‹ Chili, Paraguay, Uruguay, Buenos-AyresChapitre 9 sur 63 · PROVINCES-UNIES DU RIO DE LA PLATA · texte numérisé non relu

PROVINCES-UNIES DU RIO DE LA PLATA

(BUÉXOS-AYRES , PARAGUAY, URUGUAY

PAR M. CÉsjLR FAMIN.

J-JÀ vice-royauté de Buenos- Ayres,

j érigée en 1778, comprenait non seu-

jlenient toutes les provinces de la ré-

i publique argentine, mais encore la

Patagonie , le dictatorat du Paraguay,

et même les provinces du Haut-Pérou,

qui ont formé, depuis, larépubliquede

JBolivia.

II ne sera question ici ni de ce dernier pays, ni de la Patagonie. Le Paraguay , qui n'a été détaché de la vice-royauté qu'en 1808, et la république orientale de l'Uruguay , qui ne Ta été qu'en 1814, rentrent dans le domaine de cette histoire.

ï:tat physique et politique avant la conquête,

Topographie. Cette vaste partie de rAmérique du Sud, désignée actuellement sous le nom de Confédération du Rio de la Plata, s'étend du 55*' au 72'" degré de longitude occidentale , entre le 20'' et le 4 P" degré de latitude australe. Sa plus grande longueur du nord au sud est de 525 lieues (de 25 au degré), et sa plus grande largeur d'environ 400 lieues.

Ses limites sont : au nord, la république de Bolivia et l'empire du

Brésil; à l'est, le Brésil et l'océan Atlantique; à l'ouest, le Chili ; au sud, la Patagonie.

Le pays est presque entièrement composé de vastes plaines; les seules véritables montagnes appartiennent à des ramifications de la cordilière du Chili et des Andes, à l'occident des provinces de Cordova , de Salta et de Tucuman. Selon M. de Humboldt, la plaine du Rio de la Plata n'a pas moins de 135,000 lieues carrées. Toute la partie comprise entre Buénos-Ayres et le Chili est connue sous le nom de Pampas ; elle est couverte de hautes graminées. Sa largeur égale sa longueur; l'une et l'autre sont d'environ 300 lieues, et, sur cette grande surface , à peine trouve-t-on une seule ville, Rioja^ et une seule rivière, VAngualasta.

Minéralogie. A 35 lieues de Rioja, du côté de l'ouest , il existe une célèbre mine d'or et d'argent, appelée dans le pays Famatina. L'or est de plus de 23 carats ; les liions d'argent donnent jusqu'à 500 marcs par caxon de 50 tonneaux (*). Les mines d'argent

(•) Warden.

l'Amérique,

Chronologie historique de

V' Livraison. ( Buénos-Aykes , Paraguay, Uruguay.)

L'UNIVERS

àWspallacta^ dans m province de Mendoza, ne le cèdent pas à celle de Famatina. Dans la partie septentrionale des provinces de San -Juan et de San-Luiz , on trouve aussi plusieurs mines d'or, dont la principale, celle de Jacha, donne un produit annuel évalué à 400,000 francs. Les plaines incommensurables du grand Chaco,situées entre le Paraguay et le Haut- Pérou, Iburnissent abondamment un sel cristallisé, que l'on recueille à l'époque où les lagunes viennent à se dessécher. On y trouve également une mine de fer natif.

Azara affirme qu'au nord du Rio de laPlata, ainsi que des plaines de Montevideo , on trouve , dans les fossés , une glaise salée , appelée baiTero. Les troupeaux la mangent avec avidité, et si elle vient à leur manquer, ils périssent infailliblement au bout de quatre mois.

Climat. Une contrée aussi vaste doit être nécessairement soumise à l'influence d'un climat fort varié. A Buénos-Ayres, la température moyenne est de 21 degrés centigrades. Le nom de cette ville lui vient de la bonté et de la douceur de son climat. « Le ciel présente ordinairement le plus bel aspect. L'air a une transparence parfaite, qui ranime tous les sens et excite l'imagination.En 1823, on put voir, à l'œil nu, au milieu du jour, la planète de Vénus , qu'on avait d(\ja aperçue en 1819. La transparence de l'air peut s'expliquer, en ce que la disparition des vapeurs est toujours très-complète , comme cela doit être sous la température élevée qui se maintient en tout temps; et, par la même raison, les pluies doivent être subites et abondantes aux changements de vents , surtout au printemps. La première quaUté de l'air y produit, sur les habitants, un effet plus facile à sentir qu'à expliquer : nous l'appellerons une confiance dans la vie. Quelques étrangers nous ont entretenu de cette sensation exquise. L'auteur de cet article l'a comparée avec une sensation d'une nature entièrement opposée, qu'il a ressentie dans d'autres pays malsains de l'Amé-

rique, où il trouvait, au contraire, une défiance de la vie , et un avertissement, presque continue', de la nécessité de mourir. Il semble que les habitants de Buénos-Ayres, de même que la jeunesse ailleurs, ne peuvent avoir aucune idée de la mort (*).

Les ouragans ne sont pas communs à Buénos-Ayres , mais leur effet y est terrible. Le 21 janvier 1793, jour néfaste , pendant que la capitale du pays le plus civilisé de l'Europe était bouleversée par les tempêtes politiques, la foudre tombait 37 fx^is dans Buénos- Ayres, et y tuait 19 personnes. Au mois d'avril suivant, Xtpampéro, ce redoutable vent d'ouest , qui , depuis les Cordillères , traverse , sans obstacle , 200 lieues d'un pays uni , soulevait les eaux du Rio de la Plata, et les chassait à 10 milles au loin.

Pendant trois jours le lit de la rivière fut mis à sec, et on put y^ voir, à découvert, des navires qui avaient sombré depuis un quart de siècle.

Toutefois, le seul reproche que l'on puisse faire au climat si renommé de Buénos-Ayres , c'est une grande humidité. L'obstination des Espagnols à y élever des maisons sans caves ni cheminées, entretient ce vice de localité , d'où résultent souvent de graves maladies.

Le climat du Paraguay est généralement chaud et sec. L'hiver y est marqué par des torrents de pluie ^ qui tombent pendant trois ou quatre mois, accompagnés de grêle et de bruyants éclats de foudre. La neige y est inconnue, si ce n"est comme phénomène météorique , à de longs intervalles.

Fleuves. Mille courants d'eau fertilisent les provinces de la confédération argentine; quelques-uns ne sont désignés que par des numéros. Parmi les autres, il en est quatre qui méritent unetj mention spéciale, ce sont : le Rio d&\ la Plaia, le Parana, le Paraguay et Y Uruguay.

(*) Ignacio Niifiez. Esquisses historicjue^i de Buenos- Jyres , U'aduiles par M. YaraÏKue.

BUÉNOS-AYRES, PARAGUAY, URUGUAY

Le Rio de la Plata est formé par la réunion du l^arana et de P Uruguay, sous le 34'' degré de latitude australe. Sa largeur est si considérable , qu'elle lui donne l'aspect d'un bras de nier.

IJ passe par lîuénos-Ayres, Montevideo et Maldonado. C'est du Rio de la Plata, ou Jleure d''ar(jenty que sont venues, à diverses époques, les dénominations de confédération argentine, république cisplatine^ etc.

Le Parana n'est que la branche principale du Rio de la Plata. Il prend sa source dans la province brésilienne de Minas-Geraès. Ses eaux, bourbeuses et rapides , accrues par de nombreux affluents , se dirigent vers le S.-O. jusqu'au 28^ parallèle; là elles entrent dans les missions des Guaranis , et forment un archipel, où , indépendamment des îlots et des écueils sans nombre , on compte plus de cent îles principales. Au-dessus de Corrientes , ce fleuve se grossit des eaux du Paraguay et reprend alors sa course vers le sud, jusqu'au Rio de la Plata , pour épancher ses ondes dans l'océan Atlantique.

Le débordement du Parana commence ordinairement dans les derniers jours de décembre, et continue, sans interruption, jusqu'au mois d'avril.

Cette crue des eaux, pendant les quatre mois de l'année où le soleil est ie plus rapproché des tropiques, parait provenir des torrents de pluie qui tombent, à cette époque, dans les contrées de la zone torride. La décrue se prolonge jusqu'au mois de juillet.

Les eaux, en se retirant, laissent à découvert des champs jonchés de caiavres fétides. Les tigres , les renards, les tapirs , et d'autres animaux , cher- :hent un refuge dans les îles, à l'é- )oque où commence le débordement; mais plus les eaux s'élèvent, et plus 'e champ où s'est réunie cette population hétérogène, se resserre dans d'étroites limites. Les phis faibles deviennent alors la pâture des plus forts , jusqu'au moment où ceux-ci en sont réduits , pour subsister, à se faire la guerre entre eux : inutile ressource! le fleuve inexorable grossit et monte

incessamment. Les captifs chercheraient en vain à se sauver à la nage , l'impétuosité du courant s'oppose à toute fuite.

Le Parana est entrecoupé de récifs et de cataractes qui rendent la navigation impossible, hors pour ces légères embarcations d'une seule pièce de bois, que les indigènes transportent sur leurs épaules au-delà des passages [)érilleux. Le saut de Gvaijra\ entre le 24" et le 25^ parallèle, est l'une des plus formidables cataractes du monde. Les denses vapeurs qui s'exhalent de ce gouffre, apparaissent à plusieurs lieues de distance, et reflètent les brillantes couleurs de l'arc en ciel. Un immense volume d'eau .

développé sur une largeur de plus de douze mille pieds, se trouve subitement resserré en un canal de moins de 200 pieds, qui se précipite, bondit sur les rochers , et tombe dans l'abîme avec un fracas plus assourdissant que celui de cent tonnerres qui éclateraient simultanément. Les trente lieues de désert qu'il faut traverser pour parvenir à ce merveilleux caprice de la nature , sont dépourvues de toute végétation , à l'exception du capimgordura ( tristegis glutinosa ) , graniinée de couleur grisâtre, qui donne à ces vastes plaines un aspect âpre et sauvage, bien fait pour attrister le voyageur. On n'y rencontre aucun être vivant, hors le férocejaguar, qui semble n'exister là que pour ajouter un nouveau danger à ceux que doivent braver les intrépides amis de la science.

Quelques écrivains, et notamment le P. Charlevoix, ont pensé que le mot Paraguay signifiait, dans la langue des aborigènes, y?e«î;e couronné^ attendu que ce courant d'eau a sa source , disent-ils , dans un lac de forme ronde, qui paraît lui servir de couronne.

Avec de pareilles étymologies , il est aisé de tout expliquer. Le Rio-Paraguay ne sort point d'un lac , à moins que les premiers voyageurs ne se soient mépris sur la nature de ces débordements périodiques, qui forment'', pendant quatre mois de l'année, sur l'une et l'autre de ses rives , des la-

L'UNIVERS

gunes immenses, dites xarayesy qui laissent à découvert, en s'écoulant, des champs hérissés de joncs et de glaïeuls. On ne saurait voir raisonnablement, dans le mot Paraguay, autre chose qu'une dérivation, dévenue peu intelligilDJe, d'une dénomination tirée du vocabulaire des peuples indigènes.

Les Espagnols qui visitèrent pour la première fois cette contrée , y trouvèrent une peuplade sauvage qui se donnait à elle-même le nom de Paijaguas^ qu'elle porte encore aujourd'hui. Le fleuve dont elle habitait les rives, était, dans sa langue, le Puyagvay , dont la corruption a fait Paraguay.

Les principaux affluents du Rio-Paraguay sont : à droite , le Pilcomatjo et le rermejOy qui, tous deux, viennent du Haut-Pérou; à gauche, le Corrientes, V Ypané et le Tapir aguay.

U Uruguay prend sa source dans la province brésilienne de Saint-Paul, se dirige vers le -Parana, et coule, en ligne parallèle, à côté de ce fleuve, jusqu'au Rio de la Plata , dans lequel ils versent, tous deux, leurs ondes.

L'Uruguay a un volume d'eau considérable, et n'est, toutefois, navigable que pendant soixante lieues, à cause d'une petite cataracte, qu'il serait facile d'éviter au moyen d'un canal.

Les autres courants d'eau , que nous ne pouvons que nommer, sont : 1° le Rio- Colorado y ou Mendoza, dans la province de ce nom : il descend des Andes et reçoit le Rio-Diamanfe; 2° VAndalgala^ qui traverse l'état de Tucumah et aboutit dans une lagune ; 3° le Rio-Dolce^ qui sort des hautes montagnes du Tucuman , passe auprès du San-Iago et se perd dans les lagunes salées de Los-Ponchos.

'Fégétation. Le règne végétal déploie, sur le sol des provinces-unies du Rio de la Plata , des richesses dont l'énumération complète est impossible pour le cadre de cette notice (*). Il est cependant plusieurs plantes utiles, que nous ne saurions passer sous silence ; telles

(*) La pi. i'* peut donner nne idée suffisamment exacte d'une forêt vierge.

sont : le cacaoyer, la vanille, l'ananas à couronne, le quinquina, la rhubarbe, le tamarinier, le caoutchouc (hevea guianensis)^ le tabac, le manioc, les céréales, les patates, le chanvre , le lin . le riz , et enfin le maté, qui appartient plus particulièrement au Pc^raguay.

Le maté {yerva do mate)., communément appelé thé du Paraguay, n'est pas , ainsi que nous aurons bientôt l'occasion de le répéter, le seul point de ressemblance entre ce pays et la Chine. L'usage de la boisson produite par l'infusion du maté dans l'eau bouillante, est, proportionnellement, plus répandu ici que le thé ne l'est aux Indes ou en Angleterre. On retrouve cet usage au Brésil , à Buénos-Ayres et au Chili. La préparation de cette plante ne se fait pas absolument comme celle du thé; elle consiste à faire rôtir les feuilles , en passant la branche même à travers la flamme; on les brise ensuite, pour les conserver dans une enveloppe, où elles sont fortement pressées. Quand on veut s'en . servir, on en jette une pincée dans une petite calebasse, remplie d'eau très-chaude, et à l'instant même on boit cette eau , en l'aspirant au moyen d'un tube. Cette boisson peut se prendre avec ou sans sucre. A l'époque où écrivait Félix d'Azara, qui s'est spécialement occupé de l'histoire du Paraguay, sa patrie, l'exportation du maté s'élevait annuellement à 50,000 quintaux. Ce n'est pas que le Brésil, et d'autres contrées voisines, ne produisent également cette sorte de thé, mais la pïante du Paraguay est d'une qualité fort supérieure , et se prépare avec plus d'art. Le maté, connu en plusieurs localités sous le nomd'orro?'e da Congonha., a été long-temps une source d'erreurs pour les naturalistes, qui l'ont confondu avec le genre psoralier {psoralea glandidosa , — Intea de Linné); mais M. A. de St-Hilaire a démontré qu'il appartient au genre" ■ ilex ., et il en a fait, en conséquence, '■ le houx du Paraguay, ilex paraguariensis. Cet arbre' croît en grande abondance , notamment aux environs

év^L^S'-^ <a:i^id^ «.---•^^«zVS*^.

MoTLO 6r ap ti e des Mate

BUENOS- AYRES, PARAGUAY, URUGUAY

de Villa-Rica , au milieu des bois qui bordent les rivières. Sa grosseur est celle d'un petit chenc; il l'orme des buissons, qu'on émonde tous les 2 ou 3 ans (voy. pi. 2).

Les bois de construction abondent au Paraguay. « C'est là », dit M. Nuiïez , « qu'ont été construits la plupart des petits vaisseaux employés au commerce de toutes les rivières intérieures, et quelques gros navires qui ont descendu le Parana, sur leur lest, jusqu'à Buénos-Ayres, à plus de quatre cents lieues. Même, dans l'année 1824, un de ces navires a fait un voyage à Lima , après en avoir fait plusieurs en Europe. »

Zoologie. Ce dut être un merveilleux spectacle pour les premiers naturalistes qui pénétrèrent dans l'intérieur du nouveau monde , que cette immense variété d'êtres nouveaux, couverts de riches fourrures, de cuirasses luisantes ou de brillants plumages, qui envahirent les cadres de l'histoire naturelle et renversèrent subitement les systèmes en apparence les mieux établis. Trois siècles d'études et de recherches n'ont pas épuisé la longue nomenclature de la zoologie américaine; et, pour ce qui concerne les provinces-unies du Rio de la Plata, il est peu de pays qui , à cet égard , offrent une aussi grande fécondité.

Forcés de choisir, nous nous bornerons à mentionner les genres qui paraissent ici le plus spécialement affectés au sol. De ce nombre est le tapir {tapir ameincanus de Linné), singulier pachyderme, qui , au premier aspect , ressemble au cochon d'Europe , mais qui se rapproche de l'éléphant, par une trompe fort mobile et percée par les narines {\oy. pi. 3, ?i° 3.) Le tapir vit solitaire, dans les contrées ombragées et humides ; il ne sort que la nuit, et va se vautrer dans les marécages voisins. Il est robuste et courageux , mais , réduit à l'état de domesticité , il devient doux et timide. Les naturels lui donnent plusieurs noms : a7ita, mdipouri et mborébi.

Sa chair , médiocrement bonne , est recouverte d'une couche de graisse.

Les Paraguays le chassent à l'alfOt, et le tirent avec des balles de gros calibre.

Les grandes espèces de chat fréquentent les bords des ruisseaux : tels sont le jaguar , yacjouarèle des Indiens, dont le manteau , richement orné de taches symétriques, sert de parure aux guerriers (voy. pi. 3, w 1); le guazouara , sorte de tigre qui s'apprivoise, sans qu'on puisse, pourtant, lui accorder trop de confiance; le chiligouazoïi , qui se cache, le jour, sous les hautes graminées, et rôde toute la nuit auprès des habitations de l'homme; et le couguar, que sa robe fauve a fait surnommer le lion d'Amérique (voy. pi. 3, 7i° 2 ).

Uagouara-guazou est un loup rouge, qui s'élance de la lisière des bois sur le bétail de la plaine. Les tatousarmadilles , les cachicames et plusieurs espèces de sarigues abondent dans les lieux secs et un peu élevés.

Parmi les autres quadrupèdes, on remarque le couate {w^sus-nasua), l'ours-raton , le crabier, les singes, le renard , le fourmiller , le sanglier, et plusieurs espèces de lièvres.

Les amphibies , qui abondent dans les lacs et les rivières , sont le crocodile, Yaguara, le loup des rivières, le tigre d'eau, ou yguaro, la loutre, Vao et l'yguane.

Les grandes plaines appelées pasconales sont sillonnées par d'immenses troupeaux de juments et de chevaux sauvages, de cerfs et d'autruches.

Le phœnicoptère à manteau de feu, décrit par M. d'Orbigny , les hérons , les troupiales, les toucans, les jacanas, les aigrettes et les spatules recherchent les lieux bas et inondés. L'aigle couronné , l'émérillon , la buse et le roi des vautours planent sur les solitudes brûlantes de la partie montagneuse, tandis que les sombres forêts attirent, par leur fraîcheur , des légions de perroquets aux couleurs éclatantes, des manakins rouges , des li7ido verts , bleus ou dorés , des oiseaux-mouches , des colibris , des guit-guits couleur du ciel , des forestiers dorés , des grives, des gros-becs , des habia ponceau, et le suiriri pointillé.

L'UNIVERS

Les insectes et les reptiles se rapprochent trop de ceux des régions voisines pour mériter une mention partiticulière. Nous n'omettrons pas toutefois de mentionner la guêpe lecheguana (polistes lecheguana) ^ a laquelle on attribue ce miel enivrant qui , pris à une certaine dose, est un poison des plus dangereux; c'est surtout dans le nouvel état de l'Uruguay que se trouvent ces insectes malfaisants. Les sauterelles se montrent à des intervalles de plusieurs années, ordinairement 5, 6 ou 7 ans. Elles arrivent du nord par des nuées épaisses , et déposent leurs œufs sur une étendue de terrain dont la circonférence est quelquefois de plus de cent lieues. Les larves sont considérées, avec raison, comme un des plus redoutables fléaux de l'agriculture.

Après avoir glané, autant que nous le permettaient les bornes de cette notice , dans le champ de l'histoire naturelle, nous arrivons enfm à ce qui concerne l'homme.

L'homme. Les Européens avaient trouvé sur le sol du nouveau monde plusieurs nations indigènes, dont trois seulement, les Mexicains^ les Péruviens et les Muyscas, offraient les traces d'une ancienne civilisation ; les autres étaient plongées dans un état de barbarie et d'ignorance dont le commerce des peuples policés n'a pu les tirer, même après plusieurs siècles. Nous le disons à regret , la plupart de ces peuplades sauvages ont paru, jusqu'ici, uniquement susceptibles de recevoir ce genre d'éducation que l'on donne aux animaux les plus intelligents, sans pouvoir atteindre à notre perfectibilité. Le mélange seul de leur espèce avec celle des colons européens a pu produire une nouvelle race, à laquelle cette observation n'est pas aussi rigoureusement applicable. Les conquérants et les missionnaires ont, tour à tour, essayé l'emploi de la force et celui de la persuasion; ils ont tenu plusieurs générations d'Indiens parqués comme de vils troupeaux pendant de longues années; ils leur ont fait connaître l'usage de nos vêtements,

celui de nos armes et de nos meubles; leur ont enseigné l'agriculture et les arts ; ils en ont fait souvent même d'excellents ouvriers en professions mécaniques : enfin ils ont tenté de les faire participer aux trésors de la science...

Peines perdues ! à la première occasion rindien regagnait les forêts où ses pères avaient goûté les biens de l'indépendance, n'emportant, de nos sociétés, que les armes perfectionnées et l'usage de l'équitation. Là, son instinct l'avait bientôt façonné aux mœurs natives, et il retrouvait avec joie tous les secrets de la vie sauvage. Remarquons encore que les jésuites ne parvinrent à tenir en tutelle que les seuls Indiens Guaranis, nation agricole, naturellement douce, timide et soumise, tandis que les Charmas j les Ahipones, les Botécudos , et généralement toutes les tribus guerrières qui ne vivent que du produit de la chasse , qui mangent la chair humaine , qui méprisent les peuples pasteurs et sédentaires , ne purent jamais se soumettre aux sacrifices que la civilisation exigeait d'eux.

Les Indiens de cette partie de l'Amérique du Sud, vivant par groupes et petites peuplades , cachés dans les forêts vierges , ou disséminés dans les vastes plaines connues sous le nom de Pampas et de Llanos , diffèrent peu par les traits de leur constitution physique , et moins encore par les mœurs et les usages. Ici , plus qu'ailleurs , l'inspection phvsiologiquedes indigènes fait connaître qu'il n'existe , sur la vaste surface des deux Amérique , aucune race d'hommes autochthone, ou, en d'autres termes , elle démontre que les Américains descendent d'une souche étrangère à leur continent. Or , en examinant la configuration du globe, après les grandes catastrophes qui l'ont bouleversé, en consultant les traditions des peuples asiatiques sur les émigrations de leurs ancêtres , et, surtout, en tenant compte des rapports de mœurs et de physionomie , on arrive à ce grand résultat anthropologique, dont l'évidence avait déjà été pressentie , que la race américaine ap-

biji^:nos-ayties , pauaottay, Uruguay.

prtient, par une oriçtine commune, a la souche mongole. I.a face est lnrp;e et plate; les yeux sont bri<lés et placés obliciuement , de manière à ce que le grand angle s'abaisse vers le nez ; les pommettes saillantes, le sinciput conique , le front bas et aplati , le nez court et les narines bien ouvertes, les cbeveux noirs et lisses, le poil rare, et , le plus souvent , manque absolu de barbe. Ajoutons les caractères propres au-x aborigènes de l'A mérique, dus la plupart à leur habitude de vivre nus sous l'influence des intempéries atmosphéricpies. La couleur de la peau varie du brun foncé au rougeatre clair ; elle est dure et sèche : aussi ne faut-il pas attribuer uniquement à une dégoûtante coquetterie l'usage , si répandu parmi ces sauvages, de s'enduire le corps d'une huile fétide ou d'une graisse immonde : c'est une précaution salutaire pour empêcher les gerçures et prévenir les ettets de l'huniidité. La stature, chez quelques-unes des peuplades indiennes dont nous aurons à nous ocper, est fort élevée, mais communément elle est moyenne ; le corps est trapu , carré et cliarnu , quoique peu musclé ; les pieds sont aplatis et larges.

L'état sauvage , existence passive , lâche et indolente, favorise peu le développement des forces physiques ; aussi l'Américain est-il généralement moins robuste que l'Européen.

Tandis que les aborigènes du Pérou €t de la Colombie sont braves, fiers, élégants et présomptueux , les Indiens des provinces-unies de la Plata sont tristes, sombres et abattus. Insensibles , en apparence , à la joie comme à la douleur, ils offrent, en toutes circonstances , un stoïcisme stupide :

toute émotion est pour eux une fatigue intolérable. L'infidélité conjugale est même regardée, parmi eux, comme digne à peine de quelques coups de poing. Jl est vrai que le divorce est, dans leurs mœurs, une chose aussi simple et aussi naturelle que le mariage; les époux se prennent et se séparent sans formalité. Une femme accepte le premier époux qui se présente, fùt-il

vieux et infirme; elle le quitte sans obstacles des qu'elle en éprouve le désir, ou quand son mari ne veut plus d'(>He.

Ces Indiens ont une grande horreur des morts. Chez eux , lorsqu'un malade est sur le point d'expirer, on l'emporte loin de la peuplade pour le déposer dans une fosse creusée exprès pour lui ; ses parents et ses amis laissent à ses côtés de l'eau et des vivres , et ne reviennent , de loin en loin , que pour voir s'il a rendu le dernier soupir. Quand ils s'aperçoivent qu'il ne donne plus aucun signe de vie , ils jettent dans la fosse ses armes et ses meilleures nippes , et referment cette tombe où le malheureux était descendu vivant. Cette barbarie h l'égard des morts est bien digne de ceux qui , ainsi que nous le verrons plus bas, tuent les enfants dans le sein de leurs mères. Les parents du défunt changent aussitôt de nom, afin, disentils , que la mort , qui certainement en a pris note, ne les retrouve plus quand elle reviendra.

Le gouvernement de ces peuples est une sorte d'oligarchie républicaine facile à caractériser. Les guerriers nomment un chef, que les Européens désignent sous le nom de cacique : c'est un véritable officier de paix , qui donne des conseils et jamais des ordres ; les vieillards seuls ont un privilège d'autorité sur les jeunes gens , et ces derniers sur leurs femmes. Ils jugent leurs différends à coups de poing; la cause est gagnée lorsque l'un des combattants a tourné le dos à son adversaire : celui-ci ne le poursuit jamais, et ne cherche pas à faire trophée de sa victoire ; il est aussi modeste que le vaincu se montre peu sensible à la honte. Toute leur énergie de haine et de vengeance se concentre sur les hommes des tribus étrangères : alors ils dissimulent , s'il le faut , pendant plusieurs années ; ils passent des journées entières dans un jeûne complet, exposés à toutes les intempéries de l'air , uniquement absorbés dans l'idée de guetter leur ennemi et de le faire périr sous leurs coups. S'ils réussissent,

ils reviennent au carbet suspendre le crâne chevelu de leur adversaire , et distribuer à leurs amis quelques lambeaux de son cadavre , pris dans les parties les plus charnues.

Sobres et patients quand ils manquent de nourriture , les Indiens sont loraces et gourmands lorsque la chasse a été productive. On en a vu qui dévoraient , en un seul jour , six ou huit livres de viande à demi griilée , et quelquefois même déjà gâtée, car le goût et l'odorat , chez eux , sont peu développés ; ils ont, en revanche, l'ouïe très-subtile et la vue perçante. Insoucieux de l'avenir , peu mèmoratifs du passé, ignorant tout,jusqu'à leur âge, ces grands enfants passent leur vie à se balancer dans des hamacs , à boire l'eau-de-vie des Européens, le maté ou la chica (*). Les femmes, rongées de vermine et enduites de graisse , ne se lavent jamais; elles n'aiment ni jeux, ni danses , ni exercices , ni chansons , ni travaux domestiques. Les hommes, quand le besoin les presse trop fortement , se décident à aller à la chasse ou à la guerre, et reviennent, après une seule expédition , recommencer leur existence léthargique et monotone. Ils ont pour armes des massues, des lances , des frondes , des couteaux formés d'une pierre tranchante, des arcs et des flèches , outre les armes à feu achetées aux Européens. Ils aiment tous également à orner leur tête de l'éclatant plumage des oiseaux de leur contrée. A peine vêtus, ils satisfont h la fois à un instinct de pudeur et de coquetterie par un bizarre tatouage et des peintures monstrueuses. Féroces dans les combats , hospitaliers pendant la i)aix, on les voit, tour à tour, prodiguer les soins les plus tendres à l'étranger qui les visite, ou se repaître de sa chair vivante quand le hasard des combats l'a mis en leur pouvoir. La difficulté que ces sauvages trouvent à se procurer des aliments , a introduit parmi eux une loi de dépopulation empreinte d'une atroce bar-

(*) Boisson spirilucuse faite avec du miel fermenlé.

bariè : les femmes conservent leur premier enfant, quelquefois le second, rarement le troisième, et se font avorter dans leurs grossesses subséquentes.

On a remarqué que cet usage était, le plus généralement , établi sur toute la surface de l'Amérique. Les idées religieuses des aborigènes de ces contrées se limitent à la croyance d'un combat perpétuel entre le bon et le mauvais principe , et ils s'efforcent de venir au secours du premier , soit par des actes d'un grossier fétichisme, soit par les pratiques les plus révoltantes.

De là ces atroces cérémonies, décorées improprement du nom de fêtes , où quelques fanatiques se mutilent euxmêmes d'une horrible manière, se faisant dans les chairs de profondes incisions avec des pieux de bois ou des roseaux tranchants qu'ils laissent dans la plaie. Cet usage est encore en vigueur à peu près chez toutes les nations du Paraguay. C'est ordinairement vers le mois de juin que se célèbre cette fête cruelle. Les femmes et les jeunes gens peuvent y assister, mais les chets de famille seuls y prennent part. La veille , les acteurs apportent tous leurs soins à se peindre le corps d'une façon si bizarre , qu'elle échappe à la d*^icription ; ils ornent leur tête de plumes et de bandelettes , et soignent scrupuleusement tous les détails du luxe américain. Dans la matinée du jour solennel , ils boivent autant de liqueurs fortes qu'on peut leur en fournir, et commencent ensuite à se pincer fortement les chairs des bras, des jambes et des cuisses ; puis ils les percent d'outre en outre avec des arêtes et des morceaux de bois aigus, ou les coupent avec des roseaux ; quelquesuns se percent même la langue et se frottent le visage avec le sang qui en découle. Cette affreuse cérémonie se prolonge pendant toute la journée ; les plus faibles ou les plus extravagants succombent à leurs blessures. On a vu, chez les nations policées, des sophistes chercher à justifier le droit de la guerr^ , par la nécessité de prévenir une sur» [ abondance de population. On ne peut ; attribuer qu'à un prt^ugé semblable

BUENOS- AYRES, PARAGUAY, URUGUAY

l'origine des fêtes de la nature de celles que nous venons de décrire; car les Indiens, soumis aux plus pénibles privations, sont j)ersuades (jue la terre serait insuHisante à nourrir une société trop nombreuse.

Ces sauvages ont des médecins, qui sont également prêtres ou enchanteurs. L'application de quelques simples , la diète et force jongleries constituent, parmi eux, l'art de la médecine.

La chasse , la pêche , la navigation Bur des monoxilon ou sur des radeaux (voy. pi. 4), la confection des armes , des hamacs , la construction des carbets, la fabrication de quelques ouvrages en poterie, et la préparation première des peaux, forment Pl peu près toute l'industrie de ces nations. Quelques-unes, mais en pertit nombre , se livrent aux travaux d'une ;rossière agriculture; et celles-là se rent remarquer , à l'époque de la conquête , par la longue résistance qu'elles opposèrent aux Européens , et surtout par une plus grande aptitude i recevoir l'influence de la civilisation. L'importation des bestiaux , et notam- Tfient celle des chevaux , a opéré dans les moeurs indiennes la seule révolution vraiment digne de l'attention du philosophe.

Les Indiens n'emploient ni charrue, ai boeufs pour labourer ; ils se serk'ent, en guise de pioche, d'une omo- 3late de cheval emmanchée d'un bâton.

Plusieurs d'entre eux se sont faits passeurs; quelques-uns ont appris à se servir du poncho , sorte de vêtement brt en usage parmi les cultivateurs iu Paraguay, qui consiste en une pièce Tétoffe avec un trou au milieu pour / passer la tête. Le poncho forme un nanteau sans manches qui ne dépasse 3as les genoux.

Les nations indiennes du Paraguay Dnt toutes adopté l'usage du barbot.

Dès qu'un enfant vient au monde , on m passe dans la lèvre inférieure un [)ieu de bois mince et poli. Au bout le quelques mois, on le retire pour lui en substituer un nouveau d'une plus grande dimension, et on augmente

ainsi , d'année en année , jusqu'à ce que la lèvre ait [)ris assez de développement |)our recevoir un disque de la grandeur d'une pièce de cinq francs, il arrive quelquefois que la lèvre se déchire, et l'Indien est alors obligé de la recoudre autour de son barbot.

Il est rare que ce disque s'adapte parfaitement à l'ouverture dans laquelle il est posé ; ce qui entraîne un écoulement continuel de salive, et donue à ces sauvages un aspect dégoûtant.

Les Charmas {\oy. pi. G), race presque entièrement détruite aujourd'hui , étaient de féroces brigands qui infestaient la 6a/i(/a-one;i^a/e depuis le trentième jusqu'au trente-cinquième parallèle. Errants à l'embouchure du Rio de la Plata , sur les bords de l'Uruguay, du Rio-Négro et de l'Ybicuy , ils se réunissaient par troupes de 4 à 500 guerriers chaque fois qu'il s'agissait de repousser les injustes agressions des Espagnols, dont ils étaient devenus la terreur et le fléau. La férocité innée des Charmas était telle , qu'on en retrouve le cachet dans leurs usages les plus familiers. Les femmes mêmes se découpent la peau et les chairs des bras et des jambes en signe de deuil , ou par un inconcevable sentiment de coquetterie. A la mort d'un enfant , sa mère se coupe la première phalange du petit doigt, puis celle du second doigt quand cette perte se renouvelle , et ainsi de suite. Nus, sales et puants, les Charmas ne se lavent jamais. Couchés , le ventre en l'air , sur une peau de bœuf, ces truands de l'Amérique n'aiment que le repos, le soleil et la liberté; ils ne connaissent ni société, ni musique , ni lois , ni religion. Que leur importent les arts de la vieille Europe? Ne faut-il pas en acheter la jouissance par le travail , et le travail n'est-il pas, pour un Charruas, ce qu'il y a de plus cruel au monde? La faim seule, l'inexorable faim, les force à sortir de cette douce apathie. Alors , le laça en main , ils courent après les chevaux sauvages , les taureaux indomptés et les autruches agiles. Leur adresse à manier le lacet est vraiment admirable : à l'aide de cette arme, on

io

L'UNIVERS

les a vus enlever , an milieu des cavaliers espagnols , Diego de Mendoza , le général Paz, et plusieurs autres adversaires non moins distingués. Depuis que les chevaux se sont si prodigieusement multipliés parmi eux, les Charruas sont devenus de très-habiles cavaliers. Nourrissant une haine implacable contre les Européens , ils vivent , depuis trois siècles , en état d'hostilité avec eux , et n'ont jamais voulu souscrire aux conditions de paix qui leur ont été proposées en plusieurs occasions ; aussi leur voisinage était-il des plus incommodes pour Montevideo.

Enfin, le président de la république orientale de la Plata, D. Fructuoso Ribera , les a presque entièrement détruits en 1832. Parmi ceux qui ont échappé au vainqueur, trois hommes et une ièmme furent conduits en France l'année suivante, et amenés à Paris, où ils devinrent l'objet d'une curiosité si fatigante , et en même temps si humiliante, que l'un d'eux, Sénaqué, dit le médecin, en mourut de désespoir. Prêt à rendre le dernier soupir, ce malheureux recueillit ses forces et s'écria , d'un ton si douloureux que tous les assistants en furent émus :

Paris ! Paris !

P aimaca-Péroii , dit le chef, Tacouahé le jeune guerrier, et sa compagne Guyunusa, ont été traînés de ville en ville, et livrés partout à l'insupportable indiscrétion de ces mêmes Européens chez lesquels ils comptaient trouver une franche et noble hospitalité. Un journal de Lyon a annoncé dernièrement ( juillet 1834 ) que la jeune Guijimiisa et un enfanta la mamelle avaient seuls survécu : ajoutons que ce serait un acte digne de la générosité française que de rendre ces malheureux a la terre qui les a vus naître.

Auprès des Charruas vivent quelques peuplades qui paraissent leur appartenir par une origine commune et des mœurs identiques. De ce nombre sont les Minoanes et les Costéros.

D'autres, les Bohanes et les Yaros ont été exterminés, et on peut dire dévorés par les Charruas.

Les Guaranis occupent la majeure partie du sol de Paraguay , et sont répandus encore dans les Missions d'Entre-Rios, à la gauche du Parana. Cette famille comprend plusieurs peuplades dont les dénominations seraient difficiles à établir, attendu que, selon toutes probabilités , elles prennent le nom de leur cacique, ou celui du lieu qu'elles habitent. Ce sont les Guaranis que les jésuites avaient soumis à ce gouvernement théocratique dont nous aurons bientôt à parler avec quelques détails. Les hommes de cette nation ont un peu de barbe, ce qui les distingue des autres Indiens. Ils sont petits , forts et charnus ; leur couleur est un roux foncé. Ils ont la physionomie triste, l'air avili et le caractère timide. Leurs femmes, peu agréables naturellement, ajoutent encore à leur laideur par des usages ridicules, tels que celui de sillonner la peau de leur visage , depuis le front jusqu'à la bouche , par des lignes indélébiles. Les jeunes filles sont soumises à cette opération dès qu'elles entrent dans l'âge de puberté. La langue des Guaranis est la plus répandue sur le sol des provinces du Rio de la Plata. « En « parlant -leur langage , dit Azara , « très- différent de tous les autres, on « pouvait voyager dans tout le Brésil, « entrer dans le Paraguay , descendre « ensuite à Buénos-Ayres, et remonter « au Pérou, jusqu'au canton des Chi- « riguanos. »

Les Payaguas vivent sur les deux rives du Paraguay. Ils formaient, à l'époque de la conquête , une nation nombreuseetpuissante, dont une tribu, appelée Agaces par les Espagnols, du nom défiguré de leur cacique Magach , joue surtout un rôle important dans l'histoire du temps. Les Payaguas se distinguent de leurs voisins par une stature plus élevée, une taille mieux prise et un air moins farouche.

Ils vont tout nus, à l'exception d'un manteau de coton qu'ils portent quand le temps est froid. Chez cette nation les jeunes filles se compriment la gorge au moyen d'une bandelette qui ne permet au sein de prendre son déve-

1' . ■'■/ vil

BUKNOS-AYRES , PARAGUAY, URUGUAY

loppement qnVn se dirigeant vers la ceinture. r>es hommes et les femmes se tatouent le visage et les membres, portent le barbot, et coupent leur chevelure sur le Iront, en la laissant croître et llotter par derrière. Ils n'ont d'autre occupation que la guerre, d'autre plaisir que celui de s'enivrer.

Les Gitai/curns habitent les rives du Haut-Paraguay. Ils sont pasteurs et possèdent d'immenses troupeaux de bœufs. Habiles cavaliers , ils passent la plus grande partie de leur vie à cheval, ce qui leur a valu, de la pnrt des Espagnols, le surnom de cavalleiros.

Leur gouvernement est une confédération aristocratique, où l'on trouve des nobles , des guerriers et des esclaves. La taille des Guaycurus ne le cède pas à celle des Patagons : elle dépasse quelquefois six pieds.

Les nations agricoles des Mbaijas et des Guanas , disséminées dans les plaines du grand Chaco et sur la rive orientale du Paraguay, sont des voisins turbulents , fort redoutés par les Européens. C'est surtout pour se préserver de leurs incursions que le dictateur a établi une ligne de postes militaires sur les bords du Paraguay.

If Les Abipones et les Mocobys , anthropophages de haute stature et aux formes athlétiques , occupaient l'intérieur du Chaco , à l'époque de la conquête, et comptaient alors au moins 150,000 individus. Mais , ennemies l'une de l'autre , ces deux nations se firent long-temps une guerre d'extermination. Les Mocobys succombèrent, et furent vengés par les Espagnols ; ceux-ci réduisirent les Abipones et les colonisèrent, 1° sur la rive septentrionale de la rivière Bey , sous le vingthuitième degré de latitude; 2° sur le bord occidental du Parana , vis-à-vis de la ville de Corrientes; 3° dans la plaine de Tb7ibo, à 70 lieues au sud de l'Assomption, sur la rive droite du Paraguay ; 4° enfin, sur la rive occidentale du Rio-Dolce , à environ 50 lieues de Santiago, où les pâturages trèsabondants ont favorisé la multiplication des bestiaux. A l'exception de la dernière, ces colonies ont été détruites

par la petite vérole , les guerres et la

désertion (*).

Les l.cnguas , ainsi appelés par les Esj)<.gnols , à cause de la forme particulière de leur barbol, qui ressemble à une langue , sont sans doute aujourd'hui entièrement détruits , puisqu'en 17î)i il ne restait plus de cette nation guerrière que vingt-deux individus, dont huit femmes.

Les Pampas vivent dans les vastes plaines du même nom, situées entre le trente-sixième et trente-neuvième degré de latitude. Ils sont connus également sous le nom de Quey^andis et sous celui de Piielches. Cette nation, moins farouche (|ue ses voisines , fait un commerce d'échange avec les Européens.

Les autres peuplades qui vagabondent sur le sol de la république argentine ne semblent être que des variétés des races principales que nous avons mentionnées. Elles sont confondues sous des noms divers, empruntés, la pluplart, à des arbres, des fleuves ou des montagnes. Nous nous bornerons à mentionner les Aucas^ les Ckiriguanes, les Chanas^ les Tupys, les Lules, lesEnimagas, les Chiguitos et les Italines.

Lorsque ces Indiens, décimés par la guerre et refoulés dans des solitudes où la subsistance devient trop précaire, en sont réduits à demander grâce et asile aux colonies européennes, on leur concède des terres à cultiver sous la condition d'une redevance en nature ; ce sont ces établissements qui sont connus sous le nom de Réductions.

Le langage de ces peuples est guttural, glapissant et presque impossible à rendre par nos lettres. Les idiomes varient à l'infini, puisque dans la seule province du Paraguay on en compte plus de cinquante ; mais tous se ressemblent en un point essentiel , c'est la profusion des métaphores. L'Indien,

(*) La pi. 5 est la représentation d'une scène d'anthropophagie qui peut se rapporter à la plupart des nations que nous venons de nommer.

L'UNIVERS

même dans ses rapports de famille, ne parle que par allusion, par svllepse, allégorie , périphrase ou hyperbole, et ce n'est pas pour les peuples policés le moinare sujet d'étonnement que cette richesse de figures oratoires propre aux ahorigènes de l'Amérique.

Chez eux, le nom d'un individu est empruntée l'animal ou à la plante dont il possède les qualités : un brave guergier est le jaguar féroce^ un autre se nomme le loup rouge, le cerf agile ou le grand tapir. Une jeune fille se parera du nom d'une tige ilexible, ou d'un arbuste aux Heurs brillantes.

Comme ils ne connaissent pas leur â^e, on a cité, en parlant de ces Indiens, de nombreux exemples d'une longévité extraordinaire, qui ne reposent sur rien de positif. On a vu, diton, des hommes de cent à cent vingt ans monter à cheval , aller à la chasse et même à la guerre. Il est difficile de croire à la fréquence de ces phénomènes chez des nations que les guerres , le cliuiat et leurs propres mœurs environnent incessamment de tant de causes de destruction. Il semble plus raisonnable d'entrevoir, au milieu des faits que nous venons d'esquisser , une amélioration dans la vie sauvage, qu'une marche décisive vers la civilisation. Les Indiens sont depuis si long-temps stationnaires, et ont résisté avec tant d'opiniâtreté à toutes les tentatives par lesquelles l'Europe a voulu les élever à son niveau, qu'on peut en conclure qu'ils ont fait tous les progrès dont ils sont susceptibles. Refoulés dans leurs forêts par les empiétements progressifs des nations policées , un jour leur race disparaîtra de la surface du globe, et leurs derniers rejetons, mêlés aux es pèces étrangères , vivront dans les pampas de i'/^-inérique, comme les Tatares et les» Cosaques dans les steppes de la Russie; nomades, bons cavaliers et braves soldats, dormant sous des tentes , vêtus d'habits adaptés au climat et à la localité, tributaires et alliés , mais jamais sujets de leurs voisins.

Nous connaissons maintenant la

géographie naturelle ainsi que les peuples indigènes des provinces-unies du | Rio de la Plata; il nous reste encore à étudier cette vaste contrée entre les mains des Européens, avant que de passer à l'histoire politique.

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