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CHAPITRE II

La rivière. — La cathédrale. — Ilonan. — Les rues. — Le Temple de la Médecine. — Le Temple des Cinq Cents Génies.

— Le «Champ du potier». — Le Camp des Examens. — La Clepsydre. — La Pagode des Cinq Étages. — Les bateaux de fleurs.

Les Jardins de Fati. — Le Temple de l'Empereur. — La Cité des Morts. — Le Cimetière français. — Le dépôt mortuaire. — Le Temple des Horreurs. — Le Temple de Confucius. — Le Temple de Longue Vie.

Le Taï-on, qui me porte à Canton, est un beau bateau de 750 tonnes net, tout en acier, apporté pièce par pièce d'Angleterre. On a peine à se croire en Chine : cependant voici le nom du propriétaire : U-Fong-Shan

— Esq., s'il vous plaît! A notre avant il y a un petit Bouddha qui nous protège; et le pont supérieur, audessus des confortables cabines et du salon à l'occidentale, offre bien un spectacle d'Orient.

Ils sont là entassés 1 200 — quelquefois il y en a 1600, 1700! — hommes, femmes, enfants, jeunes gens et vieillards, parqués sur cet étroit espace, autour de la grande cheminée noire qui semble les garder, comme un bétail. Ils ont franchi la palissade réglementaire, ils ont envahi le pont presque jusqu'à la passerelle : il a fallu dresser deux grands radeaux de sauvetage pour les parquer à nouveau.

Il fait frais: ces méridionaux de la Chine ont froid. Accroupis, repliés sur eux-mêmes dans leur pose familière, ils se serrent les uns contre les autres; mais ceux qui ont un peu de place se sont roulés dans des couvertures rouges, et Ton ne voit plus deux que des tètes jaunes et cadavéreuses.

Le bateau va lentement, doucement : à peine sent-on la trépidation de Ihélice; notre proue ronde caresse gentiment les vagues molles comme des ondes de ri\ière. Les rayons du soleil couchant dorent les jonques qui passent : les collines des rives s'illuminent de teintes indécises entre le jaune et le vert: des brumes roses violettes flottent dans les fonds d'ombre.

Passé huit heures, nous sommes à la hauteur de Deep Bay. La nuit est paisible : mais voici un grand remueménage à l'arrière! Le caissier du bord se dispute avec les Chinois qui ne veulent pas donner leui^ 30 cents : il faut les fouiller parfois: on entend des éclats rauques; et de cette foule remuée la brise nous apporte des odeui^ fortes, comme d'un parc à moutons!

Des petites lumières isolées nous croisent mystérieuses. Ce sont des jonques. Le ciel est tout à fait noir : pas de lune. Cependant des reflets ondoient au loin comme de gigantesques serpents argentés: notre large proue soulève une écume de lumière qui rejaillit en fusées ou en pluies d'étoiles sur l'eau sombre : la mer est phosphorescente.

Le lendemain, à cinq heures, nous sommes dans une grande rivière jaune entre des rives vertes et plates; en avant une balise chinoise : une grande perche blanche avec une petite lanterne clignotante dans le jour qui grandit. Beaucoup de .sampans déjà: des jonques, même des jonques monoroues, ces « Express » des rivières chinoises! 15 hommes sur trois rangs font mouvoir la roue d'arrière en marchant sans relâche sur les pédales d'une grande chaîne sans fin qui s'engrène dans l'axe. Mouvement horriblement fatigant, épuisant : ils ne chantent pas!

Sur la droite nous passons des forts chinois : talus de gazon, avec, par places, des revêtements en brique et ciment bleu noir. Presque en face, un îlot, fortifié lui aussi : une muraille de pierre et brique où s'ouvre une porte ronde cerclée de blanc; et une tour pointue émergeant des feuillages. — Un peu plus en amont, toujours à droite, un petit cimetière, dont on distingue sous les ombrages sombres les croix blanches : un cimetière chrétien. Puis c'est un village, avec des fours à chaux, tout enveloppé de fumées blanchâtres.

Enfin au loin un grand hérissement de mats, qui sur la campagne plate et dans la clarté matinale semblent hauts comme des cheminées d'usines; de grandes tours noires, carrées, comme des blockhaus tonkinois, ou des « élévateurs » d'Amérique; très lointaines, estompées par la brume, des flèches gothiques : — c'est Canton !

La rivière qui se rétrécit semble entièrement barrée par la masse énorme des jonques et des sampans. Les sampans de Chine — auprès de ceux de l'Indo-Chine et du Japon — sont lourds et massifs : un grand toit en arceau, dont les deux pièces coulissent l'une sur Tautre, les recouvre comme une carapace de tortue. On distingue à leur couleur blanche de nombreuses chaloupes à vapeur. Il semble que jamais nous ne passerons à travers cette embâcle vivante.

A côté de ce fouillis, File de Chamine — la Concession européenne — avec son beau quai de granit solitaire, ses mâts de pavillons, et ses clochers blancs se dressant au-dessus des ombrages, fait un aimable et reposant contraste.

Nous ne sommes pas arrêtés : déjà nous sommes abordés, envahis, pris d'assaut! Par la gauche les sampans se ruent sur nous : c'est un entre-choquement formidable avec un bruit de fracassée ! De l'avant des plus audacieux, des plus heureux, des cordages sont lancés,

des gaffes s'accrochent à notre bastingage ; et dans son dernier effort pour atteindre sa bouée, le Taï-on traîne à son flanc vingt, trente sampans, plus peut-être ! Car les sampans de derrière s'accrochent aux sampans de devant : ceux-ci, menacés d'être envahis, se défendent à coups de gaffes, d'avirons; un brouhaha de cris s'élève, et dans la bataille passent des brandissements de hachettes !

Nous sommes presque arrêtés : des hommes presque nus, des femmes dont quelques-unes ont un enfant sur le dos, avec des agrippements de singes, des arc-boutements de gnomes, escaladent le bord pour prendre les bagages. De l'entrepont les passagers indigènes sautent dans les sampans comme des grenouilles. Les cris redoublent, cris d'appel, de menace, de fureur : c'est une confusion sauvage. Les sampans enchevêtrés forment une véritable bancjuise : sur les toits on voit perchés des pannerées de riz, des cages à poulets, des arbres nains; des drapeaux en loques flottent sur cette mêlée !

Le canot blanc des douanes est pris dans le remous. Les autres bateaux qui arrivent comme nous, bâtiments de 2 000, 3 000 tonnes! sont assaillis aussi, semblent des monstres mangés par des insectes. Avant même d'avoir débarqué, nous avons senti la grandeur de Canton!

J'ai pris le sampan d'une vieille commère qui m'a montré, collé sur une planchette, un certificat du Consulat de France; et je fais un tour de rivière.

Sur le cpiai de Honan ' un mur de pierres rouges à demi descellées attire d'abord mon attention: de petites boîtes à claire-voie, comme des cages à poulets, y sont bizarrement accrochées. En approchant je distingue des filaments noirs; soudain je découvre avec horreur des visages à moitié décomposés : ce sont des têtes de pirates exposées! Cette ignominie des cheveux tordus et

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