Ten Cents, dix Cents
temple s'enroulent, hardiment sculptés en haut-relief, des dragons dans la bouche desquels lartiste sest amusé à laisser une boule de pierre prisonnière. Quant aux colonnes du grand temple, elles sont de bois massif sur socle de granit : une base de pierre taillée en chapiteau, et pas de chapiteau au sommet, c'est la structure ordinaire des colonnes chinoises. La Chine nest-elle pas le monde des choses à l'envers?
Le temple voisin, dans le même enclos, est celui des Soixante Idoles. Chacune de ces idoles est la divinité d'une des années du cycle calendaire; mais chacune aussi est la divinité d'une des années de la vie de l'homme. Après soixante ans la limite commune est passée, et les sexagénaires, comme s'ils étaient déjà entrés dans l'éternité, n'ont plus dautre divinité que le triple Bouddha qui sommeille au fond du temple.
Les idoles sont rangées des deux côtés, trente d'un côté, trente de l'autre : ce sont des statuettes en terre peinte, généralement de couleur rouge foncé, la tête souvent ornée de bandeaux d'étoffe écarlate et de papiers dorés. Devant chacune est une terrine remplie de cendre où l'on pique des bâtonnets de benjoin. Je cherche ma divinité : je la trouve presque au bout de la rangée de droite, exactement la troisième avant la dernière, le Dieu de la vingt-septième année! Il n'est pas plus beau que les autres, il porte une longue barbe noire, et tient dans sa main une sorte de poinçon : il s'appelle quelque chose comme « Saïgouanha » !
Encore en recoin, dans une petite cour où l'on entre par une sorte de porte circulaire, deux petits autels. Sur l'un fut un Bouddha, que les attouchements fervents ont réduit à létat de simple pierre noire informe. Sur l'autre sont collés des centaines de petits bonhommes de papier rouge, autant d'offrandes suppliantes pour les petits garçons malades!
En entrant au Temple des Cinq Cents Génies, on est d'abord frappé de l'éclat rougeàtre de cette multitude de statues laquées et dorées, rangées en longues lignes
sur le pourtour des vastes salles. Près de l'entrée sont les deux génies de la Famille, énormes, la figure poupine : l'un porte quatre enfants grimpés sur ses genoux et ses épaules; l'autre a des seins rebondis et un ventre proéminent. Beaucoup de génies portent la barbe : une barbe aux frisures courtes, conventionnelles, et peinte en bleu foncé. L'un d'eux a une main toute neuve, dont la dorure fraîche fait contraste avec le vieil or rougi de l'autre main : à un autre on a remis un bras, mais démesuré !
Rien de comparable ici à l'imposante uniformité des 33 333 statues du Sanjusangendo de Kyoto; la variété des expressions est étonnante. Les figures ont beaucoup de vie et sont traitées avec réalisme : la plupart ont un air aimable et bonhomme. Quelques-unes approchent du grotesque ; il y a beaucoup de bonnes têtes de campagnards finauds, de ces « grosses têtes », un peu difformes, si familières aux sculpteurs du Moyen Age. Il y a quelques physionomies fines, quelques-unes chagrines et pleurardes, mais sans contorsions : aucune ne respire la souffrance ni l'ascétisme. Je ne remarque qu'une figure monstrueuse : une tête à trois visages.
Il n'y a pas deux poses pareilles : toutes sont on ne peut plus naturelles. Les uns sont de face, d'autres de trois quarts, quelques-uns presque de profil. L'un tient son genou, un autre a l'air de causer, tel notre Diderot de Saint-Germain-des-Prés! Un autre, la tête dans sa main droite et le coude sur son genou, rappelle II Pensieroso! Un autre pince de la guitare, un autre fait tourner un chapeau comme Pierrot. Les uns sont très habillés, d'autres étalent leur gros ventre nu au nombril énorme.
Le président de l'Assemblée est un empereur chinois du xviiie siècle qui régna juste le cycle sacré des soixante années : 1736-1796. De taille supérieure aux autres il occupe le fond de la grande salle. Il porte une longue barbe noire à trois pointes, et dans la main droite il tient un morceau d'étoffe rouge. En arrière à sa
gauche se cache une autre statue curieuse. Alors que tous les autres génies sont nu-tête, et même la plupart chauves ou les cheveux ras, celui-ci est couvert d'un chapeau, il porte une collerette, et l'on distingue des boutons sur sa poitrine ; les yeux sont moins effilés, plus semblables à des yeux d'Occidental : et en effet c'est un Européen, devinez qui? Marco Polo, ici déifié !
Cela donne déjà une certaine antiquité à ce temple : mais il paraît que lorsque le voyageur vénitien vint fournir aux Chinois une divinité nouvelle, le temple avait déjà huit siècles, et qu'il est près d'atteindre sa quatorze-centième année !
Le guide nous a menés dans une impasse sale où sèchent au soleil des fourneaux de terre frais sortis du tour dun potier voisin. Le long d'un vieux mur de briques délabré sont accumulées des ordures. Le potier, qui nous accompagne, comme au hasard, soulève dans un coin un paquet de loques humides....
Xous découvrons avec horreur, mêlées à des débris de poteries, cinq têtes humaines, toutes blanches d'un grouillement de fourmis et de vers, d'où s'échappe un tourbillon de mouches. Les cheveux noirs sont tordus comme des cordes ; à chaque tête est attachée une planchette de bois avec un nom. Les cinq condamnés ont été exécutés avant-hier, et leurs têtes pourriront, seront mangées aux fourmis, aux vers et aux mouches sur le champ même d'exécution, dans l'ordure de cette ruelle!
Nous franchissons les portes de la vieille cité : grands battants bardés d'énormes ferrures rouillées; hautes voûtes sombres et sonores où retentissent les cris de nos porteurs; et nous atteignons le Camp des Examens. On y accède en suivant une haute galerie couverte par un treillis de bambou tendu de papier huilé ; puis c'est une longue enfdade de portes monumentales, gardées par des mendiants; un long chemin dallé où les cochons traînent leur gros ventre, les truies leurs mamelles, au pied des murs crénelés de la cité !
Nous débouchons dans une allée vague, remplie d'herbes folles, sauf l'étroit sentier dallé du milieu. A droite et à gauche s'alignent, en nombre considérable, des pans de maisonnettes en brique recouverte de plâtre : aucune fenêtre; sur chaque pan du mur, seulement un gigantesque caractère noir. Ces pans de mur aveugles ne sont que les extrémités des rangs de cellules où sont logés les candidats : misérables cellules, sans autre ouverture que la porte, de brique toute nue et rugueuse à l'intérieur, et toutes suintantes d'humidité. Les rangs de cellules ne sont séparés les uns des autres que par des ruelles étroites, juste assez larges pour le passage du surveillant, où un rayon de soleil ne descend que quelques moments par jour.
Il y a environ 60 cellules en longueur dans une même rangée; comme la rangée est double, cela fait 120; comme le nombre total est, paraît-il, de 11 616, cela nous donne environ cinquante rangées de chaque côté de la grande allée. Et tous les trois ans tout cela se remplit de candidats : des milliers viennent dans ces sordides cabanes composer des poèmes héroïques, discuter des problèmes de haute morale! Quel symbole encore de la Chine !
Un escalier raide, en plein air, décoré de fresques — fresques d'un coup de brosse rapide et conventionnel, mais dont le dessin cependant ne manque ni de perspective ni d'ampleur : — nous montons au beffroi de l'antique Clepsydre.
Quatre cratères de bronze sont disposés l'un au-dessus de l'autre sur des gradins : par de minuscules orifices, goutte par goutte, l'eau tombe de l'un dans l'autre, et quand toute l'eau du plus élevé est passée dans le moins élevé, vingt-quatre heures juste se sont écoulées. Cependant dans le vase inférieur une planchette flottante monte par une fente du couvercle et les graduations de cette planchette marquent l'heure. Cette horloge primitive est entourée d'une grande vénération, et jamais en dépit des milliers d'horloges modernes répandues dans
Canton on ne la laisse s'arrêter. Si primitive qu'elle soit, elle a sur nos horloges actuelles cette supériorité — et sur nos horloges de demain cette priorité — qu'elle distingue les heures du jour et les heures de la nuit : et elle est vieille de plus de cinq cents ans !
Au-dessus, sous un dais, trône une statue de l'Empereur. 11 tient dans ses mains un disque vert orné des deux virgules symboliques : on le distingue à peine, mais une image fidèle en pleine lumière nous donne le détail de sa personne. Bien qu'autour de sa tête rayonne une auréole d'or, assis sur un rocher les jambes écartées, le torse nu avec une ceinture de feuillage, il a l'air d'un Silène! Un petit autel voisin est dédié à une femme qu'on adore pour ne pas s'être mariée. A côté, des joueurs déposent des cartes en offrande pour que la divinité les fasse gagner.
En redescendant du befTroi. nous tombons dans une cavalcade d'enfants: un des personnages du cortège est déguisé en Européen : chapeau de paille et cheveux blonds 1 Et la foule de rire en nous regardant !
La procession passée, nous nous engageons derrière elle : c'est le moment où les deux haies se rapprochent et se mêlent dans la ruelle étroite. Je n'oublierai jamais ce moment-là : cette pression de la foule, ce contact même à travers le' flexible bambou de la chaise, le souffle de toutes ces bouches, tous ces yeux fixés sur vous à moins d'un mètre, des mains mêmes qui vous touchent! Nos yeux ne peuvent soutenir la multitude de ces regards, et se ferment à demi : dans une demi-torpeur on s'abandonne au balancement de la chaise avec le sentiment qu'on est à la merci de cette foule insensible et immense comme un élément. — qu'en une seconde, au moindre mouvement de cette masse humaine, on serait disparu, roulé dans son remous!
Cette effrayante et pittoresque matinée s'achève au sommet d'un grand temple élevé sur une colline, qu'on appelle la Pagode des Cinq Étages. Moyennant 30 cents au gardien, nous déjeunons dans le « chœur ». Nous
dévorons avec ardeur tranches de rosbif et tranches de jambon sous l'œil de Confucius et du Dieu de la guerre : des fumées de benjoin flottent sur notre table, et les Quatre Rois du Ciel se tiennent droits derrière nous comme les dignes garçons d'un grand hôtel! Le guide et nos porteurs engouffrent bols de riz et tasses de thé, plaisantent, rient, chantent dans la buvette installée sur le côté de l'autel.
Devant nous, par delà les remparts crénelés, s'étend la ville brune, piquée de vert et de blanc : au loin serpente la rivière jaune et se profilent des montagnes bleues. Juste au-dessous de nous, au pied des remparts, ondulent des mamelons verts couverts de tombes, où broutent des chèvres noires : dans les creux miroite la rizière.
Sur la route du retour nous ne nous arrêtons que quelques instants à la prison de Namhoï. Nous apercevons quelques prisonniers, les fers aux pieds : ils ne travaillent pas; ils sont entassés pêle-mêle dans un taudis infect. Dans la cour sont remisées quelques-unes de ces cages de bois qui servent au transport des criminels : ce ne sont après tout que des chaises à porteurs spéciales, comme nous avons nos voitures cellulaires.
En une heure nous sommes rendus à Chamine; et pourtant nous avons traversé la ville dans sa plus grande dimension. Canton, y compris ses faubourgs, n'a pas plus de 16 kilomètres de tour : si l'on songe que sa population est supérieure à un million, que la plupart des maisons n'ont pas d'étages, on peut se faire une idée de l'entassement, du grouillement humain à la surface du sol — ou à la surface de l'eau — dans cet étroit espace !
Sept heures : la retraite sonne au pont de Chamine. Ce sont d'abord des modulations de trompe, profondes, sourdes, tristes — comme l'appel des cornacs du Cambodge. Le son s'enfle, meurt, s'élève : soudain un coup de canon et le silence! L'effet est très grand.
Tard dans la soirée nous partons pour la promenade
classique aux bateaux de fleurs. Nous pénétrons dans la ville flottante : ce ne sont pas seulement des bateaux assemblés, mais de véritables maisons de bois, à un et quelquefois deux étages, bâties sur de grands chalands. Les rues de cette ville sont des passerelles, ou quelquefois de simples planches jetées d'un bateau à l'autre. Pas de lumières que celles des maisons : à chaque pas on risque de mettre le pied à côté, de butter, de tomber dans l'eau sale qui miroite traîtreusement sous les coques de bois; ce sont des montées, des descentes, des détours à se perdre. Dans l'ombre on fait des rencontres : d'étranges figures blanches passent encadrées de bandeaux noirs; des froissements de soie vous frôlent.
De l'obscurité on entre soudain dans un étincellement de glaces, de cristaux, de laques, d'incrustations, de boiseries dorées, de soieries brodées — une illumination qui brûle les yeux! Pourtant cette salle de restaurant avec ses lampes allemandes et son mobilier complet ne nous éloigne pas tant de FEurope que les « maisons de fleurs » du Japon : là-bas c'est la simplicité extrême, sauf l'éclat des costumes; ici, c'est une complication, un raffinement plus voisin de nos mœurs. Voici un couvert mis : il y a certainement autant de pièces que sur une table européenne.
Les « mousmés » d'ici ont un air triste que n'ont pas les vraies mousmés : elles ne sourient pas facilement — surtout à l'Européen; mais elles nous regardent avec des yeux plus profonds, d'un regard plus chaud. Elles ont des airs hiératiques et byzantins avec leur diadème de fleurs blanches posé sur leurs cheveux de jais : mais, hélas! le hideux pantalon compromet leur dignité et gâte leur charme. De gros Chinois en riche robe de soie sont voluptueusement vautrés sur des coussins; quelques-uns pointent leurs semelles vers le plafond comme des Américains — plus élégants! Des violes aiguës, criardes jouent une monotone mélopée, et de pauvres voix de fausset se forcent pour se mettre à l'unisson.
Nous entrons partout , guidés seulement par un
garçon de l'hôtel. Nulle part on ne nous dit rien, mais nulle part on ne nous offre quelque chose. Nous sommes admis, mais non accueillis. Et comme nous revenons en sampan, le long de Ténorme cité endormie, vers le paisible village de Chamine, je songe qu'ainsi sans doute la Chine est ouverte : si l'on pouvait lire dans le cœur des Chinois, on y lirait sans doute : La Chine aux Chinois ^\
26 avril. — Une excursion aux Jardins de Fati me redonne l'étonnant spectacle de la rivière. De nouveau je m'engage dans les avenues et les ruelles des quartiers flottants que forment les bateaux assemblés sur les bords et même au milieu du courant comme des îles.
Mon équipage ne le cède pas en habileté manœuvrière à celui de la commère que recommande le Consul de France. Avec la gaffe, avec la rame, avec la main, avec le pied, ils adoucissent les chocs d'abordage, et c'est merveille que les larges planches débordantes, qui servent de « chemins de ronde » aux gaffeurs des grands bateaux, n'enfoncent pas les frêles arceaux de notre sampan. S'il se produit quand même un heurt un peu rude, ce sont des rires de part et d'autre : ces bateliers et batelières sont de gais enfants !
Tandis que les deux hommes rament à l'avant, debout, les rames croisées — la rame gauche dans la main droite et la droite dans la gauche, — la femme gouverne en godillant de la rame d'arrière. Elle est légèrement vêtue d'une sorte de bure grossière, c'est une femme du bas peuple : pourtant ses bras nus sont chargés de bracelets ! Il est vrai qu'elle n'a pas les petits pieds, la pauvre : sa pauvreté l'a sauvée du supplice!
Parfois l'encombrement est tel que les rames au lieu de battre l'eau ne battent que les planches des sampans qui nous pressent : mais ces rames articulées sont flexibles comme des nageoires, et ainsi même nous