aux députés qui , en ce moment , arrivaient en foule, d'avoir à retourner chez eux; mais le peuple, plus irrité qu'effrayé de cette sommation , courut aux armes et se rendit sur la place publique où le chef espagnol avait rangé sa troupe en ba-taille. Le combat ne fut ni long, ni douteux. Les royalistes, enfoncés de toutes parts, cherchèrent leur salut dans la fuite ; Figuéroa lui-même , suivi d'un petit nombre des siens, se retira dans le couvent de San-Domingo. Il croyait y avoir trouvé un asile sûr; mais, le lendemain, livré aux vainqueurs , il fut immédiatement fusillé.
Ses complices furent condamnés au bannissement.
Le congrès put alors s'organiser paisiblement; et , dès le mois de juin suivant, il se constitua délinitivement en assemblée législative. Sa politique fut à la fois libérale et prudente; if laissa aux Espagnols mécontents un délai de six mois pour disposer de leurs biens et abandonner la colonie dans le cas oii ils croiraient devoir prendre ce parti. Il proclama la liberté de tous les enfants des esclaves du Chili ; ceux qui viendraient s'établir dans le pays, six mois après la promulgation de ce décret, étaient aussi reconnus libres. La liberté de la presse fut sanctionnée, mais en principe seulement, car, de fait, il n'existait pas alors une seule presse dans tout le Chili. Le traitement du clergé fut diminué, et une loi ordonna que les curés seraient payés, désormais, par le trésor public, et non par leurs paroissiens respectifs.
Divers abus d'administration devinrent l'objet particulier de la sollicitude du congrès. La junte fut déposée, et l'autorité executive confiée à un triumvirat : J. M. Rosas, M. de Incarnada,
et Mac-Kenna. Il créa Tordre de la Légion du menVfc:. Enfin la liberté commerciale ne fut soumise qu'aux seules restrictions que sembla commander l'intérêt de deux manufactures établies dans le pays , l'une de flanelles , l'autre de toiles de chanvre (*).
Les Carrkra. Le congrès, en prenant de semblables mesures, continuait à agir au nom de Ferdinand VII ; et cependant un parti puissant s'était formé dans son sein , en faveur de l'indépendance absolue. A la tête de ce parti on voyait figurer les Carrera, famille influente par ses richesses et ses alliances. Don Ignacio Carrera était un vieillard res|)ectable , libéral, et sincèrement dévoué à son pays. Ses trois fils , Juan-José, José-Miguel , et Luis, s'étaient fait remarquer déjà par leur bravoure et leurs talents; ils avaient tous les vices et toutes les qualités des créoles : amants passionnés du plaisir, du faste et de l'indépendance, on leur reprochait d'être libertins, querelleurs et ambitieux. Leur sœur, dona Xaviera , se trouvait alliée aux plus nobles familles du Chili.
Parmi les adversaires d'Ignacio Carrera, ûguraiten première ligne D. Francisco-Xaviero de la Reyna , chef des Penckistes , nom sous lequel on désignait les habitants de la province de Penco , et généralement ceux qui auraient voulu que le siège du gouvernement fût transféré à la Conception , attendu, disaient -ils, que les provinces du sud étaient généralement plus peuplées, plus riches, plus fécondes en hommes de talent que celles du centre.
Sur ces entrefaites, on vit arriver à Valparaiso (27 juillet 1811) un officier au service d'Espagne, M. Fleming, qui invita le congrès, au nom de son gouvernement, à envoyer des représentants aux cortès. Le même officier étant passé au Pérou, écrivit de Linia, le 3 octobre suivant , qu'il savait , de
(*) Outline of ihe révolution of' Spanish- Amcrica, part, m, ch. ir. Londos) , 1817; Conversation's lexikou; Art de vérifier le* dates.
L'UNIVERS
bonne source , que le cabinet de Saint- James désapprouvait la révolutioa américaine. Nous dirons, par anticipation , que cette assertion fut démentie , en 1813, par lord Strangford , ambassadeur d'Angleterre à Rio-Janeiro.
De son côté, le vice-roi du Pérou, comte Abascal, avait écrit au congrès pour confirmer ses pouvoirs au nom du roi d'Espagne,
Dans cet état de choses, l'assemblée chercha à se maintenir entre les deux partis. El!e continua à agir au nom de la royauté absente , quoique , en sous main , elle prit des mesures pour investir les créoles du commandement de l'armée. Cette mesure fut confiée aux trois frères Carrera ; mais ceux-ci dépassèrent les instructions qui leur avaient été données ; et , mettant à profit l'influence qu'ils exerçaient sur les troupes , ils commencèrent à parler en maîtres. Don José-Miguel, le second des trois frères, avait servi en Espagne, et y avait obtenu, avec le grade de lieutenant-colonel , le commandement d'un régiment dehussards.
Le congrès le nomma général en chef de Tarmée; son frère aîné, don Juan- José, lui fut adjoint en qualité de second , avec le titre de colonel de grenadiers; et le plus jeune, don Luis, reçut le commandement de l'artilierie.
Le 15 novembre, à la pointe du jour, les trois frères se mirent à la tête des troupes avec l'intention d'opérer une révolution dans leur seul intérêt personnel. .losé-iMiguel , l'âme de ce parti , fit arrêter plusieurs officiers dont le dévouement lui était suspect; et, de ce nombre, était JMac- Kenna. 11 força le congrès à déposer la junte, et a la remplacer par une connnission dont il voulut f tire partie lui-même. Il fit, en outre, créer un régiment de cavalerie, gran-quardia nacional , dont il prit le couunandenient, se donnant ainsi de véritables gardes du corps qui , au besoin , pouvaient l'aider dans ses projets d'usurpation. Enfin , il destitua les principaux fonctionnaires et revêtit de leurs emplois ses amis et ses parents. Il ne
lui restait plus qu'à dissoudre le congrès, et cette mesure ne se fit pas longtemps attendre.
Ainsi s'établit une domination militaire qui ne tarda pas à exciter un mécontentement général. Les frères Carrera , braves , ardents et voluptueux , étaient adorés par la jeunesse militaire, et c'( tait sur elle qu'ils s'appuyaient. Quant à la classe des propriétaires et à celle des industriels , ils les pressuraient sans pitié et les accablaient d'impôts , s'inquietant peu d'accroître ainsi le nombre de leurs ennemis. L'année 18 1 2 s'écoula sans amener aucun changement dans la situation des partis Seulement on vit alors paraître sur la scène un homme qui devait, un jour, y jouer un grand rôle, Bernardo O'Higgins, fils de l'ancien gouverneur don Ambrosio. Bernard OHiggins, alors capitaine de milice, se rallia à la cause des Carrera, et fut nommé successivement à plusieurs grades, et, enfin, à celui de brigadier général.
En I81J, José-.Miguel prépara une expédition contre la ville de la Conception qui ne reconnaissait pas son autorité; mais, des soins plus importants l'ayant détourné de ce projet, il rentra à Santiago le 12 mars, et y publia une constitution où le pouvoir de la junte se trouvait balancé par celui d'un sénat.
Expédition de Paréja et de Gaiinz\. L'anarchie qui régnait alors au Chili olfrait aux royalistes une chance de succès que le vice-roi du Pérou ne voulut pas négliger. Une division aux ordres du brigadier Paréja partit de Callao au commencement de l'année 1813 , et débarqua , peu après, àTalcalhuano,que l'on peut considérer connue le {)ort de la Conception. Paréja s'en empara à peu près sans coup ferir,et marcha ensuitesur la Conception , dont la garnison vint se rallier à lui; son corps d'armée, ainsi renforcé, présentait un effectif de quatre mille hommes.
José-Miguel Carrera , informé de cet événement , laissa le gouvernement à son frère Juan-José, et partit à la tête d'une division de six mille hommes.
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Avant de s'éloigner de la capitale , il avait rendu la liberté à Mae-Kenna, et l'avait nommé lieutenant-colonel et
3 uarlier-inaitre général. Il en avait agi e même à Tégard des autres ollieiers qu'il avait expulsés ou incarcérés au mois de septembre 181 1; et, cpiant à O'Higgins, il l'investit du commandenient (les trou{)es et de la nu'lice du pays. Arriv<> à Taica, José-Miguel y établit son quartier général; et, dans la nuit du 12 avril, il envoya un détacbementqui surprit le camp des ennemis à Yerbas-lkionas, et le mit dans une déroute complète. Paréja , cependant, étant parvenu à rallier ses troupes , les conduisit à Cbillan, oi'i il se lortilia et se maintint pendant près d'une année. Il mourut à cette époque, et lut remplacé par le brigadier Gainza arrivé depuis peu de Lima, avec des troupes fraîcbes. Au mois de juillet suivant, la divison de Oainza fut encore renforcée par un corps de troupes que lui amena le colonel Marotto ; de sorte que Gainza se vit en mesure de sortir de Cbillan et de reprendre l'offensive. Il se dirigea vers Talca. Cetteville,oii!a nouvelle junte, composée alors de Ferez , Eyzaguirre et Infante, tenait ses sessions, tomba au pouvoir du général espagnol. Ce revers fut attribué en grande partie à l'impéritie de Carrera , et servit de prétexte à ses enneiiiis pour soulever le peuple contre lui. La haine est contagieuse ; bientôt il ne fut plus question au Chili que du despotisme, des exactions et des débordements des Carrera ; l'armée elle-même sembla les abandonner. En conséquence, le 24 novembre 1813, O'Higgins fut appelé par acclamation au commandement suprême de farmée en remplacement de Josér- Miguel. Celui-ci, accompagné de Luis, cherchait à regagner Santiago, lorsqu'il fut rencontré par un détachement de cavalerie espagnole, qui les conduisit tous deux à Cbillan.
Les deux partis désiraient également la paix; les royalistes, parce qu'ils étaient effrayés de la disproportion numérique de leurs forces comparées aux troupes ennemies; les indépen-
dants, parce qu'ils manquaient à peu près d(! tout pour faire la guerre. Plusieurs corps de l'armée d'O'lIiygins n'étaient armés que de jougs de bœufs; mais c'était surtout l'artillerie qui était la partie faible de cette armée.
O'Higgins avait fait faire un gros canon de bois qui creva à la quatrième décharge. Cependant les royalistes furent deux fois battus, les ÏO et 20 mars 1814, par O'Higgins et par Mac- Kenna , son lieutenant; mais ces engagements avaient peu d'importance, et les échecs éprouvés parGainza n'empêchèrent pas ce général de se diriger sur Santiago , qu'il savait être dépourvu de toute défense. Déjà il avait franchi le Maule, lorsque O'Higgins, déployant en cette circonstance une activité extraordinaire, se montra sur ses derrières , et le harcela si bien , que l'armée espagnole n'osa plus continuer sa route; elle rentra à Talca.
Le danger qu'avait couru la capitale pouvait être attribué à l'imprévoyance de la junte, qui fut, en conséquence, dissoute et remplacée par un directeur suprême. Les suffrages se portèrent sur Henriquez de Lastra, gouverneur du département de la marine, à Valparaiso.
La frégate anglaise Phéhé , commandée par le capitaine Hillier, arriva au Chili, venant du Pérou. Elle apportait à Gainza des instructions du viceroi pour en venir à un arrangement avec le directeur du Chili. Celui-ci, après avoir consulté les principaux habitants de Santiago , entra en pourparier avec le général espagnol, et lui proposa une capitulation qui l^ut acceptée et conclue à Zirca , près de Talca , le 3 mai suivant. En vertu de ce traité, le Chili devait former partie intégrante de la monarchie espagnole; il consentait, en cette qualité, à envoyer des députés aux cortès , afin de sanctionner la constitution décrétée par cette assemblée; il reconnaissait aussi l'autorité de Ferdinand VII et de la régence , à condition que le gouvernement intérieur du Chili serait maintenu dans tous ses pouvoirs et privilèges; et que le commerce serait
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libre avec les puissances alliées et neutres , et notamment avec la Grande- Bretagne, à qui l'F.spagne devait, avec l'aide de Dieu et de sa courageuse constance, son existence politique. Les hostilités devaient cesser immédiatement, et les troupes royales s'obligeaient à quitter le Cbili sous deux mois, remettant les places qu'elles occupaient dans l'état où elles les avaient trouvées. Enfin , deux officiers supérieurs furent livrés, comme otages, de part et d'autre.
Expédition d'Osorio. L'événement prouva bientôt que le vice -roi n'avait cherché qu'à ga2;ner du temps.
En effet, ayant reçu d'Espagne quelques nouvelles troupes , et notamment Je régiment de ïalavera , il envoya le général Osorio , à la tête de quatre mille hommes, pour remplacer Gainza, déclarant en même temps que ce dernier avait outrepassé ses pouvoirs dans Ja convention de Zirca , dont la ratification était chose impossible. Osorio débarqua à Talcahuano le 12 août 1814, et se dirigea immédiatement sur la capitale.
Pendant qu'il opérait ce mouvement, les deux frères Carrera, José-Miguel et Luis, parvinrent à s'échapper de leur prison de Chillan; et, déguisés en paysans , ils rentrèrent à Santiago le 23 août. Là, pour mieux donner le change sur leurs véritables intentions, Luis alla se constituer prisonnier; mais, le lendemain , José-Miguel se présenta à ses anciens frères d'armes qui le reçurent avec acclamation. Le peuple lui-même se joignit à la garnison, et, en un instant, une nouvelle révolution fut consommée. La junte fut rétablie, la charge de directeur abolie, Luis remis en liberté, et José- Miguel réintégré dans le commandement suprême de l'année. Cependant une partie des habitants les plus notables de Santiago avait vu avec regret le retour des Carrera. Une députation fut envoyée à O'Higgins pour prier ce général de venir délivrer la capitale de la tyrannie de José-Miguel qui avait, disait -on, enlevé de la caisse du gouvernement huit cent
mille dollars. Il est vrai que Carrera, en reprenant les rênes du pouvoir, s'était emparé aussi des fonds du trésor; mais rien iie prouve qu'il ait voulu les affecter à des dépenses étrangères au service de l'État.
O'Higgins, en apprenant la réintégration des Carrera et les vœux des habitants de Santiago, détacha de son armée un corps de deux mille hommes, qu'il chargea d'observer les royalistes, et reprit avec le reste le chemin de la capitale. José-Miguel vint au-devant de lui, le rencontra à Espejo, dans la plaine de Maypo, le battit et le fit prisonnier. O'Higgins s'attendait à être traduit devant un conseil de guerre; mais, loin de là, son généreux vainqueur lui offrit le commandement en second dans l'armée, s'il voulait consentir à faire cause commune avec lui contre l'ennemi public. Cette proposition ayant été acceptée par le prisonnier, il fut rendu à la liberté, et renvoyé à son armée.
Carrera revint triomphant à Santiago, et prit, contre plusieurs officiers dont le dévouement lui semblait suspect, des mesures de rigueur qui amenèrent de nombreuses désertions.
Abandonné à lui-même, et ayant vu le nombre de ses soldats diminuer à la suite de sa défaite à Maypo, 0'Higu;ins se retrancha à Rancaguà (*), et y attendit l'ennemi. Osorio ne tarda pas à se montrer; il pénétra dans La ville même, et attaqua les indépendants avec la plus grande vigueur. O'Higgins se défendit bravement pendant quarante-huit heures. Son adversaire, étonné d'une résistance si opiniâtre, lui fit dire que, s'il voulait se rendre, il lui garantissait sa sfireté personnelle, et s'engageait même à lui obtenir la bienveillance du roi. « Je n'accepterais pas a même le ciel du roi d'Espagne , » ré-
(*) Rancagiia, plus connue sous le nom | de Santa-Cniz de Triana , clief-lieii de Tan- j cienne province de ce non;, est située sur la rive droite du Rio-Cachapoal, à iS lieues sud de Santiafïo. Sa fondation, ainsi que nous l'avons déjà dit, date de 174*2 ;elle est due au gouverneur don José Mauso.
ClITLI.
pondit O'Fîigiïins. — Voyant ensuite qu'une plus longue défense était impossible, il (it coudre une bande noire sur son drapeau, et tirer eneore quelques coups de canon avec des dollars en guise de mitraille. Puis, à la lueur de l'incendie, se faisant jour, l'épée à la main, au travers des bataillons carrés qui se formaient autour de lui, il regagna Santiago, suivi de 300 dragons, seuls débris de son armée (*).
Pendant cette action, les deux frères Carrera s'étaient tenus à peu de distance du cbamp de bataille avec une division de réserve forte de huit cents honnnes. Témoins passifs de cette lutte inégale , ils ne tentèrent aucun mouvement en faveur des indépendants, circonstance inexplicable après la conduite généreuse que José-Miguel avait tenue à l'égard d'O'Higgins.
Les soldats de Carrera, qui formaient la garnison de Santiago, ayant commis quelques actes de violence et de déprédation, les habitants, exaspérés de cette conduite , envoyèrent des députés à Osorio pour le prier de hâter sa marche vers la capitale. Après cette démarche , il était évident que la place n'était plus tenable pour les indépendants. En conséquence, Carrera fit démanteler les fortifications, et brûler les registres sur lesquels étaient inscrits les actes du nouveau gouvernement, et quitta la ville le l""" octobre 1814, suivi de six cents soldats environ et de deux mille habitants , qui abandonnaient leurs foyers sans savoir s'ils pourraient jamais y rentrer. Avec Carrera s'éloignait également les chefs de l'armée chilienne : O'Higgins, Mac- Kenna, Benevente et don Manuel Rodriguez, l'un des plus braves défenseurs de la cause de l'indépendance.
La caravane fugitive se dirigea vers Mendoza , mais son passage dans la Cordillère ne s'effectua pas sans de grandes pertes. Le froid et la faim décimèrent surtout les femmes et les enfants. Rodriguez seul ne voulut pas
(*) Rapport d'O'Higgins; Oulline of révolution, etc.; Révolution de l'Amérique du sud ; M. Graham ; Miers , etc.
franchir la frontière; il resta au Chili, et y orgnisa des guérillas qui ne cessèrent de harceler et de tourmenter les royalistes.
Ce fut le 5 du même mois que le vainqueur lit son entrée dans la capitale. Là, ainsi qu'on devait s'y attendre, il renversa toutes les institutions politiques du dernier gouvernement, et il lit plus encore: il institua une chambre de Purification composée d'officiers espagnols, sous la présidence du major San-Bruno. Les malheureux habitants, cités tour à tour devant ce tribunal redoutable , devinrent les victimes des plus odieuses persécutions. Cent d'entre eux , environ , furent déportés dans l'île déserte de Juan-Fernandez; les autres furent bannis, ou soumis à d'énormes amendes, ou, enfin, jetés dans les cachots.
Croyant ainsi avoir purifié le pays, Osorio reprit la route de Lima , laissant un Espagnol, Marco de Pontagil, revêtu du titre de gouverneur du Chili, et chargé de continuer ce système de vengeance et de proscription. Les autres villes, à l'imitation de la capitale, avaient fait leur soumission.
Expédition DES Buenos- A yriens.
Deux années s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans l'existence politique du Chili. Les Espagnols poursuivaient impitoyablement le cours de leurs proscriptions , et Rodriguez, avec ses braves guérillas, continuait à les inquiéter vivement. Cependant la ré' volution était consommée à Buénos- Ayres, dans le Tucuman, à Mendoza, au Paraguay, à Cordova, à Santa-Fé et a Rioja. La cause de la monarchie était perdue à jamais dans l'Amérique du Sud; mais le haut Pérou et le Chili étaient encore au pouvoir des armées royales. Le gouvernement de Buénos- Ayres pensa que l'intérêt des provinces indépendantes, et le sien en particulier, exigeaient l'expulsion absolue des Espagnols du sol de-l'Amérique méridionale. Si les armées et les flottes du roi d'Espagne continuaient à occuper les places fortes et les ports du Chili , la guerre était éternisée, et la liberté, sans cesse inquiétée par le voisinage de
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ses ennemis, ne pourrait jamais asseoir ses institutions sur une base durable.
11 accueillit donc avec enipressement les sollicitations des réfugiés de Mendoza, et leur fournit les moyens d'organiser un corps d'armée'. Carrera avait quitté Buénos-Ayres pour passer aux États-Unis, d'où il espérait ramener des secours en honunes et en munitions de guerre. O'Higgins paraissait donc destiné à avoir le commandement en chef de l'expédition, mais le gouvernement de Buénos-Ayres le déféra au général San-Martin.
S.in-Martin. Don José San-Martin, né dans les missions du Paraguay, de parents espagnols , servait en Europe à l'époque où l'Kspagne fut envahie par les Français. Il obtiiit successivement, en récompense de ses services , les grades de capitaine, aide de camp de police du général Jordan, et lieutenantcolonel. Ayant sollicité du général Castanos un grade supérieur qu'il ne put obtenir, ce refus le blessa tellement qu'il ^i'jitta le service de l'Espagne et se rendit en Angleterre, d'où il passa à Buénos-Ayres en 1811. 11 y reçut le commandement d'un escadron de cavalerie de l'armée des indépendants, et obtint, auprès de Montevideo, quelques succès qui lui valurent le grade de colonel. Plus tard , le président Puyrédon le chargea de réorganiser l'armée du Pérou, le nomma gouverneur de Mendoza, et l'éleva enfin au commandement en chef de l'armée des Andes. Sa taille était haute, sa physionomie mâle et caractérisée. Sa bravoure était celle d'un bon soldat, ses talents, ceux d'un médiocre général. Les succès éclatants qu'il obtint par la suite, et la carrière brillante qu'il parcourut, furent les résultats éphémères de circonstances auxquelles l'ambition eut plus de part que le mérite. Son irrésolution et la lenteur de ses mouvements changèrent plusieurs fois en défaites des actions qui auraient pu être glorieuses pour ses armes.
D'ailleurs , politique habile , dissimulé, doué d'un esprit fin et souple, affectant une grande modestie, il eut le talent de conquérir l'opinion publique et de
conserver longtemps sa conquête. Plusieurs crimes, dont quelques-uns seront rapj)ortés ici, lui sont généralement attribués en Amérique. La politique a pu, dans sa pensée, les rendre nécessaires; mais l'histoire n'admet pas de pareilles excuses : elle flétrit le forfait partout ou elle le rencontre.
O'Higgins. Nous avons dit déjà que Bernard O'Higgins était le fils de l'ancien vice-roi du Pérou Ambroise O'Higgins. Il hérita de plusieurs des belles qualités qui d'stinguaientson père, une bravoure à toute épreuve, l'énergie dans l'exécution, la franchise dans le caractère et la rectitude dans le jugement. Passionné pour son pays et pour la cause de la liberté, il n'est pas de sacrifices qu'il ne soit disposé à leur faire. Dans la vie privée, il est du caractère le plus aimable, et se montre toujours affable, doux et complaisant.
On lui a reproché d être lent à prendre une détermination, de se trop défier de ses propres moyens, et de considérer toujours le dernier avis qu'on lui donne comme le meilleur.
Vn créole disait de lui : « Il entre dans « sa composition trop de cire etpasas- « sez d'acier (*). »
Bataille de Chacabuco. L'armée des Andes ne comptait pas plus de trois mille cinq cents hommes, ainsi répartis : un régiment de grenadiers à cheval fort de cinq cent cinquante hommes, dont le comniTmdement fut donné au colonel M. Rodriguez; quatre bataillons d'infanterie numéros 1, 7, 8 et II, présentant un effectif de deux mille sept cents hommes; artillerie, deux cent cinquante hommes. Le général en chef San-lNlartin avait sous ses ordres les généraux Soler et O'Higgins. Le départ eut lieu vers le milieu de janvier. Les divers corps de l'armée, avant de se mettre en marche , prêtè-
(*) Précis Instoriqne sur la révolution des provinces unies de rAniéri(|ue du Sud , etc., par A. !'■*** (^ l'^rossaid) , ex-comuiissaire dea' guenes , part. m. cli. r. Paris, 1819; Sljevenson, Relation historique d'un séjoiYi" d<» 20 ans etc. liv. la, ch. vm.
CHILI
rent le serment , dont voici la fornmle : « Unis (le cœur, et les mains jointes, «nous jurons, en présence du Dieu « éternel , par la mer, la terre et le « firmament, de ne souffrir désormais « aucun tyran eu (-olombie, et, nou- « veaux héros Spartiates, de ne jamais « porter les ch;u'nes de l'esclavage , « tant que les étoiles brilleront dans le « ciel et que le sang coulera dans nos « veines. » Chaque soldat, indépendamment de son équipage militaire, portait un poncho et un sac de provisions pour huit jours, du charque (*) et du maïs grillé; mais c'était à cela que le général e-i chef avait borné ses prévisions, et cette armée, qui se disposait à franchir les sommités de la (loi'dillère à une élévation de douze à quinze mille pieds, sur une route de cent lieues, n'avait ni tentes, ni fourgons, ni fourrage pour ses chevaux.
Il étaft important de caciier à l'ennemi l'itinéraire prescrit à l'expédition libératrice , et San-INIartin y donna tous ses soins ; il avait arrêté que ce serait par le passage de los Patos que Ton entrerait au Chili ; mais afin de donner le change aux royalistes, il entama une négociation avec les Indiens qui habitent les environs du Passo de Planchon, pour en obtenir la permission de traverser leur territoire. Les montau;nards, flattés de cette déférence, répondirent qu'ils savaient fort bien que le général pouvait, avec son armée, se passer de leur consentement, mais que d'ailleurs ils le lui accordaient avec plaisir, et qu'ils étaient prêts encore à lui fournir tous les secours dont il aurait besoin. Les voyant si bien disposés, San-Martin proposa à leur cacique Maripan d'aller dire au capitaine général Marco que les indépendants avaient l'intention de passer par le Planchon; pour prix de ce service, San-Martin offrit de riches présents, et, entre autres, quinze cents juments. L'Indien accepta la proposition , et s'acquitta fort bien de ce stratagème. Non content de cela , le général indépendant envoya, par le dédie d'Us-
pallata , un émissaire chargé de fausses dépêches dans lesquelles il annonçait aux mécontents du (Ihili que le moment de leur délivrance approchait, et que l'armée libératrice était sur le point de franchir le Planchon. Dans le fait, il y lit passer le lieutenant -colonel Ilamon Freyre avec un faible détachement de cavalerie, tandis qu'il envoyait le colonel lieras avec un bataillon et cent chevaux par Uspallata, et que lui-même, avec le gros de l'armée, se dirigeait vers los Patos. Le trajet se fit en huit jours. Arrivés dans la vallée d'Aconcagua, au-dessus de Santa-Rosa, les hommes et les chevaux étaient exténués de fatigue, transis de froid, et pressés par la faim ; mais les habitants s'empressèrent de venir à leur secours, et leur apportèrent des vivres, du fourrage, ainsi que les objets dont ils éprouvaient le besoin le plus urgent. Trompé cependant par le stratagème des indépendants, le général espagnol avait concentré ses forces à Rancagua.
Le 4 février, son chef d'état-major, don Miguel Atero, l'informa que l'ennemi était arrivé à Santa-Rosa et qu'il s'avançait rapidement. Le major Vila, qui avait été chargé de surveiller le passage de los Patos , transmit le même avis, et fit savoir qu'il s'était replié en attendant qu'on lui envoyât du renfort. Ces deux chefs opérèrent leur jonction et se portèrent à Santa- Rosa, où ils furent ralliés, dans la journée du 6, par le colonel Quintanilla, à la tête d'un bataillon de carabiniers que leur envoyait le capitaine général. Les indépendants occupaient Viila-Vieja, et ce fut là qu'eut lieu la première rencontre. Les royalistes eurent le dessous; ils perdirent trente carabiniers, et se retirèrent en désordre à Chacabuco, montagne d'un accès difficile qui domine la plaine de Santa- Rosa, et par laquelle passe le chemin qui conduit à Santiago (*). Le capitaine général Marco y était arrivé déjà avec douze cents hommes d'infanterie et mille chevaux. Les armées se trouvèrent en présence le 11 février au soir,
(*) Yiande broyée.
(*) Ouiline of the révolution , etc.
iià
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et , de chaque côté , la nuit fut employée aux préparatifs du combat. Le lendemain, à la pointe du jour, San-Martin disposa son armée en deux colonnes :
la première, sous les ordres du général Soler, était formée des deux bataillons nos 1 et 11, des quatre compagnies d'élite des bataillons n«^7 et 8 , d'un escadron de cavalerie et de presque toute l'artillerie; la seconde colonne, aux ordres d'O'Higgiiis, ne se composait que des quatre compagnies du centre des nos 7 et 8, et de deux pièces d'artillerie de campagne; San-Martin s'était ménagé le commandement du reste de la cavalerie, qui formait un corps de réserve ou d'arrière-garde. Ce qui frappe d'abord dans cette disposition, c'est la disproportion des deux colonnes de l'armée.
A huit heures, les indépendants se mirent en marche, et rencontrèrent l'ennemi rangé en bataille à Chacabuco , dont les hauteurs étaient occupées par un faible détachement d'infanterie. La route suivie par O'Higgins étant la plus courte et la plus facile, ce général arriva le premier en présence des royalistes. Il ordonna sur-le-champ au lieutenant-colonel Cramer, commandant du bataillon n" 8, de déloger l'ennemi des hauteurs qu'il occupait, mouvement qui fut exécuté avec une grande promptitude. San-Martin, qui arriva en ce moment, ne voyant que les tirailleurs enncFnis qui descendaient la côte, ordonna au colonel Zapiola de les poursuivre avec toute la cavalerie, manœuvre des plus maladroites qui pouvait compromettre le sort des troupes qui s'aventuraient ainsi sur un terrain boisé et coupé par de profondes ravines. Le lieutenant-colonel Cramer fut le premier qui en lit l'observation; il reçut l'ordre de s'avancer à la suite de la cavalerie pour la soutenir au besoin. Celle-ci ne tarda pas en effet à rencontrer l'infanterie ennemie, qui la reçut à coups de canon, et l'obligea à se replier en toute hâte derrière la troupe de Cramer, à laquelle le 7*^ bataillon vint bientôt se joindre. Ainsi toute la division d'O'Higgins était engagée, et la colonne de Soler ne paraissait pas
encore. L'armée espagnole formait deux masses d'infanterie séparées par quelques pièces de canon , et un corps de cavalerie qui s'appuyait sur la montagne de Chacabuco, à la gauche de l'infanterie. L'inaction obligée de la colonne d'O'Higgins fut utile aux Espagnols, qui en prodtèrent pour s'emparer des bauteurs qui couronnaient le champ de bataille. De là ils envoyèrent des tirailleurs, dont le nombre augmentait incessamment au préjudice des masses. O'Higgins, observant alors que l'ennemi s'était affaibli par cette manœuvre, ordonna à Cramer de le charger de front a la tête de son bataillon. Les Espagnols, surpris d'une manœuvre aussi vive et aussi peu attendue, n'opposèrent qu'une faible résistance et reculèrent devant les indépendants. De son côté, la cavalerie des royalistes, voyant l'infanterie ébranlée, suivit le mouvement rétrograde, et laissa la cavalerie de Buénos-Ayres pénétrer dans les rangs des fuyards.
Le détachement qui occu|;ait encore la montagne opposait seul quelque résistance; mais en ce moment la division du général Soler déboucha sur le cbamp de bataille et acheva de culbuter l'armée royaliste (*). Les indépendants prirent position en avant des maisons de Chacabuco, et envoyèrent un détachement de cavalerie à la poursuite des vaincus. Les Espagnols perdirent environ quinze cents hommes, dont sept cents morts et huit cents prisonniers; du côté des vainqueurs la perte fut insignifiante. Telle fut la victoire de Chacabuco, qui lit de nouveau passer le Chili au pouvoir des indépendants. Le succès de cette journée est dû à O'Higgins et au brave Cramer, officier français qui avait déjà rendu de grands services à la cause de la liberté en réorganisant l'armée buénos-ayrienne(**).
(*) Précis historique de Froissard, déjà cité. ; W. Stevenson, Journal of a résidence in Chili, by M, Graham ; INliors, etc. ; Ail de vérifier les dates; Journaux anglais el français de l'époque.
(**) Cramer, officier français, avait servi
La nouvelle de cette victoire parvint à Santiago le njeine jour à six heures du soir. J.a confusion devint extrême dans cette capitale où tant de passions diverses se trouvaient en préserice. Les royalistes passèrent la nuit à faire leurs préparatifs de départ, et les indépendants remployèrent à tout disposer pour la réception de leurs libérateurs.
Le général Maroto, qui commandait en l'absence de Marco, donna ordre à une division de douze cents bonnnes, statiomiée à Rancagua, de rallier les débris de l'armée espagnole; mais la défaite de Chacabuco avait répandu partout une terreur panique, et les soldats refusèrent de marcher; quelquesuns d'entre eux, des officiers même, s'enfuirent à Valparaiso, où, à chaque instant, on voyait arriver des familles royalistes qui venaient y chercher un embanjuement pour le Pérou. Une colonne se dirigea vers la Conception et parvint à y rallier une force encore imposante; mais elle ne put empêcher que le général Marco et plusieurs de ses officiers ne tombassent au pouvoir des guérillas de Rodriguez.
Le surlendemain , 14 février, la division de Soler fit son entrée à Santiago, et le î 5 on y vit arriver la colonne d'O'Higgins, ainsi que les prisonniers royalistes. San-Martin, reçu avec acclamation, fut salué du nom de libérateur. Un gouvernement électif s'établit sur les ruines du pouvoir royal, et San-Martin en fut nommé suprême directeur; mais il refusa ce poste, et engagea les patriotes à porter leurs suffrages sur O'Higgins. Ce refus n'était pas, comme on le supposa dans le teinps, une marque de déférence pour les talents de son collègue; mais San- Martin avait déjcà à cette époque, sur la vice-royauté du Pérou, les vues qu'il avoua plus tard, et qu'il n'eût pas réa-
avec distinction dans les armées impériales. Après la restauration, il émigia dans l'Amérique du Sud avec un grand nombre de ses camarades, dont phisiours eurent beaucoup à se j>laindie de l'ingralilude des gouverneurs révolutionnaires. Cramer fut particulièrement maltraité par Saa-Marlin.
lisées s'il eût accepté le pouvoir mal affermi qu'on lui offrait au Chili. Ce général prit les mesures nécessaires pour assurer les résultats de la vi(;toire de Chacabuco; il envoya le bataillon n" 1 occuper le port de Valparaiso, tandis que le colonel las Héras reçut l'ordre de marcher sur la Conception, où les débris de l'armée royale s'étaient concentrés. A son approche, les Espagnols évacuèrent cette place et se i)or' tèrent, sous les ordres du colonel Ordunez, à Talcahuano, où ils se fortifièrent si bien qu'il devint impossible de les en déloger. Sur ces entrefaites, le général San-Martin partit pour Buénos-Ayres, où les patriotes lui avaient préparé une ovation.
Situation du Chili apbès la victoire DE Chacabuco. Le général O'Higgins prit en main les rênes du gouvernement après le départ de San- Martin , et s'occupa activement du soin de prévenir une nouvelle invasion. Il augmenta son armée d'un régiment d'infanterie et d'un bataillon d'artillerie. Mais les Chiliens crurent s'apercevoir, à cette époque, que le gouvernement de Buénos-Ayres voulait se réserver une grande influence dans les affaires intérieures de leur pays; quelques-uns même s'imaginèrent qu'il convoitait de se substituer entièrement à l'Espagne, et dès lors la révolution devenait sans objet. Il y avait certainement quelque chose de fondé dans ces craintes; car, sans cela, on ne voit pas pourquoi Buénos-Ayres se serait résigné à d'énormes sacrifices pour entretenir au Chili un corps de troupes plus nombreux que l'armée nationale elle-même.
En efiet, les auxiliaires comptaient quatre mille huit cents hommes, tandis que les Chiliens n'en avaient que trois mille six cents.
O'Higgins, voulant compléter l'expulsion des Espagnols, se rendit luimême au siège de Talcahuano. On était alors à la fin de l'année 1817. L'armée indépendante comptait un brave de plus parmi ses chefs : le général Brayer était venu , comme tant d'autres, chercher sur cette terre étrangère de nouveaux dangers et une gloire nouvelle;
L'UNIVERS
mais comme tant d'autres aussi il devint un objet de jalousie pour ceux dont il partageait les travaux et la misère. D'abord San-Martin l'avait bien accueilli et lui avait donné un commandement dans l'armée; mais il arriva qu'au siège deXalcahuano, au moment où les indépendants étaient sur le point de pénétrer dans la place, les tambours battirent la retraite, et l'armée assiégeante se retira subitement dans le plus grand désordre. Brayer fut accusé sans fondement d'être la cause de ce désastre, et, depuis ce moment, les chefs de l'armée indépendante saisirent toutes les occasions de faire éclater contre lui leurs sentiments de haine et de jalousie. Il quitta le service et se retira à Montevideo.
San-Martin, de retour de Buénos- Ayres, avait repris le commandement de l'armée, lorsqu'un corsaire, entré à Valparaiso avec une prise espagnole, annonça que le vice-roi du Pérou préparait une nouvelle expédition contre le Chili. A cette nouvelle, la terreur et la confusion se répandirent dans toutes les classes de la société, sans en exce.pter l'armée. San-Martin ne savait à quelle détermination il convenait de s'arrêter, et le général O'Higgins luimême leva subitement le siège de ïalcahuano et se replia sur Talca.
JNOUVELLE EXPEDITION DES ROYA- LISTES ; BATAILLE DE CaNCHA-RaYA-
DA. Le vice -roi Pésuela avait organisé une armée de cinq mille hommes , dont il confia le commandement au général Osorio. Il fit précéder le départ de cette expédition d'une proclamation adressée aux habitants du Chili, pour les engager à se soumettre à l'autorité légitime, et à prévenir ainsi les calamités qu'entraînerait une inutile résistance.
De leur côté, les Chiliens répondirent que leur nouveau gouvernement ayant reçu l'approbation de la régence d'Espagne, il était également odieux et absurde de vouloir revenir sur cet acte. « Du moment, disaient-ils, que la régence et les cortès ont proclamé que la souveraineté du peuple était l'unique base de leur autorité, ils ont perdu tout droit de commander à une latioa
qui veut exercer la sienne. » Ils se préparèrent donc à repousser la nouvelle irruption dont ils étaient menacés; mais leurs préparatifs se firent avec plus de lenteur et de négligence qu'on n'aurait dû s'y attendre dans une conjoncture aussi grave. On jeta dans les rangs de l'armée une fouie de ces vagabonds fainéants, que les habitants du pays désignent sous le nom de rotos.
Deux nouveaux bataillons furent ajoutés à la composition de l'arniée : l'un s'était formé dans la province de Coquimbo; l'autre se recruta parnn' les pardos ou mulâtres de Santiago. L'armée de campagne, indépendamment de quelques corps d'observation, présentait alors un effectif de quatre nn'ile cinq cents hommes. Ln nouveau chef était venu partager avec San-Martin, O'Higgins et las Héras, le fardeau du commandement; c'était le général Balcarsel , arrivé depuis peu de Buénos- Ayres. Enfin, des agents furent envoyés aux États-Unis et en Angleterre pour y acheter des navires de guerre dont le parti de l'indépendance avait le plus grand besoin.
Telles étaient à peu près toutes les mesures adoptées par les patriotes pour soutenir le choc des royalistes. Le désordre que l'expectative de cet événement répandait au Chili n'avait pas cessé encore. La retraite du corps d'armée qui assiégeait Talcahuano s'était opérée avec une telle confusion, que plusieurs familles de la Conception qui avaient cru devoir émigrer furent volées et maltraitées par les soldats qui marchaient isolés et sans chefs. Quelques-unes d'entre elles retournèrent à la Conception, aimant mieux courir la chance de tomber entre les mains des royalistes que de demeurer ainsi exposées aux insultes et aux brutalités des soldats indépendants.
Ce fut dans ces tristes conjonctures que le directeur O'Higgins essaya de retremper l'opinion publique en proclamant Tindèpendance du Chili. « Nous *' avons cru devoir, w dit-il dans ce document qui porte la date du 1"" janvier 1818, « conformément aux pouce voirs extraordinaires qui nous ont été
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«délégués à cet effet par le peuple, « déclarer solennellement en son nom, « en présence du Tout-Puissant, et an- « noncer à la grande confédération du « genre humain, que le territoire couti- « nental du (Hiili et les îles adjacentes « constituent de fait et de droit uu « État libre, indépendant et souverain, « et qu'ils sont à jamais séparés de la « monarchie espagnole , avec plein pou- «■ voir d'adopter la forme de gouverne- « ment la plus conforme à leurs inté- «réts; et pour que cette déclaration « puisse avoir toute la force et la soli- "■ dite qui doivent caractériser le pre- « mier acte d'un peuple libre, nous en- « gageons pour garants l'honneur, la «vie, la fortune, et toutes les rela- « tions sociales des citoyens de ce nou- « vel État(*). »
L'expédition du Pérou avait eu bien des ditlicultés à surmonter, et ce ne fut qu'au mois d'octobre 1817 qu'elle put mettre à la voile du port de Callao. « Les Espagnols, dit un témoin ocu- « laire, comptant sur le succès complet «de cette armée, reprirent de nou- « veau toute leur arrogance, qu'ils « portèrent au point de s'engager mu- « tuellement, sous un dédit de deux « mille dollars, à ne jamais, à l'avenir, « employer un créole. » Dans les premiers jours de janvier 1818, l'armée débarqua à Talcahuano, où le colonel Ordunez, qui avait si bravement soutenu les efforts des patriotes, se joignit à elle et marcha sur la Conception, qui se rendit sans résistance. Ce fut dans cette ville que les royalistes firent un traité d'alliance avec les Araucans, qm" leur fournirent des chevaux et des vivres. Ainsi ravitaillés et secourus, les Espagnols se dirigèrent sur ïalca.
L'armée indépendante qui occupait cette ville se replia aussitôt sur San- Fernando, où le général en chef vint la rejoindre avec les troupes qu'il amenait de Santiago. Le colonel Ordunez
(*) Offirial documents referred to in the message of the président of the United-States, oFthe 17 novembre 1818. Wasliinglon, 1818; Report of Théodoric Bland, esq. , commissiozier lo south America.
avait été détaché par Osorio, avec une colonne de mille hommes, pour observer les mou vements des patriotes; mais, obligé bientôt de battre en retraite, il passa le Rio-Lisay en présence d'un corps de qmnze cents hommes de cavalerie commandé par le général Balcarsel. Ce ne fut qu'aux environs de Talca et lorsqu'il eut pris position, que San-lMartin se déternnna à le faire at' taquer; mais, secouru à propos par quelques détachements que le général Osorio lui envoya de ïalca, il repoussa la cavalerie de Balcarsel et la mit en pleine déroute.
San-Martin avait pris position en un lieu appelé Cancha-Rayada, coupé par des ruisseaux et des ravins où sa ligne ne pouvait se déployer, et il avait appuyé sa gauche sur Talca, où étaient concentrées toutes les forces ennemies.
C'était une position désavantageuse qu'il était urgent d'abandonner; il en donna l'ordre dans la nuit du 18 au 19 mars; mais c'était le jour anniversaire de sa naissance, et l'armée avait voulu célébrer la fête de son général.
On croit qu'Osorio fut informé par ses agents du désordre qui régnait dans le camp ennemi. Quoi qu'il en soit, il sortit de Talca le 19 avant l'aube du jour, et tomba à l'improviste sur les patriotes. Ceux-ci commençaient alors seulement à opérer le mouvement que San-Martin avait ordonné. Surpris ainsi dans l'ombre de la nuit, ils se défendirent quelque temps au hasard , s'entre-tuant les uns les autres, et quand le jour arriva ils commencèrent à fuir de tous côtés. L'aile droite de cette armée, commaiidée par le colonel las Héras, ne s'arrêta que sous les murs de la Conception, à plus de soixante lieues du champ de bataille.
O'Higgins et San-Martin se réfugièrent aussi dans cette ville; le premier avait eu le bras fracassé par une balle (*). La perte de l'armée vaincue fut immense; tous ses bagages, ses vivres et son matériel, tombèrent au pouvoir de l'en-
(*) Rapport du général San-Martin au directeur supième des provinces de Buénos- Ayres, i*'" avril 18 18.
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nemi , et si Osorio avait su profiter de sa victoire, il aurait de nouveau soumis tout le Chili à l'autorité royale.
Santiago, Valparaiso, Chillan et les autres principales villes, étaient, en ce moment, hors d'état de résister; mais il commit la faute de croire que le parti vaincu était à jamais abattu, et il perdit dans les murs de Talca un temps précieux, que les patriotes mirent habilement à profit.
Bataille de Maypo. Pendant que San-Martin, Balcarsel, las Héras et Freyre s'occupaient à rassembler les débris de l'armée et à relever le courage de leurs compatriotes, l'infatigable Rodriguez levait de tous côtés des milices et des guérillas, et ne cessait de harceler les royalistes. Cette énergie des chefs indépendants, et le patriotisme des habitants du Chili, sauvèrent encore une fois la cause de la liberté. Dès les premiers jours du mois d'avril, San-Martin se retrouva à la tête d'une armée de cinq mille honmies. Ayant eu avis que le général Osorio avait passé le Pvio-Maypo au gué de Longuen , et qu'il prenait la direction des gorges de la Calera, il marcha à sa rencontre , et s'arrêta , le 2, sur le bord des canaux d'Espéjo. Dans les journées des 3 et 4 , il y eut quelques légères escarmouches ; et , pendant toute la nuit, les troupes furent sous les armes. Le 5 au matin, l'ennemi s'ébranla : ses mouvements , dit le rapport officiel , paraissaient avoir pour objet de déborder la droite des indépendants, de menacer la capitale, de couper les communications d'Acoucagna, et de s'assurer de celles de Valparaiso. San-Martin jugea que le moment était venu de tenter de nouveau le sort des combats. Il confia le commandement de l'infanterie au général Balcarsel; et celui-ci prit sous ses ordres les colonels Héras , Alvarado et Quintana. La cavalerie formait deux divisions: l'une, de grenadiers à cheval , fut remise au commandement d'un Irlandais, le colonel O'Jîrien; l'autre , formée des escadrons d'escorte du directeur du Chili et du réciment des chasseurs à cheval des
Andes, fut placée sous les ordres du colonel Ramou Freyre.
Les royalistes, de leur côté , prirent une position assez bien entendue; ils placèrent sur un manielon qui protégeait leur gauche, quatre pièces d'artillerie soutenues par un bataillon de chasseurs.
L'infanterie indépendante , formée en colonnes serrées et parallèles , inclinant sur la droite de l'ennemi , et soutenue par douze pièces d'artillerie, descendit de la colline qu'elle occupait, et s'approcha des Espagnols, l'arme au bras. Fille fut reçue par un feu terrible: la batterie du mamelon surtout portait le ravage dans ses rangs; mais elle n'en continua pas moins à marcher en avant. Pendant ce mouvement, la cavalerie des royalistes, qui attaquait les grenadiers à cheval , en était vigoureusement repoussée.
Cependant le feu continuait avec fureur, et causait, de part et d'autre, une grande perte. Osorio forma sa droite en colonnes serrées , et l'envoya contre l'ennemi , en la faisant soutenir par un corps de cavalerie. La gauche des indépendants, ainsi vivement attaquée, commençait à se rompre , bien qu'elle fut protégée par une batterie de huit pièces qui ne cessaient de tirer sur les lignes des royalistes. San-Martin fit alors avancer la réserve que commandait le colonel Quintana. Ce mouvement, exécuté avec intrépidité, suffit pour arrêter les Espagnols , et ramener les indépendants au feu. La cavalerie des patriotes , aux ordres du colonel Freyre, chargea plusieurs fois en ce moment , mais sans succès. Cependant l'opiniâtreté des indépendants l'emporta enfin sur la bravoure des Espagnols ; et toutes les positions de ces derniers leur furent enlevées à la baïonnette.
Les royalistes opérèrent leur retraite en bon ordre jusqu'cà l'entrée des ruelles d'Espéjo, où recommença une action sanglante qui dura plus d'und heure.
En ce moment, les troupes de Coguimbo et d'Arauco parvinrent à se laire jour au travers des bataillons espagnols qu'ils mirent dans- un affreux
CHILI
désordre. Les grenadiers 5 cheval, guidés par O'Brien , firent, de leur côté , une cliarge vigoureuse sur le régiment de lUirgos. le mirent en déroute, et, s'emparant de toutes les issues , achevèrent la destruction de l'armée royale. Osorio, suivi de deux cents cavaliers, parvint à se sauver.
Les autres chefs royalistes tombèrent au pouvoir du vainqueur; deux mille Espagnols périrent dans cette journée fatale, et trois mille environ furent faits prisonniers. L'artillerie, les drapeaux, la caisse militaire, les bagages et les munitions devinrent la proie des indépendants, dont la perte, en cette circonstance, fut à peu près de mille hommes. Les officiers prisonniers furent conduits à la Punta de San-Luis(*).
Le Chili , théâtre de tant d'actions sanglantes, n'avait pas vu encore de bataille plus mémorable et plus décisive que celle de Maypo. L'indéj)endance du pays était à jamais assurée.
Après la ba-taille , le général en chef écrivit au vice-roi du Pérou une dépêche qui mérite d'être conservée textuellement : « Santiago du Chili , le 11 « avril 1818. Le sort des armes a mis « en mon pouvoir, le 5 du courant, « dans les champs de Maypo , toute (V l'armée à laquelle Votre Excellence " avait confié la conquête du Chili. A '< l'exception du général Osorio, qui, « probablement, subira le même sort, « rien n'a échappé à la valeur de mes « troupes. Le droit de représailles m'au- K torisait h traiter les vaincus comme « nous eussions été traités d'après les « ordres barbares du commandant es- « pagnol ; mais l'humanité impose d'au- « très lois, et je n'ai pas voulu me « venger sur des malheureux assez pu- « nis en voyant leur orgueil déçu , et « leurs présomptueuses espérances « trompées.
« Tous les prisonniers , consistant « en presque tous les généraux , deux « cents officiers et trois mille soldats ,
(*) Rapport du général José San-Martin ; Coreo del Orinoco , n° 3a; Journaux de Buénos-Ayres et du Chili ; Journaux anglais; Précis historique de Froissard, etc.
« ont reçu les secours que mon carac- « tère me prescrivait de leur donner.
« Il ne tient (ju'à Votre flxcellcnce « de leur rendre la liberté, en accep- « tant l'échange qui vous a déjà été «proposé pour mes compatriotes, et « que vous avez rejeté. Envoyez -moi « ces infortunés, et je m'engage, sur « mon honneur, à vous rendre un pa- « reil nombre d'hommes, grade pour « grade. Le traitement qu'a éprouvé « le major Torrès n'étant pas celui <■■ qu'on doit à un parlementaire chargé « de paroles de paix , et désirant, d'ail- « leurs , prouver ma bonne foi , je « charge le lieutenant-colonel espagnol « Pédro-iMoriega, de vous porter cette « communication , espérant que , si « Votre Excellence n'accepte pas les « conditions que je lui propose , elle « me renverra cet officier, auquel je « n'ai rendu la liberté que pour accé- « lérer la paix. »
Malgré ce langage plein de dignité et de convenance, il n'en est pas moins vrai que la victoire des indépendants fut souillée par quelques actes de cruauté , que le droit de représailles expliquait et n'excusait pas. Dans la nuit qui suivit la bataille, plusieurs prisonniers furent fusillés. De ce nombre était un créole nommé Bénavidès; cet homme, fils d'un inspecteur de Quirihué, près de la Conception , avait servi dans la première armée indépendante; fait prisonnier par les Espagnols , il embrassa leur cause et y demeura toujours fidèle. A la bataille de Chacabuco il tomba entre les mains des indépendants, parvint à leur échapper, et fut rejoindre les royalistes. Toujours brave jusqu'à la témérité, et toujours malheureux, il fut repris à Maypo par les patriotes, et condamné à mort. Il essuya, avec ses compagnons d'infortune , le feu des soldats préposés à cette exécution ; mais un mouvement qu'il fit après sa chute fut aperçu par un officier qui lui passa son épée au travers du cou ; on le crut mort, il n'était que blessé. Au milieu de la nuit, ayant repris ses sens, il parvint à se traîner jusqu'à la porte d'une chaumière voisine du champ de bataille. Accueilli avec bonté,
L'UNIVERS
et soigné par des maîns généreuses , il guérit de ses blessures, et se sauva dans les provinces méridionales que les royalistes n'avaient point encore abandonnées. Le général Sanchez lui donna le commandement de la petite ville d'Arauco. Le souvenir de cette catastrophe ne sortit jamais de la mémoire de cet homme , et il s'en vengea avec une telle atrocité sur les malheureux qui tombèrent entre ses mains, que son nom est encore aujourd'hui en exécration parmi les indé(>endants.
Retour des Carrera. JNous avons vu le plus influent des trois frères Carrera, José-\liguel,partir pour les États- Unis, à l'effet d'y chercher des secours pour sa patrie. Il y acheta cinq bâtiments de guerre, des armes et des munitions pour une armée de douze mille hommes. Des artisans munis de leurs outils, des marins américains, des officiers français et anglais avaient consenti à le suivre. En arrivante Buenos-Ayres, au commencement de 1818, Carrera y apprit que ses deux frères , Juan-José et Luis, se trouvaient dans la même ville, prisonniers sur parole; et, comme il se disposait à demander au gouverneur Puyrédon les motifs de cette mesure , il fut lui - même arrêté et conduit à bord d'un brick de guerre. A cette nouvelle, trois navires de son escadre retournèrent aux États- Unis.
Quels étaient les griefs du gouvernement buénos - ayrien à l'égard des Carrera ? On a prétendu que José-lMiguel s'était procuré à Rio-Janeiro la copie d'un document qui était de nature à compromettre gravement le directeur Puyrédon; nous voulons parler de la négoiiation que don Antonio Alvarez Jonte , son agent près de la cour de France , avait entamée avec la maison de Bourbon , à l'effet d'établir à Buénos-Ayres un gouvernement monarchique , et d'en offrir la couionne au prince de Lucques. D'autres ont pensé que Puyrédon n'avait agi contre les frères Carrera qu'à l'instigation de San-lNlartin , dont les projets ambitieux étaient incessamment traversés par riiiUuence et la haute position so-
ciale de cette famille. Diverses circonstances que nous rapporterons donnent un grand poids à cette dernière version.
Les trois frères parvinrent à s'échapper; mais ils furent repris et chargés de chaînes. José-IMiguel fut dirigé sur Montevideo, où il fut bien accueilli par le général Lecor; mais, peu de temps après, ayant su que Puyrédon avait donné Tordre de le mettre aux fers, il s'évada de nouveau, et pagna la province d'Entre-Rios que Ramirez, un de ses amis, gouvernait alors au nom d'Artigas. Là, il put attendre paisiblement (ju'une occasion favorable lui permît de rentrer dans sa patrie.
Une plus triste destinée était réservée à ses deux frères.
Conduits a Mendoza, Juan-José et Luis furent traites avec une rigueur excessive par le gouverneur de cette ville, don Toribio Luxuriago. On était alors au mois d'avril 1818, peu après la bataille désastreuse, de Cancha- Rayada et avant qu'on eût appris la victoire de IMaypo. La province de Mend;)za était inondéedefann'lles chiliennes qui fuyaient devant ia domination des royalistes.Plusieurs d'entre elles étaient alliées ou unies par les liens de l'amitié aux frères Carrera , et il était à craindre qu'elles n'entreprissent quelque coup de main en faveur des prisonniers; circonstance qui détermina San- Martin à envoyer à iMendoza son secrétaire intime, BernardoMouteagudo.
Cet homme , appartenant à la race des zambi (*), semblait né pour le crime; là était son élément, là était son existence. Actif, rusé et ambitieux , il devait parvenir un jour aux prenners emplois, s'y maintenir à force de bassesses, et en tomber à force de prévarications.
Monteagudo pressa vivement le procès des deux Carrera; mais il fallait de graves motifs pour amener le dée nouement qu'il venait imposer à cetthonteuse procédure. Eu conséquence, Juan-Jose fut accusé d'avoir assassiiié,
(*) I-e zamho est issu Ncme avec l'Américiiin.
de l'union du
CHILI
en 181 1, le fils d'un maître de poste; mais ce crime, qui d'ailleurs ne put pas être prouvé, ne compromettait qu'un seul des prisoimiers dont on voulait la tête, l.'astucieux Monteagudo chercha donc à ourdir une meilleure trame. Des émissaires à ses gaires s'insinuèrent dans la confiance des Carrera, et leur proposèrent un plan d'évasion. Ces malheureux tombèrent dans le piéi2;e, et devinrent ainsi les victimes de leur propre crédulité. Tr;ihis par ceux même dont ils avaient accueilli les propositions, ils furent traduits, le 10 mars (1S18), devant une commission composée de trois membres, parmi lesquels figurait Monteagudo.
C'était au gouverneur Luxuriago qu'était due la nonn'nation de ce tribunal exceptionnel. L'information dura jusqu'au 8 du mois d'avril ; ce jour-là, la sentence fut prononcée, et on ne laissa aux condamnes que deux heures pour se préparer à la mort. Un délai qu'ils sollicitèrent, pour avoir le temps de mettre ordre à leurs affaires, ne fut pas accordé. La sentence avait été prononcée à trois heures de l'après-midi , et (i cinq heures les deux frères marchaient au supplice. Les habitants de ]Mendoza, ne pouvant croire à cet excès d'infamie, s'en indignaient publiquement. Aussi l'autorité crut -elle devoir prendre des précautions extraordinaires pour prévenir un mouvement en faveur des Carrera. Juan -José, l'aîné des deux frères, montrait une grande exaspération , et s'emportait en invectives contre le gouverneur Luxuriago; mais Luis, qui ne cessa pas de donner des preuves d'un sangiVoid héroïque, parvint à le calmer; il réussit également à lui faire accepter les consolations d'un prêtre; puis ils marchèrent au supplice en se tenant embrassés. Arrivés au lieu désigné porn* l'exécution , Luis donna son mcjchoir à l'officier qui connnandait le détachement, le priant de le remettre à sa famille , et de lui dire que tous deux étaient morts en pensant à elle. Le signal fut donné, et les deux frères périrent pendant qu'ils se donnaient un dernier adieu.
5' Livraison. (Chili.)
Quand on apprit cette nouvelle à Santiago , le général S m-Martin s'empressa de faire remettre au père des deux victimes un état des dépenses occasionnées par cette procédure et par l'exécution qui s'en était suivie, le sonnnant de payer immédiatement, sous peine d'être conduit en prison.
Le vénérable vieillard, dit un témoia digne de foi , paya cette amende de sang , et expira deux jours après !
José-Miguel était encore dans la province d'Kntre-Rios quand il apprit ces tristes événements , ainsi que l'arrestation de dona Mercedes, sa femme , et de dona Xaviera , sa sœur. Il lança aussitôt l'énergique proclamation qu'on va lire :
Au peuple du Chili,
" Vos destinées sont fixées... Écoutez !... Le Chili sera une colonie de Buenos- Ayres , conmie il le fut de l'Espagne en d'autres temps; son connuerce, son industrie, seront circonscrits dans les limites que fixeront les intérêts particuliers de la nouvelle métropole. Du sein de cette métropole l'on verra sortir des gouverneurs pour ses provinces, des magistrats pour ses peuples , des généraux pour ses armées et pour ses frontières. Ses contributions seront basées sur les besoins de cette [)uissance ambitieuse. L'indépendance de l'Amérique doit être dirigée par la main habile d'une aristocratie in-
« flexible. Les Portenos (*) au Chili , les Chiliens à Buénos-Ayres soutiendront ce système , et en seront alternativement les instruments et les victimes. L'expédition de Lima fera couler le sang chilien , tandis que les satellites de Buénos-Ayres conserveront la conquête du Chili par la terreur.
<i Buénos-Ayres deviendra une antre Rome, en gagnant des batailles par des chefs initiés dans le grand mystère de sa politique; de cette capi-
« taie émaneront les décrets qui gou-
(*) Nom qu'on donne aux habitants de Buénos-Ayres.
L'UNIVERS
« verneront le continent méridional.
« Ce projet n'est ni dilïrcile ni injuste, « puisque les principes immuables de «i la raison et de la nature déléguèrent « leurs droits à la politique. Respec- K tant les préjugés du peuple , flattant « ses caprices, caressant son orgueil, « les Portenos commenceront à régner « par la force, et maintiendront leur « pouvoir par l'habitude, laissant au « temps à légitimer leurs usurpations.
« Si quelqu'un se présente et cherche « par l'énergie de son caractère à trace verser ce projet, il périra chargé des « apj)arences du crime qui, dans l'es- « prit de la multitude, toujours cré- «dule, fanatique et superstitieuse, «justifie les attentats.
« Voyez, Chiliens, le sort que le « club aristocratique de Buénos-Ayres « vous prépare. Du sein de cette as- « sociation ténébreuse de tyrans , est « sortie la sentence des Carrera, mes « frères , vos amis , vos compatriotes, « les défenseurs de la liberté et de leur « patrie.
« Le Chili est destiné à former un
« des grands États de la confédération
« du Sud par sa position physique et
« géographique, sa situation politique
« et morale, sa richesse, son indus-
« trie et sa population importante (qui
« s'élève au-dessus d'un million d'ames).
<: Cette vérité ne peut être probléma-
« tique aux yeux des nations libres et
« illustres; et l'on ne peut qualifier
« de crime le désir de voir arriver
« bientôt cette époque heureuse qui in-
«téresse le monde entier et l'Améri-
« que en particulier. Mais les passions
« ne calculent pas. Les aristocrates de
«Buénos-Ayres veulent étouffer les
« vœux de la nature en vous rendant
« esclaves ; ils viennent d'assassiner
« avec barbarie deux de vos illustres
« compatriotes , dont votre amitié est
«le seul crime. Jls périrent, parce
« que leur mérite, leur patriotisme les
« élevèrent dans votre opinion. Ah !
« trop tôt ils seront suivis sur l'écha-
« faud par ceux qui oseront proférer
« les mots de liherté et à'indcpen-
« dance !
« Ne voyez-vous pas déjà le gouver-
<' nement des provinces se répartir « entre les candidats de l'aristocratie, « et l'armée auxiliaire , stationnée sur « votre territoire, dévorant vos res- « sources pour enrichir vos oppres- « seurs? ]Ne voyez-vous pas vos com- « patriotes, arrachés du sein de leurs «chaumières, des bras de leurs pa- « rents, pour soutenir de leur sang le « pouvoir des tyrans sur les rives de « la Plata ? JNe voyez-vous pas vos frères « expatriés et jetés dans les mines de « jMendoza, comme de vils condam- « nés ? Ne voyez-vous pas , enfin , l'exé- « cution atroce des Carrera , qui désho- « nore la nation au milieu de ses « triomphes?
« Atterrés par leurs propres cons- « ciences , les assassins cherchèrent à « colorer leur crime, en nommant une « commission de docteurs des Provin- « ces-Unies, vendus au pouvoir et à la « flatterie, étant si1rs qu'ils souscri- « raient à la sentence qu'ils recevraient « toute tracée des mains de San-]Martin « et d'O'Higgins.
« Les Carrera furent exécutés dans « l'espace de deux heures , sans être «jugés, sans que l'on respectât l'in- « violabilité d'un territoire étranger.
« Telle a été dans tous les temps, dans « tous les lieux , la conduite des ty- « rans. »
«Le célèbre démocrate, l'auteur « du journal de Buénos-Ayres, inti- « tu lé : Martyrs ou libres, Bernardo « Monteagudo , fut le conducteur de « cette trame , et l'un des docteurs in- « fàmes de cette commission militaire. « II descendra à la postérité avec le « caractère des assassins. Ne recon- « naissez-vous pas dans O'IIiggins et « San-iAlartin, ces traits barbares et « féroces des Morillo et de Morales « qui inondèrent de sang les campa- « gnes fertiles de Caracéas et de Bo- « gota.
« Qu'attendez-vous , Chiliens , pour « secouer le joug pesant sous lequel « vos libérateurs prétendent vous faire « plier au gré de leurs caprices ambi- « tieux ? Examinez les événements , et « surtout le sacrifice cruel des Carrera, « que ne purent empêcher ni les lar-
CHILI
« mes d'une famille illustre, ni les regrets (lu (]hili, ni les cris de Thunianité, ni la voix impuissante de la justice et des lois. Dans cet acte de férocité, vous lirez votre sentence!
Les meilleurs citoyens iront à la tombe un à un; ils mourront avec la valeur des premières victimes.
On sait par des rapports que les patriotes Juan-.Iosé et Luis de Carrera marchèrent à Péchafaud , où ils devaient mourir, avec un courage qui augmente encore l'éclat de leur vertu. Jusqu'au dernier soupir ils vécurent pour honorer leur patrie.
« On fera le procès aux exécuteurs de cette sentence criminelle pour calmer Topinion. Le peuple commencera à douter du crime; les tyrans demeureront triomphants, et la patrie restera dans les chaînes. Santa-Fé , sans secours , se soutient contre les efforts du despotisme ; et vous, avec le pouvoir, vous restez dans l'apathie des esclaves, pour devenir la ftîhle des nations et l'opprobre de nos descendants.
« Non , Chiliens , non , votre caractère est trop bien connu pour que l'on puisse douter de vos sentiments.
L'outrasse fait au sang des Carrera , à la nation entière , allumera votre juste indignation; et la famille et les amis qui pleurent aujourd'hui sur leur sépulture , béniront un sacrilice qui consolidera pour jamais l'indépendance de la patrie sur les débris de ses barbares oppresseurs. »
Carrera partit ensuite, plongédans un sombre désespoir et méditant la plus juste comme la plus éclatante des vengeances. Il parvint à {pénétrer dans les provinces méridionales du Chili , oii il s'associa à ce même Bénavidès que nous venons de voir échapper à la mort d'une façon presque miraculeuse. Ces deux chefs , à la tête de cinq cents hommes environ , firent pendant plus de trois années une guerre cruelle aux généraux indépendants; le sang fut ainsi vengé par le sang. Vaincu enfin le 31 août 1821 , à la piinta del Médano , José- Miguel et ses officiers furent traînés à Mendoza, dont le gouverneur les fit
tous fusiller. Les parents et les amis de Carrera , bannis ou jetés en prison , ne furent amnistiés qu'au mois de septembre 1822. Telle fut, dans ce conflit des passions politiques, la triste destinée de la famille Carrera ! Riche, puissante, nombreuse et considérée, elle .rêva un instant qu'elle donnait un roi au Chili ; puis, elle se vit assaillie par des revers si grands, qu'elle mérita la pitié de ceux même dont elle avait excité l'envie (*). Bénavidès avait précédé Carrera dans la tombe. Cet audacieux partisan s'était couvert de crimes ; il avait même exercé la piraterie, et enlevé plusieurs navires anglais ou américains. Il fut pris enfin à la Conception. Conduit à Santiago et condamné à mort , il fut pendu le 23 février 1822.
Assassinat de Manuel Rodri- GUEz. De tous les fauteurs de l'insurrection, il n'en était point de plus populaire que le chef des guérillas , Manuel Rodriguez. Sa bravoure chevaleresque, ses manières nobles et distinguées, et l'aménité de son caractère, le rendaient également cher aux patriotes du Chili, et odieux aux agents de Buénos-Ayres. Cette popularité contrariait surtout les projets, et humiliait l'orgueil de San-Martin, qui se détermina à le faire périr. Il l'accusa de conspirer contre la liberté, et l'ayant fait charger déchaînes, il donna l'ordre de le conduire dans les prisons de Quillota. Un lieutenant et deux soldats du bataillon des chasseurs des Andes le traînèrent sur la grande route avec une brutalité inouïe. L'infortuné leur demanda la permission de passer la nuit dans une maison qui se trouvait sur le bord du chemin; mais les sicaires n'avaient garde de lui faire cette concession. A minuit ils l'assassinèrent, et l'ensevelirent avec précipitation; puis ils s'enfuirent sur une autre route., et, traversant la Cor-
(*) Journal of a resi:lence in Chi-li during the year 1822, etc. , by Maria Grahain, (avec un appendice contenant une Notice délaillée sur les Carrera, par M. Yatès), in-4. Londou, 1824; et autres déjà cités,
L'UNIVERS
dillère, ils se rendirent à San-Luis de la Punta. Ils avaient, pour le gouverneur de cette ville, des lettres de recommandation de San-Martin.
Ce forfait répandit la consternation dans tout le Chili; mais l'attention publique fut bientôt détournée par d'autres événements.
Massacre des prisonniers espagnols A San-Luis. On se rappelle qu'après la victoire de JMaypo , les officiers espagnols tombés au pouvoif des indépendants avaient été conduits à San-Luis de la Punta. Dans la nuit du 7 février 1818, les prisonniers jouaient aux cartes avec don Vicente Dupuy, gouverneur de la forteresse.
Cet officier, ayant perdu son argent, eut une vive altercation avec l'un des captifs; on dit même que dans la chaleur de la dispute, il reçut un soufflet. Il sortit aussitôt, en criant que les Goths (c'est ainsi que les indigènes désignaient les Espagnols) avaient voulu l'assassiner, et demandant secours et vengeance. La garde et la populace, que le tumulte avait ameutés, se précipitèrent dans la prison, et massacrèrent six officiers, parmi lesquels se trouva le général Ordunez.
Dupuy tua le colonel Morgado de ses propres mains. Le colonel Primo, voyant qu'il n'y avait aucun espoir d'échapper à ces forcenés, se brûla la cervelle. Quarante Espagnols furent, en outre, égorgés dans les rues de la ville, et , des officiers qui étaient alors détenus à San-Luis , il ne s'en échappa que deux. A la suite de cet événement, Dupuy fut créé colonel-major et membre de la Légion du mérite du Chili.
Cependant , à quelque temps de là , il fut mis en accusation par le gouvernement de Buénos-Ayres comme prévenu de plusieurs assassinats. Il se justifia en alléguant les ordres de San-Alartin , et a l'appui de cette défense, il produisit plusieurs documents d'une haute importance. On y remarquait, entre autres pièces, im ordre écrit de la main de San-iMartin, et conçu en ces termes : « Il passera par « San-Luis; il est porteur d'un passe- « port que je lui ai délivré. Recevez-le
« bien, mais ne lui laissez pas franchir « la montagne au delà de San-Luis; « promptitude et silence, cela convient « pour le bien de la patrie. » Dupuy fut exilé à la Rioja, d'où, s'étant échappé, il vint trouver San-Martin au Chili , et en fut favorablement accueilli.
Le Chili aprè:s la bataille de Maypo. Le désir de compléter l'histoire des Carrera, de Rodriguez et de Dupuy, nous a fait anticiper sur l'ordre chronologique; mais nous allons le reprendre à la bataille de Maypo.
Les restes de l'armée vaincue se dirigèrent vers la Conception sous les ordres du général Sanchez, tandis qu'Osorio cherchait à rentrer au Pérou. On était encore à Lima dans l'ivresse de la joie qu'y avaient excitée les premiers succès d'Osorio, et surtout la victoire de Cancha-Rayada; les Te Deum et les salves d'artillerie se succédaient sans inteiTuption, et, dans les discoin-s tenus en chaire ou sur la place publique, Osorio était comparé aux héros de l'antiquité, et aux demi-dieux de la Fable, lorsque, le 4 mai 1818, à 10 heures du soir, une chaise de poste amena ce général, naguère couvert de tant de gloire, aujourd'hui vaincu et humilié. L'exaltaiion de la joie publique lit place subitement au deuil et à la stupeur.
Du côté des indépendants, c'était un autre spectacle; la nouvelle de la victoire, répandue avec rapidité sur tous les points, releva subitement le courage abattu des patriotes, et fit succéder l'orgueil et l'ivresse la où l'on ne voyait (jue tristesse et terreur. San- Martin quitta le Chili pour se rendre à iMendoza et à Buénos-Ayres , où l'attendaient (le nouvelles ovations. Une feuille publique de Ruénos-Ayres raconta en ces termes le retour du vainqueur de IMaypo : « Le lundi U « de mai, à quatre heures du matin, « le général San-.Martin est entré dans « cette capitale, de retour de sa glo- « rieuse campagne. Sa modestie a « échappé aux honneurs que ses conci- « toyens reconnaissants se proposaient » de rendre au sauveur de la patrie,
CHILI
ca
« pour exprimer les sentiments dont <; ils étaient pénétres. Des ares de « triomphe, des transparents, des vers, « ne peiiLçnaient que laibiement Tallé- « gresse |)ubli(|ue; elle était peinte snr " tous les visages; elle existait dans « tous les ereurs : c'est la plus douce, « la plus honorable récompense d'un « véritable (ils de la liberté. IMais si « le général. San-iMarlin échappe aux « honnnages , aux honneurs qui lui « étaient diLs, il ne peut se soustraire « à la gratitude nationale, dont il a « reçu des marques non équivoques. »
Au mois de juin, San-Martin était de retour à Santiago, où il s'occupa sérieusement des moyens d'achever l'expulsion des Espagnols du sol de la république. Par ses ordres, Balcarsel marcha sur la Conception et Talcahuano. A son approche, le général royaliste Sanchez évacua ces deux ()laces, après les avoir dépouillées de tous les objets précieux qu'il put emporter avec lui, tels que l'argenterie et les ornements des églises. Les religieuses de la Conception, craignant de tomber entre les mains des patriotes, désertèrent leurs cloîtres pour suivre l'armée royale. Ces malheureuses femmes furent ensuite abandonnées à Tucapel, où elles vécurent longtemps parmi les Indiens, résistant à toutes les sollicitations qui leur furent faites de la part des indépendants pour rentrer à la Conception ; car, dans leur pieuse erreur, elles auraient cru offenser Dieu en trahissant la cause du roi d'Espagne.
Création d'une marine de guerre; LORD Cochrane. Cependant le ChiH était parvenu., dès la fin de l'année 1818, à organiser une escadre.
Elle se composait , 1" de deux vaisseaux de la compagnie des Indes, le Ciimberland et le IVijndham , achetés par les agents chiliens en Angleterre avec les deniers provenant des souscriptions ouvertes à Santiago, et des emprunts contractés par les indépendants avec les négociants anglais établis au Chili; le Cumberland prit le nom de San- Martin, et le fVyndhamQ,e\n\ de Lautaro. Le premier portait soixante-qua-
tre pièces de canon , le second en avait quarante-quatre; 2^ du CkacabucOy brick américain de vingt-deux pièces; 3" de V /traucanOj brick de seize; 4° du brick 6'a/^'aA7/zo de dix-huit canons, Ci'dé au (]hili par le capitaine Guise , ancien oflicier de la marine anglaise; 5" du brick le l'iujrédon de quatorze canons, qui avait été le premier bâtiment de guerre possédé par les indépendants.
Les officiers de l'escadre étaient, pour la plupart, des créoles chiliens , ou des Anglais, sous le commandement en chef de don Manuel Blanco , qui avait servi dans la marine espagnole , mais avec le simple grade d'enseigne de vaisseau. Les équipages se composaient de créoles et d'étrangers de toutes les nations. Le premier engagement eut lieu le 27 avril 1818 entre le Law^«ro, commandé par Georges O'Brien, lieutenant de la marine anglaise, et la frégate espagnole 1' £"5méralda qui bloquait le port de Valparaiso. A la suite de ce combat, la frégate espagnole et le brick de la même nation Pézuéla firent voile pour Callao. Au mois d'octobre suivant, l'amiral Blanco s'empara , dans les eaux de Talcahuano, de la frégate la Maria-Isabella , de cinquante canons, qui prit le nom à'0''Higgins. Après ce succès, on vit accourir sous les drapeaux de l'indépendance plusieurs officiers expérimentés, don Francisco Diaz, Vasquez, Wilkinson, Morris, Worscester et autres. L'escadre se composait alors de sept bâtiments portant deux cent vingt-huit pièces de canon, indépendamment de plusieurs petits corsaires et de quelques navires servant de transport. Mais, à la tête d'une armée ainsi composée d'éléments hétérogènes, û fallait un amiral plus habile et plus connu que Blanco, brave et bon officier d'ailleurs, mais peu en état de diriger les opérations d'une flotte. Sous ce rapport, l'anxiété du Chili ne fut pas de longue durée; lord Cochrane arriva à Valparaiso le 18 novembre, et fut accueilli par tout ce que la république comptait de patriotes, avec des transports de joie qui
L'UNIVERS
tenaient du délire (*). Il prit aussitôt le commandement suprême des forces navales du Chili, et son pavillon fut hissé, le 22 décembre, au grand màt de la frégate VO'Higgins (**).
(*) Le port et la rade de Valparaiso sont loin d'offrir aux navires les mêmes avantages de sûreté qne le port de Vaiclivia et la baie de Talcahuano; mais une position plus centrale, et surtout le voisinage de la capitale, déterminèrent Cochrane à choisir Valparaiso comme point de station.
Nous doimous aux pi. 17 et 18 des vues de la ville et de la rade de Valparaiso.
(**) Lord Cochrane (Alexandre-Thomas), comte de Dundonald, naquit (en Ecosse?) le 27 décembre i']']5, d'une illustre famille écossaise dont le nom originaire était Rlair. Il entra dans la marine sous les auspices de son oncle l'amiral Alexandre Forster Cochrane. Son intrépidité le fit bientôt distinguer, et, dans le courant de l'année i8o3, il enleva aux Espagnols et aux Français plus de 1*20 canons et de 5oo prisonniers. De retour en Angleterre, il se jeta dans le parti populaire, et fut élu membre de la chambre des communes , pour Westminster. Eu 1 8u6, il reçut le commandement d'une escadre , et croisa sur les côtes d'Espagne. En 1809,50 trouvant près de Rochefort avec l'amiral Gambier, il conçut le projet de détruire la ""flotte française au moyen d'une machine infernale formée de i5oo tonneaux de poudre, 3oo obus et 2000 grenades. Cochrane, qui s'était chargé de conduire lui-même cette formidable batterie au milieu des vaisseaux français, courut les plus grands dangers, et ne réussit pas dans son entreprise. Mais dans le combat qui suivit, les Français perdirent trois vaisseaux de ligne. Rentré en Angleterre , il siégea au parlement dans les rangs de l'opposition , s'occupant à la fois de politique, de sciences et de spéculations financières. En i8i3, il obtint deux brevets d'invention pour l'éclairage public. Vers la même époque, il fut accusé de complicité avec quelques stock- jobbers , qui avaient obtenu une hausse subite dans les fonds publics à l'aide d'un faux couriier qui annonça la prétendue morl de Napoléon.
Cochrane fut condamné à 1000 liv. sterl. d'amende, à un an de prison et à l'exposition au pilori. La peine du carcan lui fut remise. Expulsé de la chambre des communes, à la majorité des voix , il fut réélu par
Nouvelles opebattons contbe LES ROYALLSTES. Biilcarscl, à qui San-INIartin avait confié le soin de poursuivre les débris de l'armée royale, pénétra dans l'intérieur de l'Araucanie, à la suite des Espagnols que guidait le général Sancliez. Celui-ci comptait sur l'alliance des Araucans; mais Baicarsel fit sa paix avec ces Indiens, entra le 18 janvier 1820 dans la ville de los Angeles, battit les Espagnols en diverses rencontres, et leur accorda une capitulation par suite de laquelle il se trouvait maître de tout le pays, à l'exception de Valdivia et de l'archipel de Chiloé, derniers refuges des royalistes. Cinq cents hommes seulement de l'armée de Sanchez parvinrent à gagner Valdivia.
Pbemière expédition de lord Cochrane. Pendant que l'armée de terre complétait ainsi les succès qu'elle avait obtenus à Chacabucoetà Maypo, Cochrane disposait tout pour assurer aux Chiliens la liberté de la navigation. Les équipages de son escadre, nous l'avons déjà dit, se composaient d'étrangers de diverses nations , et c'était une rude tache que celle d'entretenir dans cette armée la bonne harmonie et la subordination; aussi l'amiral se vit-il, dès les premiers temps de son arrivée au Chili, abreuvé de dégoiits et d'ennuis par suite des tracasseries
les électeurs de Westminster. Au mois de mars 18 15, il s'échappa de la prison du banc du roi et voulut siéger parmi les représentants ; mais le maréchal de la prison vint le réclamer et le ramena avec lui. Il ne fut mis en liberté qu'en 1816, où il reprit avec plus d'animosité que jamais son rôle d'opposition dans la chambre des communes.
En 1817, ramené au service de la marine par ses goûts et ses chagrins, mais repoussé de celle de son pays, il jeta les yeux sur l'Amérique espagnole , et fil publier un avis portant qu'il offrait à quiconque voudrait lui prêter ilix mille livres sterl., somme dont il avait besoin pour se rendre dans le nouveau moiide, rhyjiothèque de ses pro- ])riétés en Angleterre. Les envoyés du Chili le trouvèrent dans cette disposition et l'enrôlèrent sous le drapeau de cette république.
CITILI,
ri
sans cesse renaissantes que lui causait la jalousie de ses subordonnés, et iiiénie de ses eonipatriotes. Le 10 janvier 1819, lord Coelirane quitta le port de Valparaiso avec une escadre de cinq voiles, savoir : la frégate OUiggins portant le pavillon amiral, le San-Mari'm, le Lnu/aro, le (ialrarino et le Chacabuco (*). Cette division parut devant Callao le 25 du même mois, au moment où le vice-roi se promenait dans la baie, à bord du brick de guerre le Pézuéla. Les forces navales des royalistes se composaient, indépendamnient de ce bâtiment, des frégates VEsméralda et la Fenganza, du brick le Maypo et de sept barques canonnières. A la vue de l'escadre chilienne, le PézuéJa se retira précipitamment sous les batteries de la rade oii il fut suivi par VO'Higgms. Une vive canonnade s'engagea bientôt, mais elle n'eut aucun résultat. Le 28, une attaque générale eut lieu contre la flotte royale, et amena la prise de deux chaloupes canonnières. Lord Cochrane partit ensuite pour Huacho avec VO^Higgins et le Galvarino, laissant le reste de la division devant Callao, sous les ordres du contre-amiral Blanco. Celui-ci leva le blocus au bout de quelques jours, et opéra son retour à Valparaiso, où il se vit traduit devant une cour martiale pour avoir abandonné son poste. Il fut pourtant acquitté. Lord Cochrane toucha successivement à Huacho, àlaBarranca.
à Charmey et à Huambaco ; il débarqua plusieurs fois pour se procurer des vivres, ayant soin de payer scrupuleusement tout ce qu'il recevait des Indiens. Au mois de juin suivant, il revint à Valparaiso.
Seconde expédition sur les côtes DU PÉROU. Le gouvernement chilien mit d'autant plus d'ardeur à
(*) Les détails plus ciroonstanciés des opératiom de l'escadre chilienne sur les côtes du Pérou, appartiennent à l'histoire de cette dernière contrée; mais nous en donnons ici «ne analyse suftisanle pour compléter les faits qui appartiennent au Chili.
préparer une seconde expédition contre le Pérou, qu'il avait reçu l'avis qu'une division composée des vaisseaux y Alexandre et le Saint-Klme , de la frégate la /Ywefe», et de quelques petits bâtiments, était prête à sortir de Cadix en destination pour l'océan Pacifique. L'escadre chilienne fut renforcée de trois bâtiments, V Independencia , construite aux États-Unis, la Victoria et la Xeresana , deux vaisseaux marchands propres à être convertis en brûlots. On fit en outre confectionner une certaine quantité de fusées à la Congrève qu'on répartit sur les divers bâtiments de l'escadre. Le départ eut lieu le 12 septembre, et l'arrivée devant Callao le 28 du même mois. Les 1^' , 2 , 3 et 4 octobre, les deux partis se canonnèrent vivement sans se causer de grands dommages. Les fusées à la Congrève avaient été mal confectionnées, et elles ne produisirent aucun effet. Le 5, la frégate la Priieba, qui faisait partie de l'escadre de Cadix, fut aperçue sous le vent. Lord Cochrane essaya vainement de l'empêcher de rallier la division espagnole; mais il apprit le même jour que le vaisseau V Alexandre était retourné en Espagne , et que le Saint-Elme s'était perdu au cap Horn. Après avoir insulté les côtes du Pérou, enlevé le fort et la ville de Pisco, et capturé plusieurs navires marchands, l'amiral mita la voile le 21 décembre, pour opérer son retour au Chili. Il fit prendre les devants à l'escadre, en annonçant que VO'Higgins ne tarderait pas'^ à la rejoindre dans le port de Valparaiso.
Expédition coktre A^aldivia.
Lord Cochrane, ayant appris qu'un vaisseau de guerre espagnol était arrivé à Valdivia, conçut le projet de s'en emparer. Arrivera la hauteur de Juan-Fernandez, il donna ordre de faire voile pour les côtes du sud, et arriva devant Valdivia le 17 janvier 1820. Il y entra lui-même dans sa chaloupe pour vérifier l'exactitude du rapport qui lui avait été fait. Valdivia est le Gibraltar de l'Amérique du Sud ; son emplacement occupe la pointe
L'U?^IVERS.
d'une péninsule formée par i\euK rivières. Plusieurs îles en défendent les abords et forment une baie aussi vaste que sure. Les Espagnols, qui regardaient cette ville comme la clef de la mer du Sud , y élevèrent plusieurs forts, qui offrent à l'entrée du port une chaîne de défense couronnée par plus de cent pièces de canon qui se croisent dans tous les sens.
Il n'y avait alors, dans le port, qu'un bâtiment de commerce; mais le lendemain l'amiral donna la chasse au brick de guerre le PotriUOy et s'en empara. Le 20, il fit voile pour Talcahuano où se trouvait alors le général Freyre. Cochrane eut une conférence secrète avec cet of licier, et lui proposa l'attaque de Valdivia , offrant de s'en charger, pourvu que le général consentît a mettre un fort détachement d'infanterie à sa disposition. Freyre n'avait aucune gloire à acquérir dans une expédition à laquelle il ne prenait point part; sa responsabilité était en outre engagée en ce moment, puisqu'il était en présence de l'ennemi ; cependant, frappé de f importance de ce projet, il n'hésita pas, et confia à lord Cochrane un corps de deux cent cinquante hommes aux ordres du major Beauchef, officier français. L'amiral les répartit sur sa frégate, sur le brick de guerre V Intrépide et sur la goélette Montezuma, qui se trouvaient alors à Talcahuano. Le départ de cette division eut lieu le 29 janvier; le lendemain VO'Hîggins échoua sur un banc de sable à la hauteur de Tîle Quirina. Remise à flot après de grands efforts, elle continua sa route, et arriva devant Valdivia le 2 lévrier. Ce jour-là, un détachement de sept hommes, commandé par l'enseigne Vidal, jeune Péruvien d'un grand courage, fut mis à terre, et se dirigea vers lès batteries de la côte, au sud de la ville. Vidal s'avança avec une détermination qui laissa croire aux Espagnols qu'ils avaient à faire à un nombre plus considérable d'ennemis. Les premières batteries furent enlevées rapidement, et deux officiers s'étaient déjà reconnus
prisonniers de Vidal , lorsqu'un détachement de quarante marins, envoyé par Cochrane, arriva sur les lieux.
Il était commandé par un Buénos- Ayrien, nommé Erescano, homme cruel qui , sans égard |)Our les remontrances de Vidal, massacra de sangfroid les deux prisonniers (*). Le lendemain, le débarquement général eut lieu. Les troupes de terre étaient commandées par Beauchef, les marins par le major Miller. La ÎYégdXo.V Olliggins se présenta à l'embouchure du fleuve Calla-Calla, sous les batteries delà ville, portant pavillon espagnol. Les royalistes y furent trompés, et prirent ce bâtiment pour un de leurs vaisseaux; mais lorsque VO'Higgins eut déployé les couleurs de T Indépendance, les troupes espagnoles furent saisies d'une terreur panique; elles abandonnèrent les batteries et s'enfuirent dans le plus grand désordre. Les Chiliens s'avancèrent sur deux rangs jusqu'aux palissades qu'ils escaladèrent, et quinze heures après leur débarquement, ils étaient en possession des batteries d'Aguada , del Ingles , d'A vanzada , de Barros, de San-Carlos,d'Amargos, du haut et du bas Choromayo, ainsi que du fort del Corral, contenant en tout 128 bouches à feu , 8^0 barriques de poudre, 170,000 cartouches, 10,000 boulets dont plusieurs en cuivre, et une immense quantité de munitions de toute espèce. La perte des vainqueurs fut de neuf tués et dix-neui blessés; les Espagnols perdirent environ deux cents hommes. Le colonel du régiment de Cantabres, don Fausto del Hoyo, y fut fait prisonnier. Les restes de l'armée royale s'enfuirent vers l'île de Chiloé (**).
(*) Sur le rapport de Vidal , Erescano fut envoyé à Santiago et iraduit devant le coqseil de guerre ; mais Saii-]Martin, qui ne négligeait aucune occasion de niorlilier lord Cochrane , fit grâce à cet homme, et même releva en grade.
(**) Jovnnal ofa résidence in Chili, etc. hy M. Graham; LetUes de lord (iochrane à Don José-Ignacio Zenteno, minisU'e de guerre et marine elc.
CHILI
Ce hardi coup de nmin fit rctetitir do nouveaux cris de joie daus tout le Cliili , et le iïouvernenieut vola des niédailles aux vainqueurs de Valdivia.
EXPKDITJON SUR OsOUlO ET CUf-
LOK. Les Lsj)agnols restaient maîtres de la ville d Osorio et de Tarciiipel do Cliiloé. Coehrane résolut de leur enlever ces dernières positions. Il confia le soin de s'emparer d'Osorio à lîeauchef , devenu colonel depuis la prise de Valdivia, et lui-même partit pour San- Carlos de Chiloé, le 17 février (1820), avec la goélette Monteziima et le transport Dolorès.
Beauchef reçut un accueil-amical de la part des Indiens, et entra sans coup férir à Osorio le 26 février; les Espagnols n'avaient pas attendu son approche. Beauchef trouva dans le château de cette ville quelques pièces d'artillerie, quarante mousquets, et une assez grande quantité de munitions.
Lord Coehrane fut moins heureux à Chiloé. Les hommes qu'il avait débarques enlevèrent d'abord trois batteries extérieures qui défendent les approches du fort; mais la nuit étant survenue, ils s'égarèrent dans des chemins difficiles et s'arrêtèrent pour attendre le jour, retard qui donna le temps aux Espagnols de réunir toutes leurs forces; l'entreprise fut manquée. L'amiral se rembarqua après avoir eu quatre hommes tués et dix blessés. La division rentra à Valparaiso.
Lord Cochrane et le gouyerne- MEîNT DU Chili. Le département de la marine était administré de manière à dégoûter du service l'amiral et les marins placés sous ses ordres. Non-seulement on retenait à ceux-ci les arrérages qui leur étaient dus, mais on ne leur tenait pas même compte de leurs parts de prises ; aussi la désertion éclaircit-elle bientôt les rangs des marins étrangers, qui faisaient la principale force de l'escadre. L'insubordination gagnait chaque jour, et les ofilciers eux-mêmes s'en rendaient coupables.
Cochrane, sentant qu'il n'était pas suffisamment appuyé par le gouvernement territorial, offrit sa démission. C'était le moment où le Chili préparait sa
grande expédition contre le Pérou, et un événement aussi grave (|ue la retraite de (>ochrane en eût infailliblement comj)romis le succès. Le directeur suprême O'Jliggins et le général San- IMartin s'empressèrent de lui écrire |)oin' le |)rier instanurjent de continuer a commander l'armée navale. 11 céda à leurs i nuances.
Le directeur suprême, agissant au nom de la républi(jue, fit donation au noble amiral d'un domaine situé dans la province de Conception, le priant de l'agréer comme un témoignage de la recoimaissance du pays qu'il avait si honorablement et si utilement servi.
Cochrane crut devoir refuser cette offre; mais en même temps il acheta un domaine appelé Qulntéro, à huit lieues au nord de Valparaiso, dans la baie de Herradura. On prétend que le gouvernement chilien soupçonna cet étranger d'avoir l'intention de mettre à profit la position de ce domaine pour introduire des marchandises en contrebande. En conséquence, il reçut une notification portant qu'en considération des grands avantages que présentait le port de la Herradura et le domaine de Quintéro, avantages d'une haute importance pour le Chili, il était prévenu de cesser tous travaux d'amélioration sur ce domaine, qui, à dater de ce moment, était dé> laré propriété du gouvernement, sous condition de rembourser le prix d'achat. Cochrane réclama avec vivacité, et le directeur suprême lui répondit poliment que cette notification était une simple formalité d'usage basée sur une ancienne loi espagnole. Vers la même époque, l'amiral proposa le capitaine Crosbie pour être promu à la place de capitaine de son pavillon; mais le gouvernement se hâta de nommer à ce poste un autre marin, le capitaine Spry. Cochrane insista pour qu'une atteinte aussi grave ne fut pas portée k ses droits de commandant en chef, et le directeur céda en cette circonstance; mais il n'en fut pas de même lorsque l'amiral imposa les arrêts au capitaine Guise qui s'était rendu coupable d'une grave insubordination. Le directeur Ô'Higgips
L'UNIVERS
voulut que cet étranger fût exempté de la peine qu'il avait encourue, et lord Cochrane fut obligé de transiger et d'adopter un terme moyen.
Nous allons laisser parler à ce sujet son secrétaire intime : « Il parut évi- « dent à cette époque qu'il s'ourdissait « quelque trame dans le gouvernement « du Chili; mais il fut impossible d'en « saisir le fil ou d'en prévenir les effets. « Tous les partis cherchaient à se con- « cih"er la bonne volonté de l'amiral, « et cependant il arrivait chaque jour « quelque incident qui tendait à l'alié- « ner de la cause du pays, et quoiqu'à « chaque question de s'a part il reçut « les réponses les plus polies et souvent « méiue des excuses, il semblait néan- « moins qu'une main invisible s'occu- « pàt sans cesse à faire naître des « provocations et à secouer les torches « (le la discorde (*). » '
TllOlSiÈME EXPÉDITION AU PÉROU.
I.e plus ardent patriotisme s'était manifesté à l'occasion d'une troisième expédition dont l'objet était, non pas seulement comme par le passé , de faire un appel aux indépendants du Pérou, mais d'opérer la conquête de ce pays par la force des armes. L'escadre devait escorter une armée aux ordres du général San-Martin. Les préparatifs furent terminés dans les premiers jours du mois d'août 1820, et le 20 du même mois l'expédition mit à la voile : elle se composait de sept bâtiments de guerre portant seize cents hommes d'équipage et deux cent trente bouches à feu , de onze chaloupes canonnières et d'un nombre considérable de transports ayant à bord une armée de quatre mille sept cents hommes, des vivres, des munitions, et des armes pour un nouveau corps de quinze mille hommes qu'on espérait recruter parmi les patriotes du Pérou. Lord Cochrane avait son pavillon sur VOllîggins; le général en chef et son état-niajor étaient embarqués sur le San-Martm.
Le rendez-vous général de la flotte était la baie de Pisco., où les bâtiments se trouvèrent ralliés le 7 du mois de
(*) W. B. Stevenson, elc, liv. m, cli. vir.
septembre. Le débarquement commença le lendemain; le 9 les troupes se nu'rent en marche sur Pisco, formant trois bataillons carres aux ordres du major -général las Héras. San- Martin montait ce jour-là la goélette Montéznma , pour explorer les côtes et observer les mouvements de l'ennemi. Les indépendants trouvèrent la ville déserte; la garnison et les habitants avaient fui à la hâte, emmenant avec eux les bestiaux, les esclaves, et emportant jusqu'à leurs meubles. Pendant ce temps -là, le gouvernement constitutiojmel avait été proclamé à Lima, et dans la journée du 13 septembre on vit arriver à Pisco des com missaires espagnols chargés de faire des propositions de nature à concilier les intérêts de l'Espagne et ceux de l'Amérique. Les conférences durèrent jusqu'au 4 octobre; mais elles n'amenèrent aucun résultat, et les hostilités recommencèrent le 5 du même mois.
Le colonel Arenalès, à la tête d'une division de douze cents hommes et avec deux pièces d'artillerie, fut envoyé à Ica, ville située au sud de Pisco, d'où il poussa jusqu'à la Nasca et Guamanga. A son approche les Espagnols se retirèrent, et il n'y eut que quelques engagements peu importants; mais les habitants d'Ica reçurent les indépendants avec toutes 'les démonstrations d'une joie sincère et d'un zèle ardent pour la cause de la liberté. Les esclaves qui se présentèrent spontanément pour servir dans l'armée chilienne furent déclarés libres, et une proclamation de San-iMartin, répandue avec profusion par ses agents secrets, invita les Péruviens à se rallier sous les drapeaux de l'indépendance.
Le 26 octobre, l'armée navale quitta la baie de Pisco et arriva le 29 devant Callao. Pendant que San-^NIartin était occupé des préparatifs de débarquement dans la baie d'Ancon, lord Cochrane conçut ledessein hardi d'enlever la frégate espagnole V Esmcralda , le seul vaisseau important baigné alors dans les eaux de Callao. Le V novembre, l'ann'ral transmit aux capitaines des navires placés sous son commandement
rs
unordredu jour ayant pour objet d'indiquer les mesures à prendre en cette circonstance. I.e 5 du n-enie mois, quatorze chaloupes canonnières furent arniées, et recm-ent à bord deux cent quarante volontaires chiliens, les capitaines Guise et Crosbie, et lord (lochrane luimême. Elles s'éloignèrent de l'escadre à dix heures et demie du soir, (lonformément aux ordres de l'amiral , chaque honuue était hahillé en jaquette blanche, chemise de même couleur, et armé d'une paire de pistolets et d'un sabre, d'un couteau ou d'une pique.
Deux frégates, dont une américaine, la Macédonia, et l'autre anglaise, VHiipérion, étaient alors à l'ancre en dehors de l'estacade. Les chaloupes de l'expédition furent hélées par la Macédonia pendant qu'elles passaient dans ses eaux. Mais en reconnaissant les marins de Cochrane, les officiers américains accoururent tous sur le pont, et souhaitèrent, à voix basse, un bon succès aux patriotes.
Les chaloupes s'avancèrent en deux divisions, observant le plus profond silence. A minuit elles avaient dépassé l'estacade et touchaient à leur but.
UEsméralda était embossée sous les remparts du fort et protégée par une barrière de pontons unis par des chaînes et par quatorze chaloupes canonnières rangées en demi -cercle.
Lord Cochrane naviguait en avant des deux divisions ; hélé par une chaloupe , il se lève, et mettant un pistolet sur la poitrine de l'officier : « Silence, ou tu es mort, dit-il. « Il passe, et quelques coups de rame ont bientôt amené les canonnières le long du bord de VEsméralda. Cochrane escalade cette frégate; une sentinelle qui a tiré sur lui est tuée sur-le-champ. Les Anglais et les Chiliens accourent aussitôt à la voix de leur chef et s'emparent du gaillard d'arrière, tandis que les Espagnols se rassemblent sur le château d'avant et y opposent une longue résistance. Enfin, ces derniers succombent. Cochraiie fait aussitôt couper les cables et emmène sa prise. Il était jour, et en ce moment les deux frégates américaine et anglaise sortaient de la baie et
faisaient des signaux pour n'être pas confondues avec VEsméralda; mais Cochrane eut soin de répéter ces mêmes signaux, de sorte que les artilleurs de terre ne savaient où diriger leurs coups. La réussite d(^ ce projet audacieux influa sur le reste de la campagne. Les Espagnols , ayant ainsi perdu leur meilleur vaisseau, n'osèrent plus se montrer dans la haute mer.
Les troupes de terre débarquèrent à Huacho le 9 novembre. Nous ne suivrons pas San-Martin dans la capitale du Pérou (*). Ce fut le 28 juillet 1821 qu'il proclama solennellement l'indépendance de ce pays. Un Te Deum fut chanté dans la cathédrale de Lima, et l'archevêque célébra la messe, après laquelle les principaux citoyens et les nouvelles autorités prêtèrent, sur le saint Évangile, le serment de défendre les libertés publiques contre le gouvernement espagnol et contre tout pouvoir étranger. Le 3 aoilt, San-Martin jeta le voile qui couvrait ses projets ambitieux, et se constitua dictateur suprême du Pérou.
Lord Cochrane avait puissamment coopéré cà l'expulsion des armées espagnoles; mais l'insubordination des officiers placés sous ses ordres n'avait pas cessé, même pendant les opérations les plus importantes. Il eut particulièrement avec les capitaines Guise, Spry et Paroissien, des contestations qui rendirent sa position de plus en plus désagréable. San-Martin affectait de recevoir ses réclamations avec une grande politesse, mais dans le fait il protégeait ouvertement les antagonistes de l'amiral , et fomentait ainsi l'esprit d'insubordination. Cochrane ne tarda pas à s'apercevoir que San-Martin voulait, en sa qualité de directeur du Pérou, s'attribuer le commandement suprême de la flotte, et si l'amiral ne s'y fut pas opposé, l'escadre chilienne eiît passé infailliblement au service des Péruviens. Il y eut entre ces deux chefs, devenus ennemis déclarés, quelques scènes très-vives, à la suite desquelles l'Anglais offrit de nouveau sa
(*) Voyez la Notice liistorique de ce pays.
L'UNIVERS
démission ; mais les principaux officiers de l'escadre ayant déclaré qu'ils se retireraient avec lui , cettedémarche n'eut pas de suite. Coclirane continua donc à croiser sur les eûtes du Pérou, et à concourir, par ses opérations, à l'anéantissement complet de la puissance espagnole, jusqu'au mois de juin 1822.
A cette époque, il opéra son retour à Valparaiso, où il arriva dans la journée du 13. Son escadre s'était renforcée des frégates V Esméralda, a|)pelée depuis ïaldivia , et de la Fenganza; mais elle avait perdu le San- Martin ^ qui s'était échoué dans la baie de Callao.
Cochrane ramenait également la goélette Montézuma , qu'il avait reprise de force à San-iMartin.
État du Chili depuis l'expulsion DES Espagnols. Le Chili, qui pendant si longtemps n'avait été considéré que comme une province dépendante du Pérou , avait opéré des efforts prodigieux pour conquérir son indépendance. Ses habitants, qu'on traitait naguère de paysans grossiers et barbares, avaient fourni des citoyens d'un patriotisme héroïque, des capitaines habiles et des soldats valeureux. Les Espagnols avaient succombé sur terre et sur mer, et le Pérou lui-même ne devait sa liberté qu'à une armée chilienne. Les arts et l'industrie avaient fait de grands progrès, et, à ce sujet, il faut citer en première ligne l'imprimerie, dont l'établissement au Chili ne date que de 1811. O'Oiggins continuait à tenir les rênes du pouvoir avec le titre de directeur suprême; son gouvernement paternel et éclairé avait déjà cicatrisé bien des plaies; le commerce connnençait à prendre quelque développement; l'agriculture étendait ses progrès avec rapidité; au dehors la guerre paraissait hors de probabilité; au dedans seul brûlait encore un foyer de guerre civile. Le directeur s'occupait activement à introduire des améliorations dans toutes les branches de l'administration. « Si les Chiliens, disait-il, ne veulent pas être heureux de bonne volonté, il faut qu'ils le soient par force. »
Un traité ?vait été conclu le 21 oc-
tobre 1821 avec la république de Colombie; les deux États s'étaient engagés mutuellement, dans la paix comme dans la guerre, a soutenir par leur influence et par leurs armes, tant sur terre que sur mer, leur indépendance contre l' Espagne ou toute autre nation qui voudrait les asservir. Valparaiso avait été déclaré, en 1821, port franc.
CONGRiîS national. Le 22 juillet 1822 un congrès national se réunit à Santiago sous la présidence d'O'Higgins. Le directeur suprême mit soûs les yeux des députés la situation de la république; il leur rappela que, depuis cinq années qui s'étaient à peine écoulées depuis la victoire de Chacabuco, une armée avait été formée, une marine créée, le Pérou affranchi, la liberté des mers assurée , et que le trésor avait doublé ses revenus. « Compatrio- « tes, ajouta-t-il, mon commandement « est à sa (in ; j'ai reçu la patrie es- « clave, je vous la rends libre et victo- « rieuse, mais faible encore; c'est à « vous à l'instruire, à l'élever, à l'en- « richir. De quelle prospérité pourrait- « elle jouir sans lumières et sans lois.^ »
Après cette allocution, il appela un nouveau président au fauteuil , lui remit ses pouvoirs et se retira. Une convention préparatoire , composée de vingt-trois membres, fut installée dès le lendemain. Par sa volonté, le général O'Higgiiis fut réintégré dans les fonctions de directeur suprême, don Ignacio Zenténo lut nommé ministre de guerre et marine, don Irraqua mi- . nistre des finances, et don Joachim Échéverria ministre de la justice. Le congrès s'occupa ensuite de la discussion des articles de la constitution politique. Cet acte important fut promulgué le 23 octobre suivant.
La constitution de 1822 ne changea rien aux lois du pays; elle proclama la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l'État à l'exclusion j de tous les autres cultes; elle abolit B] l'esclavage, restreignit les privilèges des majorais, priva le clergé de tout pouvoir temporel, et le déclara justiciable des lois civiles et crinnnelles du pays ; le gouvernement représentatif y
CHILI
fut consacré; le pouvoir Ici^islatif fut dévolu à un congrès, l'exécutif à un directeur. Le coui^rès se composait du seuat et de la chauihre des députés :
ceux-ci étaient noinuiés anntielleinent, à raison d'un député sur quinze cents individus. Tout citoyen âgé de plus de vingt-cinq ans, et tout nn'Iitaire sans connnandeinent, |)Ouvaieiit être élus, pourvu qu'ils possédassent un fonds de terre de la valeur de deux mille dollars, ou qu'ils lussent natifs du département qui les nonnnait. .Le sénat 8e composait de sept membres choisis ou ballottage par les députés, et dont quatre au moins devaient appartenir à cette chambre; des ex-directeurs, des miiu'stres d'i'^iat, des évéques, d'un membre du tribunal suprême de justice, de trois officiers de l'armée nommés par le directeur, du délégué directorial du dej)artement où le congrès s'assemble, d'un docteur de chaque université, de deux n<'gociants et de deux propriétaires ayant chacun un capital de trente mille dollars au moins. Le sénat était en permanence; ses pouvoirs, comme ceux du directeur, duraient six années. Le directeur, dont la nominatii n appartenait au congrès, pouvait, à l'expiration des six années qui lui étaient accordées, être réélu pour quatre ans.
Retour de San-Martin; mécontentement GÉNÉRAL. Ln événement imprévu, qui se passa dans les premiers jours du mois d'octobre, frappa le Ciiili de stupeur. San-.Martin avait (juitté le Pérou en fugitif et était arrivé inopinément à Yalparaiso. La popularité du vainqueur de iMaypo n'avait eu qu'une durée éphémère; une tempête se formait autour de lui, et, pour comble d'embarras, une armée espagnole était aux portes de Lima. C'est dans de pareilles circonstances qu'il ne vit rien de mieux à faire que de disparaître subitement et de rentrer au Chili , où il fut accueilli avec une froideur marquée. De son côté , O'Higgins , plus grand, plus généreux, mieux intentionné que San-lMartin, n'éprouvait pas un moindre embarras. Un nouveau tarif qu'il avait fait adopter par le
congrès, lui avait attiré une subite impopularité L'objet qu'il s'était proposé était celui d'empêcher la contrebande (pii, j)endant les vicissitudes de la dernière guerre , avait pris un grand développement. Ce but, honorable sans doute, était en ce moment fort impolitique.
Rébellion du général Freyhe Une autre circonstance qui suivit de près la promulgation de la constitution vint porter le dernier coup au crédit du directeur. Les soldats du général Freyre avaient soutenu dans les provinces du Sud une guerre longue et pénible. Ils étaient vainqueurs et mouraient de faim; leurs vêtements tombaient en lambeaux, et beaucoup n'avaient pas de souliers. Freyre prétendit qu'il avait adressé ses plaintes au direrteur sans pouvoir en obtenir satisfaction; mais ce général complotait alors de renverser O'Higgins et de se substituer à sa place. Il s'était associé à quelques amis des Carrera, et, de concert avec eux, il travaillait à aigrir les esprits, et à rendre odieuse radnn'nistraiion d'O'Higgins. L'audace des mécontents croissait en raison des embarras du directeur. Freyre prit sur lui de vendre des licences (X)ur l'exportation des grains du port de la Conception , afin de fournir aux besoins de ses soldats : c'était proclamer l'anarchie.
Enfin, comme si ce n'était p^s assez de tant d'éléments de discorde, les habitants de Coquimbo se plaignirent de ce qu'on avait entièrement négligé les mines de leur province (*). Freyre sai-
(*) Le peuple se montra, à cetle époque, lellemeiil irrité contre les dépositaires du pouvoir, qu'il alla jusqu'à les accuser d'avoir excité, par leur niéclianceté , la colère du ciel el d'avoir ainsi provoqué le fameux treiublenu-nt de lerre du 19 novend)re icSas. Les villes riveraines furent les plus mallraitées par cet ébranlement , l'un des |)lus désastreux dont les annales du Cliiii fassent mention. La ville de Vaijuiraiso fut entièrement bouleversée. La presque totalité des toitures fut enlevée. L'église de la Merced , dans le faubourg de rAlmendral,fut renversée, ainsi que plusieurs édifices et un grand nondjre de maisons particulières. La secousse eut lieu
rUNIVERS.
sit cette occasion pour se déclarer ouvertement en état de rébellion; il convoqua à la Conception , le 22 décembre , une assemblée composée de quelques
f)ersonnages influents, et la constitua ui-même en junte suprême. Cette assemblée abrogea la constitution et les lois publiées sous l'administration d'O'Higgins ; elle prononça la décbéance de ce directeur et de ses ministres^ proclama la séparation de la Conception et de Coquimbo du reste du Cbili, et convoqua un nouveau congrès, déclarant illégal celui qui avait tenu ses séances à Santiago.
Ces luesures auraient manqué de gravité si la force d;'S baïonnettes n'avait pu les appuyer; l'armée de Freyre se mit donc en* marche et se dirigea sur Santiago, à l'effet de les mettre à exécution.
Lord Cochrane quitte le Chili.
Les Chiliens devaient une immense reconnaissance à lord Cochrane; ils le payèrent d'ingratitude. Abreuvé de dégoûts, accabié d'ennuis, le vainqueur de Valdivia s'était retiré dans sa terre de Quintéro ; mais poursuivi dans cette retraite par la haine et la jalousie, il se détermina à accepter les offres que lui faisait l'empereur du Brésil, et il quitta le Chili, pour ne plus y revenir, le 19 janvier 1823.
Expédition du colonel Beauchef CONTRE les Indiens. Plusieurs tribus araucanes ou cunches ne cessaient, depuis la prise de Valdivia, de harceler le parti des indépendants.
Elles étaient poussées à cela par les suggestions de quelques réfugiés espagnols qui avaient voué une haine implacable aux patriotes chiliens. Pedro Xaramillo et Palacios étaient les principaux instigateurs de cette guerre.
à lo heures et demie du soir. Le matin, la ville offrait fimage de la désolation; les Iroupeaux fuyaient dans la campagne; les habitants imploraient les secours de la religion , croyant loucher à leur dernière heure, et dans l'attente d'une nouvelle secou-se. Les décombres et les solives obstruaient la voie publique et couvraient de nombreuses victimes (voy. pi. 19).
Une expédition fut donc résolue, et le commandement en fut confié au brave colonel Beauchef. Trois cents hommes d'infanterie partirent de Valdivia le 16 décembre 1822, et remontèrent la rivière de Très-Crucès. A San-José, lieu du rendez-vous, ils trouvèrent un détachement d'infanterie aux ordres du major Rodriguez, une compai!;nie de cavalerie, et une centaine d'Indiens auxiliaires qui les attendaient la depuis quelques jours.
Les soldats étaient armés à la légère, et ne portaient ni vivres, ni tentes, ni bagages; ils comptaient, pour se nourrir, sur les vivres qu'ils enlèveraient aux ennemis, et sur ceux que leur apporteraient les Indiens afiés.
Après deux jours de rnarche on arriva à un village indien, dont le cacique, nommé Calfacura, fit présent de cinq bœufs. Le nombre des auxiliaires s'était accru en route et montait alors à deux cents hommes. Le 21 , l'expédition entra dans une vallée à l'est du volcan de Villa-Rica. On devait trouver en cet endroit un village considérable, de nombreux renforts et des provisions de toute espèce ; mais , à la grande surprise de l'armée, le lieu était entièrement désert ; seulement on y voyait encore les traces d'une culture récente, et les soldats y firent une assez bonne récolte de pommes de terre, de fèves, de poires, de pommes et de fraises.
Le village qui se nommait Pitovquin avait été détruit par un parti ennemi à l'instigation des réfugiés. L'armée commençait à éprouver des besoins urgents, et le succès de la campagne devenait douteux, lorsqu'enfin on vit arriver des Indiens amis qui amenèrent des bœufs et autres provisions. Le 23 décembre, le major Rodriguez eut un engagement avec un parti de vingt-cinq Indiens guidés par quelques Espagnols, et notamment par le fanatique Palacios. Rodriguez leur tua plusieurs lu mmes et lit quelques prisonniers, qui furent ensuite massacrés, parce qu'ils embarrassaient l'armée. Le surlendemain on arrêta un vieillard espagnol; c'était le père de Xaramillo. Il apprit aux indépendants que Palacios était
cniLi.
alors réfugié dans un villncie fortifié nppelé IMnIal. lîrauchrf se hîUa de se porter sur ce point; mais Texpédition , entravée par les diriicultés du terrain et arrêtée par quelques eni^ageinents de peu d'importance, n'y arriva (pie le 2 janvier 1823. Le iMalàl lut enlevé à la baïonnette après une courte résistance; les indépendants y trouvèrent trois cents moutons, des chevaux, des bœufs et des porcs. Piusieiu'S fennnes et enfants tombèrent au pouvoir des vainqueurs, qiii les égorgèrent sans pitié; le feu détruisit les chaumières et de riches plantations. Reauchef , qui ne pouvait empêcher ces atrocités, sauva cependant deux fennnes et leurs enfants, et les envoya au cacique du INlaial pour lui proposer de venir dans son camp traiter des conditions de la paix, engageant sa parole d'honneur qu'il ne lui serait fait aucun mal. L'Indien se rendit à cette invitation, et la paix fut bientôt conclue, les vaincus s'étant engagés à livrer Palacios et à vivre en paix avec les indépendants.
Beauchef revint alors à Valdivia, où il arriva le 13 janvier (*).
Le général Freyre; époque d'anarchie. Le directeur avait espéré que la guerre civile pourrait s'éteindre d'elle-même sans qu'il fût besoin de recourir aux armes et de répandre le sang. Apprenant enfin que l'arniee de Freyre avançait à grandes journées, il se détermina à opposer la force à la force, et donna l'ordre, en conséquence, aux garnisons de Quillota et d'Aconcagua d'arrêter la marche des rebelles; mais toutes deux refusèrent d'obéir. Cette nouvelle parut d'autant plus grave au directeur, qu'il apprit en même temps qu'un corps de milices de Coquimbo, sous les ordres du général Bénévento, s'approchait également de la capitale.
Le 23 janvier (1823), les chefs des mécontents tinrent une assemblée à Santiago, chez le gouverneur-intendant Guzman. Le résultat de cette conférence fut que le directeur O'Higgins
(*) Miers Travels in Chile and la Plata , elc. chap. \\i\.
devait être déposé. Deux députés furent donc envoyés vers lui pour lui demander de rwnettre ses pouvoirs entre leurs mains. Le directeur n'y voulut pas consentir, mais il promit de les rendre entre les mains d'une junte, à condition, !<' qu'un congrès national serait convoqué de nouveau; 2" (jue, si les dirférends qui tourmentaient la république n'étaient pas aplanis dans six mois, la junte cesserait ses fonctions, et remettrait le pouvoir au peuple. Ces conditions ayant été acceptées, don Augustin Lyzaguirre, don Fernando Krrazuris et don José- IMiguel Infantes furent désignés connue membres de la nouvelle junte. Don IMariano Egana fut nommé ministre d'Ktat de la marine, et don Augustin Vial ministre des finances et "de la guerre. O'Higgins, fidèle a sa parole, donna sa démission, et prit la route de Valparaiso; son intention était de chercher un embarquement pour l'Angleterre, d'où il se serait rendu en Irlande, la patrie de ses ancêtres; mais le général Freyre, qui s'était embarqué sur V Independencia , arriva en même temps que lui, le fit arrêter et conduire en prison. C'était là le comble de l'ingratitude ; aussi le peuple qui , dans le fond du cœur, n'avait cessé d'estimer et de plaindre O'Higgins, le fitil remettre inunédiatement en liberté.
Cependant cet homme de bien n'en profita pas pour suivre son premier projet. Persuadé par ses amis, il consentit h. demeurer au Chili.
Pendant que cette révolution s'opérait, le général San-Martin fuyait vers IMendoza, heureux de pouvoir échapper à la tempête qui grondait autour de lui.
Ramon Freyre continua sa marche sur Santiago. Il campa avec son armée dans les plaines de INlaypo, et reçut eu cet endroit les députés qui vinrent lui offrir la direction suprême laissée vacante par la retraite d'O'Higgins.
Le général se fit prier longtemps pour la forme; mais enfin, cédant aux sollicitations des députés qui lui turent envoyés de nouveau par les trois grandes divisions du Chili, Santiago, la
L'U'NIVEÏIS.
Conception et Coquimbo, il se rendit au vœu public ( T' avril 1823).
La junte lui adressa un rapport où l'état du pays était peint des plus sombres couleurs : « Un pays divisé en « districts, y disait-on, désunis et ré- « gis par des administrations municipa- « les éluesde mille manièresdifîérentes, « ne peut espérer jouir de la tranquil- « lité intérieure, et encore moins étaa blir des relations extérieures satis-
« faisantes Il est impossible de
« concevoir une situation plus déplo- « rable que celle de l'échiquier public. « Une dette de plus d'un million, dont « le payement est d'une urgence abso- «lue; plus de quarante mille dollars « avancés pour parer aux exigences du « moment, et une dépense mensuelle «quintuple des recettes du trésor, « n'en voilà-t-il pas assez pour jeter « le désespoir dans nos âmes?... etc. »
Un emprunt de cinq millions de piastres avait été conclu à Londres, et il fut décidé que, s'il était nécessaire d'employer cet argent à fournir aux frais d'une nouvelle expédition au Pé-rou , le pouvoir exécutif ne pourrait le faire qu'avec la sanction du sénat, et sous la condition positive que le Pérou répondrait de la somme ainsi employée.
Une nouvelle constitution fut adoptée par le congrès, qui s'assembla trois mois après la nomination du général Freyre. Les innovations les plus importantes qu'on y remar/jue sont : la création d'un conseil d'Kiat composé de sept membres; la faculté donnée au congrès de prolonger indéliniment les fonctions des sénateurs, limitées au-
f)aravant à un terme de six années, et a création d'un conseil de censure pour mettre un frein à la licence de la presse.
Cependant le mécontentement public n'avait pas cessé; les provinces dissidentes , représentées au nord j)ar les patriotes de Coquimbo, et au sud par ceux de la Conce|)tion, se plaignaient vivement de ce que la nouvelle constitution, non plus (jue le nouveau directeur, n'avaient apporté aucun soulagement aux maux de la patrie. Elles
prétendaient même que le mal avait empiré depuis que le directeur O'Higgins s'était retiré, et que la junte avait usurpé des pouvoirs qu'elle ne devait tenir que du peuple.
Freyre, depuis son élévation, n'était plus, aux yeux des patriotes, que l'instrument d'un parti. Chaque jour lui amenait de nouveaux embarras et de nombreux ennemis. La conquête de l'île de Chiloé, qui tenait encore pour les Espagnols, lui sembla offrir un moyen sûr de regagner une popularité trop tôt perdue. Il voulut la tenter, et partit au mois de mars 1824, avec une division de lieuf bâtiments de guerre.
Le débarquement eut lieu le 22 du même mois , et trois jours après , la ville et le port de Chacao étaient au pouvoir des Chiliens. Le 31, il y eut entre eux et le colonel Garcia un engagement sérieux, mais sans résultat décisif. Peu dejours après, un nouveau combat fut livré sous les murs de San- Carlos ; cette fois le sort des armes se déclara en faveur des royalistes. Les indépendants, complètement battus, furent obligés de se réfugier sur leurs vaisseaux, après avoir éprouvé une perte considérable. Ce malheureux événement donna une nouvelle force à l'expression du mécontentement général , et les symptômes en devinrent si alarmants, que le sénat crut devoir rendre un décret qui , en considération des circonstances difliciles où la nation se trouvait placée, investissait le directeur Freyre d'une dictature provisoire et pendant trois mois. Cet acte est du 21 juillet 1824 (*).
Un événement heureux signala pourtant l'année 1824. L'Angleterre prépara les voies à la reconnaissance officielle du Chili par l'envoi d'un consul général.
(*) Le budjtt des dépenses annuelles fut li\c eu i8'24 à deux nnliions de piastres, savoir : Dette étiangère , 3()o,ooo piastres; d^ ltedouK'Siic|!ie, 187,000; année, 600,000; marine, xoo,ooo; pon\oirexé( utit", 125,000; législature, 3o,ooo; tribunaux, 48,000; finances, i5o,ooo; éducation pnMit|ne et agriculture, 100,000; département diplooialique et objets divers, 3oo,ooù.
CHILI
Le nouveau congrès s'était assemblé à Santiago vers la fin de l'année; mais l'exaspération de l'esprit public entravait ses opérations, et compromettait même l'existence de ses membres.
Chaque jour, des hommes armés se présentaient à la barre de l'assemblée, et demandaient, à grands cris, l'expulsion de ceux des députés qui leur déplaisaient.
L'insubordination gagna l'armée et la flotte. On avait appris que deux bâtiments de guerre espagnols , VJsie de 64 canons, et V Achille aç. 18, étaient arrivés à Chiloé; le directeur ne put obtenir des marins chiliens d'aller à la recherche de ces bâtiments , qu'à force de sacrifices et de promesses.
L'escadre indépendante partit enfin; mais, peu après, la corvette V Achille parut spontanément à Valparaiso. Son équipage s'était révolté, et venait la livrer au gouvernement du Chili.
L'année 1825 vit se continuer les troubles et l'anarchie. Pendant les nuits des 12, 13, 14 et 15 tévrier, il y eut à Santiago des scènes tumultueuses et du sang répandu. Le congrès recula devant cette effervescence, et prononça lui-même sa dissolution le même mois , déclarant que le sanctuaire des lois avait été profané, et la majesté du peuple insultée dans la personne de ses représentants. Ce ne fut qu'au mois de juillet suivant que les meneurs de ces désordres parurent euxmêmes las d'une crise qui compromettait les intérêts les plus sacrés de la patrie, et mettait en question son existence politique. Vingt -trois millions de dollars avaient déjà été souscrits à Londres pour l'exploitation des mines et autres entreprises qui devaient assurer le développement de l'industrie et de l'agriculture du Chili; mais toutes les opérations étaient entravées par suite de la désorganisation de ce pays. L'Europe se disposait à prononcer sur le sort de l'A.'nérique du Sud, et sa bonne volonté se trouvait paralysée par les mêmes motifs. L'Angleterre avait déjà reconnu l'indépendance du Mexique, de Buénos- Ayres et de la Colombie, mais elle at-
Ç*" Livraison. (Chili.)
tendait , pour en faire autant à l'égard du Chili , de pouvoir traiter avec un gouvernement régulier et solidement établi. Ces considérations furent habilement présentées par le directeur Freyre dans une proclamation qu'il adressa à ses compatriotes le 12 juillet, pour la convocation d'un congrès général qui devait s'ouvrir à Santiago le 5 septembre suivant. L'objet de cette convocation était la nécessité de répondre à l'appel des nouveaux gouvernements qui invitaient le Chili à concourir à la formation d'une assemblée générale, en envoyant des députés à Panama.
Le congrès général était à peine réuni depuis quelques jours, qu'on apprit dans la capitale qu'un mouvement populaire avait eu lieu à Valparaiso. Le directeur se disposait à diriger des troupes sur ce point, lorsque les représentants de Santiago lui enjoignirent de n'en rien faire, et sur le refus formellement exprimé , à ce sujet, par le général , on vit se renouveler la guerre intestine avec plus de violence que jamais. Les représentants de la capitale invitèrent le peuple à les reconnaître comme congrès national ; ils prononcèrent la déchéance de l'ancien directeur, et nommèrent à sa place le colonel Sanchez, à qui ils adjoignirent une commission de gouvernement composée de six membres :
Fernando Errazuris, Manuel Gandarillas, Pedro Palazuélos, Martin Orgéra et José-Manuel Barros (*).
De son côté, le général Freyre accusa les députés de Santiago de conspirer contre la cause de la liberté, et de préparer les voies au rétablissement du pouvoir absolu. Il prononça en même temps la dissolution de l'assemblée, et décréta l'arrestation et le bannissement, hors du territoire delà république, de ceux qui s'étaient ainsi mis en hostilité ouverte avec lui. Il créa en même temps , pour l'exécution des décrets du gouvernement, un co?iseil-consullant, œmiposé du ministre d'État, du président de la cour
(*) Mensagero argentiuo.
L'UNIVERS
suprême de justice, et du chef de la cour des appels.
Revenu ainsi , par la force , à la tête des affaires, Freyre donna tous ses soins à la nouvelle expédition qui se préparait contre l'île deChiloé, dernier refuge des royalistes. La flotte , ayant à bord trois mille cinq cents hommes, mit à la voile le 2 janvier 1826, et arriva devant le port de San-Carlos le 10 du même mois. Les opérations de cette campagne furent enfin couronnées d'un plein succès , et l'archipel de Chiloé fut définitivement incorporé à la république; mais le gouvernement chilien ne tarda pas à être troublé dans la possession de sa nouvelle conquête par quelques partisans de l'ancien directeur don Bernardo O'Higgins, qui tentèrent d'opérer, à San-Carios, une insurrection en sa faveur. Les habitants de Chiloé , soulevés par ce mouvement, repoussèrent toute tentative en faveur d'O'Higgins , et déclarèrent qu'ils voulaient adopter la constitution chilienne ; mais lis se donnèrent en même temps un gouvernement particulier, à la tête duquel ils placèrent don Manuel Fuentès, commandant de l'artillerie , avec le titre d'intendant gouverneur (2.5 mai 1826).
La république, ainsi que les nouveaux États de l'Amérique du Sud , était alors divisée en deux partis , celui des unitaires, qui voulait la centralisation gouvernementale, et celui des fédératifs, qui demandait une simple confédération des provinces devenues libres et indépendantes.
Le 4 juillet de cette année , le congrès national s'ouvrit à Santiago. Le discours que le directeur suprême prononça à ce sujet déguisa assez habilement une grande partie des maux du pays. Il fit surtout valoir les services qu'il avait rendus à l'État, en mettant un frein à l'abus des donations en faveur des établissements pieux. Il mit sous les yeux de l'assemblée le tableau des contrats que le ministre plénipotentiaire du Chili à Londres avait signés avec diverses compagnies, pour la colonisation du pays situé entre les rivières Bio-Bio et Impériale, pour
l'exploitation des mines et autres objets d'utilité publique. Le directeur émit ensuite le vœu de voir le territoire de la république divisé en un plus grand nombre de provinces, et finit par |)rier l'assemblée de vouloir bien désigner, au plus tôt, un citoyen vertueux sur qui il pourrait se décharger du poids de l'autorité.
Le congrès décida , comme loi fondamentale, que la république serait organisée d'après le système fédéral; et, prenant en considération la demande de Freyre, il désigna, pour le remplacer, l'amiral don Manuel Blanco-Encalada. î\lais l'état critique des affaires, l'épuisement du trésor, l'éloignementet la négligence manifestée sur t^us les points envers le pouvoir exécutif, engagèrent le nouveau directeur à donner lui-même sa démission le 7 du mois de septembre suivant. Le vice-présidentizaguirefut alors nommé directeur provisoire. Un traité d'alliance, de commerce et de navigation entre la république de Buenos -Ayres et celle du Chili, fut signé à Santiago le 20 novembre.
Une nouvelle insurrection éclata au mois de janvier 1827; le conseil des ministres fut arrêté en corps par une troupe de soldats ; et Freyre fut , une seconde fois, nommé directeur suprême. Mais une nouvelle tempête ne tarda pas à l'assaillir et à le renverser. Le général Pinto , déjà vice-président, fut élu à sa place le 8 mai suivant. Un seul fait suffira pour donner une idée des embarras de l'administration publique : le revenu de l'État, estimé approximativement à 4,350,000 piastres, s'élevait à peine à 1 ,.500,000. Il y avait, chaque année, un déficit de 500,000 piastres sur le budget des dépenses.
Fatigué de tant de secousses , le Chili rentra subitement dans le repos; déjà les bons citoyens commençaient à se féliciter du retour de l'ordre et de la tranquillité, lorsque d'épouvantables calamités physiques vinrent ajouter à ses embarras financiers. La Cordillère versa d'innnenses torrents qui détruisirent tout sur leur passage. De nombreux troupeaux, i\çs milliers d'babi-
as
tnnts périrent dans cette inondation.
Dos bourgades entières disparurent subitement, et des terres fertiles furent ensevelies sous d'énormes amas de pierres et de cailloux (*).
T>e coni^rès s'assembla à Santiago le 24 février 1828, avec la mission de donner une constitution au Chili. Le parti des fédéralistes l'emporta un instant sur celui des unitaires; le congrès fut transféré à Valparaiso, et le général Pinto, qui était encore à la tête des affaires avec le titre de vice-{)résident, fut déposé et remplacé par don José- Miguel Infantes. Ce mouvement avait été opéré à la suite d'un engagement où le bataiiloïi de May po et un régiment de dragons avaient battu un corps de soldats de la milice et de cuirassiers que Pinto leur opposait. Les aabitants de Santiago, partisans de •'union, se levèrent aussitôt, et rétablirent Pinto à la tête du gouvernement. Les révoltés firent leur soumission après un engagement où deux cents hommes environ, appartenant à l'un ou l'autre parti , perdirent la vie. Le congrès rendit quelques lois de finances et d'administration , et se sépara le 31 janvier 1829. Le gouvernement français avait envoyé un consul général au Chili , dès l'année 1828.
Jusque-là, le général Freyre avait été président en titre, bien que le pouvoir résidât de fait entre les mains du vice-président Pinto. Le nouveau congrès voulut mettre fin à cet état d'incertitude , et appela définitivement Pinto à la présidence. Mais le parti des fédéralistes protesta violemmentcontre cette nomination; et, refusant toute obéissance au gouvernement, il se plaida sous la protection du générai Priêto qui commandait alors dans la province de Conception. Las de tant de tracasseries, Pinto se retira volontairement, et donna sa démission le 29 octobre. Cette mesure occasionna de grands désordes à Santiago, où l'on vit se former aussitôt une junte insurrectionnelle. Un parti de quatre à cinq cents mécontents se porta au palais du
(*) Lesur, Annuaire historique pour 1827.
gouvernement dans la journée du 7 novembre, et en chassa le vice-président Vienna.
Cependant l'armée de Prieto arrivait «a marches forcées des provinces du Sud, et se grossissait en route d'une foule de mécontents et de gens sans aveu. Arrivée, le 7 décembre, sous les murs de la capitale , elle fut encore accrue par un corps de cinq à six mille rotns, la partie la plus vile de la population de la province, qui venaient se joindre à elle dans l'espoir du pillage. Les troupes de Santiago obéissaient à deux étrangers, Je colonel Vial, Français, et le colonel Tupper, Anglais, sous le commandement en chef du général la Lastra. Elles sortirent de la ville et culbutèrent sans peine les soldats de Prieto. Celui-ci ayant alors demandé à parlementer, le feu cessa aussitôt. Les deux partis nommèrent des conmiissaires, et, le 1 G décembre, il fut conclu une convention d'après laquelle le général Freyre se trouva investi du commandement des deux armées ; une junte provisoire fut également installée, et il lui fut donné mission de convoquer un nouveau congrès général.
Freyre prit le commandement qui lui était dévolu ; mais il conduisit ses troupes à Valparaiso, où son premier soin fut de lancer un manifeste contre Prieto et la junte provisoire.
Depuis ce moment, les ambitions rivales ont continué à se disputer le pouvoir suprême; mais les secousses sont devenues de moins en moins violentes, et la dissension se manifeste plutôt par des intrigues que par des révoltes.
Le désordre des finances , au sortir d'une révolution, est le fléau qui pèse avec le plus de force sur un État nouvellement constitué. Pendant une période plus ou moins longue , le commerce a été interrompu; les importations ont entièrement cessé, et les exportations clandestines du numéraire ont considérablement multiplié. Les sacrifices les plus onéreux ont été imposés aux citoyens de toutes les classes , tandis que la culture des
L'UNIVERS
terres et Texploitation des fabriques, indéfiniment suspendues , ont cessé d'alimenter les sources financières où l'État a coutume de puiser. Le passage au pouvoir des hommes qui se mettent à Ja tête d'une révolution , devient onéreux par cela même qu'il est éphémère , chacun d'eux apportant ses vues personnelles, son système, ses plans, ses créatures , sa famille et ses amis. Enfin, la révolution est consommée, le règne des abus estj, dit-on, passé, et le peuple est sur le point de recueillir le fruit" de sa victoire! Mais croyezvous qu'au sortir d'une pareille crise, ce peuple ne se trouvera pas, longtemps encore , en butte à des maux plus cruels peut-être que ceux auxquels il vient de se soustraire? Les familles sont décimées; les plus riches propriétaires ont émigré , le trésor est épuisé , et toutes les illusions dont on s'était bercé semilent avoir été emportées dans la tempête. Et cependant la cause était juste, lie conflit inévitable et la victoire légitime! Alors, le peuple commence à iîuirmurer, il s'en prend aux hommes du pouvoir qui lui demandent de nouveaux sacrifices et lèvent de nouveaux impôts; il ne conçoit pas qu'on puisse encore avoir des besoins après les changements qui viennent de s'opérer.
Des murmures , il passe bientôt à l'action , et les troubles continuent îiprès le triomphe, de même qu'on voit les vagues de l'Océan s'entre-choquer avec fracas, longtemps encore après que les vents ont cessé de souffler.
Tantquedura, dans le Chili, la guerre de l'indépendance, les frais en furent couverts par le produit de la vente des propriétés espagnoles et de celles du gouvernement. Bernard OUiggins , administrateur habile autantque probe, sut, pendant quelques années, à force d'économie, faire face a toutes les dé-
Îienses avec les seules ressources de 'État. Les recettes de la douaneavaient acquis un prodigieux accroissement par suite de l'ouverture des ports, et tandis qu'en 1817 elles n'étaient que de 370,000 dollars, elles s'élevèrent, en 1819, à 1,406,571. Cela ne suffit pas, et les besoins devinrent bientôt telle-
ment impérieux qu'il n'y eut plus moyen de reculer devant l'obligation d'emprunter aux étrangers et de lever des contributions extraordinaires. Le gouvernement crut donc devoir contracter des emprunts avec les négociants anglais établis au Chili , et pour hypothèque, il affecta les deniers publics, de sorte que pour satisfaire aux besoins du moment, il fut obligé de créer une certaine quantité de billets payables en droits de douane. Ce papier-monnaie trouva peu de crédit; les négociants anglais l'escomptaient, il est vrai, mais en y prélevant un fort bénéfice , et comme ils ne pouvaient s'en défaire eux-mêmes, qu'en le donnant à l'administration des douanes, en déduction des droits qu'ils auraient dû payer pour l'importation de leurs marchandises, il en résulta que, vers la fin de l'année 1821, les billets avaient perdu successivement 30, 40, 50 et même 60 pour cent de leur valeur nominale. La dette flottante du gouvernement n'était pourtant pas trèsconsidérable encore, mais son crédit exigeait qu'on la comblât bientôt entièrement. Des agents furent, en conséquence, envoyés à Londres pour y contracter un emprunt d'un million de livres sterling. Comme une mesure parei-lle a toujours besoin d'être justifiée par les m.otifs les plus légitimes, le chef du gouvernement se hâta d'expliquer à la nation que l'objet de l'emprunt était « de réi'ormer le système financier , de tirer du pays tout le parti que promettent la variété des productions de son territoire, l'étendue de ses côtes et l'industrie de ses habitants, et d'introduire dans l'agriculture et l'exploitation des mines les améliorations dont elles sont susceptibles. »
L'emprunt fut négocié, le 18 mai 1822, par don Antonio-José de Yrisarri , njinislre plénipotentiaire du Chili , avec la maison Hullet et compagnie. A cet effet, il fut créé 10,000 bons payables au porteur avec intérêt de G pour cent. Le gouvernement chilien s'engagea à supporter les frais de la nég;ociatioa et de l'emprunt; il affecta les revenus' de l'État , évalués, d'après le produit
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des années précédentes , à quatre millions de dollars, au radiât de l'emprunt, et appliqua spécialement au payement de 1 intérêt le revenu net de la monnaie, s'élevant à 300,000 dollars, et celui de la contribution territoriale évalué à 2ô0,000. Bientôt cependant le gouvernement se trouva hors d'état de faire honneur à ses engagements.
Le général Freyre, qui était alors à la tête des affaires publiques, se tira d'embarras en faisant de nouveaux sacrifices; il s'adressa à une société composée de négociants étrangers et de propriétaires du pays , et conclut avec elle un traité par suite duquel celle-ci se chargea de payer les intérêts de la dette publique au moyen des avantages suivants qui lui furent concédés : le monopole du tabac {estanco) appartenant jadis au gouvernement ; le privilège exclusif d'importer ce produit, ou de cultiver la plante, à son choix; faculté de vendre au prix qu'il lui conviendrait d'établir; privilège pour le commerce exclusif des vins et liqueurs venant de l'étranger, ainsi que des autres denrées comprises autrefois dans Vestanco; et enfin, concession faite au profit de la société d'une somme de 500,000 dollars (*).
En 1824, les recettes du gouvernement s'élevèrent à 1,176,531 dollars, provenant des droits de douane pour l'entrée et la sortie des marchandises, du produit des mines, des impôts sur le tabac, la farine, les liqueurs, le vifargent, la poudre à tirer, les cuirs, le papier timbré, les bulles et les indulgences; des amendes, de la confiscation des biens des royalistes, de la vente des propriétés ecclésiastiques, du péage au col de Putaendo, des retenues sur le traitement des employés , etc. Cette même année , les dépenses s'élevèrent à 1,223,323 dollars, présentant ainsi un déficit de 46,792 dollars. En conséquence de cet état de choses, le gouvernement eut recours, une seconde fois, à la création des billets payables en douane; mais cette fois encore, ces valeurs tom-
(*) Miers.
bcrent dans le plus complet discrédit.
Le congrès de 1825 nomma trois commissaires pour rechercher les causes du mauvais état des finances ; le choix tomba sur Fernando- Antonio Elizalde, Joaquin Prieto et Santiago Munoz lîezanilla. Leur rapport fut présenté le 16 mars: il en résulta que le déficit accumulé depuis plusieurs années s'élevait h 700,000 dollars; que les finances étaient dans un désordre complet, et le crédit public entièrement ruiné; que de 5,000,000 de piastres, montant nominal de l'emprunt contracté à Londres trois ans auparavant, il n'en restait plus que 30,000, et que le reste avait disparu sans qu'il en eût été appliqué la moindre partie à des objets d'utilité publique. Les commissaires émirent ensuite l'opinion qu'il n'y avait plus de ressource que dans les propriétés confisquées, dont le revenu était estimé à 200,000 dollars, qu'il était urgent d'affecter au rachat de la dette nationale.
Le 4 juillet de l'année suivante, le directeur suprême de la république déclarait au congrès que le trésor avait été constamment appauvri par les grandes dépenses qu'il avait fallu faire; qu'il avait été impossible jusque-là d'effectuer l'organisation de la caisse publique de manière à établir une balance entre les recettes et les dépenses même ordinaires. « On ne « pourra, ajouta-t-il, obtenir ce résultat « qu'en substituant aux moyens éven- « tuels qui sont insuffisants et qui « accablent la classe pauvre, les moyens « qui seraient indiqués par la simple « raison, s'ils ne l'étaient par les princi- « pes les plus vulgaires de l'économie « politique... Le ministre des finances « vous présentera un tableau fidèle de « l'état de nullité dans lequel se trouve « notre fortune publique , et vous sou- « mettra les réformes qu'il est absolu- « ment nécessaire d'opérer pour que la « nation puisse satisfaire à ses besoins « ordinaires. Le déficit éprouvé par « nos rentes , et que n'ont pu couvrir « nos ressources ordinaires , a produit «des maux incalculables, entre les- « quels on ne doit point regarder comme
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a le moindre, l'obligation on s'est vu « le gouvernement de défendre la vente « du tabac, des cartes à jouer, des « liqueurs étrangères et du thé, afin « de payer les intérêts de l'emprunt de « 5,000,000 de piastres contracté à « Londres. Cette mesure à ruiné une «partie de notre industrie, à peine « naissante , et ne peut être justifiée « que par la loi invincible de la néces- « site. »
Apebçu sur l'état physique et MORAL DU Chili depuis son indépendance. Le tableau que nous venons de tracer des vicissitudes politiques qui ont agité le Chili depuis sa découverte , demeurerait incomplet si nous ne présentions une esquisse de l'état physique et moral de ce pays depuis son indépendance.
Huit provinces , divisées en districts, embrassent actuellement la totalité du territoire de l'ancienne capitainerie générale :
l^CoQUiMBO, capitale Coquimbo ou la Séréna; Copiapo, San-Francisco de la Selva, Huasco ou Guasco, aussi appelée Santa-Rosa.
2» AcoNCAGUA, cap. Villa Vieja de Aconcagua ou San-Felipe; Quillota, San-Martin de la Concia , Casa-Blanca , Santa-Rosa de los Andes, Ligua, Petorca.
3" Santiago , cap. Santiago ; Valparaiso, Santa-Cruz , San-José de Logrono , ïiltil , Chacabuco , Rancagua ou Santa-Cruz de Triana, Juan-Fernandez (îles de).
4" Colchagua, cap. Curico; San- Fernando , ïalca.
5» Maule, cap. Cauquenes; Chillan, Quilué ou Quilihué.
G» CoNCEPCioN, cap. Concepcion, ou la Mocha; Talcahuano, Angeles, Hualqui.
7o VALDiviA,cap.Valdivia;Osorno.
8<» Chiloé (archipel de) , cap. San- Carios; Castro.
Cette division, qui n'a rien de stable, tend à se confondre en trois grandes juridictions : Coquimbo au nord , Santiago au centre, et Concepcion au sud.
Santiago continue, malgré les efforts des villes rivales, à être considéré
comme la capitale de la république. C'est une belle et grande ville située sur la rive gauche du Rio-Mapocho, dans une plaine de vingt-cinq lieues d'étendue, bornée à Test par les Cordillères, et a l'ouest par le Rio- Purahuel et la montagne del Pardo qui n'a pas moins de quatre mille pieds d'élévation. Cette plaine, que baigne également le Rio-Maypo, célèbre par la victoire du 5 avril 1818, forme une sorte de réservoir naturel, où les terrains meubles, entraînés des hauteurs voisines , se sont nivelés et ont formé l'un des plus riches territoires du nouveau monde.
Ainsi que dans la plupart des villes de l'ancienne Amérique espagnole, les maisons de Santiago sont groupées en quadraSy ou îles carrées parfaitement égales entre elles, et alignées au cordeau, de sorte qu'il est impossible de voir une ville plus symétrique et plus régulière. Les quadras s'élèvent en tout au nombre de 150, en y comprenant les faubourgs ; mais toutes ne sont pas terminées. Le Rio-Mapocho, aussi appelé Topocalma, qui sépare la ville du faubourg de la Chinjba, coule à l'ouest et au nord ; il alimente les rigoles {assequias) qui passent dans chaque quadra^ et fournissent à toutes les maisoiis des canaux d'irrigation.
Les rues sont larges , ornées de trottoirs et pavées en petits cailloux de rivière. Les maisons n'ont généralement qu'un étage, précaution nécessaire qu'inspire la crainte des tremblements de terre ; cependant , depuis quelques années, on conuuence a en élever qui en ont deux. Elles sont construites en briques cuites au soleil, appelées adobes, et peintes en blanc avec un grand soin. Leur architecture est uniforme: une grande porte d'entrée, ornée de pilastres et d'ornements, conduit au patio, grande cour carrée au fond de laquelle se trouve la pièce principale, qui est ordinairement une salle à manger. De chaque côté sont des chambrés à coucher, des cabinets de travail ou des salons de réception. Le toit est
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couvert en tuiles rouges, quelquefois aussi, ni.'iis rnreuient, eu l)ri(jues.
Les npparteuieuts qui se trouveut sur le (levant des ni.iisons servent assez souvent de houticjues; on y entre alors au moyen d'une petite porte. Les fenêtres qui donnent sur la rue sont garnies de barreaux de fer peints en noir. Derrière elia(ine maison se trouve un jardin, et derrière chaque jardin un corral destiné aux chevaux et aux voitures. Les jardins sont disposés avec un goût charmant; ils sont ornés de fontaines et abondent en plantes indigènes, très-curieuses surtout pour un étranger; on y voit encore une profusion d'orangers, de citronniers, de grenadiers, de tilleuls, de cèdres et de palmiers.
Au centre de la ville se trouve la grande place , qu'embellissent une belle fontaine et plusieurs édifices publics, le palais du gouvernement, la chambre de justice, la prison, la cathédrale et l'évêché. La cathédrale, bûtie en pierre, est un des temples les plus vastes de l'Amérique du Sud; elle n'est pas encore terminée, et son architecture, d'un style lourd et écrasé, n'est remarquable que par les détails d'ornements. L'évêché a été si souvent endommagé par les tremblements de terre, qu'il aurait besoin d'une réédification complète plutôt que de réparations. Le palais du gouvernement est un grand bâtiment à deux étages, renfermant l'arsenal, le trésor, la grande salle d'audience et les bureaux desdivers ministères. Les appartements du rez-de-chaussée sont occupés par le directeur, et, comme ils sont meublés avec somptuosité, ce sont eux que l'on s'empresse de montrer aux étrangers. L'architecture de ce palais, celle du presidio où siège la cour de justice, et celle enfin de divers hôtels qui décorent la grande place, appartiennent à un assez mauvais style moresque. Construits en briques , ces édifices sont blanchis avec un soin que le bon goût désavoue; mais les piédestaux des pilastres, en porphyre rouge, sont d'un heureux effet. Le consulat est un grand édifice situé près de la
pînza; c'est là que siège le triliunal de conunerce, et que se réinnt ordinairement le congrès national. La douane est un bâtiment assez remar- (|ual)le j)ar ses heureuses (lis|)Ositions. Le théâtre n'oflre rien (jui mérite une mention spéciale; il contient m\ millier de S[)ectateurs. Parmi les ét,'d)lissements d'utilité publique, il faut citer la bibliothèque nationale qui possède environ douze mille volumes; l'institut, sorte d'université du Chili; le collège de Saint-Jacques et le lycée où les familles aisées font élever leurs enfants; les deux collèges pour les demoiselles, et l'hôpital des enfants trouvés.
Le faubourg de la Canadilla ou Canada, situé dans la partie sud-est de la ville, en est l'un des plus beaux quartiers; c'est là que se trouve, sur une grande place, l'hôtel de la monnaie, que les Santiaguenos regardent comme un chef-d'œuvre d'architecture, peutêtre parce qu'il a coûté un million de piastres, mais qui est loin de mériter cet éloge. C'est une grande masse de briques dont l'emplacement occupe toute une quadra. La façade consiste en de gros j)iliers surmontés d'une pesante corniche, et au-dessus règne une balustrade qui, au jugement des architectes, est du plus mauvais goût. Les bureaux et les appartements sont disposés avec assez d'habileté autour de trois cours intérieures d'égale dimension.
La Canadilla est séparée de la ville par une grande route bordée d'arbres, servant de promenade publique; elle n'a pas moins de cent cinquante pieds de large; elle se prolonge dans la direction du gigantesque Tupungato, que l'on aperçoit à l'horizon. Le Chuchunco est un autre faubourg situé à l'extrémité de la Canadilla, dans la partie sud-ouest. Nous avons dit plus liaut que le faubourg de la Chimba était séparé de la ville par le Rio-Mapocho ; les maisons y sont construitesavecdela boue, mais, pour la plupart, elles sont blanchies avec soin et ornées de devises peintes en rouge, en bleu ou autres couleurs. Un pont en pierre à cinq arches , jeté sur le Mapocbo par les soins
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du directeur don Ambrosio O'Higgins , peut passer pour beau dans ce pays où l'architecture a produit si peu d'objets remarquables.
A l'angle oriental de la ville s'élève la colline de Santa-Lucia, que couronne une forteresse dont la construction n'est point encore achevée. Au delà, et sur la rive gauche du Mapocho, on voit une grande et belle promenade connue sous le nom de Taja- Mar (brise-eau), parce qu'elle côtoie une construction de briques et de terre ayant deux milles de long, dont la destination est de garantir la ville des inondations du Mapocho. La promenade du Taja-Mar est bordée de droite et de gauche par une double rangée de peupliers d'Italie, et présente en perspective les Andes avec leurs sommets couverts de neige. Le matin, et le soir surtout, le Taja-Mar sert de lieu de rendez-vous aux diverses classes de la population de cette capitale. Le peuple se réunit dans les estaminets appelés chinganas, pour y jouer, boire et fumer, ainsi que fait, partout, le peuple des grandes villes. Les élégants font parade de leurs plus beaux chevaux et parcourent avec rapidité l'allée principale, tandis que les dames, assises sur des bancs dans les contre-allées, étalent une riche et gracieuse toilette. Là se trouvent des joueuses de harpe, des danseuses et des bateleurs; enlin, de petites voitures à deux roues stationnent au Taja-Mar, à la disposition du public.
La ville est divisée en quatre paroisses : San-Pablo, Sauf Anna, San-Isidoro et San- Francisco de Borja. On y compte quinze couvents, dont huit pour hommes; cinq maisons de jésuites s'y étaient établies depuis l'arrivée du neveu de Loyola (1592). Le couvent de San-Francisco est le plus beau; mais il serait superflu d'en donner la description , tant les cellules , les corridors et l'ameublement diffèrent peu de ce qu'on voit, de ce genre, en Europe. Les moines, depuis la révolution, se font remarquer par leur tolérance; ils sont généralement respectés et mènent une vie fort douce. ,
Le marché principal stationne dans une grande place située au pied du pont, appelée le Bassoral. La Canada est elle-fnême marché un permanent où l'on trouve des marchands de fruits, de bois, de luzerne, de légumes et autres objets. La plupart s'abritent sous des pièces de toile disposées en forme de parasol. De nombreux marchands ambulants circulent dans les rues à chaque heure de la journée , conduisant des chevaux ou des mulets chargés de divers articles de consommation. Cependant l'aspect de la ville est froid et silencieux; ce qui tient d'abord à la disposition des maisons, qui, basses et larges, s'étendent sur un terrain infiniment plus grand que ne l'exigerait le chiffre de la population, et, en second lieu, à l'indolence naturelle du peuple qui, vivant sous un heureux climat et sur un sol fertile, éprouve peu de besoins, et trouve aisément à les satisfaire; aussi voit-on fort peu de mendiants.
La population de cette capitale est d'environ quarante-cinq mille âmes.
A la différence des villes d'Europe, il ne s'y trouve pas de classe intermédiaire autre que celle des commerçants étrangers : les naturels y sont riches ou pauvres, nobles ou peuple; méiis les pauvres n'y sont pas indigents, et nous venons d'en dire la raison. Les riches, qui ont le monopole des emplois publics, possèdent non-seulement des propriétés urbaines, mais encore de belles haciefidas ou métairies, ordinairement situées dans les vallées de Maypo , de Melipilli , de Rancagua , etc. Ces métairies, presque toujours tenues avec un soin remarquable, ont cela de particulier, qu'indépendamment des vastes celliers, des cours destinées à la préparation du charque, des aires pour î'égrenage du blé, et des magasins, le régisseur y tient une boutique où il vend en détail les divers produits de Yhacle?ida.
Après Santiago, les villes les plus importantes du Chili sont Valparaiso, Concepcion, Coquimbo, Valdivia et Castro.
L'aspect deValparaiso , nous l'avoDf
vO
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déjà dit, ne repond niillonient à l'idée qu'on pourrait se former d'une val/ce au paradis. Cette ville est divisée en plusieurs groupes qui se eaehent nu tond des ravins, ou s'élèvent en amphithéâtre sur des eollines rougeatres, couvertes à peine d'une végétation rabougrie. Entre les rochers et la mer se déroule un cordon de maisons chétives et d'un aspect peu agréable. La baie est d'une ibrme demi-circulaire; elle offre dans les mois d'été (de novembre à mars) un ancrage sûr; mais en hiver elle est fréqaenunent battue par des ouragans qui arrivent de la partie septentrionale. Au fond de cette baie se trouve le Bouquet des amandiers ou Almendral, le plus considérable des faubourgs de Valparaiso; la ville, proprement dite, est désignée communément par le nom de Puerto (le port).
Le mont Allègre qui domine la côte de Valparaiso est couronné de maisons de campagne, dont plusieurs méritent quelque attention; la vue y est d'ailleurs fort belle, et le regard peut y plonger dans des vallées sombres et fertiles, se reposer sur les cimes sauvages des hautes montagnes, ou planer sur l'immensité de l'océan Pacifique. La distance qui sépare cette ville de Santiago est de trente lieues environ; on peut y aller en voiture, mais les transports de bagages et de marchandises se font à dos de mulets , ou dans de grands chariots traînés par des bœufs. On traverse plusieurs plateaux qui communiquent entre eux par des cotes escarpées , et on s'élève ainsi , de distance en distance, jusqu'au sommet de la Cuesta de Prado, d'oii l'on descend dans la plaine de Santiago.
Valparaiso est une des places marchandes les plus importantes de l'Amérique du Sud; en 1821, les recettes de la douane s'élevèrent à quatre cent soixante mille dollars, tandis que sous la domination espagnole elles n'en produisaient annuellement que vingt-six mille, terme moyen. Trois forts et une forteresse servent à contenir les ennemis au dedans et au dehors. Les principaux édifices sont : l'hôpital de Saint- Jean de Dieu, la cathédrale et les
couvents de Saint-François, de Saint- Augustin, de la Merci et de Saint-Domini(|ue. j.a population de cette ville n'était que de huit à dix mille aines avant 1820; elle en compte aujourd'hui seize à dix-huit mille.
Concepcion ou la Mocha a été longtemps la seconde ville du Chili: sa population dépassait vingt mille âmes; elle est à peine du tiers aujourd'hui.
La richesse, l'industrie, l'activité et la bravoure de ses habitants étaient autrefois en grande réputation ; mais saccagée et pillée si souvent par le peuple indigène qui domine à quelques lieues de son emplacement, incendiée enfin en 1819, elle n'offre plus que l'image de la désolation. Ses belles églises tombent en ruine, les rues sont couvertes d'herbes sauvages, les jardins sont bouleversés, et les édifices publics, jadis si nombreux et si riches, ne présentent plus à l'œil attristé que quelques murs noircis par la flamme (*).
A trois lieues de Concepcion , se trouve la presqu'île de Talcahuano qui forme l'une des baies les plus belles et les plus sures du nouveau monde. La bourgade de Talcahuano, appelée indistinctement de ce nom ou de ceux de Talcaguana etTalcaguano, prendra certainement un jour l'importance que Concepcion a perdue. La baie à laquelle elle donne son nom n'a pas moins de douze milles de longueur sur neufde largeur (**). Tout indique que la presqu'île était autrefois une île séparée du continent par un bras de mer de deux milles au plus de large. Sur l'isthme à demi desséché, on voit encore quelques marais oii croissent des cypéracées,descarex etdes roseaux {***). De l'autre côté se trouve le port Saint- Vincent, mouillage peu suret peu fréquenté, si ce n'est par quelques vaisseaux étrangers qui viennent y pêcher
(*) Des nouvelles plus récentes font espérer que, grâce à la pacification du pays, ceUe ville si intéressante pourra se relever et prendre une nouvelle imporiance.
(**) Yoyez la pi. io.
(***) Dujierrey, Voyage autour du monde de la Coquille.
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les phoques dont il s'y trouve une innombrable quantité. A neuf nu'lles de ïalcaiiuano, on trouve les ruines de Tancienne Penco, éparses sur les limites (l'une plaine marécageuse.
Entre Concepcion et Arauco on traverse le Uio-Carampangy, non loin du petit village de Colcura, remarquable par son site pittoresque et la fertilité de son territoire.
La Séréna de Coquimbo ou Cuquimpu, située à un quart de lieue de la baie du même nom, par 29 degrés 55' sud , à 15 lieues de Concepeion et à 58 de Santiago, est la capitale de la juridiction septentrionale. Cette ville est bâtie sur une éminence de trente pieds de haut environ , qui affecte la forme d'une terrasse; les rues sont tirées au cordeau; les maisons, construites en torchis et recouvertes en paille , sont entourées de jardins.
Le port est formé par une belle baie, d'un accès facile, près de l'île des Tortues. C'est au voisinage des mines les plus riches de tout le pays que la Séréna doit surtout son importance.
Sa position à l'embouchure d'une rivière facilite les rapports du commerce maritime et attire dans son port un bon nombre de navires étrangers. Sa population est d'environ douze mille âmes. Les habitants de Copiapo et ceux de Huasco eu Guasco s'occupent principalement de l'exploitation des mines, dont les produits sont transportés à Coquimbo.
'S^aldivia n'est plus qu'une très-petite ville, importante seulement par ses fortifications. Son port est le plus beau que possède la république, et on peut dire même qu'il y en a peu dans les deux Amériques qui puissent lui être cojnparés. Elle recevait autrefois du trésor royal de Lima un secours annuel {sUuado)(\e 70,000 écus, dont 30,000 en espèces, 30,000 en vêtements, et 10,000 affectés à l'approvisionnement de la place.
Osorno est la ville la plus méridionale de l'Amérique; sa latitude est de quarante degrés vingt minutes. On se rappelle qu'elle fut fondée en 1559 par le gouverneur don liur-
tado de Mendoza et détruite par les Araucans en 1599. Don Ambrosio O'iiiggins la releva entièrement, et reçut de la cour d'Espagne, à cette occasion, le titre de marquis d'Osorno.
La juridiction de Santiago embrasse plusieurs districts qui, dans ce conflit de toutes les prétentions, aspirent au rang des provinces : tels sont ceux de Meiipilli et de Rancagua. jNlelipilli , dont la capitale est San- José de Logrono a de rinq)ortance par les riches métairies ( haciendas ) qu'y possèdent plusieurs habitants de Santiago. Le village de San-Francisco del Monte jouit, sous ce rapport, d'une certaine célébrité qui, pendant la saison des chaleurs , y appelle une partie de la classe aisée de la capitale et des villes voisines.
LeRio-Aiaypo sépare cette province, ou plutôt ce district, de celui de Rancagua. Sa capitale, Santa -Cruz de Triana, est située sur le Rio-Cachapoal;audelà commence la province de Colchagua. On peut citer comme objets remarquables dans le district de Rancagua un lac d'eau douce et un lac d'eau salée. Le premier abonde en poissons et surtout en oiseaux aquatiques. Ses bords pittoresques et variés rappellent aux voyageurs européens quelques-uns des sites les plus renommés de la Suisse. Des mines d'or gisent à peu de distance de ce beau paysage.
Le lac d'eau salée fournit un sel tresrecherché par les commerçants de Valpara iso.
Les provinces de Colchagua et de Waule présentent une assez grande confusion dans leurs désnarcations territoriales; on y trouve plusieurs villes ou villages qui se disputent le titre de capitale. Curico n'est qu'un village qui tire quelque importance de sa position auprès du passage de Planchon. Talca, sur le Rio-Claro, possède une population de douze cents âmes. Cauquenes, situé dans une étroite vallée de la Cordillère, est important par son établissement de bains d'eaux minérales. La chaleur de ces eaux s'élève à 100 degrés; on les dit très-efficaces pour la guérison des maladies rhumatismales.
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Le contraste des masses de verdure qui tapissent les parois de la vallée avee la iieicie qui s'amoncelle sur les hauteurs qui la surplombent, attirent aux hains de (^-niquenes les amateurs de la belle nature.
Les petit(\s villes de San-Fernnndo, Cbillan et Maule, n'ont rien qui mérite une mention spéciale.
Les deux provinces que nous venons de parcourir sont généralement d'une grande fertilité et parfaitement cultivées; elles tirent leurs principales ressources de l'exportation des bestiaux , des bois de construction et des fromages. Dans le Maule, les paysans offrent, plus qu'ailleurs, les traces de leur origine. Leur teint plus noir que celui des Guassos de Santiago, leur front bas et sombre, leur caractère sauvage et perfide, rappellent ces valeureux Promauques dont nous avons eu à signaler la valeur et le courage à l'époque de la domination des Incas.
Mœurs et coutumes. Les Chiliens, quoique vifs, enjoués et avides de plaisirs , sont généralement insouciants et paresseux; ils aiment le jeu et les procès. Ce sont des vices qui datent d'une époque où il était permis de croire que le travail des esclaves suppléerait à celui des hommes libres; mais ils diminuent sensiblement de jour en jour, et tout porte à croire que les nouvelles institutions rendront à ce peuple son énergie primitive; alors seulement ils pourront connaître toute la richesse de ce territoire pour lequel leurs pères ont abandonné le sol de la mère patrie. Les bourgades de la campagne offrent un s|)ectacie vraiment déplorable. A côté de quelques maisons de chétive apparence, construites en boue, on voit des huttes en bambous, qui ne sont pas même propres a garantir leurs misérables habitants de l'intempérie des saisons.
Une natte étendue sur le plancher intérieur sert de lit commun à la famille entière. Le moulin dont ces malheureux se servent pour broyer leur blé consiste en deux pierres dont l'une est creuse, et l'autre unie et deux fois aussi large que la main. Ils jettent
ensuite le blé ainsi préparé dans un four, et le laissent cuire jusqu'à (;e qu'il devienne possible de le réduire en poudre par la seule pression entre les doigts.
l'élevés à l'école de la guerre, les Chiliens sont braves, sobres et patients, résignés après la défaite, mais cruels après la victoire. Ils sontadroits, robustes et excellents cavaliers. Ils aiment avec toute l'ardeur des créoles et toute la jalousie des Espagnols. Les dames sont généralement fort agréables ; celles de la Conception passent pour les plus belles du [)ays. Vives, légère.s, ardentes et crédules, les Chiliennes ont été en butte aux sarcasmes les plus méchants de la part de quelques voyageurs ingrats qui avaient trouvé sous leurs toi ts hospitaliers de trop faciles plaisirs. Les hommes ont le teint légèren^ent basané ; ils sont bien faits et de taille moyenne. Depuis leur indépendance , ils ont fait de rapides progrès dans la voie de la civilisation; ils sont polis entre eux, respectueux devant les vieil lards, empressés et hospitaliers pour les étrangers. On est toujours certain d'être bien reçu même chez les plus indigents. Ils mettent un grand empressement à offrir à l'étranger qui les visite un siège, de la liqueur, du laitage , de la limonade glacée , de grandes figues noires ou autres fruits; et ce serait les affliger que de ne pas prendre au moins une petite quantité des rafraîchissements qu'ils présentent de si bon cœur. Ils provoquent les demandes et y répondent avec xxïiQ complaisance extrême.
Les combats de taureaux, les danses, les jeux chevaleresques et ceux de hasard absorbent une grande partie de l'existence des Chiliens. Dans les combats de taureaux, il est rare que ces animaux soient tués. Des hommes à cheval les excitent, avec des lances épointées, à sortir de l'enceinte appelée Contât, et les arrêtent ensuite avec le laço. Quelquefois cependant, lorsque dans une occasion solennelle on veut sacrifier un taureau, les torreadores s'attachent à le mettre eu fureur et le poursuivent, ensuite, avec
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des perches de douze pieds de long , surmontées d'un instrument appelé lune. C'est une lame d'acier en forme décroissant, aiguisée en dedans et attachée à la perche par le bord opposé , de manière à présenter ses deux pointes en avant. C'est à l'aide de cette arme que les guassos arrêtent l'animal en lui coupant les jarrets avec une cruelle dextérité, et le jettent, sanglant, dans le milieu de l'arène, aux applaudissements de la multitude. En ces occasions, les élégantes viennent étaler tout ce que leurs garde-robes offrent de plus riche; leurs loges ou 7^amadas, sont, comme en Italie, de petits salons de réception convertis, quelquefois, en salles à manger. Dans le carnaval , elles y viennent masquées; les hommes fument le cigare et parient, dans des pièces voisines, à la rouge et noire, tandis que des joueurs de harpe, de guitare et de tambour font assaut d'énergie et de dextérité, le plus souvent aux dépens des oreilles de l'auditoire.
La harpe, petite et légère, ne se tient pas à la manière européenne. Au lieu d'être droite, elle est placée horizontalement, de manière à ce que le haut de l'instrument repose sur les genoux du musicien qui est assis à terre ou sur un petit tabouret. Le tambour est fait d'un seul morceau de bois creux et concave recouvert d'une peau séchée ; c'est avec les doigts que les joueurs le frappent en cadence. Les chanteurs ont généralement la voix juste , mais ils entonnent leurs airs sur un ton élevé auquel un étranger a de la peine à s'habituer.
Les danses nationales sont nombreuses : le menuet , la sapatera , le quando, le pericon, et d'autres qui ressemblent au fandango , ou mieux encore à la tarantelle des Napolitains.
Quelquefois à un mouvement très-lent, triste et monotone, succède tout à coup un air vif et animé, accompagné de coups de tambours et d'un chorus de voix glapissantes. Les pieds des danseurs touchent la terre avec une extrême rapidité; ils se présentent leurs mouchoirs d'une façon affectueuse, mais à une certaine d^istance, et décri-
vent des ronds autour d'un mât surmonté de fleurs ou de banderoles (voy, />/. 21). « Peu de jours avant «de quitter Talcaguana (Talcahua- « no), dit M. Garnot, nous fûmes « témoins des orgies qui se passent «dans le carnaval. Qui le croirait!
« en ce jour, les grâces du sexe perte dent de leurs charmes. Des objets «enchanteurs, les cheveux épars, la « figure barbouillée d'un mélange de terre, de farine, de noir de fumée, et même de b.... de vache, ressemblent à des Furies qui courent les unes après les autres pour se jeter à la figure ce qu'elles trouvent sous leur main, en criant : Chaia. — Ces farces durent trois jours; le dernier, on se rend à la campagne, et sur le gazon, à l'ombre du feuillage, on sert un modeste repas; point de nappes, point de serviettes, quelques couteaux et une ou deux fourchettes.
Chacun se sert; les mains de la beauté s'arment de gigots, et on dévore à qui mieux mieux. On verse le vin à rasade, et les femmes, il est pénible de le dire, rivalisent avec les hommes, qui ne quittent le festin que lorsqu'ils n'ont plus rien à boire. Le repas fini , on se jette réciproquement à la figure les sauces et la lie de vin; puis on recommence de nouveau le chaia, et la fête se termine enfin en se rendant sur le bord de l'eau, où les hommes s'emparent des demoiselles pour les y plonger Les bacchanales n'étaient pas, sans doute, plus crapuleuses (*). »
Leur jeu de prédilection est celui de la ciueca. Le nombre des joueurs est indéterminé, et ils se divisent en deux troupes. Chacun est armé d'un bâton recourbé à son extrémité, qui lui sert à pousser une balle vers un but donné, tandis que le parti contraire cherche à l'en empêcher, et à faire passer sur son propre champ l'objet en litige (voy. la fig. 22). On raconte qu'un • évêque de la Conception traversait un jour le territoire indien sans en avoir
(*) Journal des voyages , loc. cit.
CHILI
obtenu la permission. Il fut surpris, arrêté et condamné à mort. Cependant, quelques hommes, parmi ceux qui l'avaient arrêté, furent touchés de compassion à la vue de ce vieillard vénérable qui protestait de sa boime foi et de son repentir. Il s'ensuivit une vive contestation qui aurait pu amener une rixe snnglante, lorsqu'une voix proposa de jouer la vie du prisonnier à la ciueca; cette proposition fut acceptée à l'unanimité, et le jeu commença sur-le-champ. La lutte fut longue et animée; enlin, le prélat eut la satis-
-factlon de voir triompher son parti.
Il fut mis immédiatement en liberté.
Le jeu de los porotos n'exige que deux joueurs. Les porotos sont des fèves blanches teintes en noir d'un côté; il s'agit de les faire tomber, selon les conventions des joueurs, sur la partie noire ou sur la partie blanche, en les faisant passer par un anneau adapté à un bâton planté en terre. Les deux adversaires sont nus jusqu'à la ceinture, et se frappent la poitrine avec une telle force que le sang paraît quelquefois prêt à en jaillir {\oy. pi. 21).
Les habitants de la ciimpagne, et c'est surtout dans cette classe qu'il faut chercher les traits les plus caractéristiques des mœurs nationales, se livrent encore aux plaisirs de la danse et du jeu en de certaines occasions qui , partout ailleurs, sont accompagnées de deuil et de pleurs. Ainsi, quand un enfant meurt avant l'âge de sept ans, ses parents, persuadés que son ame va droit en paradis, célèbrent cet heureux événement par une fête à laquelle concourent les voisins et les amis. La jeune victime, parée et couverte de fleurs, est placée sur un petit lit de parade entouré d« flambeaux , dans une pièce où se réunissent les conviés, et ceux-ci passent la nuit à jouer, à danser, à rire et à boire en présence du cercueil. Qu'elle doit être grande
. cette force des préjugés pour étouffer
ainsi le cri de la nature dans le cœur
d'un père et dans celui d'une mère!
Le peuple chilien a en outre des as-
i semblées nocturnes appelées clùnga-
7ias , uniquement consacrées aux divertissements. Là , ainsi que dans nos estaminets, les hommes fument le cigare et passent le temps à jouer et à boire.
Les tertullas sont des réunions où la bonne société se livre aux plaisirs des jeux européens, de la danse et de la conversation. On y fait circuler le maté, comme le thé chez les Anglais (*). Les Chiliens ont, d'ailleurs, adopté une grande partie des usages anglais. Les personnes riches ont des équipages, des gens à livrée, des habits de luxe, et se parent volontiers des titres de comtes , marquis ou autres.
L'éducation est généralement fort négligée, surtout pour les femmes; mais il est d'honorables exceptions, et, dans certaines familles riches, les demoiselles apprennent à jouer du piano ou de la harpe , et à parler français, anglais ou italien.
Les habitants de Santiago se distinguent de ceux des autres villes du Chili , sans en excepter la Conception et Valparaiso, par un plus grand degré de culture intellectuelle , par une amabilité charmante et des connaissances scientifiques fort remarquables.
Les guassos forment la partie la plus inculte de la population chilienne. Ce sont des métis issus de l'union des anciens colons espagnols et des Indiens indigènes. Ils vivent dans la campagne, où ils se livrent aux travaux de l'agriculture et à l'éducation des bestiaux.
Industrie. Les Européens ont importé au Chili le cheval, l'âne, le bœuf, le mouton, la chèvre, le chien, le chat et divers autres animaux domestiques qui tous y ont prodigieusement multiplié. Il n'est pas rare d'y voir des troupeaux de dix à douze mille têtes. Les chevaux sont supérieurs à ceux des autres contrées de l'Amérique du Sud, et ne le cèdent point, pour l'apparence, aux plus beaux andalous.
(*) Le maté ou herbe du Paraguay. Voyez ce que nous en disons dans la notice sur le Paraguay, p. 4 , col. 2.
L'UNIVERS
Avant la révolution , un cheval ordinaire ne coûtait que vingt-cinq francs; il vaut asijourd'hui de quarante à cinquante piastres (*). Les mulets et les ânes ont acquis ici un développement supérieur à celui de la race primitive. On trouve des ânes sauvages (onagrre*) dans les vallées des Andes. Les bœufs, et généralement les bêtes à cornes, sont de la plus grande taille, et Molina affirme avoir vu des bœufs qui pesaient 1900 livres; mais la température du climat paraît exercer son induence avec plus de force sur les bêtes à cornes que sur les autres animaux; tous les bœufs des provinces maritimes sont d'une taille inférieure à ceux des provinces méditerranées, et ceux-ci ne peuvent être comparés aux bœufs que l'on élève dans les voilées de la Cordillère. Les moutons importés d'Espagne ont plutôt gagné que perdu sous le rapport de lafinesse de la laine; les Péhuenches, qui habitent les districts montagneux , ont croisé la race de ces animaux avec celle des chèvres, et il en est résulté un animal plus grand que le mouton, dont le poil a la plus grande analogie avec celui de la chèvre d'Angora.
L'agriculture, trop longtemps négligée, a fait au Chili, depuis plusieurs années, de rapides progrès. Les végétaux importés d'Europe ont prospéré suir tous les points de la république où on a voulu les cultiver, et constituent la véritable richesse du pays. Le produit des terres varie, selon les localités, de 40 à 60 pour un; mais il n'est pas rare de trouver des terrains plus fertiles oij il s'élève, dans les Donnes années, jusqu'à 100 et 120 pour un, et où il llotte, en temps ordinaire , entre 63 et 72. Le prix des céréales a éprouvé une forte augmentation depuis la révolution, par suite de l'accroissement de la population, de l'augmentation du numéraire, et de la répartition plus générale des capitaux. Indépendamment du hlé , l'orge
(*) Notes d'un offirier supérieur fiançais sur le Chili, etc.j Journal des voyages, t. XXV.
et le maïs sont cultivés ici avec un grand succès. Le chanvre et le lin y réussissent très-bien , notamment dans les valléeshumides; niais on n'y entretient ces plantes que pour fournir à la consommation locale. La vigne, l'olivier, la canne à sucre, les orangers, les citronniers, les cédrats et la plupart des arbres fruitiers de l'Europe donnent les mêmes produits à peu près que sur leurs terrains primitifs. Le vin est généralement sucré , et laisse souvent un peu d'âpreté à la gorge; celui que l'on tire des vignes cultivées le long du fleuve Itata est le plus estimé, et on en envoie tous les ans une grande quantité au Pérou. Depuis les frontières de ce dernier pays jusqu'au Rio-Maule, les sarments attachés à des échalas y sont coupés à une hauteur de trois à quatre pieds; au delà, les ceps sont couchés sur la pente des collines. On fait dans de certains districts un vin muscat très-estimé. L'alcool qu'on retire des vins du Chili est très-fort; il s'en exporte une bonne quantité. L'olivier est surtout cultivé avec succès aux environs de la capitale; les pommiers, les poiriers, les amandiers, les noyers, les pêchers, les noisetiers et d'autres arbres fruitiers croissent sans soins et sans culture, et forment, sur plusieurs points du territoire, des forêts de dix à douze lieues d'étendue. Les légumes, teis que les petits pois, haricots, les pommes de terre, les choux, les betteraves et autres , y ont également bien prospéré. Le tabac était autrefois importé du Pérou; mais, depuis peu d'années, une société de capitalistes a fait rac(|uisition d'un terrain considérable qu'elle a destiné à la culture de cette plante.
Nous avons parlé plus haut des mines et de leurs riches produits; il nous reste à ajouter qu'il résulte d'un message adressé au congrès par le président du Chili le 5 juin 1834, que les travaux des mines continuaient avec le plus grand succès ; que les laboratoires étaient insuflisnnts pour contenir les produits métalliques de la province de Coquimbo, et que i'ex-
CHILI
traction de l'argent en barres qui , avant la révolution, n'était annuellement (jue de 20 à 22,000 marcs, s'était élevée à 100,000 marcs, dont plus de 10,000 avaient été contrôlés.
Les principaux articles du commerce d'exportation sont : les métaux, le blé, le vin, les laines, le suif, la graisse, les bois de construction , les cordages, les fruits, les légumes, la viande sèche, et autres; ceux d'importation sont : les étoffes d'Kurope, les articles de mode, la quincaillerie, le sucre , le riz , le coton , etc. L'importation des li vres est exempte de tout droit.
Les ports du Chili sont ouverts au navires de toutes les nations neutres et amies; ceux de Valparaiso, de ïalcahuano et de Coquimho sont réservés à l'entrée des marchandises étrangères de toute espèce. Le tarif des droits de douane est basé sur un système d'imposition ad valorem calculé, terme moyen, à vingt-cinq pour cent. Les droits sur les exportations varient de cinq à sept pour cent ; l'argent monnayé paye neuf pour cent.
L'exportation de l'or ou de l'argent en lingots est prohibée.
Quelques manufactures se sont récemment établies au Chili, telles que des papeteries, des fabriques d'étoffes de flanelle et de gros draps. Il y a à Santiago une manufacture de sacs de toile, et environ quarante tanneries où l'on emploie l'écorce du laurus linguy pour tanner les peaux de bœufs, celle du pevmo {laurus peumo) pour les pea-ux de vaches et de moutons, et la racine du panke ( gusmera scabra) pour apprêter les peaux de chèvres.
De nombreuses imprimeries ont succédé à celle qui , la première, fut introduite au Chili en 181 L UJurora de Chili parut à Valparaiso en 1812.
En 1826, on comptait sept journaux dans la même ville , et vingt-six dans les autres villes réunies.
Il n'existe au Chili que trois routes praticables pour les voitures; la première est celle qui, de Santiago, mène à Valparaiso , sur une longueur de cent milles environ, à travers trois ou quatre
chaînes de montagnes considérables.
La seconde, également ouverte entre ces deux villi^s, passe à Mélipilla; elle est j)lus longue de trente à quarante milles, mais plus douce et mieux entretenue (jue la première. La troisième, enfin, conduit de Santiago à la Conception; la distance est de quatre cent cinquante milles.
iJn courrier part tous les jours de Santiago pour Valparaiso, et fait le trajet en dix-huit heures. Il en part un, chaque semaine, pour Mendoza; la distance est de trois cent dix milles, qui ne peuvent se faire qu'en six jours. Il faut douze jours pour aller de la capitale du Chili à Buénos-Ayres (*).
(*) Les armes du (Miii'i représenlent une colonne sunnoDtée d'une éloiie , el au revers \\n volcan enflammé. Le pavillon est tricolore et disposé de la manière suivante: il se divise en deux parallélogrammes égaux placés horizonialement. Celui du bas est rouge; le supérieur est divisé lui-même en deux carrés, l'un, qui touche au mal, porte une étoile blanche sur un fond bleu, l'auire est entièrement blanc. Le pavillon de Valparaiso présente les mêmes couleurs autrement disposées. Le parallélogranune inférieur est blanc, celui de dessus est rouge, et porte dans l'angle supérieur placé près du mât un petit carré bleu marqué d'mie étoile blanche. Le pavillon de beaupré est entièrement bleu et porte également l'étoile blanche au centre.
Les armes de Buénos-Ayres consistent en un écusson , divisé transversalement en deux bandes, azur et argent, et entouré d'une couronne de laurier. Un soleil naissant et une pique surmontée du bonnet de la liberté figurent au milieu de l'écusson. Le pavillon de guerre forme trois bandes transversales. Celle du milieu est blanche et porte , au centre, un soleil d'or; les deux autres sont bleues. Le pavillon marchand forme également trois bandes, dont celle du milieu est blancbe et les autres bleues; mais elles sont placées verticalement, et on n'y trouve pas le soleil d'or.
Les armes du Paraguay représentent une palme et une branche de maté entrelacées ensemble et surmontées d'une étoile. Le pavillon offre une étoile blanche sur un fond vert clair; mais la cocarde et le drapeau des soldats sont tricolores, savoir: rouge, bleu el blanc.
L'UNIVE]\3.
Costumes. Le costume le plus remarquable au Chili est celui des habitants de la Conception. Les hommes ajoutent à l'habit européen un élégant poncho on un riche manteau. Les femmes portent un corsage très-orné ; leur jupon plissé , de flanelle aux vives couleurs, de velours noir ou de brocart, est supporté par un large panier. Les femmes de la campagne elles-mêmes ont adopté l'usage du panier. Les dames couvrent leur tête d'une pièce de flanelle, ou quelquefois d'un chapeau assez semblable à celui des hommes ; mais le plus souvent, elles vont nutête, pour étaler les longues tresses de leurs cheveux. Des rosaires , des bagues, des bijoux de toutes les formes complètent ce riche habillement (voy.
pi. 23.)
Dans les autres parties de la république , le costume des hommes appartenant à la classe aisée est généralement anglais ou français, à l'exception du poncho. Celui' des dames tient à la fois de l'européen et du péruvien; elles portent de petits ponchos d'un travail exquis , des chapeaux noirs ornés de plumes , des paniers de petite dimension , et des robes de couleurs variées, ornées de franges , de rubans et de paillettes.
Le costume des guassos diffère peu de celui des Araucâns ; il s'en rapproche surtout par l'usage du poncho national. Ils ont des guêtres de serge, et des éperons d'une grandeur souvent démesurée; on en voit même qui portent l'éperon sans chaussure (voyez pi. 24.)
Population. La population chilienne se compose de créoles , d'Européens , d'Indiens, de nègres, de mulâtres et de métis ou guassos. On a cru longtenjps qu'une tribu , appelée César es , qui tirait son origine des équipages de YJrmacla, envoyée à l'époque de la conquête de rAmérique,
par l'évêque de Placentîa, pour décoi vrir les Moluques, et qui fit naufrage dans le détroit de Magellan, résidaif dans une ville de l'intérieur du ChiliJ Selon quelques auteurs , cette tribi devait son origine au commerce des Araucâns avec les femmes blanch( qji'ils avaient enlevées à Osorno ei 1599. Don Luis Cabrera, gouverneui du Tucuman, fit, en 1G38, de vaineï recherches pour découvrir les Césarés; le jésuite Mascardi ne fut pas plus hei reux. Le père Jéronimo Montemayoi crut les avoir trouvés : « Les Césarés, .' dit Alcédo, sur le compte desquels on a publié tant de fables , sont à peine connus. On sait seulement qu'ils ont le teint d'une couleur agréable et le caractère très-doux, lis ont quelque connaissance du christianisme, mènent une vie nomade, et plusieurs voyageurs affirment avoir entendu le son de^ cloches dans le pays qu'ils habitent. »
Le recensement de 1791 ne portait la population du Chili qu'à 750,000 âmes (non compris les indigènes indépendants). Selon M. d'Yrisarri , secrétaire d'Etat au Chili, elle était, il y a peu d'années, de 1,200,000; et d'après M. Egana, ministre de l'intérieur en 1813, de 1,503,000, répartis ainsi : depuis la frontière septentrionale jusqu'au lleuve Bio-Bio, 1 ,380,000; dans l'Araucanie, 18,000; pour le département de Valdivia , 15,000; et l'archipel de Chiloé, 90,000. Enfin, M. Baibi l'estime à l ,400,000. On pense que le nombre des nègres s'élève à 40,000.
Quand on oppose la faiblesse de cette population à l'étendue et à la richesse du pays où elle vit, on s'étonne et on s'alflige profondément de la voir perpétuer ses dissensions intestines avec un acharnement que rien ne peut lasser, au lieu de jouir paisiblement des biens que la Providence a répandus sur cette terre avec tant de générosité.
FIN
L'UNIVERS
OU
HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES
DE LEURS RELIGIONS, MOEURS, COUTUMES, etc.