G H AV U RE ET LITHOGRAPHIE
lumière sur une surface primitivement plane, des reliefs et des creux dont il est possible de prendre des empreintes. Celles-ci servent ensuite a obtenir des images* soit par la typographie, soit par la gravure en tailledouce.
M. Poitevin, en 1857, fit connaître que la gélatine, additionnée de bichromate de potasse, ne se gonfle plus sous l’influence de l’eau, lorsqu’elle a subi l’action lumineuse.
Tandis que les parties non impressionnées se gonflent et forment des reliefs, on peut obtenir ainsi une sorte de moule dans lequel 011 coule du plâtre ou toute autre substance, et avec ce contre-moule on peut faire à volonté des planches en relief ou en creux.
M. Placet, partant de ce même principe que la gélatine bichromatée impressionnée parla lumière est insoluble, tandis que les parties non impressionnées sont solubles et peuvent être éliminées par l’eau, emploie au contraire les parties insolubles pour faire les reliefs de son moulage, tandis que les parties solubles étant éliminées par un lavage convenable donnent les creux. Pour faire ce lavage il a soin, comme M. Fargier et comme l’a recommandé après lui M. Swan, de ne pas opérer sur le côté qui a reçu l’impression lumineuse, parce que les dernières teintes légères seraient entraînées, mais pour pouvoir détacher cette couche de son support primitif et la soumett re ensuite au lavage et au moulage, il commence par lui donner un soutien convenable (1), soit au moyen de collodion, de vernis, de résine, de cire, d’une plaque mince de métal; il la détache ensuite, et il fait agir le dissolvant sur la feuille ainsi séparée. Comme on s’est servi
(1) Voir au Bulletin de la Société de Photographie, année 1 863 , n° 12.
d’une couche de gélatine bichromatée, celle-ci commence par se gonfler, et on peut en obtenir un premier moulage, comme dans le procédé Poitevin, mais avec des reliefs plus nets. On continue l’action du dissolvant : ces reliefs disparaissent complètement et deviennentlescreux, tandis que les parties non gonflées et insolubles deviennent les reliefs, et on obtient alors un moule inverse du premier.
§ 255. Emploi du bitume de Judée. — Nicéphore Niepce est le premier qui ait fait application du bitume de Judée; nous donnons ici textuellement un extrait de sa Notice sur Vhélio graphie.
« La substance ou matière première que j’emploie, celle qui m’a le mieux réussi et qui concourt plus immédiatement à la reproduction de l’effet, est Y asphalte ou bitume de Judée, préparé de la manière suivante :
j > Je remplis a moitié un verre de ce bitume pulvérisé; je verse dessus, goutte à goutte, de l’huile essentielle de lavande, jusqu’à ce que le bitume n’en absorbe plus et qu’il en soit seulement bien pénétré; j’ajoute ensuite assez de cette huile essentielle, pour qu’elle surnage de trois lignes environ, au-dessus du mélange qu’il faut couvrir et abandonnera une douce chaleur jusqu’à ce que l’essence ajoutée soit saturée de la matière colorante du bitume. Si ce vernis n’a pas le degré de consistance nécessaire, on le laisse évaporer à l’air libre, dans une capsule, en le garantissant de l’humidité, qui l’altère et finit par le décomposer. Cet inconvénient est surtout à craindre dans la saison froide et humide, pour les expériences faites dans la chambre noire.
» Une petite quantité de ce vernis, appliquée à froid avec un tampon de peau très-douce sur une planche d’ar-
gent plaquée bien polie, lui donne une belle couleur de vermeil, et s’y étend en couche mince et très-égale. On place ensuite la planche sur un fer chaud recouvert de quelques doubles de papier, dont on enlève ainsi, préalablement, toute l’humidité; et, lorsque le vernis ne poisse plus, on retire la planche pour la laisser refroidir, on la laisse se sécher a une température douce, a l’abri du contact de l’air humide. Je ne dois pas oublier de faire observer, à ce sujet, que c’est principalement en appliquant le vernis que cette précaution est indispensable. Dans ce cas, un disque léger, au centre duquel est fixée une courte tige que l’on tient à la bouche, suffit pour arrêter et condenser l’humidité de la respiration.
» La planche, ainsi préparée, peut être immédiatement soumise aux impressions du fluide lumineux: mais même, après y avoir été exposée assez de temps pour que l’effet ait eu lieu, rien n’indique qu’il existe réellement, car l’empreinte reste inaperçue. 11 s’agit donc de la dégager; on y parvient a l’aide d’un dissolvant. »
La seconde application du bitume de Judée date du 3 juillet i85^. Voici un extrait textuel du brevet pris à cette époque [voir plus loin Lithophotographie) :
...... Notre procédé consiste dans l’application de
» la photographie à la lithophotographie et, par exten- » sion, à la zincographie et même a la gravure. . . .
» . . . . Nous choisissons pour enduit un corps rési- » neux ou gras, soluble dans l’éther ou dans l’essence et » devenant insoluble par l’action des rayons lumineux; » tel est, par exemple, le bitume de Judée. Nous opérons » de la manière suivante :
» Nous dissolvons le bitume de Judée et versons sur la » pierre une solution bien limpide qui, par évaporation
» spontanée à Pair, laisse une couche de bitume sec qui » se présente sous la forme d’un grain plus ou moins » serré. . . .
» . . . . Nous pouvons obtenir la couche de bitume » de Judée par le moyen de l’éther, et par tous les » moyens employés par les graveurs pour obtenir des » grains (procédés qui donnent les grains à la poussière, » au rouleau, etc.
A la date du 2 mai 1 853, MM. Niepce de Saint-Victor et Lemaître ont adressé à l’Académie des Sciences les communications suivantes :
« L’acier sur lequel on doit opérer ayant été dégraissé » avec du blanc de craie, M. Lemaître verse sur la sur- » face polie de l’eau dans laquelle il a ajouté un peu » d’acide chlorhydrique, dans les proportions de 1 partie » d’acide pour 20 parties d’eau; c’est ce qu’il pratique » pour la gravure à l’eau-forte avant d’appliquer le ver- » nis; par ce moyen, celui-ci adhère parfaitement au » métal.
» La plaque doit être immédiatement bien lavée avec » de l’eau pure, et puis séchée. Il étend ensuite, à l’aide » d’un rouleau recouvert de peau, sur la surface polie, le 1» bitume de Judée dissous dans l’essence de lavande,
» soumet le vernis ainsi appliqué à la chaleur, et quand 2» il est séché, on préserve la plaque de l’action de la lu- » mière et de l’humidité.
j Sur une plaque ainsi préparée, j’applique le recto » d’une épreuve photographique directe (ou positive) sur » verre albuminé ou sur papier ciré, et j’expose à la lu- » mière pendant un temps plus ou moins long, suivant » la nature de l’épreuve à reproduire et suivant l’inten- > sité de la lumière.
» Dans tous les cas, l’opération n’est jamais très-longue, car on peut faire une épreuve en un quart d’heure au soleil, et en une heure a la lumière diffuse.
» Il faut même éviter de prolonger l’exposition; car, dans ce cas, l’image devient visible avant l’opération du dissolvant, et c’est un signe certain que l’épreuve est manquée, parce que le dissolvant ne produira pas l’effet.
» J’emploie pour dissolvant 3 parties d’huile de naphte rectifiée et i partie de benzine (préparée par Collas) : ces proportions m’ont, en général, donné de bons résultats: mais on peut les varier en raison de l’épaisseur de la couche de vernis et du temps d’exposition à la lumière, car plus il y aura de benzine, plus le dissolvant aura d’action. Les essences produisent les mêmes effets que la benzine, c’est-à-dire qu’elles enlèvent les parties de vernis qui ont été préservées de l’action de la lumière.
i Pour arrêter promptement l’action et enlever le dissolvant, je jette de l’eau sur la plaque en forme de nappe, et j’enlève ainsi tout le dissolvant; je sèche ensuite les gouttes d’eau qui sont restées sur la plaque, et les opérations héliographiques sont terminées.
» Maintenant il reste à parler des opérations du graveur.
Composition du mordant.
Acide nitrique à 56 degrés i partie.
Eau distillée 8 —
Alcool à 56 degrés 3 —
» L’action de l’acide nitrique étendu d’eau et alcoolisé dans ces proportions a lieu aussitôt que le mordant a été versé sur la plaque d’acier, préparée comme il
» vient d’être dit; tandis que les mêmes quantités d’acide » nitrique et d’eau sans alcool ont l’inconvénient de » n’agir qu’après deux minutes au moins de contact.
» Je laisse le mordant fort peu de temps sur la pla- » que; je l’en retire, je lave et sèche bien le vernis et la » gravure, afin de pouvoir continuer à creuser le métal
> plus profondément sans altérer la couche héliogra- » phique.
> Pour cela, je me sers de résine en poudre très-fine, » placée dans le fond d’upe boîte préparée à cet effet, et
> je l’agite a l’aide d’un soufflet, de manière à former un grain. »
M. Niepce de Saint-Victor a modifié son vernis de manière à accroître beaucoup sa sensibilité, et il compose maintenant ce vernis de la manière suivante (1) :
Il a soin de dessécher préalablement la benzine en mettant dans le flacon qui la contient quelques fragments de chlorure de calcium. On filtre et on a un vernis trèsclair et très-fluide. On peut, suivant le sujet à reproduire, augmenter la dose du bitume de Judée, en mettre 3 et même 4 grammes.
La planche d’acier étant bien nettoyée, on y verse son vernis à peu près comme le collodion, on écoule l’excédant dans le flacon, et 011 la dresse contre un mur pour la aisser sécher. On applique sur le vernis une épreuve positive, et 011 expose à la lumière pendant un temps que /expérience seule peut déterminer; les opérations jus-
(1) Traité pratique de Gravure hé lio graphique, par M. Niepce de Saint- Victor; 1 856.
Benzine
Essence de zeste de citron pure.
Bitume de Judée pur .
9°gr
TO
qu’à la morsure de la planche sont exactement les mêmes que celles qui ont été précédemment indiquées.
Avant de faire mordre, si le vernis ne présente pas assez de solidité pour résister à l’action de l’eau-forte, M. Niepce le consolide en exposant la planche aux vapeurs d’essence d’aspic ordinaire pendant deux ou trois minutes, il applique ensuite le grain d’aqua-tinta, et il fait mordre par de l’eau acidulée d’acide azotique trèsfaible ; souvent même il commence la morsure par l’eau iodée qu’il renouvelle deux ou trois fois, et il termine enfin par l’acide azotique très-étendu.
§ 256. M. Ch. Nègre emploie pour la gravure sur acier une méthode qui diffère en plusieurs points de celle indiquée par M. Niepce de Saint-Victor et rappelle celle de M. Fizeau. Au lieu d’un positif, il se sert d’un négatif qu’il met sur la planche d’acier préalablement couverte d’une couche sensible, préparée soit avec le bitume de Judée, soit avec le bichromate de potasse mélangé à la gélatine. Sa réserve (enduit préservateur), rendue insoluble par la lumière, reste donc dans les parties qui doivent être creusées par l’acide, tandis que les blancs au contraire sont complètement à découvert. Après exposition à la lumière et lavage de la plaque, il recouvre, par un dépôt galvanique, les blancs de l’épreuve d’une couche d’or, ce qui les rend inattaquables aux acides; les demi-teintes ne sont couvertes que partiellement, et les noirs sont presque entièrement préservés de la dorure, pas assez pourtant pour qu’il ne s’y dépose un réseau d’or qui vient justement former le grain nécessaire. Nettoyant alors complètement la planche d’acier, il fait mordre et tire des épreuves par les moyens connus pour la gravure.
§ 257. Autres . — M. Berchtold a proposé de former
sur les planches destinées à la gravure héliographique un grain artificiel, qui se fait par faction de la lumière même aussitôt après l’exposition et avant de procéder au lavage de l’épreuve.
Il obtient ce grain en appliquant sur la planche,. au lieu et place de la photographie, une glace enduite d’une substance imperméable a la lumière sur laquelle on a tracé et enlevé à la pointe une multitude de lignes fines et parallèles, et il expose de nouveau à la lumière. Là où le bitume est devenu insoluble, il ne se fait aucune action nouvelle, les raies se produisent au contraire là où le cliché n’était pas imperméable, avec une intensité qui va croissant, en raison inverse du degré d’insolation. On change la glace de sens successivement de tous côtés, en diminuant chaque fois le temps de pose, et il se fait ainsi un grain qui facilite beaucoup la morsure de la planche par l’acide.
Parmi tant d’autres procédés, nous citerons encore celui de M. Garnier. L’auteur prend une planche de laiton polie, et y applique le dessin à reproduire après l’avoir préalablement exposé aux vapeurs d’iode ; l’iode qui s’était porté sur les noirs de l’image se dépose sur le cuivre. Si on passe sur le métal une légère couche de mercure, celui-ci ne s’attaque qu’aux endroits touchés par l’iode; on passe alors un rouleau d’encre grasse qui ne prend pas sur le mercure, mais seulement sur le cuivre, et le dessin reste intact; on saupoudre la planche d’un grain de résine, et on fait mordre au moyen d’une solution de nitrate d’argent acidulée d’acide nitrique : on a ainsi une gravure en taille-douce.
§ 258. Dessin pour la gravure. — Les procédés que nous venons d’indiquer excluent complètement le travail
du graveur. Celui qui suit a seulement pour but de tracer le dessin, de donner une esquisse dont l'artiste peut se servir à son gré. Il a été indiqué par M. Martin.
La planche métallique étant recouverte sur ses deux faces du vernis à graver à l’eau-forte, on l’emploie comme une glace et on la recouvre de collodion ioduré, que l’on sensibilise dans le bain d’azotate d’argent, expose à la lumière, développe et fixe par les procédés connus pour avoir une épreuve positive directe, on la recouyre d’une solution de dextrine et, après dessiccation, l’image produite sert au graveur comme un calque ordinaire.