‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 35 sur 77 · Environ 2o francs · texte numérisé non relu

Environ 2o francs

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N'empêche qu'aux yeux des Chinois nous avons dû passer pour les domestiques de notre interprète! Peu à peu tout autour de nous des curieux couronnent les tombes : mais il suffit de braquer l'appareil photographique pour les faire tous déguerpir.

Cinq kilomètres encore et nous sommes au bout de la ligne. Là pour le moment, à 55 kilomètres et demi de la gare fluviale, est stationnée la « cabane », le fourgon forge qui lentement s'avance suivant le progrès de la pose. Là s'arrête le rail, mais les terrassements sont déjà exécutés sur plus de 150 kilomètres encore jusqu'à Sinyang, qui est déjà dans le bassin du Hoang-ho. Entre Hankaou et Sinyang, malgré le labour des rizières et la récolte du blé, 30 000 coolies sont aux chantiers.

Aucune difficulté sur la route que le passage du seuil qui sépare les deux domaines fluviaux. Sur 50 kilomètres il faut entailler les granits et même, pour franchir la crête, percer un tunel de 350 mètres de longueur, à 200 mètres au-dessus de l'étiage du Yangtzé à Hankaou. Au-delà c'est la plaine indéfinie ; la voie n'aura qu'à courir en droite ligne sur des lieues et des lieues, sans presque de tranchées ni de remblais, au milieu d'une campagne très riche. Il ne s'agira plus que de passer les 4 kilomètres du Hoang-ho.

Faute d'aiguillage, nous revenons machine arrière. Pour éviter les accidents on place une vigie sur le wagon de queue devenu le wagon de tête. Les indigènes qui se promènent sur la voie mettent une extrême lenteur à se retirer et ne se garent qu'au dernier moment : si faible que soit notre vitesse selon nos habitudes, elle semble dépasser l'imagination chinoise. La vigie lance en passant des poignées de sable à ces tardigrades qui ont failli se faire écraser et qui se contentent de tourner le dos en baissant la tête.

Tout d'un coup le mécanicien, un Italien, arrête et crie : « Un mort sur la voie ! » Un long cortège blanc et bleu se déroule en effet sur la ligne, avec accompagnement de cornemuses et de pétards, Des hommes

portent sur leurs épaules une longue caisse noire, où un enfant est à califourchon : c'est un cercueil, et le cortège un enterrement. La voie leur a paru la route la plus praticable : ils la quittent à grand"peine et, dès que nous sommes passés, la reprennent.

Nous voici revenus sans accident au kilomètre 17 et nous nous rembarquons. Le canal est couvert dimmenses troupeaux de canards qu'enserre et que pousse un cordon débarques : ce sont les fournisseurs des albumineries dHankaou. A bord Tingénieur discute avec l'interprète une grave question : la décoration du train officiel qui doit le surlendemain transporter sur la voie nouvelle le grand directeur du chemin de 1er, Son Excellence Chêng le Taotaï!

UNE PROMENADE A OUTCIlANG

Outchang est, sur la rive droite du Yangtzé, le pendant de l'agglomération Hankaou-Hanyang sur la rive gauche. Il n'y a pas de bateaux à vapeur pour passer d'une rive à l'autre et la traversée oblique est toute une navigation.

Notre sampan longe d'abord le quai de la cité indigène d'Hankaou, dont les entrepôts blancs en haut des berges semblent reposer sur les mats pressés des jonques comme sur un gigantesque pilotis. Nous passons devant lembouchure du Han sans presque l'apercevoir, si épais, si compact est le barrage de jonques qui en obstrue l'entrée, — semblable à ces formidables embâcles de végétation flottante qui masquèrent à Stanley le confluent de plusieurs grands affluents du Congo.

Puis nous piquons au large et malgré l'effort des rameurs nous dérivons un peu, tant le courant est fort. Un grand quai en construction sur la rive droite nous étonne; il nous révèle que Outchang est la résidence d'un vice-roi intelligent, ouvert aux choses d'Occident ;

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Tcheng-chi-tong. Ensuite nous longeons la muraille qui tombe droit dans le fleuve : et le mouvement confus des porteurs d'eau, des manœuvres de toutes sortes sur les grands escaliers qui descendent des hautes portes jusque dans le fleuve évoque en notre mémoire des visions de Babylone.

A un tournant au pied d'une tour le courant est si violent que nos bateliers doivent s'accrocher à la gaffe dans les interstices ou les trous des pierres : l'eau a creusé de véritables petits « moulins » dans les blocs de granit rouge. Encore sommes-nous heureux de trouver l'abri de deux grandes jonques accolées qui portent à la filature voisine de lourds chargements de coton : coton chinois facilement reconnaissable à la teinte jaunâtre et au lâche ficelé des balles. Sur un ressaut de la muraille des femmes lavent des vêtements rapiécés et de la salade verte dans l'eau terreuse.

Nous débarquons sur une grève poussiéreuse couverte de bottes d'ail dont l'odeur corrige agréablement celle des tas d'ordures voisins. Nous nous dirigeons aussitôt vers les nouvelles casernes que le capitaine H., un ancien officier allemand qui fait ici fonction d'instructeur en chef, nous a très aimablement invités à visiter.

Nous sommes reçus, le capitaine français qui m'accompagne et moi, dans la salle d'honneur. L'extérieur est de pur style chinois, mais l'ameublement est à moitié européen. Les chaises anguleuses sont en bois laqué, et devant la grande entrée s'élève une petite estrade basse tapissée de soie écarlate avec de grands phénix brodés en blanc et bleu qui est le « lit de réception » pour les visiteurs distingués; mais pour nous on a dressé une table à l'européenne que recouvre une resplendissante nappe blanche.

Les officiers supérieurs chinois s'y assoient avec nous. Ils portent une tunique de soie flottante d'un bleu sombre, richement brochée, les galons sur les manches formés par les enroulements d'un dragon. Ils sont chaussés de bottes molles à la semelle très épaisse,

comme il convient à leur dignité, et coiffés d'une calotte de fourrure piquée, en manière d'aigrette, de deux plumes de paon.

On nous donne du Champagne dans des flûtes, du thé blond et sucré dans des tasses à l'européenne, et les petits fours partagent les compotiers avec les gâteaux chinois. Les « ordonnances » qui font le service ont été stylés : l'un veut bien me donner des baguettes pour piquer les gâteaux chinois; mais un autre, mieux instruit des mœurs étrangères, lui fait signe de me laisser, barbare que je suis, manger avec mes doigts !

Sur les murs la fantaisie de fresques chinoises alterne avec la rigidité de profils de fortifications. A côté de vieilles gravures représentant les batailles de la Chine au xvii^ siècle, œuvres des Jésuites de ce temps, sont exposés les modèles de fusils et de cartouches les plus modernes. Dans un coin on conserve pieusement le « landau » qui fut spécialement construit pour le prince Henri de Prusse lors de sa dernière visite. Le toit est exactement celui d'une chaise chinoise : bombé, couvert d'un réseau de cordelettes et surmonté dune pomme en étain. Les fenêtres, comme celles d'une chaise, sont fermées seulement par une toile métallique en guise de vitre.

Des Japonais ont aussi mis la main à la décoration. Il y a quelques mois, sur un ordre de Pékin et contre la volonté du vice-roi, tous les instructeurs allemands, sauf deux, ont été remplacés par des instructeurs japonais. Au-dessous d'un portrait de Tcheng-chi-tong — belle figure de vieillard grave aux yeux de feu — s'étale un grand plan de Tokyo, accompagné d'un petit plan de Paris et d'un petit plan de Londres. Les officiers japonais racontent bien à leurs élèves chinois que ce sont eux, les Japonais, qui ont inventé le télégraphe et les chemins de fer!

Une image d'origine japonaise est particulièrement amusante. Elle représente un choix des grands hommes du monde. On y voit au premier rang Wellington voi-

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siner avec Gambetta et Gladstone avec Pierre le Grand, qu'un officier chinois, pour nous flatter peut-être, nous donne comme Louis XIV. Dans la seconde rangée, de Moltke entre Li-Hung-tchang et Bismarck. Mais la place d'honneur appartient à un gros homme très laid qui est le Mikado, assisté à droite de Washington, et à gauche de Bonaparte, reconnaissable surtout à l'uniforme de Brie une.

Après la collation nous faisons le tour du casernement. Bien qu'on y sente un peu trop l'odeur des « baquets de propreté » et que près des cuisines nous surprenions une foule de gamins qui n'y ont que faire et qui se sauvent à notre approche, l'ensemble paraît assez bien tenu. Les bâtiments pour le logement des hommes n'ont qu'un rez-de-chaussée et sont disposés en lignes parallèles : toutes les portes donnent sur les allées intermédiaires. Les soldats ne sont que quatre par chambre : mais les cloisons qui séparent les chambrées ne s'élèvent qu'à un peu plus de hauteur d'homme et toutes communiquent par un long couloir latéral. Les officiers couchent à la caserne et ont chacun une chambre fermée.

Nous passons ensuite au gymnase. Les soldats sont en tenue d'été, veste et pantalon d'une sorte de kaki : le chapeau de paille canotier manque un peu d'allure et la natte relevée sur la nuque leur donne un peu l'air de petites filles. Mais ils sont bien musclés et exécutent des exercices difficiles avec beaucoup de correction : ils font preuve de force, de souplesse et même d'agilité. L'instructeur allemand leur reproche cependant un certain manque de vivacité, d'élan, de feu. « Ils font tout — nous dit-il — avec tranquillité. »

Enfin nous assistons à la manœuvre d'une batterie d'artillerie. En tenue d'hiver, drap bleu et turban noir, les soldats ont un air plus martial. Leurs mouvements sont d'une précision irréprochable : les diverses opérations de la mise en batterie, du démontage et du remontage des pièces, sont exécutées avec un ordre

parfait et une grande rapidité: le capitaine français qui m'accompagne n'en revient pas. Ces troupes possèdent au plus haut degré les qualités manœuvrières : or, au témoignage de l'instructeur allemand, chaque soldat individuellement est dune endurance à toute épreuve, et bon tireur : « vue excellente et pas de nerfs ». Sur les 10 000 hommes de troupes que compte la garnison de Outchang, il y en a déjà 3000, de toutes armes, qui sont, comme celles-ci, équipées, armées, exercées, entraînées à la moderne — capables, si elles sont bien conduites, de se mesurer à nombre égal avec des troupes européennes.

Il existe précisément à Outchang une Académie militaire pour la formation du nouveau corps d'officiers que réclame la nouvelle armée. Le capitaine allemand en est le directeur et nous y conduit.

Sur le chemin nous traversons une espèce de terrain vague entouré de barrières que Ton prendrait volontiers pour la place du marché aux bestiaux : c'est la première cour du yamèn du vice-roi réformateur. La route macadamisée que nous prenons ensuite est due à son initiative. Quant aux bâtiments de l'Académie, ils sont de proportions monumentales : toute une enfilade de cours dallées communiquant entre elles par des galeries, et où s'élèvent des pavillons élégants. Partout un grand air de propreté et même de confort : on pourrait se croire dans une École militaire du Japon.

Tandis que nous retraversons le Yangtzé, je me demande ce qui arrivera le jour où la Chine aura porté à quelques centaines de mille hommes cette armée nouvelle que depuis quelques années seulement elle a commencé de constituer avec tant de succès. Et justement en débarquant j'apprends que les Boxeurs, dont on s'inquiétait assez peu jusqu'ici, viennent d'incendier la gare de Paoting-fou : — déjà le soulèvement du nombre î

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