Dans le haut Tonkin
d'Amoy est la forme achevée : ainsi l'on peut faire en remontant le long des côtes de Chine d'intéressantes études de morphologie comparée des sampans! Pour accentuer la diversité, les sampaniers ici portent une sorte de turban noir ou bleu foncé à la mode des Tonkinois.
Ici la ville chinoise est bien visible, du moins la façade : sur le quai, les bâtiments chinois, blancs et à vérandas comme les bâtiments européens, s'en distinguent d'ailleurs difficilement. Derrière montent des collines escarpées, couvertes de beaux arbres noirs, dont la grande silhouette s'estompant dansla brume rappelle le Japon; et justement s"élcve ce trille aigu comme le cri de lalouette, et cependant doux comme une modulation de rossignol, qui est la chanson des parcs de Tokyo !
Ici comme à Chatoou la plupart des maisons d'habitation européennes regardent la ville de lautre côté de la rivière, nichées dans les verdures de file Koulangsou. Vers le sud de grandes masses de rocs abrupts pointent leurs pitons dans la brume; vers le nord, des blocs plus petits roulent sur les pentes de gazon ou se tiennent droits et solitaires au sommet des mamelons.
Vers neuf heures la brume se lève, et Tenchantement disparaît : la ville et ses environs forment un tableau aride et triste. Il n'y a qu'un Japon au monde; mais les Japonais sont ici en nombre. Ils ont obtenu une concession spéciale et y déploient une grande activité. Trois vapeurs de commerce japonais sont actuellement dans le port : chaque jour il part un bateau pour Formose ou il en arrive un. Un bâtiment de guerre fait flotter en permanence l'étendard du Soleil aux rayons rouges.
Je descends la rivière en sampan pour voir une pagode située à quelque distance en aval. De belles maisons chinoises, aux terrasses bordées par des balustrades de faïence, reposent, dans le lit même de la rivière, sur des piliers en blocs de granit simplement superposés, entre lesquels s'étendent à marée basse des plages de vase et d'ordures. Nous passons successivement devant
l'école chinoise, l'école japonaise, l'hôpital chinois, dont les bâtiments s'étagent plus haut dans les verdures. Et de tout cela s'échappent des odeurs effroyables : Amoy n'a pas volé sa réputation !
La ville prend bientôt l'aspect d'un misérable et sale village de pêcheurs, resserré entre la rivière et les collines. Mais sur les pauvres toits, bas et délabrés, flottent par endroits de grands drapeaux rouges, où est dessinée comme une grosse toile d'araignée blanche : ce sont les demeures des « hommes des bannières » \ ou les postes de police. Çà et là s'élèvent de hauts mâts de mandarins! A un endroit des rochers pelés, râpés, amoncelés dans un désordre pittoresque, s'avancent jusqu'à la rivière; et mon guide me dit que c'est la promenade favorite des Japonais.
Le grand village s'allonge, s'éparpille. Des vallons un peu plus verts s'ouvrent entre les collines, parsemés de taches blanches, comme du linge étendu. Ce sont des tombes, de pauvres tombes de briques et de plâtre, blanchies à la chaux, toutes menues : il y en a des milliers, pressées les unes contre les autres. Et pourtant un beau tombeau est un luxe dont le Chinois ne se prive qu'à la dernière extrémité; plus que la pauvreté des maisons, celle des tombes est un signe de misère, et l'on comprend, à voir ce misérable cimetière, que 50 000 individus émigrent chaque année d'Amoy. Chaque bateau en partance pour le Sud emporte des centaines d'émigrants : dernièrement un vapeur allemand en chargeait 1 600 d'un seul coup.
Faisant contraste avec ces petites mottes blanches, de gros blocs noirs, quelquefois blanchis à la chaux du côté de la mer, se détachent en équilibre sur les croupes et les crêtes. Sur de grands pans de roche noircis par l'humidité, où le ruissellement des eaux a mis comme des pleurs, de grandes inscriptions sont gravées. Et juste au pied une maison européenne a construit