Le fondateur de l'Arsenal
canonnières chinoises sont à l'ancre — canonnières sans canons! Mais un beau dragon doré à la proue déroule ses replis, et à la poupe un grand phénix ouvre ses ailes !
En arrière s'élèvent des collines assez abruptes que couronne un camp chinois : toute la journée Pagoda retentit des éclats de l'école des trompettes; des sonneries d'un rythme lent comme une musique de procession. Sur les pentes s'étagent les résidences européennes, françaises : il y a plusieurs dizaines de Français et Françaises à Pagoda — toute une colonie! La demeure du directeur est au sommet d'un monticule isolé, où l'on monte par des escaliers raides au milieu des verdures. C'était une manière de nécropole jadis, cette butte aux flancs trop glissants pour que la rizière pût s'y accrocher : sous l'exubérance des feuillages et des fleurs on découvre des tombeaux restés, qui relèvent d'une pointe d'étrangeté le charme de ces jardins suspendus! M. D..., l'éminent directeur de l'Arsenal, n'est pas de ces Européens qui vivent en Chine comme des étrangers; il se plaît à étudier dans les livres et sur le vif les mœurs des Chinois. Me montrant ces tombes restées dans son jardin : « Ces morts, me dit-il, sont de bonne composition. Le voisinage de ma maison ne les offusque pas, et leurs pieux descendants ne se croient pas tenus de les exhumer.
« Mais récemment une exhumation avait lieu ici même à Pagoda pour cause de mauvais voisinage — voisinage d'Occidental. Le mort s'était plaint, avait envoyé des esprits méchants rappeler à ses fds le premier de leurs devoirs. Le malheur voulut que le squelette de ce mort ne pût être convenablement recomposé : le coccyx manquait! Douleur de la famille : ce pauvre mort, qui avait réussi à conserver son corps intact durant sa vie, mutilé dans la tombe! On ne dédaigna pas de faire appel au malencontreux Européen cause de tout le mal : il retrouva le coccyx, le mit en bonne place ! Ces gens ont depuis lors pour lui presque du resi)ect. »
« Vous voyez cette maison blanche sur la colline — me disait un autre jour M. D. ; c'est l'école des Sœurs. Récemment on y prit l'excellent parti de faire payer les élèves, si peu que ce fût. Les élèves payèrent; mais quel ne fut pas l'étonnement des bonnes sœurs de voir bientôt se présenter à leur porte... une équipe de « vidangeurs » ! Ils venaient prendre livraison. Les élèves, en Chinois avisés et qui connaissent la juste valeur des choses, pour se rembourser de leurs frais d'études, avaient vendu... le « produit » de l'école! — N'est-ce pas dans la religion bouddhiste un acte de sainteté, un mérite digne des plus hautes récompenses célestes, que de construire des « lieux » publics pour sauver la précieuse fumure!
« Les Chinois sont positifs, et pourtant la Chine est le pays du symbole. On en use et abuse à l'égard des hommes, mais encore bien plus à l'égard des Dieux. Aux grands mandarins et aux dieux l'usage veut que, en certaines circonstances, on fasse des cadeaux; mais l'usage veut aussi, bien entendu, que les mandarins et les dieux refusent l'offrande. Alors il est plus simple de louer seulement le cadeau, qui peut ensuite servir à d'autres. Il y a ainsi des jambons et des canards laqués qui durent des années. Avec les dieux il n'y a pas de risques, sauf les bonzes! Mais il arrive parfois que le mandarin oublie de refuser : indélicatesse qui peut mettre le gracieux donateur dans un grave embarras, et que celui-ci ne pardonne pas!
« La pauvreté a inspiré aux Chinois bien d'autres raffinements. Un cochon entier, même s'il doit servir plusieurs fois, c'est encore trop ! N'est-il pas plus économique et plus délicat à la fois d'offrir pour de bon à la divinité... la tête et la queue! C'est déjà un sacrifice considérable!
« Le symbolisme des formules ne le cède pas à celui des cérémonies. Les Chinois — qui ont inventé la poudre — ont aussi inventé la strangulation à j^erpétuité. On condamne un homme à être étranglé : mais sur les
instances de la famille éplorée, qui ne manque pas d'appuyer ses supplications par des arguments sonnants, le magistrat accorde un sursis. Le sursis écoulé, même procédure, et ainsi jusqu'à ce que le strangulé meure de sa belle mort : c'est une rente viagère pour le juge ! >
Mais la question qui passionne M. D.... est celle de l'Arsenal.
Cet arsenal a été jusqu'ici pour la Chine une bonne affaire. Les navires qu'elle y a fait construire lui sont revenus moins cher que ceux qu'elle a commandés à l'étranger, et leur construction a fait vivre au bas mot une dizaine de mille Chinois. Mais, pour que la Chine retire tout le profit de cet établissement, il faudrait que la mission française ne soit pas gênée par la négligence, le peu de conscience avec lequel remplissent leur tâche les hauts mandarins chargés de fournir le bois et le charbon. Toute la direction financière, aussi bien que la direction technique, devrait, dans l'intérêt même de la Chine, être remise à la mission française, à charge pour celle-ci de justifier de ses dépenses.
Si cependant la Chine renonce à se créer une flotte de guerre, ou une flotte de police — ou si les puissances le lui interdisent, — le meilleur parti, le seul à vrai dire qu'elle puisse prendre, est de louer l'Arsenal à la mission française : indépendamment du contrat primitif, le gouvernement chinois est en effet lié par les avances que la mission a faites pourne pas laisser interrompre le travail.
Celle-ci lui paierait un loyer très rémunérateur; elle ne serait pas embarrassée de trouver des commandes. Déjà, au moment où le gouvernement chinois était hors d'état d'entreprendre des constructions nouvelles, l'Indo- Chine française en a donné qui ont permis à l'Arsenal de ne pas chômer. La France au besoin en donnerait : elle aurait tout avantage à faire construire ses canonnières sur un chantier franco-chinois plutôt que sur les chantiers anglais d'Hong-Kong. Cet Arsenal de Pagoda est une entrci)rise très intéressante à tous points de vue : la France, en tout cas, ne peut s'en désintéresser.
L'excursion au monastère de Kouchan est, paraît-il, une des plus pittoresques de cette partie de la Chine. Avec quelques Français de la mission, je m'embarque donc dans un « bateau-maison ^ », que va remorquer la chaloupe à vapeur de l'Arsenal. Salon, chambre à coucher, cabinet de toilette, cuisine, — le tout simple, clair et propre, tient dans l'arrière d'une petite jonque. L'équipage chinois se loge comme il peut dans les compartiments de l'avant. D'élégants matelots en blanc, au grand col bleu bordé d'un liseré tricolore, conduisent la chaloupe.
De grandes jonques aux voiles doubles, comme des ailes de papillon, montent avec la marée et le vent, rapides comme des yachts; en regardant mieux, je m'aperçois que ces voiles blanches sont faites avec la toile de sacs de farine américains! Sur les rives se suivent les villages roses d'où montent des fumées bleues. Au-dessus se dresse la montagne haute et digne, toute embrumée au sommet, bientôt piquée de points blancs qui sont les stations-buffets de la pieuse ascension : les brumes peu à peu se dissipent, et le dôme serein domine de toute sa hauteur la rizière plate et la rivière à son pied.
A la pointe d'un petit village nous débarquons. Partout, le blé déjà coupé sèche sur les dalles, et les chiens qui viennent aboyer après nous par derrière pour se sauver ensuite de toute la vitesse de leurs pattes, couverts de balle, semblent encore plus pelés! Nous passons les silos de granit précieusement recouverts à demi de paillote où s'accumule l'engrais communal; et bientôt une pierre dressée en travers du chemin pour empêcher le bétail de trop s'écarter marque Feutrée de la pleine campagne.
Je remarque une ingénieuse mécanique pour monter Teau de rizière en rizière. C'est une espèce de chaîne sans fin, chaîne à godets que deux femmes font mouvoir