L'île située en face de Canton
pendants, cette pâleur livide des visages, ces têtes humaines enfermées dans ces boîtes de bois blanc comme des colis prêts à expédier — la barbarie de Canton à ses portes mêmes s'affiche !
Sur l'autre rive, s'élève la Douane, un grand bâtiment en planches, peint en bleu sombre, qui rappelle les édifices en bois des villes nouvelles de l'Ouest américain; au sommet une sorte de belvédère où se détachent un cadran blanc et des silhouettes blanches de marins.
Je remonte le long de la ville. Sur le bord se dressent, par endroits, de grands portiques de bois peints en noir. Au sommet se hérisse une palissade de planches pointues, au-dessous de laquelle court une grande inscription, quelquefois en anglais : ce sont des portes et des enseignes de chantiers, d'entrepôts chinois.
De la grande ville derrière on ne voit que les toits avec leurs légers échafauds de bambou. Des fils télégraphiques courent de toit en toit; par endroits s'élèvent les grandes couvertures en paillote qui abritent les maisons en construction; mais surtout les grandes tours mystérieuses se détachent distinctement. Ce ne sont ni des donjons, ni des « élévateurs » : ce sont des Montsde-Piété! Ces énormes bâtisses sont donc remplies d'objets pris sur le misérable mobilier des Chinois pauvres et on les a faites si hautes, si fermées — les grands murs percés seulement de meurtrières — de peur des voleurs, des bandes de pirates : quels monuments de misère, quels témoins d'anarchie !
Mais la rivière est la grande rue de Canton, et elle offre à elle seule un étonnant spectacle.
Nous laissons le milieu, où le courant de marée est rapide, aux remorqueurs avec leurs longs trains de sampans et de jonques; et aux grandes jonques qui déploient leurs voiles rapiécées. Nous suivons la rive, ou plutôt la bordure ininterrompue des sampans de la rive, qui se soulèvent, dansent et se heurtent aux vagues des remorqueurs. D'un sampan à l'autre, avec
la gaffe, nous nous accrochons : noire navigation est un continuel abordage.
Bientôt nous nous engageons dans un chenal latéral, dont les deux rives sont formées de sampans. La ville a débordé sur la rivière; des quartiers entiers reposent sur des chalands et nous sommes dans un de ces quartiers flottants. Aux endroits un peu larges nous avançons à la rame : deux rames à lavant mues par deux hommes, debout; une rame en godille à Tarrière, que manie notre commère !
Inimaginable est la variété des mécanismes de locomotion sur la rivière : il y a la roue — roue de côté et roue d'arrière; — Thélice, la rame en godille, la rame en pagaie, la rame en avant, la rame en arrière, la gafîe, etc. — Étonnante aussi la variété des marchandises. Voici une jonque chargée de sacs blancs comme des sacs de plâtre, qui sont des sacs de farine américains; à côté, de minuscules sampans en jonc tressé, comme des corbeilles, se faufilent pressés, pleins de cannes à sucre, de choux, de salades.
C'est un mouvement prodigieux; et chaque jonque, chaque sampan est un monde en lui-même : partout un grouillement d'hommes, de femmes — d'enfants plus encore! Les tout petits sont dans le fond, plantés dans des sacs de terre qui leur emprisonnent les jambes, tandis que des courroies fixées au toit les soutiennent sous les bras; ou bien ils sont accrochés comme des ouistitis sur le dos de leur mère qui est à la godille. Les plus grands jouent, grignotent des morceaux de canne à sucre, ou bien déjà rament avec leur père.
Le sampan est une maison. Pour fenêtres il a de petits guichets à coulisse où se montrent sur notre passage, curieuses, les maîtresses de logis : de fins visages au teint ambré, l'ovale net encadré dans des bandeaux noirs et lisses, avec une ferronnière sur le front et des anneaux de jade aux oreilles.
La cuisine est à l'arrière : sous la poupe encore décorée des papiers rouge et or du jour de l'an, juste
sur le gouvernail, on voit déboucher les eaux de vaisselle. A l'avant est le « salon », tapissé de nattes multicolores, orné de branches sèches, quelquefois d'arbres nains dans des potiches blanches et bleues. C'est un singulier mélange de rusticité et d'élégance : pauvreté et raffinement, n'est-ce pas toute la Chine ? Et ne pourrait-on lui donner pour emblème ces lanternes de papier magnifiquement enluminées où bride un pauvre lumignon fumeux? Des kakémonos couverts d'inscriptions ou de dessins sont pendus à ces murs de bambou et de jonc; quelquefois môme des chromos européens; j'entrevois une vague tête d'impératrice avec des « anglaises » ! A la fenêtre de ces salons artistiques, les « dames » lavent fort bien leurs belles dents blanches avec l'eau jaune du fleuve; et sur le seuil, au bord de la barque, les mères montrent sans crainte les derrières blancs de leurs petits.
Dans la foule innombrable des barques quelques bateaux se distinguent par la richesse de leurs bois vernis, leurs sculptures de bois doré, leurs tentures rouges, leurs lampes de faïence ornées de pendants de cristal, et — vaguement aperçues dans la demi-obscurité — leurs chaises et leurs tables de laque noire incrustées de nacre : ce sont les « bateaux de fleurs » populaires.
Arrivé à hauteur de la cathédrale catholique, je débarque. Je m'engage dans des ruelles étroites et puantes, pavées de dalles humides et glissantes sous lesquelles coule un ruisseau d'égout. Des boutiques, des ateliers sombres s'ouvrent des deux côtés : au passage je remarque une fabrique de brosses à dents, et l'ingéniosité du tour léger qui sert à creuser les trous dans l'os ou dans l'ivoire. Je longe de grands murs de briques bleues sans fenêtres couverts d'affiches multicolores. De tournants en tournants je serais déjà perdu si la vieille commère ne me guidait : les jambes écartées, posant solidement ses gros pieds nus sur les dalles
gluantes, elle marche comme un gendarme et j'ai peine à la suivre !
Mais me voici à la cathédrale. Un corps de garde chinois en défend l'entrée. Devant le hangar qui sert de poste, de grands drapeaux sont plantés en terre; à l'entrée, deux vieux petits canons sont pointés, des bijoux de canons aux roues blanches, aux cuivres ciselés — style Louis XVI — élégamment cravatés de rouge. Aux murs, tout un musée d'armes : piques, lances, tridents de magnifique acier; fusils à mèche, longs de trois mètres au moins, tremblons, etc. Mais il y a aussi des fusils modernes, et même des cartouches pour ces fusils; des revolvers dernière marque : « The American Seltler — Made in Belgium » !
Les soldats aujourd'hui sont en déshabillé, c'est-àdire en civil : simple robe bleue ou brune : les tuniques de parade noir — et rouge — sont pendues au mur. Ils mangent tranquillement leur bol de riz : après ils s'étendent sur les chaises longues à leur disposition, des chaises en bambou raides d'ailleurs comme des chevalets de torture. Quelques-uns sont catholiques, le chef de poste en tout cas : ils ont trouvé là une bonne position.
Je pénètre dans le jardin qui entoure la cathédrale : des bosquets à demi abandonnés, des lauriers-roses et des grenadiers en fleurs. L'évéché est sans prétention : mais au-dessus de la porte est écrite en lettres gothiques l'indomptable ambition du catholicisme : Unum Ovile — Unus Pastor.
Monseigneur • me reçoit très aimablement. Grosse tète, grande Ijarbe, c'est une figure à la fois campagnarde et imposante, comme celle d'un évéque du Moyen Age. Sur les images pour les enfants on représente aijisi saint Pierre.
Nous ne causons pas religion, nous causons de la France : quel plaisir d'être entre Français, sur terre française, au milieu de celle immense ville hostile! On