CHAPITRE V
CHANGHAI
La ville européenne : le Bund; la Concession internationale et la Concession française. — La ville européo-chinoise : Foochow Road et Nanking Road. — La cité indigène. — La société. — L'avenir de Ghanghaï.
Ghanghaï est très différent de Hong-Kong. A Hong- Kong l'Occident et l'Orient sont intimement mêlés : à Ghanghaï ils sont plutôt juxtaposés.
La première impression que produit Ghanghaï, en arrivant par le Ouampou, est tout à fait une impression d'Europe. Sur les deux rives on passe des docks et des filatures; sur la rivière on ne rencontre guère que des navires d'Occident : fins voiliers américains, quatremâts d'acier transporteurs de pétrole; vapeurs marchands des multiples lignes maritimes qui relient Ghanghaï à Foutchéou, au Japon, à Tchifou, à Tientsin, Nioutchouang, Port- Arthur; grands bâtiments à étages, larges, à toit et à fond plats, de la flotte fluviale du Yangtzé; — presque toujours une « malle » en station, masse énorme qui semble barrer la rivière étroite et dominer les rives plates; — quelquefois aussi un gros croiseur, auprès duquel les canonnières semblent des yachts, elles torpilleurs et contre-torpilleurs des jouets; — enfin de grands pontons, entrepôts d'opium, dont
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l'un est une ancienne frégate anglaise désarmée, le Wellington\
Plus d'un des vapeurs qui passent porte le pavillon chinois *; mais on ne voit pour ainsi dire point de jonques ni de sampans. Les sampans sont inutiles : la ville est toute sur une rive; et Changhaï n'a pas comme Hong-Kong, comme Canton, son quartier flottant. Les barques de pèche sont en aval à Ousong; les grandes jonques de commerce sont stationnées en amont, à hauteur de la cité indigène qu'on ne voit pas.
Le long de la rive gauche, voici des magasins, des appontements : débarquer à quai, chose rare en Extrême- Orient! A Nagasaki, à Kobé, à Yokohama, à Hong-Kong même, la plupart des navires mouillent en rade : ici non, c'est comme dans un grand port d'Europe, et voilà aussi pourquoi il y a si peu de sampans. L'on s'aperçoit tout de même qu'on est en Chine : rien qu'à voir passer ces longs trains de chalands que traîne péniblement un petit remorqueur et où grouille confusément un entassement humain. Et puis c'est l'assaut furieux des coolies au bastingage — le débarquement des élégantes aux petits pieds que l'on porte sur les épaules comme des ballots!
Mais l'aspect de la ville sur la rivière est tout à fait européen. Des fenêtres; pas de vérandas comme à Hong-Kong, ou très peu. Par 31° Nord, nous avons dépassé la limite du climat et du style colonial. Au milieu de mai, très peu de vêtements en toile blanche ou en kaki; à peine quelques casques; et dans les maisons pas encore de pankhas. Le fait est que la chaleur n'est pas accablante, sauf vers le milieu du jour, et quand souffle le vent fiévreux du Sud-Ouest, qui a passé sur les grands lacs marécageux du Yangtzé.
Le « Bund » de Changhaï est unique en Extrême-
1. En 1899, le lonnage du pavillon chinois, dans les ports ouverts, s'est décomposé ainsi : 8 millions de tonnes pour les vapeurs à l'européenne; et moins d'un demi-million pour les jonques.
CHINE ANClt.XM; KT NOUVELLE. O
Orient, et c'est vraiment un des beaux fronts de ville du monde. L'ensemble de ces grands bâtiments, si faible que puisse être la valeur artistique de chacun, a quelque chose d'imposant. Hong-Kong est plus grandiose : les bâtiments y sont plus massifs et l'étagement sur les pentes de la montagne les rehausse encore; mais Hong-Kong n'a pas la ligne, cette belle ligne courbe, mollement infléchie suivant la boucle d'une rivière, qui mériterait à Changhaï, aussi bien qu'à Bordeaux et à la Nouvelle-Orléans, le nom de « Cité du Croissant ».
L'esplanade de Hong-Kong, toujours en voie d'accroissement, est un perpétuel chantier; à peine conquis sur la mer, la terre y est accaparée par les bâtiments qui n'y laissent plus ni place ni air pour la verdure; les maisons chinoises aussi y débordent; la montagne derrière pousse la ville au rivage. Le « Bund » de Changhaï a plus d'aisance, plus d'air et plus de fini. C'est un beau boulevard planté d'arbres; les bâtiments qui le bordent sont déjà anciens, et définitifs; chacun a son individualité propre ; plus dun a des prétentions architecturales.
Le Bund n'a pas toujours présenté cet aspect aristocratique. 11 y reste encore quelques souvenirs de son premier âge : de petits pavillons en retrait, entourés de jardins; de modestes c cottages » couverts de plantes grimpantes. Mais peu à peu les derniers disparaissent pour faire place aux grands bâtiments. 11 restait encore une belle cour ombragée ; on y bâtit maintenant un énorme édifice, la nouvelle Banque Busso-Chinoise. Et par-delà l'arroyo de Soutchéou, à Hong-Kiou, se sont élevés en ces dernières années de véritables « buildings î à l'américaine où les puissances nouvelles, Allemagne, Japon, États-Unis, ont logé leurs consulats; où les offices des grandes compagnies de navigation émigrent ; et qui peuvent rivaliser avec les « blocs * géants d'Hong-Kong.
Maintenant le Bund appartient presque tout entier
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aux administrations, aux banques, aux clubs. Sauf aux deux extrémités on n'y voit pas d'entrepôts, que les entrepôts flottants qui obstruent fâcheusement la perspective de la rivière; et le commerce de détail luimême en a été banni, rejeté au second plan. 11 n'y reste plus que deux boutiques, et de genre relevé : une pharmacie et une librairie.
Derrière cette majestueuse façade du Bund s'étend la ville proprement européenne. Elle n'est pas jolie; des rues étroites, sans presque de trottoirs : le terrain ici, comme à Hong-Kong, mais pour d'autres raisons, est restreint et cher. Beaucoup de magasins aveugles; un certain air à la fois banal et mesquin qui rappelle, par exemple, la « concession » de Yokohama : le commerce des soies ne réclame pas de très vastes entrepôts. Quelques belles boutiques relevaient seules cette banalité. Mais comme il n'y a plus de place sur le Bund une seconde ligne de grands bâtiments à plusieurs corps et plusieurs étages s'élève maintenant en arrière : des bâtiments de proportions monumentales, à qui un heureux mélange de brique rouge à l'européenne et de brique bleue à la chinoise prête une certaine originalité, mais qui assombrissent encore les rues étroites et leur donnent des airs de ruelles.
L'aspect de la ville européenne n'est d'ailleurs pas uniforme : l'ancienne concession anglaise et la concession française ont chacune un cachet national. La grande tour des Douanes maritimes, toute en briques rouges de style pseudo-gothique — avec son cadran monstre et son carillon sonore, — dominant le Bund, la rivière et la ville entière, suffirait à révéler la présence hautaine de l'Angleterre. Le goût britannique s'affirme aussi avec éclat dans ces pelouses de gazon ras, qui bordent du côté de la rivière la partie centrale du Bund, et où il semble naturel que s'élève la statue d'un homme d'État anglais *. Seul le monument récemment élevé