‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 19 sur 77 · Écrit le 25 avril · texte numérisé non relu

Écrit le 25 avril

avançons sans rien casser. Parfois nous passons sous la poupe d'une grande jonque, haute et relevée comme la < poupe > d'un énorme canard de bois !

Sur cette confusion un peu terne et grise flamboient les grands pavillons, et. au sommet des mâts, les doubles flammes rouges! De-ci . de-là . à tout instant, éclatent des pétarades, que dominent par moments les coups de canon des canonnières chinoises mouillées devant la ville, ou des appels répétés de sirène, comme d'un navire perdu dans le brouillard : cest un vapeur dans le grand chenal qui siffle pour franchir la barre des sampans.

Les Jardins de Fati sont une exposition complète des mille manières diverses dont les horticulteurs chinois s'entendent à torturer la nature.

Toutes les plantes sont en pot. Pas de fleurs pour ainsi dire : à peine quelques fleurs d'Europe, lis. géraniums, hortensias, bégonias: et quelques rares échantillons de la flore tropicale. On ne voit guère que des plantes vertes, surtout des arbustes : et pas un seul peut-être à qui l'on n'ait donné une forme artificielle. Un seul grand arbre naturel, cjue l'on vénère : car au pied brûlent des bâtonnets de benjoin.

Mais voici en quantité, comme au Japon, des arbres nains, qui se vendent, me dit-on, jusqu'à 30 et 40 francs la pièce, et aussi de petits jardins minuscules dans des bassins de faïence. Puis de gros bambous qui se tordent avec la souplesse de serpents: des c bateaux de fleurs >, faits d'une plante épineuse à fleurettes rouge sang; des arbustes taillés, tournés, dressés en pagodettes. où sont suspendues des clochettes de terre colorée; d'autres aux tiges si habilement entrelacées qu'elles forment des cages d'oiseaux!

Pour les compositions compliquées l'horticulteur a dû forcer plus brutalement la nature. Vue carcasse en fil de fer donne la forme générale du personnage ou de l'animal qu'on veut représenter : la souplesse des tisres

et la dextérité du jardinier font le reste. On peut voir çà et là des personnages en construction, c'est-à-dire en train de pousser, encore à l'état de squelettes demifeuillus. Quand le corps et les membres sont bien fournis de verdure, on ajoute une tête, des mains et des pieds en faïence émaillée.

Certains de ces personnages sont grandeur naturelle. Je remarque deux « Étrangers », reconnaissables àleurs bottes et leur chapeau canotier en faïence, sans parler du visage et des mains : l'effet est vraiment drôle de ces têtes de terre à moitié déteintes, couvertes de mousse blanchâtre, sur ces corps de verdure sombre. Certaines figurines de femmes sont jolies, d'une expression fine, malgré l'outrance de la couleur. Dès qu'on les touche, ces corps de fil de fer se mettent à trembler ; et c'est un spectacle amusant aussi de voir tondre un mandarin trop hirsute ou un dragon trop échevelé!

Voici un poisson géant : le corps, la queue et les nageoires mêmes sont en feuillage; mais des boules de faïence blanches et noires forment les yeux désorbités, énormes, et dans la gueule béante une espèce de lame de scie rouillée est plantée dans les gencives de feuilles : ce sont les dents! — A côté une scène dramatique d'une très haute morale : un tigre furieux apaisé par la vue d'un sceau de mandarin. Le tigre est tout en feuillage, jusqu'aux oreilles qui sont méchues comme des oreilles de lynx; jusqu'à la queue qui est en trompette comme une queue de roquet : les yeux seuls, flamboyants, sont en faïence, et aussi le sceau resplendissant.

Toujours en feuillage une inscription en chinois et en anglais rappelle les fêtes célébrées en 1897 pour le jubilé de la reine Victoria. Mais c'est dans les sujets de genre que l'ingéniosité de l'artiste s'est donné toute carrière. Voici, par exemple, « l'enfant et le buffle ». Un buffle miniature en terre grise tirant sur le violet, couleur naturelle des buffles : la plante est dans le ventre de l'animal, une branchette sort par la bouche entr'ouverte, tandis qu'une autre forme les rênes et le

bâton que tient lenfant à califourchon sur le dos de la bête!

Au retour, je fais escale à un établissement de couvage artificiel des œufs de canard. Le contraste est frappant entre l'importance de l'entreprise et la pauvreté des aménagements. Des millions d'œufs sont rangés dans des salles obscures, au plafond bas, où l'on n'accède que par des escaliers tortueux et branlants : dans cet établissement, en quelque sorte public, on retrouve tout le manque de confort et de propreté de la maison domestique. Les Chinois cassent quelques œufs pour me montrer le progrès de l'incubation; mais en retour, il faut que je leur fasse voir mon kodak! Leur premier mouvement est de le porter à l'oreille, pour écouter s'il fait tLc-tac : l'horloge est pour les Chinois le type de toutes les mécaniques d'Occident.

Une autre escale encore : à une grande fabrique de paillassons de Honan. Des piliers de briques soutiennent une haute toiture d'où tombe une lumière sépulcrale; une bonne odeur, comme une odeur de foin séché, flotte dans l'ombre : ce sont les magasins. A côté, des hangars plus clairs sont les ateliers : assis par terre, les ouvriers tissent les longs filaments : ils sont deux par métier, l'un fait l'office de navette, et ses mouvements sont à ce point mécaniques qu'ils se sont transformés en véritables ticsî Ici encore, frappant est le contraste entre le primitif de la fabrication et l'extension de l'entreprise : sur un des innombrables ballots entassés je lis cette marque : < Favorite — Kansas-City. U. S. A. »

Ma flânerie se termine par un tour au petit temple de Kam-Fa. C'était un temple jadis honoré et riche : on distingue encore de beaux bas-reliefs; mais les fumées des offrandes populaires, les seules qu'il reçoive aujourd'hui, les ont indignement noircis. Je vois une bonne femme se mettre en prière devant un vilain Bouddha noir, battre des clicjuettes pour appeler son attention, et lui brûler sous le nez un grand papier rouge, avec une dévotion parfaite. Sur le grand autel est un petit

tigre de pierre, terrible, la gueule ouverte, toute grande : un fidèle s'approche et lui met plein la gueule de lard. Le tigre sera apaisé, j'espère, pour le pauvre homme; — mais qui mangera le lard?

27 avril. — Seconde excursion dans Canton et la banlieue de Canton.

Ma première visite est pour VHôtel des Marchands de Chatoou {S\K'ato\i'). 11 donne sur la seule grande avenue de Canton, la rivière, et l'approche de ce côté par une esplanade de granit a quelque grandeur; mais de tous les autres côtés, l'Hôtel est entouré de masures. Il en est presque partout ainsi à Canton, — en Chine, on peut dire : le taudis du pauvre est accoté à la maison du riche, comme les somptueuses robes de soie frôlent les haillons de toile; les classes vivent dans une sorte de promiscuité égali taire.

L'Hôtel des Marchands de Chatoou est un des monuments remarquables de l'architecture chinoise moderne. Le portique d'entrée est vraiment riche et beau : des sculptures de bois doré et des revêtements de taïence émaillée égaient heureusement la sévérité des colonnes de granit. La salle des séances avec ses chaises de laque noire, raides, larges comme des chaises curules; ses tables où luisent d'un éclat éteint de grands vases de cuivre, ont beaucoup de caractère. Le petit théâtre en face a plus d'élégance, avec ses colonnettes légères et ses treillis de bambou tendus de papier clair qu'illumine le soleil.

Notre cortège traverse une place publique : c'est le parvis d'un temple; les temples seuls mettent un peu d'air dans Canton. Celui-ci est un temple populaire : l'entrée est gardée par deux griffons de pierre grossièrement sculptés et peints en rouge ; sur le mur en face, se déroule en monstrueux replis — fresque de peintre en bâtiments — un dragon fantastique, qui est d'ailleurs l'exacte et quasi photographique reproduction des dragons portés en grande pompe dans les processions. — Idéalisme ou réalisme?

Dans la grande cour qui précède l'entrée du Temple de l'Empereur se dresse un portique en granit massif, avec des inscriptions dorées, très majestueux; mais les murs de briques qui ferment la cour tombent en poussière. On pénètre dans un grand carré dallé entouré d'une galerie en bois : c'est l'habitation du corps de garde; de la sciure et des pantoufles sèchent sur les dalles; dans la galerie est un dépôt de vieux boulets de mortier. Enfin, voici la dernière enceinte : un grand espace, chose rare et de prix à Canton! Mais l'herbe pousse haute et drue entre les dalles, menace de recouvrir le grand soleil où s'enroule un dragon, escalade l'escalier, et fait un cadre envahissant à la tablette impériale posée sur les marches.

Le temple lui-même est de dimensions imposantes, de belles proportions; et les solives qui soutiennent les grands auvents sont d'un beau travail. Mais les carreaux de papier sont tout déchirés: le carrelage grossier est inégal; les piliers de bois sont frustement sculptés; le plafond de bois plat, aux planches disjointes, n'est décoré que de peintures sans art ni richesse : des phénix, des dragons, des chauves-souris, et de vagues floconnements qui veulent sans doute être des tigres. Dans les coins sombres et sales, de vieilles lanternes crevées, de vieux ornements de procession, et un dais passé, couvert de poussière. A part cela le grand sanctuaire est vide; seulement sur l'autel rustique une tablette bordée d'une dentelle de bois doré porte des caractères d'or sur fond de laque verte. — Est-ce cjue le vide et l'abandon sont pour les Chinois les marques suprêmes d'honneur et de vénération?

Nous franchissons une des portes de l'Est et nous longeons quelque temps le bord extérieur des fossés : un village boueux et puant y égrène ses cabanes misérables, autour duquel s'étendent des cultures maraîchères. Nous ne tardons pas à atteindre la Monnaie impériale. Avec ses longs murs derrière lesquels de grands arbres passent la tête, ses fossés et son petit

pont barré par une palissade de bois verni, elle a l'air d'une jolie r(5sidence de daïmio. L'intérieur est un jardin, avec d'élégants pavillons d'été; et l'on est tout étonné de passer de ces parterres de fleurs dans une immense salle pleine de machines — la salle de frappe, une des plus grandes du monde!

Le chemin s'éloigne des fossés : nous quittons la cité des vivants pour la Cité des Morts. Les passants se multiplient, c'est un vrai pèlerinage : visiteurs dans leurs plus beaux atours, avec des ombrelles bleues; coolies apportant aux morts leur provision d'offrandes, de lourdes charges de barres d'argent et d'or. . . en papier.

Les petits tumuli à perte de vue couvrent les mamelons : les papiers décolorés, salis, d'un blanc jauni ou d'un rouge passé, qui les parsèment — quelquefois retenus sur les tombes par une pierre noire ou une motte de gazon, — font penser à certains coins du Bois de Vincennes, près des barrières, un lundi! Mais il y a de grandes tombes, de pierre et de ciment : en hémicycle, un soleil rouge vif sur le muret du fond, deux autres sur les bornes des côtés, elles font sur la montagne des taches blanches mouchetées, — comme des pans de carrières. Elles sont très nombreuses ici, et là très clairsemées; la Cité des Morts a ses quartiers, ou plutôt ses provinces, correspondant aux provinces de l'Empire : ses provinces riches et ses provinces pauvres.

Les tombes couvrent les mamelons à perte de vue, montent sur la montagne, jusqu'au pied d'un fort. Dans les fonds s'étend la rizière; des buffles paissent l'herbe des pentes; des paysans passent, portant à la manière des porteurs d'eau des baquets d'engrais humain : tous ces petits tas de terre ressemblent à des tas de fumier. Ce n'est pas une Cité, c'est une « Campagne des Morts », — une campagne que la Mort féconde et qui produit des moissons à la Vie.

Le Cimetière français est à part, par-delà une colline couverte de pins maigres où se dresse une grande croix

s 6 CHINE ANCIENNE ET NOUVELLE

blanche. Derrière s"ouvre un vallon : Ton y descend par les gradins des tombes, — tombes chinoises c|iii, vues d'en haut, ont l'air de fours de boulangers; ou bien par un rustique escalier aux marches de granit séparées par des pentes de sable et d'herbe.

Au fond s'élève un monument gothic|ue, hélas! bien délabré. Les herbes ont recouvert, descellé les pierres; les Chinois ont brisé les clochetons dont les débris gisent parmi les hautes herbes. La grande dalle qui recouvre le caveau commun de nos marins morts à la prise de Canton est fendue en plusieurs morceaux, et la cassure ironique semble rayer l'inscription : Requicscant In Pace.

Sur la pente voisine, parmi les pins, on distingue les croix blanches de quelques tombes particulières; mais une sorte de haut enclos de pierre attire surtout lattention. Le cercueil de granit massif qu'il renfermait a été violé : la pierre du dessus a été brisée, celle du dessous s'est effondrée; entre les parois, les araignées ont tendu leurs toiles; dans le fond du trou béant, parmi les herbes folles qui jaillissent de la terre, on aperçoit des ossements. Les Chinois ont violé cette tombe pour voler ; c'était pendant la guerre du Tonkin, et les choses sont encore ainsi, après plus de quinze ans!

Le meilleur endroit dans les environs, pour déjeuner, est le Dépôt mortuaire.

Un temple y est adjoint, dédié aux Trois Bouddhas et aux Dix-huit Disciples. Les statues des disciples ont la même vie, la même variété de gestes, de poses, d'expressions que les Cinq Cents Génies, en contraste parfait avec la sérénité des Bouddhas. Un jeune bonze en gris, bien rasé, à la figure fine, aux yeux malins et curieux, me montre les particularités de quelques-uns. Plusieurs ont la chevelure peinte en bleu; un a de longues barbiches qui lui pendent des sourcils. Soudain, le bonze éclate de rire : il m'en montre un qui porte la moustache, la mouche, et la barbe en pointe : c'est tout à fait mon portrait!

Les loges mortuaires sont très gaies. Les murs sont peints en blanc ou en bleu clair, la porte en vert, les solives du plafond en bleu foncé; des lanternes blanches, roses, violettes sont suspendues; une douce lumière tamisée tombe du « vitrage » de papier qui couvre la galerie entre les rangées de loges; la propreté est parfaite : et ce n'est que deux piastres par mois !

Dans une des loges, deux cercueils côte à côte sont ceux de deux époux. Deux cercueils magnifiques de bois massif, aux épaisses parois bombées suivant la convexité naturelle des troncs où on les a taillés : ils sont laqués rouge brun, et scellés comme pour l'éternité; à chacune des extrémités est gravé en or le caractère sigillaire de « Longue Vie ».

Devant chaque cercueil, sur une table ornée de fleurs, est dressée la tablette portant le nom du mort; à côté une tasse à thé noire, une sorte de terrine pleine de filaments blancs jaunis, deux cierges rouges, et, piqués dans un vase plein de cendre, des bâtonnets fumants. Sur le seuil, des morceaux de papier brûlé.... Le gardien, à ce moment, vient m'avertir que mon « tiffin » * est servi dans la pièce voisine.

Rentré dans la Cité des Vivants, après déjeuner, je m'arrête au Temple des Horreurs.

La cour du temple est une véritable foire, comme les jardins du Temple d'Asakusa à Tokyo. C'est un grouillement de population plus rude encore et sale, au milieu de laquelle je ne me fraye qu'avec peine un passage, et qui risque de m'étouffer dans sa curiosité brutale de voir ce que j'écris. Il y a là tous les diseurs de bonne aventure imaginables : les uns lisent dans la main, les autres sur le visage; sur l'éventaire de ces derniers on voit des têtes de cire couvertes de signes, comme les têtes de nos « physiognomonistes »! Il y a des

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