‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 20 sur 77 · Déjeuner · texte numérisé non relu

Déjeuner

joueurs de tout, des vendeurs de tout : des faiseurs de hachis et des marchands de friture.

Les « horreurs » sont sur le pourtour de la cour intérieure, dans des galeries, derrière des barrières de bois, comme dans des cages.

Dans la première cage, très sombre, j'ai d'abord peine à rien distinguer. Je vois bien des formes humaines, mais je ne puis distinguer le sens de leurs mouvements. Parmi la foule qui me presse un enfant crie d'une voix suraiguë : « Sari the man! San the man! » — « Show the man? » 11 veut me montrer, pensé-je; mais je veux voir tout seul. Et je vois en effet deux hommes — en pierre ou en bois? je ne sais — occupés à scier littéralement de la tête aux pieds en suivant l'épine dorsale un autre homme. « Saw the man! » crie toujours l'enragé gamin. Je comprends mieux cette fois : « Scier l'homme !» et il rit, le démon! — J'eus un frisson.

Dans le second compartiment, c'est un homme étendu sur le ventre, pieds et bras attachés, que l'on « cadouille » avec un grand bambou sur les fesses nues, en présence d'un mandarin et d'autres « lettrés ».

Le compartiment suivant figure seulement une comparution en justice. Devant un mandarin géant s'agenouille un accusé nain : naïve représentation des « grands » et des « petits » de ce monde ! A droite et à gauche sont des serviteurs armés de bambous prêts à frapper le misérable.

Puis c'est une exécution capitale. Le condamné, sur qui le sabre est déjà levé, les cheveux ramassés, tordus en un lamentable chignon, a la bouche affreusement contorsionnée. Son père et sa mère sont présents, les mains prises dans une cangue, pour les punir sans doute d'avoir mis au monde un criminel. Et toujours le mandarin de taille supérieure aux autres personnages, et plus grand que nature !

Après cela vient le supplice de la cloche. Le condamné est placé juste sous le battant d'une grosse cloche dont le tintement perpétuel doit le faire mourir d'hébétement. Quel satanique raffinement!

Que représente cette Galerie des Supplices? Est-ce Fimage des châtiments usités dans la justice chinoise? Oui; mais c'est aussi autre chose. Nous sommes dans un temple, et ces supplices sont aussi ceux de l'Enfer : seulement la religion chinoise n'a pas imaginé pour l'autre monde de supplices plus affreux que ceux de celui-ci.

Dans un des compartiments la confusion entre les deux mondes est visible. Des diables verts remuent un malheureux dans une chaudière d'huile bouillante ; à côté un homme a été changé en vache verte : voilà bien l'Enfer! Mais un mandarin très humain préside, avec ses deux acolytes réguliers.

L'anthropomorphisme atteint quelquefois les dernières limites de la naïveté. Voici, par exemple, un supplicié qui reçoit sur le ventre des coups de masse à décortiquer le paddy ; un autre dont la tête est broyée dans un moulin à riz.

Le plus extraordinaire c'est que le bas peuple qui se presse contre les barrières ne vient pas là par pure curiosité. Ils viennent prier, afin que leur soient évités, dans l'un et l'autre monde sans doute, ces horribles supplices; et comme les prières pourraient ne pas suffire, ils jettent des sapèques dans les cages, collent sur les barreaux des papiers rouges piqués d'or, ou des carrés de papier d'étain. Ce spectacle est peut-être le seul enseignement moral que reçoive cette populace, et je me dis que peut-être je dois à cette grossière leçon de choses... de n'être qu'injurié.

Aux approches du Temple de Confucius voisin, même misère sordide qu'autour des autres temples; dans les cours, même abandon : les grandes herbes poussent à l'aise, et des graines médicinales — ou supposées telles — sèchent au soleil sur les dalles. Mais le sanctuaire est de proportions très heureuses, de lignes très pures, le toit couvert de brillantes tuiles orangées, tandis que la galerie du pourtour est couverte de tuiles vertes. Devant, un large balcon avec une balustrade de granit plein

très imposante, surmontée par endroits de grosses grenades images du fruit sacré.

Le temple est nu comme celui de l'Empereur : le carrelage est aussi grossier, et les piliers fusiformes sont aussi de bois, sauf la base qui est de granit. Mais Confucius est présent : la statue en pierre peinte trône sur Tautel, deux fois plus grande que la taille humaine. Le sage est assis dans une large chaise, vêtu de riches vêtements aux couleurs éclatantes. Il porte une sorte de toque à galette carrée comme celle des étudiants anglais. La longue barbe et les moustaches tombantes lui donnent un air de gravité mélancolique : la tête légèrement penchée en avant, les lèvres entr'ouvertes laissant paraître les dents blanches, il semble penser et chercher. Dans ses deux mains croisées l'une sur l'autre il tient une grande tablette où sont inscrits des caractères d'or. Devant lui, un brûle-parfums, et des porte-bâtonnets de faïence unie bleu foncé, aussi couverts de caractères d'or.

Avant de rentrer à Chamine, je m'arrête encore au Temple de Longue Vie, et bien m'en prend. Dès que l'on a franchi la porte et passé sous l'œil terrible des « Quatre Rois du Ciel *, du seuil de la cour intérieure ornée de deux magnifiques banians, le temple principal frappe par l'imposante simplicité de son double toit, tandis que les deux beffrois des côtés sont d'une élégante fantaisie. Le caractère de « Longue Vie » partout sculpté est le « leitmotiv > de la décoration.

L'intérieur du sanctuaire est grandiose : les belles dalles de pierre blanche, semées de nattes noires où les fidèles se prosternent jusqu'à terre; — les piliers de bois d'essence s'élevant sur de hauts piédestaux de marbre, très hardis dans la demi-obscurité; — les bandelettes de soie pale descendant des charpentes perdues dans l'ombre; — l'éclat sobre des laques et des étains : — tout cela me fait éprouver — pour la première fois en cette journée de pèlerinage, — pour la première fois peut-être depuis ma visite aux temples de Kyoto — une impression religieuse.

lent en dignité les plus beaux du Japon : tous trois trônant sur un lotus épanoui, tous trois de mêmes dimensions géantes, et portant sur le visage la même sérénité, ils ne se distinguent que par le geste. Celui du milieu lève la main droite, l'index et le médius dressés, les autres doigts repliés, tandis que la main gauche repose sur les genoux. Celui de droite met la main gauche sur sa poitrine, tandis que la droite est posée sur les genoux. Celui de gauche a les deux mains sur les genoux, pouce contre pouce, dans la pose classique.

Nous rentrons. La voix des porteurs, qui s'étaient enroués à force de crier, redevient claire; leur bonne humeur, qui d'ailleurs ne s'était pas un instant démentie, éclate maintenant en lazzis : ils vont avoir 4 francs pour leurs cinq heures de marche! L'essoufflement de la course qui se précipite ne les empêche pas de rire aux éclats, pas même de manger : celui de derrière croque à belles dents un morceau de canne à sucre, et fait autant de bruit qu'une mâchoire de cheval ! On n'éprouve pas à être porté par ces hommes, la gêne, l'espèce de honte qu'on ressent la première fois qu'on se fait traîner en pousse-pousse : la déformation, la meurtrissure de Tépaule sous le brancard paraît moins dégradante que le balancement de tète et le trot du « koroumaya » ; le porteur a la tête droite ~ os sublime — et son pas est ferme. — Voici que l'hôtel est en vue : l'allure s'accélère encore, c'est un véritable emballage! A peine le soldat de garde à l'entrée de l'île a le temps de nous ouvrir la grille; et je me demande encore comment nous n'avons pas versé, dévalé, sur la pente du pont.

7 heures. — Pour mon dernier soir à Canton je suis allé à la pointe de Chamine.

Tandis que dans l'ombre aux premiers plans de pauvres lampes s'allument sous l'arceau des sampans et miroitent faiblement sur l'eau noire, dans la clarté

orangée du couchant se détachent les crêtes des toits cornus, que dépassent les pointes des mâts, qu'écrasent, masses effrayantes, les grandes tours carrées des Montsde-Piété.

Vraiment dans cette petite île, simple banc de sable consolidé à grands frais par les ingénieurs d'Europe, on se sent perdu ! Oh ! on est bien près de la terre, trois petites arches : mais c'est de ce côté-là surtout qu'on est perdu! Car c'est pour l'Occidental comme un désert ou comme un océan que cette multitude humaine qu'il connaît si mal, et qui le comprend plus mal encore.

De l'autre côté, du côté de la grande rivière, où l'eau est plus large et plus profonde, il est moins isolé : car là sont les vapeurs à l'ancre — apparitions familières et reposantes déjà — prêts à le remporter loin de ce monde étranger, hostile, — loin de ce peuple misérable et orgueilleux avec lequel il ne sympathise que par raison — dans la grande patrie de l'Occident !

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