CHAPITRE III
De Canton à Macao : Whampoa; la Bouche du Tigre. — Aspect général de Macao. San Paulo, La Pi-aya Grande. Les Jardins de Camoëns. — La messe militaire à la cathédrale. Les funérailles du curé de San Lorenço. — Les industries de Macao : la ferme de l'opium; la manufacture de tabac; la fabrique de thé; la maison de jeu.
A mesure que le Whiie Cloud s'éloigne, descendant la rivière, dans la brume mauve du matin s'élèvent les « monuments » de Canton : la Cathédrale catholique, grande et flère, « vêtue de clarté baptismale » ; la Pagode des Fleurs, le Temple de la Clepsydre, la Pagode des Cinq Étages, et un fort sur les collines des « Nuages Blancs ». Puis ce sont les tours des Monts-de-Piété qui grandissent, le Minaret mahométan, le Beffroi de la Grosse Cloche, les cheminées de la Monnaie. Enfin apparaissent les larges toits du Temple de l'Empereur et du Temple de Confucius. Puis tout disparaît au détour de l'eau jaune.
Sur notre droite bientôt se dresse la Pagode de Honam : haute et virginale aux rayons blancs du soleil levant, elle semble, comme nous décrivons la courbe de la rivière, marcher sur la plaine. Non loin quelques forts exposent assez maladroitement leurs grands revêtements de béton : sur la crête, quelques canons la gueule contre
terre, démontés d'avance. La rive très basse est consolidée par un mur de pierres sèches : des vergers poussent leurs allées régulières jusqu'aux mamelons gazonnés où se dessine la silhouette de grands pins décharnés.
Maintenant c'est la Pagode de Whampoa. S'élevant d'un monticule sur une campagne plus plate encore, portant haut dans le ciel sa flèche intacte, elle semble plus grande que celle de Honam. Sur le tertre de la base s'épanouit un luxuriant banian : des verdures adoucissent la rigidité des lignes, s"élancent des huit encorbellements étages, couronnent le sommet autour de la grande flèche. Et par-dessus la plaine basse et les méandres du Si-Kiang les deux grandes pagodes semblent se faire signe, jalonner une route aérienne droite comme le vol des oiseaux.
Wliampoa lui-même, avec ses constructions blanches, sa Douane et ses usines, a un aspect semi-européen : mais derrière s'élèvent de brusques collines piquées de tombeaux que surmontent les toits bas et noirs de forts chinois; et sur la rivière, c'est la vie intense des eaux d'Orient. Tandis que les moindres bancs de boue, à peine émergés, sont plantés de riz qui semble sortir de l'eau, des voiles — et même à l'occasion un grand bateau blanc à deux et trois étages avec une haute cheminée noire — semblent naviguer dans la campagne : point d'île sans cultures, point de canal sans barques! Les villages se suivent, leurs toits de feuilles sèches luisant au soleil comme des toitures d'ardoises.
Au-dessous d'une longue île plate couverte de bananiers, les deux bras de rivière qui descendent de Canton s'unissent, et l'estuaire vraiment commence, vaste nappe jaune où s'avancent des promontoires rocheux.
Bientôt l'eau devient plus claire, d'un beau vert tendre. Nous passons entre des îles aux têtes rondes, coiffées de gazon ras et clairsemées de pins rabougris, avec de grosses bosses de granit chauve. Nous franchissons les passes de la Boquc : les collines sur les rives, les îles sont couvertes de retranchements et de
canons. Depuis la guerre du Tonkin et la guerre du Japon les Chinois y ont accumulé les défenses : c'est en eltet une position de première importance commandant les deux routes de Canton à Hong-Kong, et de Canton à Macao.
A midi nous sommes en mer : nous inclinons sur la droite et piquons droit sur Macao. Presque aussitôt nous rentrons dans les eaux jaunes, laissant à gauche, tant la division est nette, ce qui nous apparaît comme une côte d'émeraude. De grandes estacades où sont tendus des filets de pèche piquent l'eau terreuse de points noirs; de hautes jonques lointaines semblent des pagodes dans la mer. La houle nous prend en travers, et notre petit bateau de 140 tonneaux roule, tangue, danse comme une coquille de noix. A droite les montagnes de la côte luisent comme de l'étain.
Nous relevons de petits rocs à calotte verte : nous sommes dans les eaux de Macao maintenant; et comme nous croisons des jonques, je crois voir passer les héroïques caravelles d'il y a trois siècles. Sur les collines abruptes, parmi des verdures sombres s'élève un phare blanc : c'est le phare Guia, le premier phare européen construit dans les mers de la Chine!
Soudain la ville entière se déroule devant nous, mollement étendue au fond d'une baie ouverte. Grand front d'arcades colorées en crème, en rose, ou en bleu ; terrasses aux balustrades ornées de faïences; toits de tuiles brunes; tours carrées aux coins relevés de clochetons; la large façade de l'Hôpital militaire; le fort Monte, tout noir, qui regarde sur la colline en face le couvent de Santa Sancha ; les tours de la cathédrale auxquelles répondent celles de San Lorenço ; au centre la coupole et le fronton mauves du Club et les grands murs du collège Saint-Joseph; et s'élevant plus haut, la grande silhouette ajourée des ruines de San Paulo, semblables à un arc de triomphe chinois : toute la ville en un instant défileànosyeux, toute ramassée, toutepetite. Dans la baie pas un vapeur, seulement quelques barques de pêche.
Il semble que nous passions. Mais doucement nous tournons : nous doublons une pointe rocheuse, où s'élève une redoute délabrée comme une redoute chinoise. Tout d'un coup un autre front de ville se découvre : une longue rangée de maisons basses, à vérandas, d'une uniforme teinte jaune crème; tandis que dans le fond d'une autre baie plus étroite les jonques se pressent. A ce moment unique, Macao donne l'illusion d'une grande ville. Mais voici sur la crête de Tisthme reparaître les remparts du Fort, le portail de San Paulo: Macao se réduit, se replie sur elle-même : elle est toute en façade.
Avec sa fraîche polychromie de murailles blanches, jaunes, mauves et roses, ornées de volets verts et vêtues ' de verdure, sous le ciel bleu, au grand soleil Macao a un air de jeunesse et de gaîté. Pourtant c'est une cité vieille et demi-morte. .
Ces rues étroites, ces « calçadas » grimpantes et tournantes, sans trottoirs, pavées de têtes de chat rocailleuses ou glissantes, rappellent le siècle passé. Les grands vitrages de coquilles vaguement translucides montées sur un treillis en bois, aussi étranges à nos yeux que les carreaux de papier des Chinois, nous transportent encore plus loin, dans le Moyen Age.
En plein jour ces rues sont presque désertes. Dans la plupart la pente est trop raide même pour des poussepousse. Le visiteur y peut errer et rêver sans être dérangé, troublé même par le bruit : dans quelque endroit un peu plus large il trouvera peut-être la chaussée transformée en atelier par de petits artisans chinois qui y étalent, pour sécher, des fleurs artificielles ou bien des cheveux.
Beaucoup de rues ou ruelles serpentent entre de grands murs aveugles, sans fenêtres et même sans portes, par-dessus lesquels parfois débordent des verdures tombantes dont la luxuriance même dit l'abandon ; entre lesquels résonnent clair les pas solitaires sur le pavé de galets. Quand ce ne sont pas des murs de cou-
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vents, ce sont les murs de soutènement des maisons en terrasse. Quelquefois dans ces murs s'ouvrent des soupiraux grillés donnant dans des sous-sols obscurs : ce sont les anciens « barracoons » où l'on enfermait les coolies en attendant de les vendre, au temps encore peu éloigné où Macao était le centre d'opérations des négriers jaunes.
Presque toutes les fenêtres d'ailleurs sont défendues par de forts barreaux qui donnent aux habitations un aspect de prisons : précaution utile contre les voleurs qui sont nombreux à Macao; protection éventuelle contre un coup de main de la population chinoise, très mêlée et assez turbulente ! Les maisons anciennes n'ont pas de vérandas : et ces grandes fenêtres presque toujours closes, comme murées par le carrelage opaque des lamelles de coquilles blanches, contribuent encore à donner à la ville un air de sommeil.
Macao semble endormie plutôt que morte, dans sa robe de lumière claire et de couleur vive, où les noms des rues, des noms naïfs et pleins de saveur, Travessa du Don Jésus, Tracessa de Vllospital des Gatos, en lettres noires sur fond blanc, mettent seuls une touche de deuil. Mais Macao meurt chaque soir au coucher du soleil : les pauvres lampes perdues dans l'obscurité profonde, dans le silence qu'anime seul le bruit des vagues, sont comme des veilleuses funèbres!
Au centre de ces vieux quartiers s'élève le Club. Ce mot a comme un air de fête, et je revois par la pensée la brillante façade, ornementée à l'excès, du somptueux Club de Hong-Kong. Oh! que celui-ci est rustique et vieillot : les boiseries des salles sont simplement peintes en blanc, comme dans les demeures « coloniales » du premier âge des États-Unis. Comme une odeur de renfermé, de moisi, de passé flotte dans ces salles obscures, rarement aérées, d'une décoration pauvre et sans caractère. Je découvre avec étonnement, accrochées à un mur dans des cadres mesquins, une série de gravures représentant des scènes de Shakespeare.
Le véritable monument de l'ancien Macao est une ruine, le portail de San Paulo. Les escaliers qui y montent sont imposants : ils montent, montent, comme vers les nuages, semblables aux escaliers célèbres du Japon; mais larges comme des terrasses, ils ont encore plus de grandeur; l'herbe a beau pousser sur leui-s marches de pierre.
La façade seule restée debout se détache en plein ciel comme un grand portique triangulaire à trois étages. Au-dessus des quatre grands Saints Jésuites s'élève une statue solitaire du Christ : la figure a été mutilée, mais la longue chevelure tombe intacte sur les épaules. A droite en haut-relief se dessine un diabolique dragon chinois au-dessus duquel plane une petite Vierge triomphante. A gauche c'est un navire, une caravelle du xvi^ siècle : au-dessus des voiles une petite Vierge encore. Sainte Marie de la Mer. Tout à fait au sommet une statue de saint Paul, sur la tète duquel une grande colombe ouvre ses ailes. A l'extrême pointe, une haute croix de fer. à demi descellée et prête à tomber.
L'incurie des Portugais a laissé la saleté chinoise souiller cette ruine. Ce qui fut l'intérieur de la nef n'est qu'un amas de décombres et d'ordures où les porcs se promènent. Au moment où je lis l'inscription sculptée sous la srande arcade du milieu : Mater Dei... une énorme truie paraît dans l'ouverture: et des immondices sont accumulées devant la « première pierre >. jadis posée en grande pompe, où se lit encore une inscription mémorable :
VlRGCSI Mag.vae Matri CmTAS Macaensis LiBE>s PosuiT An. î6;2
Il semble que sur cette ruine du catholicisme le € paganisme » chinois remporte d'ironiques et inconscientes ^ictoires : des « caractères > noii^ sont marqués sur le granit des soubassements: sur le porche sèchent des gâteaux et des spirales de benjoin pour les pagodes voisines, et dans l'air où résonnent les cloches du
dimanche monte plus aiguë, aigre comme un air de chevrier, la musique d'un enterrement chinois.
La Fraya Grande est l'orgueil de Macao. C'est un boulevard qui se développe avec ampleur en croissant sur la grande baie. La vue sur le large est très belle : la mer vient battre les enrochements du quai, et quelquefois rejaillit par-dessus les parapets de granit. Ce n'est plus ici l'atmosphère étouffée d'Hong-Kong : on respire à pleins poumons la brise. L'ombre est délicieuse des banians aux branches basses, au feuillage serré, que l'âpre vent de mer a noués et tordus. Enfin ce grand front de vérandas décorées des plus fraîches couleurs, ces étages de colonnes, ces frontons, ces terrasses : tout cela forme un joli décor.
Plus vivante que l'arrière-ville, la Praya manque cependant d'animation. Les pousse-pousse sont de longues heures oisifs à leur station; et à certains moments la Praya serait déserte sans les i*atisseurs et balayeurs continuellement occupés à ramasser les feuilles tombées des banians. La Praya est soignée comme une allée de parc : on n'a rien négligé pour Fembellir ; même les poteaux télégraphiques sont décorés, peints en bleu et rouge, et surmontés de boules dorées. C'est l'élégance, le « fini » minutieux d'une ville que le mouvement de la vie ne trouble plus, et qui se pare elle-même comme une relique.
Elle a eu pourtant ses temps héroïques et ses heures de gloire dont elle garde pieusement le souvenir. Au nord de la ville, en allant vers la plage, on rencontre une pagode expiatoire élevée au gouverneur Amaral, qui en 1848 affranchit Macao du tribut chinois, et périt en ce lieu même assassiné.
Puis tout de suite, au milieu de l'étroite langue de sable qui relie le promontoire de Macao au corps de l'île Heungchan, c'est la frontière, où s'élève la Porta di Cerco. Porte monumentale, qui est en même temps un arc de triomphe en l'honneur des « Macaïstes » morts au combat. Deux dates y sont inscrites : 1819—1871. Au
sommet est sculpté lecusson de Portugal, surmonté d'une couronne et d'une croix; plus haut flotte le pavillon national. Sur les murs des côtés, des médaillons de pierre enchâssés dans la brique représentent, l'un une ancre, l'autre un canon et une grenade; et de massives amorces de remparts, servant de contreforts, se détachent à droite et à gauche.
Mais le grand nom de Macao est Camoëns. Au-dessous de l'arsenal, vaste bâtiment blanc aux volets verts dont le badigeon s'est écaillé, au pied d'une muraille de pierres sèches, s'étend le jardin où furent achevées les Lusiades. Des haies de jeunes bambous; un taillis clairsemé de grands banians à caoutchouc dont les racines comme des serpents se glissent dans les fissures des roches, et comme des tentacules de poulpe les enserrent: des dessins de rocaille, mais recouverts de mousse; des allées élégantes, mais envahies par les herbes : tout respire un air de demi-abandon, de nature douce et libre. Quel contraste avec le somptueux, l'impérial jardin de Hong-Kong : mais c'est bien ainsi qu'on imagine la retraite du poète !
Voici son observatoire : il tombait en poussière, on a dû le reconstruire. Mais du haut de la colHne la vue ne descend plus sur une campagne paisible comme alors ! Au pied même de la terrasse s'étend un quartier chinois. De petites maisons aux toits de tuiles brunes, si pressées les unes contre les autres qu'à peine aperçoit-on de rares coins de façades blanches, ])leues ou roses : au-dessus s'élèvent les tours des Monts-de-Piété, l'arête des grands murs bordée d'une sorte de fresque blanche et noire. Et le guide me donne des détails positifs : ces Chinois paient 3 cents i)ar an et par mètre carré au gouvernement de Macao.
Et là-bas cette île au nom poétique — Green Island, l'Ile Verte — est maintenant rattachée à la terre, gâtée par les cheminées et les fumées d'une fabrique de ciment anglaise : cela rapporte 400 piastres par an au gouvernement de Macao, plus 10 cents par tonneau
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de ciment; — si seulement Camoëns les avait eus pour revenu !
Le monument du moins est digne du poète. Entre deux énormes blocs de granit c{ui, en s'appuyant l'un contre l'autre, forment une arche naturelle, le buste de bronze est placé sur un socle de granit, et sur Fhéroïque mélancolie de ce visage où l'œil droit est éteint, descendent comme des lauriers toujours nouveaux des branches de feuillage vert.
Macao est bien restée la « Cité Sainte » qu'elle était au temps de Camoëns. Tous les saints du Paradis y ont leur rue : Rua de San José — Rua de San Paulo
— Rua de San Domingo — Rua de San Agostinho, etc.
— Pour 5 000 Européens ou métis d'Européens, et 2 000 Chinois chrétiens, Macao compte 7 églises et 18 chapelles !
On n'y rencontre cjue moines et nonnes — nonnes dont la gracieuse mantille noire sur la robe brune fait ressortir la jolie pâleur ambrée du visage. Plus mélancoliques sont ces religieux en robe blanche c{ui se promènent à la terrasse d'un couvent de la Praya Grande : ce sont des réfugiés de Manille!
De Hong-Kong partit la flotte américaine pour la conquête des Philippines; et les religieux chassés de l'Archipel sont venus échouer à Macao : quelle philosophie dans ce rapprochement! — Les quelques grands Hindous qui font la police de la Praya en suggèrent un autre : ce sont des Hindous de Goa. Ainsi, comme l'Angleterre, le Portugal, pour garder sa plus lointaine colonie d'Extrême-Orient, choisit les plus beaux hommes de sa colonie indienne : mais ciuelle dérision que Goa auprès de l'immense Empire anglais ; — et qu'est-ce que Macao aujourd'hui auprès de Hong-Kong!
A Macao le grand jour est le dimanche, et le grand moment du dimanche la messe solennelle de onze heures. La cathédrale est un édifice lourd, disproportionné, sans goût et sans caractère : la couleur même est malheureuse. Bien plus agréable est la petite maison
de l'évêque avec son petit fronton, sa façade bleu pâle, ses fenêtres blanches et ses volets verts ; charmant aussi le jardinet, avec son muret orné de boules de faïence verte et d'un feston de plantes grimpantes.
Je regarde les gens arriver. Le Macaïste n'est pas un joli type : petit, malingre, les vêtements blancs font ressortir son teint d'olive. Les femmes non plus ne sont pas jolies, ni bien habillées.... Mais voici la musique de la garnison — cornets, trombones et flûtes — qui monte la ruelle en jouant un pas redoublé. Un peloton d'escorte la suit : ternes soldats, en kaki de la tête aux pieds, l'air de gardiens de musée, et comme embarrassés de leurs fusils. Ils quittent leur casquette au commandement en passant le porche; la musique brusquement s'arrête sur un coup de grosse caisse.
L'intérieur de la cathédrale est très gai, tout blanc, vivement éclairé par de larges fenêtres ouvrant sur des vérandas; les lustres sont chargés de cristaux; jusqu'aux verres des lampes qui sont ondulés et teints en bleu : c'est une salle élégante. Point de mystère, point d'envolée : l'arc du plafond est surbaissé, et des filets d'or relèvent la corniche blanche, comme dans un salon Louis XVL La chaire est de belle laque noire dorée; et les boiseries des « loges » reluisent également de laques et d'ors. Les chapelles latérales sont décorées en bleu foncé et en rouge vif. Le grand autel est tout blanc, mais étincelant d'orfèvreries; au-dessus une Vierge en blanc trône sous un dais bleu tendre.
Près de la porte le commun peuple est assis sur des bancs très bas; les soldats occupent le milieu de la nef; la bourgeoisie, près de la chaire et du chœur, a des chaises. Dans le chœur même, le peloton de service, en rang de chaque côté de l'autel.
Sur le coup de onze heures l'officiant monte les degrés; les soldats du chœur mettent baïonnette au canon, et soudain éclate la musique. Au premier moment l'effet est extraordinaire et vraiment insupportable : il semble que cet orchestre joue des airs de
danse. Mais au bout d'un instant on est moins choqué; la scène paraît étrange, barbare, mais non sans grandeur. Lorsque l'assistance s'agenouille sur les dalles et se courbe jusqu'à terre; que les baïonnettes dans le chœur s'inclinent, et que sur cette prosternation universelle sonne une trompette impérieuse, à laquelle succède tout d'un coup, à contretemps, le silence : cette puissante mise en scène, cet appareil formidable de l'Église catholique, servante du Dieu terrible, frappent, impressionnent. Et l'on croit voir revivre le Moyen Age.
J'ai la chance d'assister le même jour à une cérémonie d'un caractère bien différent, mais qui achève de me donner l'impression originale de cette curieuse cité. A six heures et demie du soir se déroulent sur la Praya de grandes funérailles : celles du curé de San Lorenço.
En tète s'avance une grande croix d'argent surmontée d'une couronne — comme la couronne du Portugal est surmontée d'une croix! Puis viennent de chaque côté de la grande allée deux longues files de prêtres en surplis blanc et mantelet vert.
Ensuite quatre croix, plus petites, avec des manteaux de velours sombre brodés d'or, portées par quatre enfants de chœur : le premier en noir, le second en rouge, le troisième en noir, et le dernier, un Chinois, en longue robe de soie bleu clair. De nouveau deux longues files de desservants : les Chinois en bleu et blanc ; les Européens en blanc et noir ; les moines de Manille tout en noir. Et tous tiennent des cierges dont les petites flammes rougeoient étrangement sous Farceau noir des banians, flammes sans lumière dans la clarté encore grande du soir.
Le cercueil vient enfin, porté par six Chinois : les figures contractées par l'effort semblent vraiment empreintes de douleur. La bière est tout ouverte : le fin profil du mort, d'une belle pâleur de cire, se détache avec netteté; les mains délicates tiennent une croix d'or; sur le corps est étendu un grand drap noir. Le dais au-dessus est bordé de franges d'or : aux angles sont
fixés de gros nœuds de mousseline lîlanche; au chevet, dans un cadre de bois sculpté et doré, un soleil rouge.
Iles trois officiants — étole noire brodée d"or — suivent; puis le public, rien que des hommes; enfin la musique militaire, et tout un cortège de pousse-pousse, cjuelques-uns remplis de fleurs.
Les vagues de la marée montante battent le quai de granit; d'église en église, de chapelle en chapelle, les cloches sonnent le glas ; les postes sortent et présentent les armes. La marche est très lente; la musique en sourdine joue une marche funèbre. La foule des Chinois rangée des deux côtés regarde en silence.
Dans l'allée montante du cimetière, en plein air, on s'arrête, et la prière des morts commence. Au sommet du mamelon s'élève une chapelle blanche et vert pâle, où luit une faible lumière. Le soir tombe : les cierges mettent des reflets rouges sur la face des prêtres, et font étinceler les orfèvreries de la grande croix; les ifs noircissent et la chapelle dont les grandes lignes s'effacent s'éclaire intérieurement, tandis que par-delà la mer devient livide.
Les dernières prières sont dites : au bord de la tombe le cercueil est déposé. La figure du mort est déjà perdue dans l'ombre : on détache la croix d'entre ses doigts raidis ; on ramène sur le visage les longs voiles de mousseline blanche; avec des linges blancs on borde le corps. Puis on pose le couvercle doublé de velours où des clous à tète d'or dessinent une grande croix; une vitre ronde marque la place du visage : légèrement on fixe pardessus une planchette de bois blanc.
Le cercueil est descendu et chacun jette dans la fosse une poignée de sable. Les cierges s'éteignent ; il fait tout à fait noir. Mais la chapelle reste éclairée, et des chants funèbres résonnent encore. Tard dans la soirée les prêtres européens et chinois, leur surplis enlevé, les robes bleues et noires indistinctes dans l'ombre, repassent sur la Praya.
Cependant c'est fête à Macao : c'est l'anniversaire
d'un massacre d'Espagnols par les femmes portugaises un beau jour d'il y a trois ou quatre cents ans! On entend des sons de guitare sous les banians; la musique joue dans les jardins du Cercle militaire; la Cour suprême, le Palais du Gouverneur sont illuminés de quelques pauvres lumignons dans de minuscules lanternes !
Macao est remplie de religieux et fait montre de ses soldats. Mais ce sont justement des soldats de parade : c'est à peine s'ils savent tenir leur arme; et au moindre défilé on les voit tous : ils sont deux cents. Macao est défendue par sept forts : cela fait à peine trente hommes par fort, à peine de quoi garder les prisonniers. Et ces forts sont des antiquités : la plupart des canons sont des canons de bronze. Macao contre une attaque sérieuse ne tiendrait pas une heure !
La décadence commerciale de Macao sans être aussi complète que sa déchéance militaire est aussi irrémédiable. La baie extérieure est profonde; mais elle est mal protégée; la baie intérieure est sûre, mais elle s'est envasée : le rattachement inconsidéré de Green Island à la côte par une chaussée a accéléré encore le progrès de l'envasement. Depuis quelque temps déjà les grands bateaux ne peuvent plus accoster ni mouiller en sûreté à Macao : c'est une des raisons pour lesquelles Hong- Kong a si aisément triomphé du vieux comptoir portugais. Pour subvenir aux dépenses de la colonie, le gouvernement a dû multiplier les monopoles fiscaux : monopole du pétrole, de l'abatage du bétail; monopole du sel, du riz, etc. Mais Macao est demeuré port franc, et ce privilège lui a valu de rester un centre industriel et commercial encore considérable.
Ce sont les Chinois qui continuent de faire vivre Macao : ils ne sont pas moins de 78 000 dans la colonie. La Praya chinoise sur le bord de la baie intérieure est le centre des alïaires. Elle grouille de monde ; point de banians dont on ramasse une à une les feuilles; point
de frontons ni de colonnades: mais des magasins et des chantiers — de grands étendages : poissons salés séchant au soleil, le ventre ouvert ou les ouïes bâillantes; pieuvres dépouillées et déjà racornies.
Les plus riches habitations privées sur la Praya Grande sont celles de gros commerçants chinois qui. après fortune faite, ont trouvé ici un refuge contre les exactions des mandarins; ils y ont trouvé aussi un air plus sain que celui de Hong-Kong, et des terrains moins chers. L'hôtel le plus commodément situé au centre de la ville sur la Praya est un hôtel tenu par des Chinois, où Ion est d'ailleurs aux petits soins pour les étrangers. L'élément indigène a envahi les quartiers européens, et l'on peut voir le soir les bâtonnets bouddhistes brûler sur le seuil des portes dans lombre des églises. Enfin toutes les industries de Macao, le tabac, le thé, le poisson salé, la ferme de l'opium, la ferme des jeux, sont entre des mains chinoises. Et les Chinois y font si bien leurs affaires qu'ils ont élevé un monument de reconnaissance à un des gouverneurs de la colonie sur la jolie Estrada da Flora.
La Ferme de l'opium est une des institutions et une des richesses de Macao : elle ne rapporte pas moins de 178 0001 piastres au gouvernement, La préparation du précieux narcotique occupe 300 ouvriers et l'usine dispose de la seule pompe à vapeur sans doute qui existe à Macao. L'opium arrive de l'Inde en boules de la grosseur et de la couleur des noix de coco. Chaque caisse, qui est soigneusement goudronnée et en outre recouverte de forte toile, renferme trois étages de ces boules séparés par des nattes ;à chaque étage les boules sont enfouies dans de la sciure et encore maintenues dans un cadre de bois blanc. On les retire une à une et chacune est pesée dans une balance de précision. L'opium de Macao est très renommé, et s'expédie par grandes quantités en Californie et en Australie. C'est une des principales