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CHAPITRE IV

DE HONG-KONG A CHANGHAl'

CliatooLi. — Amoy : une pagode. — La rivière Min. Foutchéou : la colline européenne; le Pont des Dix Mille Ages; la Grande- Rue. Le Temple des Letchies. — Pagoda : l'Arsenal impérial; la «colonie » française. — Le monastère de Kouchan.

CHATOOU

Le 3 mai je suis en rade d"Hong-Kong, en partance cette fois pour le Nord. Midi sonne : de vapeur à vapeur les coups de cloche se répondent, et c'est dans tout le port un bruit champêtre de sonnailles. Nous partons, le Haïtan vire lentement de bord : quel microcosme mouvant dans l'étroite ouverture du hublot! La côte et l'île bientôt se rapprochent, et l'admirable port se ferme par une passe étroite que traverserait une torpille.

La mer et la terre sont peuplées de montagnes bleuâtres, aux crêtes vives comme un tranchant d'acier. L"eau est d'un bleu vert limpide; le soleil est voilé de blanc : des ondulations d'écaillés argentées courent comme de grands dragons. L'air est d'une douceur exquise.

Le lendemain, au réveil, nous sommes mouillés dans le port de Chatoou.

Avec les murs pleins de ses entrepôts et ses vérandas blanches Chatoou est une surprise : on ne distingue aucune construction indigène et l'on pourrait vraiment se croire en face d'une ville européenne, n'était le grouillement des sampans et des jonques qui, en dépit des huit vapeurs à l'ancre, garde à la rivière son cachet oriental. Les sampans d'ici, à 177 milles de distance, ne sont déjà plus tout à fait les mêmes que ceux de Hong- Kong : ils sont plus effilés; les sampaniers n'ont plus le même type, ne parlent plus la même langue. Quelle diversité dans la Chine, un monde!

A midi, je descends à terre, invité à déjeuner par le représentant d'une grande maison allemande que je connais juste depuis une demi-journée. Quand un étranger fait une amabilité à un Français en Extrême- Orient, il y a tout à parier que c'est un Allemand.

Je remarque d'abord la grande esplanade, évidemment conquise sur la rivière, au milieu de laquelle on a ménagé un petit bassin intérieur pour les jonques. Il semble qu'il y ait là un trait commun à la plupart des établissements européens en Chine : l'Européen apporte avec lui un besoin d'espace; la ville chinoise s'est collée, entassée le long du fleuve : nulle ressource c[ue de conquérir le terrain, l'air et la lumière sur le fleuve lui-même. Ici on a conquis 20 acres, dont la meilleure partie est déjà occupée par les grands magasins qui donnent à Chatoou une façade occidentale : devant, on a construit un port droit où trois vapeurs au moins peuvent accoster; les autres chargent et déchargent en rivière.

Malgré cet effort, plus d'une maison européenne est prise, enclavée dans les maisons chinoises. On n'y parvient que par des ruelles sales, et des fenêtres on n'a d'autre vue que celle des toits de tuile, semblables à des dos de tortues pressées les unes contre les autres, et surmontés de ces légers échafaudages en bambou et paillote où les Chinois étendent leur linge, regardent venir les incendies et prennent le frais dans les chaudes

soirées d'été. Le quartier n'est pas sûr, et tous les soirs les portes sont verrouillées, les passages barricadés.

Aussi la plupart des maisons dliabitation occidentales se sont-elles installées de l'autre côté de la rivière, sur le versant de collines curieusement hérissées de rochers, et maintenant parsemées de bosquets. De ce côté également s'élève une belle raffinerie de sucre, mais qui est fermée depuis dix ans déjà. Les sucres de la région de Chatoou s'exportent tels qu'ils sortent des sucreries chinoises; ils sont bons ainsi pour la consommation indigène; et s'ils doivent être raffinés, ils le sont à Hong-Kong. Ainsi dans ce grand développement des villes européo-chinoises, il y a déjà des ruines.

Quant à la ville indigène, elle a l'aspect d'un grand village étouffé et malpropre. Les maisons sont pauvrement construites ; mangées par l'humidité et les insectes, elles semblent prêtes à tomber en poussière : on s'explique que Chatoou soit un grand foyer d'émigration. Sur le rivage les murailles d'un vieux fort s'écrouleront au premier coup... de vent.

Seule une pagode, avec ses murs de granit où sont gravés des bambous verts, ses beaux piliers ornés de caractères d'or, offre le spectacle d'un peu de solidité, d'un peu de propreté et d'une relative richesse. Autant les tuniques noir et rouge des soldats du fort sont crasseuses, autant la belle robe de soie jaune du bonze est soignée et brillante. Les temples semblent être, avec les murailles, les seuls monuments de la Chine!

La sortie du port est marquée par deux îlots coniques. Sur l'îlot extérieur se dresse un phare tout battant neuf : élégante tour rouge, maisonnette blanche, et tout blanc aussi, comme une coulée de chaux, le chemin qui descend en serpentant parmi les rochers. Nous nous dirigeons d'abord vers le Sud-Est , comme si nous retournions à Hong-Kong, suivant une côte rocheuse, désolée : apparence générale et trompeuse des côtes de Chine. Mais près d'un petit récif, nous tournons à angle

droit et mettons le cap vers la haute silhouette de la grande île Namoa.

Nous passons au large d'une pagode qui, perchée sur la pointe d'un îlot, a sans doute servi de phare à la navigation diurne des siècles passés. Nous traversons des flottes de barques de pèche, aux petites voiles carrées comme les voiles japonaises, et, à la tombée du jour, nous entrons dans le chenal paisible de Tile, dont nous longeons doucement les pentes d'herbe verte et de rochers roses.

Il fait nuit noire, quand soudain des lueurs vives s'allument près de nous en avant, tournoient, s'éteignent, se rallument, dansent comme des follets : c'est une jonque de pèche qui se signale à nous. Les bateaux européens sont éclairés, les Chinois les voient : pourquoi mettraient-ils à leurs barques des feux permanents; à quoi bon brûler de l'huile toute la nuit? Si leurs signaux de flammes ne suffisent pas, ils soufflent dans des conques qui imitent à s'y méprendre le mugissement des sirènes.

AMOY

Le lendemain matin nous sommes dans le port d'Amoy.

Tout de suite en montant sur le pont, j'ai une nouvelle imi)ression de la diversité chinoise. Les sampans sont peints en bleu d'outremer et en rouge sang; ils se terminent en double pointe à l'arrière, ce qui les fait ressembler aux pirogues jumelées du lac Babé i. Déjà cette curieuse forme de poupe fourchue se marquait dans quelques sampans de Chatoou, mais timidement : le sampan de Chatoou ne représentait qu'une forme intermédiaire et imparfaite d'un type dont le sampan

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