House-boat
en posant le pied sur les palettes dont est muni l'axe de la roue d'engrenage : la couleur rouge de l'appareil achève de lui donner l'apparence d'une machine agricole d'Occident. Mais voici qui est bien un emprunt à notre civilisation : un arrosoir — réduit il est vrai à ses parties essentielles : le tuyau et la pomme! Sur le tuyau je lis des caractères bizarres, comme des lettres russes ; mais ce sont simplement les lettres à l'envers du mot Petroleum : encore un usage des bidons vides! Dans chacun des seaux suspendus à son balancier, le cultivateur se contente de plonger le tuyau surmonté de la pomme ; avec chaque main il donne à chacun Tinclinaison convenable, et il arrose en marchant deux sillons, deux plates-bandes à la fois.
De place en place nous trouvons des cercueils sur le bord du chemin, quelquefois couverts d'un véritable toit en bois, et même en tuiles. Ils resteront là tant que ne sera pas venu le moment propice pour les funérailles; tant que la famille n'aura pas réuni l'argent nécessaire pour faire la fête décemment. Nous passons aussi de petites cabanes-chapelles qui sont des refuges pour les âmes errantes, les âmes sans tombeau : il y a deux petites niches dans chacune, Tune pour les âmeshommes, l'autre pour les âmes-femmes : point de réunion des sexes même dans la mort!
Nous commençons à monter dans les pins maigres et clairsemés. Dès la base de la montagne, le chemin est un escalier à larges marches de pierre. De chaque côté luisent de grands dévaloirs de roches nues, des pentes de granit suintantes, quelquefois ruisselantes d'eau claire : les eaux glissent sans mordre sur l'épaule de la montagne. Sur les parois de roc droites ou fortement inclinées, partout des caractères sont artistement gravés en creux : ces inscriptions sont la reproduction exacte de l'écriture, jusqu'aux bavures du pinceau.
A nos pieds, dans l'encadrement des grands fûts à grosses écailles rouges, les rizières les plus rapprochées forment un serpentis de canaux et de digues dont la
fantaisie contraste avec la régularité des terrasses sur les premiers ressauts de la montagne. Plus loin s'étend une plaine vert pâle, uniforme comme un désert dont les villages seraient les oasis : des moins éloignés mon-, tent des cris de porcs et des sons de gongs mêlés. Au bord de l'eau, les rizières ont l'air de prairies flottantes : on dirait de grandes étendues d'herbes aquatiques ramassées, balayées par les courants et les remous.
Des haltes sont ménagées de palier en palier. Les premières sont de simples abris, des pavillons ouverts aux piliers de granit, au beau plafond de bois peint. Puis, ce sont de véritables petits temples, où les bonzes vous offrent le thé. Tout cela parfaitement entretenu, propre, donne une haute idée de la richesse des moines. Les inscriptions sur les roches se multiplient, plus belles encore, dorées, peintes en bleu ou en vert. Nous avons cessé de monter : voici la porte élégante du monastère.
Tout, dès l'entrée, y respire la fraîcheur, le bien-être : les murs bien blancs ; les piliers et les charpentes d'un beau rouge brun; les dalles très grandes et bien jointes; les fleurs éclatantes et délicates qui égaient la sévérité grise et dure des granits; les toits gracieux se détachant sur un fond de banians, de bambous, de pins et de pierres moussues, tandis qu'au-dessus culmine dans le ciel bleu et dans le soleil le grand dôme de roc et de gazon.
Nous gravissons la large rampe de granit qui mène à la grande porte, et, par une belle cour dont les balcons sont garnis de fleurs, nous gagnons la salle de réception. Là, c'est l'ordonnance usuelle : les chaises carrées des deux côtés, et au fond, l'estrade des hôtes — où nous nous asseyons, tandis que notre boy déballe les provisions et met la table. Derrière nous, sur une tablette de marbre, est une petite statuette très réaliste et très vivante du vice-roi de Foutchéou; à côté, un démon férocement contourné, sculpté dans une racine de bambou.
Cependant, la foule des bonzes et bonzillons accourt pour nous regarder. La salle est tout ouverte sur un des grands côtés : le petit jardin où elle donne est en un instant plein de curieux. Juste comme nous allons nous mettre à table surviennent deux missionnaires espagnols, avec qui nous causons, en un sabir sans nom, fait de latin, de français, d'espagnol et d'anglais! Ils ont avec eux toute une bande de catéchumènes, à qui, pour leur promenade du jeudi, on fait visiter le monastère bouddhiste.
Nous avalons notre déjeuner assez vite, pour assister à la fin du repas des moines. Le réfectoire est une haute salle sombre, où de longues tables de bois toutes nues sont régulièrement disposées. Les moines, soixante à quatre-vingts environ, sont assis des deux côtés : un bol de riz, une soucoupe d'herbes cuites, et deux baguettes, voilà tout leur couvert. Ils ont fait la prière en commun au commencement : le repas fini, ils vont en procession au temple se prosterner quelques secondes devant Bouddha.
Le chef bonze nous conduit maintenant, et tout d'abord au jardin, jardin charmant, tout en roses. Le bonze nous fleurit de sa propre main, à profusion : rose au chapeau ou au casque, rose à la boutonnière! Mais comme nous nous attardons, il nous révèle son anglais par un magistral : Come along ! Arrivés sous un kiosque élégant où il fait bon se reposer, il nous étonne par un : SU clong! qui est une sino-britannique invitation à nous asseoir. Après cela il a épuisé son anglais, et toute la conversation intelligible qu'il peut nous tenir.
Avec des : « Come along » répétés, on nous mène à la basse-cour, département important du monastère. Une vraie basse-cour, comme je n'en ai pas encore vu en Orient, bien montée et bien close! Et la porcherie, propre comme une stalle de concours agricole!
Mais la cuisine est bien plus étonnante encore. De grands bassins de pierre pour cuire le riz, des cuves à laver, minutieusement propres! Des cheminées, et sur-
tout des conduites d'eau ! Oui, et avec des robinets — des robinets qui coulent! Cela, c'est la grande nouveauté du monastère et sa grande fierté. Notre bonze ne passe pas un robinet sans le faire tourner, et sur son gras visage s'étale la satisfaction d'avoir étonné l'Étranger. Ils n'en ont pas en Europe pour sûr : et comme nous ne paraissons pas assez vivement frappés peut-être, du doigt il essaie de nous faire saisir la beauté de l'invention, la merveille, le miracle : de l'eau qui monte toute seule!
Pourtant le vieux bonze a vu de près les machines d'Occident. Il a consenti un jour à monter à bord d'un croiseur français en rade de Pagoda. On a voulu lui faire boire du vin : il a dignement refusé; mais pour ne pas contrister ses hôtes, il a fait boire le novice qui l'accompagnait. On l'a un peu mystifié avec la lumière électrique : chaque fois qu'il soufflait sur une lampe, elle s'allumait! Enfin jusque-là il n'avait pas eu trop peur ; mais il vint à passer près d'un ventilateur : effet du courant d'air sur son crâne glabre, il se crut enlevé, et la minute d'après, il quittait ce bateau du diable ! Les robinets sont bien plus beaux que tout cela, et ils ne font pas de farces aux pauvres bonzes.
Nous passons par une série de cours et de couloirs obscurs. Dans les coins les plus sombres notre guide s'arrête pour frotter l'un contre l'autre deux grains de son chapelet et en faire jaillir une étincelle! Nous voici revenus à la salle des réceptions. Cérémonieusement on m'apporte le livre des visiteurs : je feuillette au hasard; mais le bonze m'arrête, m'ouvre le livre à la première page, et il ne souffre pas que j'en passe une seule. Il a bien sommeil cependant le brave bonze; c'est l'heure de la sieste évidemment, il bâille à fendre l'âme! Mais il faut sauver la face, et l'honneur du monastère. J'ai dû lire tous les noms, appréciations, poèmes, etc., — ou faire semblant. Je signe à mon tour et je vais me lever quand le digne homme nous lâche in extremis sa troisième phrase anglaise, américaine,
plutôt : One dollar! Pour la table, le thé, la visite, y compris les robinets, ce n'est pas trop; mais c'est beaucoup pour l'Orient. Les moines de Kouchan sont décidément très entendus.
D'ailleurs nous n'avons pas tout vu. Il ne s'agit point des Bouddhas, Rois du Ciel et autres divinités qui ressemblent absolument, plutôt en moins bien, à celles du temple des Letchies. Il s'agit de F « Hôtel du Monastère ».
Nous l'avions à peine aperçu, niché dans la verdure, au bord d'une minuscule pièce d'eau. Les moines ont du goût : ils ont su conserver à ce pavillon pour étrangers assez de caractère. Les balustrades, les piliers, les cornes des toits, l'heureux mariage du bois et du granit donnent à l'ensemble, en dépit des fenêtres à l'européenne, une jolie couleur locale. Au rez-de-chaussée une grande salle à colonnes pourra servir de salle à manger : un vieux sculpteur à lunettes, l'air d'un ouvrier du Moyen Age, accroché à un des piliers de granit, y creuse des caractères. De la balustrade sur le bassin, tout comme à Fontainebleau, on donne à manger aux carpes.
D'un geste à la Pierre l'Ermite, notre bonze nous entraîne dans le petit escalier en colimaçon tout parfumé d'exquises senteurs de bois. Au premier il y a plusieurs petites chambres, toutes petites, mais avec lits à l'européenne, glaces, et même des cheminées. Galerie sur l'étang; vue sur le monastère, le magnifique fond de verdure — sur toute la montagne!
Le deuxième est réservé aux Dieux. Un gros Dieu doré et heureux ventripote dans une vitrine : devant, en guise de lampe sacrée, est pendu un falot de marine, dont l'armature, se reflétant sur la vitre, met à la Divinité, ridicule auréole, comme un masque d'escrime!
Nous quittons à regret le monastère par un chemin encore plus pittoresque que celui de l'entrée. On n'oublie pas de nous montrer la cloche qui sonne toute seule : le battant de bois est mis en mouvement par
une chute d'eau à l'aide d'un mécanisme d'une ingéniosité primitive. A côte s'ouvre une espèce de gouffre entre les rochers ; le fond est à sec : le guide, à la dernière minute, nous révèle le dernier mot de sa science : No water! dit-il.
Le lendemain matin, je pars pour Changhaï.