‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 22 sur 77 · Près de oOOOOO francs · texte numérisé non relu

Près de oOOOOO francs

exportations dé la colonie et une des plus fructueuses : car une petite boîte d'opium qui vaut six piastres à Macao en vaut le triple à San Francisco.

A la grande manufacture de tabacs on entre d'abord dans la salle d'épluchage. C'est un curieux effet de couleur : le bois de la charpente, les vêtements des ouvrières, les stalles de bois où elles sont assises, les paniers où elles mettent les feuilles, tout est de la même couleur brune que les feuilles elles-mêmes — jusqu'au reflet du mur voisin tombant d'une fenêtre grillée. Et dans le demi-jour brun c'est une confusion de femmes et d'enfants, et un grand train de bavardage.

Par un dédale de cours et de terrasses on arrive dans un hangar humide et sombre où s'agitent les blancheurs de grands corps nus : c'est la salle de presse. Il y a douze presses rien que sur une seule ligne : c'est de la grande industrie, mais combien primitive ! Chaque presse est faite d'énormes poutres dont les extrémités d'un côté sont tenues par une grosse charnière de fer, tandis que de l'autre on les rapproche à l'aide d'un treuil à main.

Le vaste hangar n'est éclairé que de quelques rayons de lumière crue par les portes ou par de petites vitres dans le toit de la grandeur d'une tuile. Au-dessus des établis une sorte de plate-forme en bambou est suspendue à la charpente; des nattes et des couvertures y sont roulées; des caisses entassées; jetés pêle-mêle tous les menus objets d'un ménage : c'est le dortoir des ouvriers. Dans un coin quelques tables avec des tasses et des bols : c'est le réfectoire.

Les cours sont un véritable capharnaûm : du linge étendu sur des cordes; des fourneaux où l'on fait la cuisine; de grandes jarres qui servent de « pissoirs »; dans ce taudis errent des chats et des chiens-loups. Devant certains piliers dont la base est peinte en rouge brûlent les indispensables bâtonnets !

La factorerie de thé, elle aussi, a l'air d'une maison privée mal adaptée aux besoins d'une grande entre-

prise. L'escalier est trop beau; en revanche les soussols où l'on fait sécher le thé, prenant jour seulement par d'étroits soupiraux grillés, sont noirs, et Ton y étouffe.

Au premier les cribleurs secouent leur tamis avec une régularité mécanique. Sous une longue véranda dont la peinture et le badigeon moisis se décollent, sont installées les trieuses. Elles sont assises, presque par terre, sur de petits bancs, le long d'une table basse où sont placés des plateaux de jonc tressé; de chaque côté cinquante paires de mains agiles travaillent fébriles. Sur beaucoup de poignets brille l'éclair d'un bracelet de perles ou de métal : et elles gagnent pour toute la journée de dix à onze cents. Les petits travaillent ou font semblant de travailler à côté de leur mère : de temps à autre une jeune femme s'arrête pour donner le sein à son marmot.

Le soir, la visite intéressante est à la Maison de Jeu. De ruelle sombre en ruelle sombre, à travers la ville portugaise déserte, on tombe dans l'illumination et le grouillement d'une rue chinoise : de hautes maisons toutes ouvertes et resplendissantes; partout des lanternes, des grandes et des petites — de verre et de papier, — avec de flamboyantes inscriptions.

Casa cli Jogo, nous sommes arrivés. On monte un escalier de bois assez sale et on arrive dans une pièce assez bien éclairée, mais nue et exiguë. C'est d'ailleurs surtout une galerie pour les spectateurs : une large baie circulaire donne sur la vraie salle de jeu située audessous.

Sur une grande table couverte, non d'un tapis vert, mais d'une fine natte jaune, un petit carré noir, comme une ardoise. Chacun des côtés porte un numéro : le long de chaque côté, se placent les enjeux ou plutôt les jetons d'ivoire qui les représentent, et les petites cartes qui indiquent le nom du joueur. Un vieux Chinois chauve, sommeillant et bâillant, a remué sur une table un grand tas de rondelles de cuivre percées d'un trou rond, et il

en a mis à part une poignée. Les enjeux placés, avec une petite baguette — comme une baguette à manger, — il retire les rondelles mises à part, quatre par quatre. Il en reste à la fin une, deux, trois, ou quatre : c'est le chiffre restant qui est le numéro gagnant.

C'est la simplicité même, et même l'honnêteté. Si vous perdez, vous ne perdez que votre mise ; si vous gagnez, vous la gagnez trois fois : or vous avez justement trois chances de perdre contre une de gagner. Le malheur est que le fermier du jeu perçoit 8 pour 100 sur tout enjeu : cela fait un beau bénéfice, que le gouvernement de Macao est d'ailleurs très heureux de partager.

Prodigieuse est l'agilité du croupier c{ui dispose les enjeux et solde les comptes : ses mains n'arrêtent pas, sa langue pas davantage; tout en sueur, il a ouvert sa veste, et l'on voit à nu sa poitrine brune. Frappant aussi le calme des joueurs : une attention anxieuse; des torses penchés, des yeux agrandis; mais ni gestes ni paroles.

Les spectateurs à la galerie s'intéressent au jeu autant que les joueurs : sur des carrés de papier distribués à cet usage, ils inscrivent la suite des numéros gagnants, à la recherche sans doute de quelque martingale. L'envie de jouer en prend un ou deux, la tentation est trop forte : un compère est là au balcon qui dans une corbeille descend leur bel argent sonnant sur le fatal « tapis jaune » !

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