EXPLICATION THÉORIQUE DES PHÉNOMÈNES DE LA PHOTOGRAPHIE
§ 70. Depuis la brillante découverte de Niepce, Daguerre et Talbot, un grand nombre de chimistes, parmi lesquels nous devons citer MM. Hardwich, Crookes, Spiller, van Monckhoven, Sella, Donné, Yogel, Testelin, Davanne et Girard, ont proposé plusieurs explications théoriques des phénomènes de la photographie. Si l’on èst a peu près d’accord maintenant sur la plupart des faits qui concourent a la formation de l’image, il en reste un, l’action de la lumière sur la surface sensible, qui n’a pas reçu jusqu’ici une explication certaine.
Plusieurs théories que l’on trouvera développées plus loin ont été admises; celle que nous avons toujours proposée et soutenue est que la lumière agit chimiquement sur les corps sensibles.
A nos yeux cette théorie a le mérite de donner une explication facile et logique. Si l’on admet au contraire que la lumière n’a sur la couche sensible (sur l’iodure d’argent) qu’une action purement physique , on ne peut apporter à l’appui, ce nous semble, ni explication ni preuve suffisamment établie par les expériences.
Ainsi nous admettrons d’une manière générale, d’après
les expériences de MM. Davanne et Girard (i), et d’après celles de M. Spiller, en Angleterre, que les sels d’argent attaqués par la lumière subissent une réduction, une séparation plus ou moins complète de leurs composants.
La production des images photographiques est due à l’action de la lumière, et nous savons déjà que tantôt cette action suffit seule pour produire une image visible, tantôt l’image, invisible d’abord, apparaît seulement par l’action subséquente de réactifs appropriés.
La chimie explique facilement le premier phénomène : la lumière, en effet, produit sur certaines substances (nous pourrions dire sur presque toutes) un effet analogue à celui de la chaleur; elle peut opérer la combinaison de divers éléments, ou bien, au contraire, elle facilite la séparation des éléments combinés. C’est cette double influence qu’ello exerce en photographie; ainsi elle favorise l’action de l’oxygène (l’oxydation) sur certaines matières organiques, comme les essences, les bitumes, les résines. Nous citerons à l’appui les premiers essais photographiques de Niepce avec le bitume de Judée , les expériences de MM. Chevreul, Niepce de Saint-Victor, etc., qui ont démontré que les résines s’oxydent sous l’influence des rayons lumineux, et que c’est par le fait de cette oxydation et de l’insolubilité partielle qui en résulte qu’on obtient des dessins par la lumière. D’autres fois au contraire l’action de la lumière facilite la séparation des éléments combinés; c’est ainsi qu’elle ramène la plupart des combinaisons d’argent à l’état d’argent métallique ou de composés d’une facile réduction.
Si la réduction opérée par la lumière est profonde, les
(i) Recherches sur les Épreuves photographiques positives , par MM. Davanne et Girard. Gauthier-Villars, libraire-éditeur; 1864.
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résultats en sont visibles, et on obtient une image complète dans un temps relativement assez court; c’est ce qui arrive pour les épreuves positives formées parle chlorure d’argent mélangé à une forte proportion de nitrate. Ici l’action de la lumière est visible et l'analyse démontre la réduction du sel d’argent à l’état métallique.
Dans le cas où le chlorure d’argent (ou autre sel noircissant à la lumière) est à l’état de pureté , M. Yogel nie qu’il se fasse une réduction complète et il n’admet que la formation de sous-sels. MM. Davanne et Girard, et M. Spiller en Angleterre, sont en complète contradiction avec M. Yogel, car en opérant sur de larges surfaces de chlorure d’argent pur, ces expérimentateurs pensent avoir démontré la présence de l'argent réduit par la lumière. Nous rappellerons d’ailleurs que ces essais purement scientifiques ne sont plus dans les conditions de la photographie qui, pour obtenir de belles épreuves positives, réclame impérieusement un grand excès de nitrate d’argent, et dans ce cas M. Yogel admet également que la lumière met en liberté de l'argent métallique.
Dans les circonstances où l’image est latente et doit être développée par des réactifs, nous devons chercher : i° Quel est le rôle de la lumière; i° Quel est le rôle des réactifs qui font apparaître le dessin.
§ 71 . i° Rôle de la lumière . — Quand la lumière n’a pas donné d’image visible, il est difficile de déterminer d’une manière positive son mode d’action, et l’on ne peut répondre que par des hypothèses corroborées toutefois par des expériences.
Deux opinions principales sont discutées. L’une est soutenue par MM. van Monckhoven, Yogel et Testelin.
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Selon ces auteurs, il ne se produit qu’une action physique. Le rayon lumineux touche la surface sensible et l’endroit touché acquiert la propriété d’attirer les molécules libres de subir cette attraction (1).
Quant à nous, nous pensons qu’il se fait une action chimique, une réduction invisible à nos yeux, mais sensible aux réactifs : soit que le composé argentique revienne partiellement à l’état métallique (Davanne), ou qu’il passe à l’état de sous-sel pouvant facilement se dédoubler et produire de l’argent métallique (Barreswil), dans les deux cas cette réduction met en liberté les premières molécules d’argent qui deviennent un centre d’attraction pour celles que les réactifs fournissent lors du développement de l’image.
Sans nous arrêter à ce qu’il y a de contradictoire, du moins en apparence, à dire que des rayons lumineux que l’on a appelés rayons chimiques , parce que leur action chimique est évidente sur certaines substances, n’ont plus qu’une action physique et inconnue sur des substances du même ordre, nous prouverons l’action chimique de la lumière dans les conditions qui nous occupent par l’expérience de M. Young.
Une glace sensible préparée a l’iodure et au bromure d’argent, et albuminée d’après le procédé Taupenot, est exposée un temps très-court sous un négatif; examinée à l’abri de la lumière elle ne donne aucune trace d’image visible; on la fixe alors et on enlève tous les sels d’argent par l’hyposulfite de soude. S’il n’y a eu qu’une modification physique de cette couche, cette modification disparaît nécessairement avec elle. S’il y a une modification
( i ) De même dans un vase de verre renfermant les éléments du phosphate ammoniaco-magnésien ce sel se dépose aux points sur lesquels on a promené une baguette de verre déterminant un état particulier de la surface.
chimique, il se peut qu’elle résiste au fixateur, et c’est ce qui a lieu dans le cas qui nous occupe ; cette action chimique devient bien évidente puisque la glace quoique fixée, soumise à un développement convenable, laisse apparaître une image complète. 11 s’est produit à la lumière un phénomène de réduction plus ou moins profond, car tous les corps qui peuvent attaquer l’argent métallique attaqueront de même cette image latente et en empêcheront le développement.
M. van Monckhoven réfute cette preuve en disant que dans les cas où les sels d’argent sont mélangés de matières organiques, comme l’albumine, la gélatine ou autres, la lumière agit chimiquement sur le composé. Mais il admet donc alors comme nous une action chimique invisible, non sur l’iodure a argent, il est vrai, mais sur le composé organique; il entre dans une distinction savante entre les cas où l’iodure d’argent est pur [c’est l’exception dans la pratique photographique ) et celui où il est mélangé à d’autres matières. Or, s’il admet forcément dans l’expérience de M. Young une action chimique invisible, pourquoi ne pas admettre qu’elle peut avoir lieu dans les autres cas? Nous sommes en face d’un phénomène général : l’iodure d’argent seul ou mélangé au chlorure, au bromure, à l’iodure, au nitrate d’argent ou à certaines matières organiques , possède la propriété singulière d’être sensible à la lumière; des réactifs appropriés permettent à une image invisible d’apparaître par développement; la cause de ce phénomène est évidemment la même pour tous ces cas, car la nature ne procède jamais par exceptions. Dans une de ces circonstances nous pouvons prouver que la modification de la couche est toute chimique, nous ne craignons pas d’en conclure que dans les circonstances identiques où les sels d’argent donnent
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des épreuves par développement , la lumière a provoqué une action de même ordre; une même cause dans une circonstance analogue produit un même effet.
Cette généralisation devient encore plus évidente par le parallèle suivant :