‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 26 sur 77 · Courtisanes · texte numérisé non relu

Courtisanes

cornes aiguës d'un beffroi; un son de cloche mystérieux : nous arrivons au Temple, ou plutôt au Monastère.

Le premier portique donne l'impression d'une grange : car des gerbes de riz y sont à profusion répandues sur les dalles de granit, séchant au soleil. Mais aussitôt je retrouve, magnifiquement enluminés, les « Quatre Rois du Ciel » : le Dieu de l'Atmosphère tenant une perle, le Dieu de la Pluie tenant une ombrelle, le Dieu de l'Eau et du Feu tenant une sorte de guitare; le Dieu des Vents tenant une épée. Sur le ventre, en place de nombril, et sur les genoux, en place de genouillères, ils ont des gueules de dragons, et sous leur pied formidable ils écrasent des diables nains cornus.

Dans une vitrine, un grand Bouddha doré, joufflu, à double menton, la bouche fendue d'un large rire, ventru et le nombril proéminent — l'air tout à fait pantagruélique! Mais Pantagruel tient de la dextre un chapelet. Derrière, également dans une vitrine, est une statue plus petite, les mains jointes, une gueule de dragon béante sur le ventre.

Puis s'ouvre une cour carrée, entourée de galeries. Les piliers du pourtour sont en beau bois lisse sans peinture; les murs sont blancs, légèrement décorés de petits dessins de genre, représentant la plupart des objets usuels, comme des graffiti; de la charpente à intervalles réguliers pendent des lanternes : cette cour de cloître, parfaitement propre, est d'une discrète élégance.

Faisant le tour du monastère et laissant de côté le sanctuaire principal, on arrive dans une seconde cour, à peu près semblable à la première, ornée en son milieu de bosquets de letchies, de bananiers, de bambous, et de parterres de fleurs. Au fond s'élève un temple dont les piliers, de granit jusqu'aux trois quarts de leur hauteur, sont sculptés de dragons en haut relief et gravés de caractères. Le plafond de bois peint est décoré de phénix, de grues, de faisans et de fleurs.

Sur l'autel trône un Bouddha ventripotent flanqué de

deux gardes, armés ruii d'une épée, l'autre d'une francisque : sur la table des offrandes, un vieux citron tout ramolli dans une soucoupe, et, sortant d'une bouteille de verre noir, comme une tige de caoutchouc. Au-dessus de l'idole ventrue un petit Bouddha assis dans une fleur de lotus. Au-dessus, une grande statue de déesse, portant une couronne bleu et or, avec des bras multiples : deux de ces bras, d'un geste grandiose, s'élèvent très haut, se joignent pour supporter, perdu dans l'ombre du toit, un Bouddha encore, minuscule celui-ci, mais toujours triomphalement assis dans un lotus.

Sur l'autel secondaire de gauche est une autre déesse, dont les bras multiples tiennent des épées, des sabres, des piques, des francisques. Sur l'autel secondaire de droite est une grande statue longue, efflanquée, toute déliquescente, comme une statue de cire qui fondrait. Et comme je suis à noter ces détails, des bonzillons tout rasés, en robe grise ou brune, curieux, mais non mendiants, viennent me dévisager et voir ce que je griffonne.

Enfin, j'entre au sanctuaire. Les piliers de granit s'élèvent jusqu'à la haute charpente massive, peinte en rouge et vert sombres, d'où descendent de grandes bandelettes de soie brochée vert pâle et des lanternes hexagonales de mousseline rose. Le vitrage de papier qui court au-dessus des portes ne laisse tomber sur les idoles qu'une lumière crémeuse.

Trois grands Bouddhas semblables, la chevelure relevée en arrière un peu en forme de « pnom », l'auréole enveloppant tout le corps, trônent majestueusement sur des lotus à deux rangs de pétales inversement tournés. La draperie très ample, ne laissant voir qu'un des seins, les revêt d'une dignité qui contraste puissamment avec l'outrageuse impudeur des ventres nus.

De petits paillassons ronds, de petits bancs de bois sont disposés sur les dalles, entre les colonnes, en rangées régulières. C'est l'heure d'un office. Rapidement, silencieusement les bonzes, en robe de soie jaune, viennent s'y agenouiller. La prière commence : litanies

pressées, récitées d'une voix monotone et aigre — comme un croassement — que martèle le bruit sourd des coups frappés sur le poisson de bois. Les assistants font tinter de petites cymbales; dans un coin du temple résonne au choc de la poutre lentement balancée la grosse cloche; et dans l'ombre du coin opposé le gros tambour. Puis c'est une sorte de plain-chant mélancolique et lent, accompagné de clochettes et de triangles, et toujours des extrémités du temple la cloche et le tambour font les répons.

Au retour, nous rencontrons beaucoup de paysans : ils se dérangent avec respect, quelques-uns même me saluent avec une espèce de cordialité. Sur le pas des portes dans les villages les bons vieux à barbiche et les bonnes vieilles à lunettes sont très sympathiques. De jolis enfants au teint ambré, aux yeux noirs, se sauvent en riant, jouant à la peur, comme des bambins du Japon, et les jeunes femmes ont parfois presque des sourires de mousmés. Cette population du Fokien paraît vraiment aimable.

Dans une rue de la ville, un montreur ambulant fait tourner des marionnettes sous le ventre d'un éléphant de porcelaine : un cercle pressé, attentif et amusé, l'entoure. Mais je passe ; le montreur s'arrête pour me regarder, le public en fait autant : je suis l'intermède du spectacle !

PAGODA

C'est des hauteurs qui séparent le village de Mamoï de l'îlot de la Pagode qu'on jouit de la meilleure vue d'ensemble sur Pagoda. Une porte chinoise garde le col qui sépare les collines du bord de la rivière de celles qui se rattachent déjà au relief de l'intérieur. Sur les premières, dans une position dominante, s'élève la maison du vice-consul anglais de Foutchéouqui a établi

sa résidence ici pour surveiller de près 1' t Arsenal français ». Sur l'autre versant s'étend un petit cimetière protestant où l'on voit encore sur quelques pierres tombales des traces de boulets.

Du côté de lavai une espèce de grève recouverte par les eaux à marée haute mène à F t île » de la Pagode, où sont établis les bassins de radoub. A l'entrée de l'estacade qui traverse le bras de rivière, une pagodette s'élève : En l'honneur des soldats chinois morts dans la victoire remportée sur les Françciis.

Justement le seul survivant chinois de la bataille, le FoU'pouo^ est en réparation au bassin. Le capitaine surveille les travaux. De loin avec son large chapeau blanc et sa grande barbe noire il a l'air d'un missionnaire ; il y a quelque chose d'européen dans son aspect, et en efTet il est le fils d'une Chinoise et d'un Allemand. Très gracieusement, en un anglais passable, il m'invite à son bord : pauvre bateau, il est en triste état! 11 est vrai qu'il a du service : après la guerre il a été désarmé, et il a servi de yacht à Li-Hung-tchang.

Le capitaine a accompagné Li-Hung-tchang en Europe et il en est très fier. 11 est très fier surtout d'avoir couché une nuit au Grand Hôtel de Paris, et d'être monté à la Tour Eiffel. Li-Hung-tchang n'a pas voulu y monter, lui, paraît-il. Entre temps il me conduit dans son appartement, meublé à la chinoise; me fait asseoir à la place d'honneur et m'offre un vermout. Nous échangeons nos cartes. La sienne est grande comme trois fois la mienne; c'est une feuille de papier rouge avec de gros caractères en noir: au crayon il inscrit son nom en lettres latines :

Cap. Lew Buak I. C. N. 1

11 me raconte son rôle dans la bataille de 1885. « J'ai sauvé mon navire... », c'est-à-dire qu'au milieu de l'action il a trouvé qu'il faisait trop chaud, et tandis

\. Impérial Cliinese Navy : marine impériale chinoise.

DE HONG-KONG A CHANGE AÏ lOf

que les autres se faisaient couler sur place, il est allé prudemment s'échouer dans l'autre bras de la rivière.

« J'ai sauvé mon navire; et alors mon Empereur m'a envoyé en Mongolie.

— Quoi faire? Y avait-il donc une flotte en Mongolie?

— Non, il m'a envoyé sur la frontière de Sibérie.

— Prêt à combattre les Russes?

— Non.... »

Et il s'arrête embarrassé : le fait est qu'il a travaillé trois années dans les mines de Mongolie, pour avoir échoué son navire : mais il faut sauver la face !

« J'ai payé 200 000 francs, et je suis revenu.

— Payé à qui?

— Au gouvernement. »

Sur cette naïveté, si c'en est une? je quitte l'excellent homme qui travaille dur sans doute à rattraper ses 200 000 francs !

Du côté de l'amont s'étendent les bâtiments de l'Arsenal. Les nouveaux avec leurs murs de briques rouges, leurs toits triangulaires et leurs cheminées rondes sont tout à fait à l'européenne. Mais les anciens avec leurs murailles de plâtre blanc rayées par le bâti des charpentes noires, leurs toits recourbés couverts de tuiles brunes et leurs cheminées carrées, ont plus de cachet. L'ensemble couvre une étendue considérable et c'est un spectacle imposant, au coup de onze heures, que la sortie, par le grand portique monumental, des 1 700 ouvriers, tous vêtus de toile bleue, au milieu desquels les chaises des ingénieurs français semblent portées sur les épaules de la foule.

Sur le bord de la rivière, une ancienne forme de radoub suspendue, d'un système très ingénieux, et qui sert encore quelquefois, rappelle les premiers efforts de Giquel K Les deux longues coques d'acier rouges de deux croiseurs récemment mis à flot témoignent de l'activité récente de l'Arsenal. A côté, deux vieilles

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