Inscrits pour le service dans l'armée mandchoue
un réservoir à pétrole, dont le grand tuyau de fer s'avance jusqu'au wharf où accostent les voiliers d'Amérique.
Puis la rive est basse : une longue plage de sable doré, si brillante, si propre, auprès des pagodes poudreuses et moisies qui la bordent. Une jonque passe, chargée de Chinois en partie de plaisir, les femmes en belle robe de soie bleue, poudrées à blanc, et des fleurs dans les cheveux. Enfin se dresse le long de la plage une muraille crénelée, percée de meurtrières, aux assises massives, qui bientôt escalade les collines : c'est la muraille de l'ancienne ville.
Nous débarquons, nous franchissons une porte basse : et là où la ville s'étendit jadis, ce ne sont plus que des terrains vagues, sablonneux, semés d'un maigre gazon, avec des fonds de boue où se vautrent des porcs, et des citernes d'eau croupie. Sur les petites digues des rizières abandonnées poussent des aloès. De gros canons de fer rongés de rouille sont à moitié ensevelis; un portique disloqué penche et menace ruine.
Maintenant nous sommes dans la rizière vive. Au milieu des carrés verdoyants s'élèvent de hauts piliers de granit, auxquels se fixent les leviers des norias; sur de petites éminences, les huttes rouges des veilleurs de moissons; dans les coins, des fosses d'engrais humain. Parmi les arbres, au pied d'un éboulis de roches noires, miroitent des tuiles claires, un étagement de toits aux cornes élégantes : c'est la Pagode, but de notre promenade.
Devant l'entrée, dans un enclos à part s'élèvent quatre petits pavillons ouverts, à huit faces, où sont dressées de grandes stèles de pierre sur le dos de tortues géantes taillées dans un seul bloc. C'est ainsi qu'à la Pagode de la littérature à Hanoï sont exposés les diplômes des vainqueurs aux grands examens triennaux.
Après avoir monté le perron dont deux soleils de granit debout forment comme les rampes, on passe sous le regard terrible et les gestes menaçants des « Quatre Rois
du Ciel », et l'on est en présence d'un Bouddha doré et ventru. Derrière est une autre grande statue, également dorée, tenant dans la main droite un glaive, et de type cambodgien. Devant l'idole, des femmes en grai>de toilette, de jolies fleurs dans leurs noirs cheveux lisses, font leurs dévotions, élevant, abaissant leurs bâtonnets de benjoin, tandis qu'à de longs intervalles irréguliers résonne le tambour sourd du beffroi.
Mais la perle du temple, c'est le petit pavillon octogonal qui s'élève sur la terrasse supérieure. C'est une véritable marqueterie de charpente, ornée des couleurs à la fois les plus douces et les plus fraîches : sur fond blanc se dessinent en bleu, en vert, en rose des fleurs et des oiseaux décorant les poutrelles délicates, tandis qu'aux cornes du double toit se détachent en plus haut relief des éléphants, des paons, des phénix, des dragons éclatants. A l'intérieur, c'est le même enchevêtrement artistique de charpentes légères, laissant passer par places un fdet de lumière pâle; la même teinte blanche, la même décoration discrète d'arabesques.
Encadré de deux grands rideaux rouges, apparaît un Bouddha assis dans une fleur de lotus, couronne en tête, un manteau de soie violet sur les épaules : le visage est celui d'une femme. Au pied est une statuette rouge, aux trois quarts dédorée, coiffée d'une haute tiare avec des plumes de paon, et tenant sur ses genoux un enfant. Les fidèles se succèdent sans relâche pour faire leurs salutations et allumer leurs bâtonnets.
A gauche de la porte s'élève une sorte de guérite en briques. A la pointe du toit un minuscule Bouddha est assis sur une tête de requin à la gueule béante; une fumée noire se dégage d'une ouverture à la base : c'est le four sacré où les dévots viennent sans cesse brûler les papiers mystiques qu'ils ont achetés au prêtre.
Le bonze qui me fait les honneurs de la pagode me conduit ensuite dans une jolie petite salle de réception. Je m'assieds à la place d'honneur sur le rebord d'une estrade basse tendue de rouge et recouverte d'une belle
88 CHINE ANGIEiNNE ET NOUVELLE
natte blonde, derrière laquelle est pendue au mur la grande image dim sage chinois. Tout en prenant le thé, par Tentre-bâillement des battants roses et verts, je regarde sur les marches du pavillon descendre lentement, péniblement, les dévotes aux petits pieds brodés, en riche manteau bleu ciel et pantalons écartâtes.
Au premier sont les salles de pique-nicfue pour les familles dans les beaux jours : par-dessus les cornes des toits la vue descend jusqu'à la plaine, jusqu'à la baie. Puis nous montons dans les blocs de granit : les marches des escaliers, les rampes, les rigoles où l'eau court en chantant, tout est granit dans ce paysage d'une fraîcheur un peu sévère. Mais voici, sous les riches ombrages des banians, d'élégants petits kiosques dont les piliers peints en bleu ou en rouge vif égaient la monotonie des tables et des bancs de pierre.
Le bonze me prenant familièrement par la main me montre tout en détail, me guide dans le dédale des grottes et des escaliers, me fait voir sa chambre, son lit, enfin la galerie des Disciples! Les 18 fidèles sont là au complet, leur nombre est invariable; mais la fantaisie la plus libre a varié leurs poses et leurs expressions. L'un a une longue barbe lui sortant des oreilles; un autre tient dans ses bras un petit tigre caressant; un autre en écarquillant son nombril y fait apparaître une petite face rieuse !
... Le Haïtan a quitté sa bouée et nous descendons rapidement la rivière : les rocs qui marquent la pointe inférieure de Koulangsou se profilent en un promontoire fantastique. Nous passons devant une redoute armée de gros canons modernes, et nous sommes en mer : mer pailletée d'or, piquée d'îles où s'élèvent des pagodes noires et des phares blancs.
Nous longeons longtemps une côte basse, couverte de rochers et de dunes, c{ui peu à peu s'écarte et comme un mirage s'évanouit dans la brume. La mer est à peine crépelée : point d'écume que celle de notre sillage; point de vagues que celles de notre étrave qui vont
doucement balancer les barques de poche. Vers le soir les eaux prennent une extraordinaire couleur bleue tirant sur le violet, opaque comme une teinture. Dans le brouillard des fumées traînent, des fantômes d'îles passent.,..
FOUTCHÉOU
Deux rangées d'îles — voilées par la pluie — marquent l'entrée de la rivière Min. A droite s'élèvent des collines coniques sur les pentes descfuelles courent des lignes d'arbres grêles, tandis cfue par moments dans la déchirure des nuages apparaissent des montagnes. A gauche ce sont des mamelons couronnés de bouquets de bois en clairière entre lesquels s'étend la rizière plate d'un vert intense. Dans le fond s'élèvent les fumées bleues de quelques villages. Les rives peu à peu se rapprochent : les collines sont taillées en terrasses, rayées de vert et de jaune par les riz jeunes ou mûrissants.
Nous arrivons à la première passe. Sur les deux rives de grosses masses noires, basses, arrondies, luisent sous la pluie comme des baleines. Ce sont les formidables batteries bétonnées, construites au lendemain de la paix de Tientsin, il y a de cela quinze ans. La rivière s'élargit ensuite, tandis que l'eau devient de plus en plus jaune. A droite s'étend un grand village de pêcheurs : toute une flotte de belles jonques de mer, au gros œil blanc et noir, est à l'ancre. Une haute barrière de montagnes grises, drapées de nuages, voilées de vapeurs, semble barrer la route.
Voici la seconde passe; et de nouveau, des batteries. Les collines rondes sont toujours striées de vert foncé et de jaune pâle par les rizières en terrasses; mais des rochers gris bossuent les croupes et de grands pans de roche nue, noire ou rouge, descendent en pente lisse
jusque dans le fleuve. Nous relevons un îlot fortifié dont la muraille crénelée, à moitié en ruines, et en partie blanchie, ne sert plus que de point de repère aux navires. Puis de nouveau un élargissement : lentement les collines défilent, de plus en plus hautes à mesure qu'elles s'écartent : les arbres sur les crêtes ne paraissent plus que de grandes herbes.
A droite, sur une éminence isolée se dresse une pagode; des bâtiments de brique rouge, des cheminées s'élèvent au pied; par derrière montent des fumées noires, et sur le versant des collines s'étagent des maisons blanches. C'est Pagoda, et l'Arsenal impérial.
Le Haïtan ne peut monter plus haut, et nous le quittons pour la chaloupe de Jardine et Matheson. Notre patron chinois, avec sa calotte de piqué ronde munie d'oreillères, a la mine d'un vieux loup de mer. Assis côte à côte sur le toit de la cabine, un Japonais et un Chinois se parlent comme des muets, en traçant dans l'air des signes complicjués.
La rivière, pourtant divisée en deux bras par la grande île de Nantaï, semble encore s'élargir. Sur la droite s'élèvent les hautes montagnes de Kouchan que les rizières blondissantes escaladent héroïquement jusqu'à mi-hauteur; les arbres juscju'au sommet. A gauche s'étend une plaine mamelonnée, piquée de grands pins et de banians. Par-delà se dessine le profil hardi des montagnes qui dominent l'autre rive. L'eau devient de moins en moins profonde : même notre petite chaloupe est obligée de faire des zigzags pour éviter les récifs, les hauts-fonds et les rapides.
Doublé le dernier éperon des montagnes de Kouchan, nous entrons dans la plaine de Foutchéou. Les rizières des rives sont à moitié inondées, et les habitations sont des sampans élevés sur pilotis : sur les digues des paysans promènent des troupes de cormorans pêcheurs. La rivière se transforme en un lac encombré de bancs de sable. A droite dans le lointain a})paraissent des pagodes claires ; plus près, de grands chantiers de bois,
et une petite scierie. A gauche des cheminées d'usines, -des mats de jonques, des maisons blanches. C'est Foutchéou, bien située à l'entrée du lac, à l'endroit où la rivière se resserre et se ramifie entre des îlots.
A Foutchéou, il n'y a pas de « concession » européenne; mais il y a une « colline européenne » qui donne l'illusion charmante du pays d'Occident. Je me rappelle encore la montée sous les grands pins, où l'on respire comme les effluves lointaines delà brise marine; les maisons blanches parmi les bosquets; le carillon joyeux des chapelles — c'était un dimanche; et même sortant des fenêtres grandes ouvertes, des modulations d'harmonium ! Les pentes de la futaie sont bien parsemées de tombes chinoises : mais ces tumuli de gazon fleuris de chardons semblent les restes d'un jardin abandonné , et les grands tombeaux circulaires de pierres moussues semblent des bancs de famille mis exprès à mi-côte pour se reposer. Les arcades des vérandas, comme la teinte sombre des feuillages et le bleu profond du ciel, évoquent des paysages de Méditerranée : seule la rizière, s'étendant dans les fonds comme une mer verte où les bouquets d'arbres sont des îles, rappelle l'Orient.
De la ville chinoise le pont sur la rivière Min, le Pont des Dix Mille Ages, est le trait le plus original. La rivière est encore large, bien qu'elle soit divisée en trois bras dont deux seulement traversent la ville; et le pont dans son ensemble, d'une rive à l'autre, n'a pas moins d'un demi-kilomètre. Les travées sont si courtes que c'est comme une estacade; mais une estacade de granit. Tout est en granit : les piles formées d'énormes blocs qui paraissent, simplement superposés ou juxtaposés, tenir par leur propre poids; le dallage du tablier; le parapet massif surmonté d'ornements taillés à vif dans la pierre et qui figurent grossièrement tantôt le fruit mystique en forme de khaki, tantôt des griffons.
Cette lourde architecture manque de grandeur : le
pont est tortueux; les blocs des piles sont disjoints et des arbres ont poussé dans les interstices; les fondements ne se perdent pas dans les profondeurs, ils reposent sur des bancs de roche et de gravier à peine recouverts de quelques décimètres d'eau. C'est en aval seulement que la rivière s'approfondit quelque peu, là où sont mouillées les superbes jonques enluminées, les plus belles de la Chine.
Comme un pont du Moyen Age, celui-ci est bordé des deux côtés par des échoppes : c'est le seul pont de la ville, la circulation y est très active, et des marchands de toutes sortes y guettent au passage le client. Marchands de gâteaux, marchands de fritures, marchands de toutes les « dînettes » imaginables; — diseurs de bonne aventure et rebouteux; — baraques de jeu, où Ton joue aux dominos, des dominos semblables aux nôtres, sinon que les points sont coloriés; — et jusqu'à des petits dioramas ambulants! Au milieu de la foule qui, sans cesse renouvelée, stationne sur ce pont-foire, de temps à autre passe une haute chaise sombre, grillée, au fond de laquelle la face verdâtre d'un vieux mandarin évoque l'image d'un avorton dans un bocal! Par places s'élèvent de petits autels avec des fours, où l'on l3rûle les vieux papiers. Est-ce pour la propreté de la rue? oh non! mais le papier couvert de caractères a quelque chose de sacré; il ne doit point traîner dans la boue ou finir dans la boutique d'un épicier : les Chinois ont plus que nous le respect de l'écriture !
Foutclîéou n'a qu'une grande rue qui, traversant toute la vieille cité et toute la nouvelle, a bien 6 kilomètres de longueur; mais, à l'extrémité, serrée de près par la rizière, elle est à elle seule toute la ville. A peu près droite, du moins dans sa direction générale, elle est assez large pour que les porcs, les troupeaux de chèvres et même les buffles y puissent passer avec les gens : elle a bien trois mètres !
La taille des billes de bois dur en têtes grimaçantes, et la fabrication de lanternes blanches, transparentes.
qui ont l'air de vessies, semblent être des spécialités de Foutchéou. Mais les villes chinoises se ressemblent et les boutiques de celles-ci appelleraient les mêmes observations que celles de Canton. Moins de boutiques riches, mais on retrouve le type de la boutique-atelier : ainsi les chevreaux sont dépouillés, échaudés, raclés sur le devant de l'étal, à la place même où ils seront exposés en quartiers pour être vendus. On remarque les mêmes instrumente bizarres, comme ces sortes de harpes monocordes qui, convcnal)lement pincées, servent à battre, en quelque sorte à faire mousser le coton.
Le conservatisme chinois se manifeste dans quelques détails amusants. Les gens d'ici, depuis des siècles sans doute, s'étaient fabriqué des écuelles avec de grandes coquilles plates montées sur une poignée de bois. L'usage du pétrole dans ces dernières années grandit : les Chinois ne sont pas gens à laisser perdre les bidons vides. Ils s'en servent comme de seaux, ou bien ils les dépècent : un demi-bidon forme une merveilleuse pelle à ramasser le crottin des bêtes et des hommes! Ici ils ont eu l'idée de remplacer par une plaque de fer-blanc l'antique coquille : mais précisément ils ont découpé la plaque en forme de coquille. De même dans les constructions de style semi-occidental les maçons chinois donnent aux barreaux de plâtre forme de bambous.
Si les poupées, les bonshommes chinois commencent à se répandre chez nous, les sujets européens deviennent populaires en Chine. A un étalage je remarque une statuette d'Anglaise où l'artiste a irrévérencieusement exagéré les proéminences osseuses du visage et la fadeur filasse des cheveux. Une statuette d'homme à côté trahit la maladresse de cet art nouveau : le personnage est habillé à l'européenne, mais l'artiste a mis aux bottines d'énormes semelles blanches à la mode chinoise, et il a oublié au pantalon la brayctte!
A Canton je n'avais eu que le soleil; une bonne pluie tropicale vient juste à point me donner une impression
nouvelle de la rue chinoise. Les dalles, à peine mouillées, deviennent horriblement glissantes, et l'anxiété saisit le piéton européen de perdre l'équilibre... et la face ! Les gouttes rejaillissent agréablement jusc|u"aux genoux; des mares se forment dans les excavations où sont vite entraînés tous les détritus; des cascadettes descendent les marches des ponts-escaliers. Les auvents ne vous offrent qu'un abri trompeur : si vous avez une moitié du corps au sec, l'autre est sous la douche.
Les grandes ombrelles de toile huilée, décorées de chauves-souris noires, embarrassent l'étroit passage. Pour comble de malheur voici que les gens mettent en pleine rue des bac{uets pour recueillir l'eau du ciel. Les porteurs de chaises redoublent leurs cris et vous assourdissent; à chaque instant vous croyez sentir la pointe d'un brancard dans votre dos : heureusement le grand chapeau-parapluie du porteur d'avant vous prévient à temps !
Au bout de quelques minutes tous les piétons indigènes ont disparu : les Chinois ont une peur horrible de se mouiller, ils semblent redouter même ce lavage naturel. Je marche plus librement; mais mon capuchon excite la bruyante hilarité des gens réfugiés dans les boutiques. Bientôt j'ai toute une troupe de porteurs à mes trousses qui me harcèlent pour me faire monter en palanc{uin : comme leurs sollicitations croissent en violence ainsi c|ue la pluie, je finis par céder. Et je remonte les escaliers delà « colline européenne » à dos d'hommes : quel balancement, à vous donner le mal de mer! Devant moi je vois une dame en chaise découverte, hélas! qui danse en plein ciel comme un pantin : à chercher le caoutchouc !
Le Temple des Letcliies i)asscpour un des plus beaux de la Chine; il est situé dans la banlieue de Foutchéou : le soleil souriant à nouveau, je m y rends le lendemain, en chaise.
Nous franchissons un canal couvert de bois flottants; c'est un spectacle assez peu fréquent en Chine : le
Fokien est une des rares provinces forestières de TEmpire. Au-delà commencent les faubourgs : les maisons sont séparées par des terrains vagues où des vagabonds sont campés sous des berceaux de sampans. Dans un de ces terrains s'élève une ancienne tombe monumentale : la place est devenue une décharge publique, et les chevaux de granit, le portique lui-même risquent d'être bientôt enfouis sous les monceaux d'ordures. Une tombe moins prétentieuse est transformée en « lieux d'aisances » luxueux !
Puis le chemin court sur une digue entre des mares, toutes vertes de minuscules lentilles d'eau que l'on cultive sans aucun doute. Plus de place ici pour les toupines qui ailleurs semblent mendier au passant l'aumône du précieux engrais. Des plates-formes suspendues sur pilotis les remplacent : mais, comme rien ne se perd, en Chine moins qu'ailleurs, à peu de distance audessus de l'eau une planche arrête tout ce qui tombe, et le propriétaire — ou l'entrepreneur — vient certainement, de temps à autre, faire la récolte!
Dès que commence la vraie campagne, le chemin devient encore plus pénible; car les diguettes des rizières ne sont plus que des sentiers d'une boue gluante où les dalles éparses sont enfoncées. Les porteurs haletants font une courte halte à une auberge qui barre positivement la route : les chaises et les tables sont disposées des deux côtés, et le passage est couvert par une tente de paillote. Une colline boisée, toute couverte de pagodes, est ensuite notre point de direction; la base est entourée d'une muraille, la muraille même de la vieille cité, à laquelle des végétations grimpantes ont mis un manteau vert : ce fouillis de nature, cet étagement d'architectures légères, aériennes, font penser au Japon.
La campagne est admirablement cultivée. La rizière domine; elle envahit même les grandes tombes; elle tourne les poteaux de pierre qui en marquent le seuil, elle enveloppe les chevaux de granit et les hiératiques
gardiens monolithes; bientôt elle s'étend jusqu'à la banquette en hémicycle — reconquête nécessaire des champs de vie sur le domaine des morts ! Tout ce qui n'est pas rizière est blé — ou potagers et vergers, enclos de belles palissades en bambou et jonc tressés. Les gerbes de la moisson passée pendent comme une barbe d"or aux basses branches des banians, ou bien s'entassent sur des plates-formes couvertes, élevées sur piliers de granit.
Dans la rizière à l'eau boueuse, entre les touffes grandissant comme une forêt naine, vit tout un monde miniature : les argyronètes courent légers parmi les bulles de gaz qui crèvent à la surface et de gros merlespies se promènent avec gravité dans les allées. Les femmes sont au repiquage, à deux genoux dans la terre détrempée, retroussées jusqu'aux cuisses; pourtant elles ont leurs bijoux : boucles d'oreilles comme de grands bracelets minces ; et dans les cheveux de grandes aiguilles de métal qui rappellent la parure des djoros * japonaises.
Sur une étroite diguette ma chaise était engagée : à l'autre bout en sens inverse vient une jeune fdle ou une jeune femme portant suspendus à un balancier de bambou deux grands seaux de bois. Les seaux contien nent... de ce qui fait pousser le riz; aux anses sont attachées des bottes de légumes et de salades ; dans la rainure du balancier, un poisson est soigneusement enveloppé de feuilles vertes. Elle avance lentement esquissant avec beaucoup de grâce un pas d'équilibriste; délicatement, doucement pour ne rien renverser elle change son balancier d'épaule, se baisse, se glisse, passe pour ainsi dire sous mon palanquin : et je n'ai eu que le temps de voir passer une joue hâlée de soleil et dans un chignon noir, bien lissé, bien brillante, deux longues épingles argentées.
De beaux bosquets de letchies, d'où pointent les