NANKIN
Nous redescendons le Yangtzé à une vitesse d'un bon tiers supérieure à celle de la montée, et moins de quarante heures après avoir quitté Hankaou, nous apercevons le pic pointu, conique comme un volcan, qui annonce Nankin : le « Mont Saint-Michel ».
Nous débarquons en plein fleuve, et quelques moments après des pousse-pousse nous emportent vers la Mission catholique : il n'y a pas encore d'hôtel pour les étrangers à Nankin. La route, très bien macadamisée, court entre des champs de blé ; nous passons un canal sur un pont de bois, mais renforcé par des armatures de fer et dont une travée fait pont-levis : n'était notre équipage, nous pourrions un instant nous croire en Europe !
Mais voici devant nous une haute, longue, immense muraille : nous sommes en Chine ! Nous nous engageons sous une grande porte sombre; un véritable tunnel étroit et élevé, où s'agitent autour de leurs étalages une foule de petits marchands, et d'où s'exhalent des odeurs caractéristiques : tabac, opium, benjoin — et quelque chose de pis !
A peine franchi la porte de la ville, nous entrons littéralement en pleine campagne. La belle route macadamisée continue, bordée de chaque côté par un petit trottoir proprement pavé de petites pierres et par une double ou triple rangée de saules pressés, bas et touffus, formant rideau. De temps en temps nous passons des maisons basses sans fenêtres, en belles briques grandes et régulières, de couleur grise, qui donnent l'illusion de la pierre. Des deux côtés de la route on fait la moisson, moisson de blé et moisson de haricots que l'on bat comme le blé. Assises sur le bord du trottoir, des femmes, habillées en toile bleue tout comme nos
paysannes, écossent aussi des haricots et des pois. Par endroits la route dans toute sa largeur est jonchée de ces légumineuses familières.
Nous croisons de délicieux bourriquots, élégamment harnachés, avec une belle selle rouge, tout couverts de sonnailles, sur lesquels trottinent des braves gens avec des parasols de calicot. Même nous rencontrons un tonneau d'arrosage en fer. Décidément nous ne sommes pas en Chine : nous sommes dans une campagne française, nous suivons l'allée qui mène au château ou à Tabbaye!
Mais la route tourne et s'allonge, comme si elle ne menait nulle part ou très loin : point de château; point d'abbaye ! De temps à autre des hameaux, des hameaux chinois, délabrés et vermineux. Après cinq ou six kilomètres nous apercevons sur une colline, une grande porte rouge : est-ce une plaisanterie? Allons-nous ressortir de la ville : le guide que le Père de la Mission nous a envoyé au débarcadère se moque-t-il de nous ?
Nos traîneurs s'arrêtent : il paraît que nous sommes dans le bon chemin, mais pas au bout. La Porte Rouge est un reste d'une ancienne enceinte quand Nankin était plus petite. Tandis que nos hommes pour se donner du cœur prennent force bols de riz, pour nous dégourdir les jambes nous gravissons le monticule où elle s'élève. Dans lombre des grandes voûtes, parmi les bourriquots, des coolies presque nus, couleur de bronze, dorment paisiblement les jambes en l'air sur un lit de haricots secs! Mais hélas! tout autour à nos pieds on ne voit que la campagne : des cultures maraîchères avec de petits hameaux dans des bosquets. Où est Nankin? nous nous le demandons avec effarement.
Nous repartons, et enfin nous quittons la belle route pour une rue chinoise, aux dalles brisées, versées, défoncées, quand elles ne sont pas remplacées par une affreuse rocaille de galets et de débris de brique ! Oh ! mémorables cahots que nous endurâmes une heure durant dans nos « pousse » de campagne, dont les
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roues semblaient à chaque instant devoir lâcher Tessieu! Ankylose de nos jambes, meurtrissure de nos hanches et de nos reins !
Nous traversons maintenant une espèce de village où l'on peut cependant à certains détails reconnaître la marque d'une cité : une enseigne dorée, où nous manquons de nous cogner la tête; un panneau de bois découpé; un comptoir bien fourni. Les maisons commencent à se suivre et la rue à grouiller. Des caravanes passent de l)ourriquots noirs, avec des muselières de bambou : d'une main le « cavalier » tient l'indispensable parasol, et de l'autre quelquefois un grand pot de riz cuit posé sur l'avant de la selle. Près des auberges il y a de véritables troupes d'anons dessellés, attachés à des piquets dans des terrains vagues, entre les jambes desquels des porcs fouillent les ordures. Ce sont aussi des défilés de pousse-pousse, qui transportent des pierres.
Une foule de marchands ambulants avec une grande variété de « musiques ». La plus en faveur ici semble être un tambourin sur lequel en tournant la main on fait frapper un petit battant de bois. Les bonzes aussi se font entendre : en voici un qui tape à coups redoublés sur un petit « poisson » sacré, tandis que sur une tablette sculptée qui lui pend par derrière brûle un bâtonnet de benjoin. A quelques pas derrière une femme âgée qui titube sur ses « petits pieds », un jeune homme marche en portant un banc dans son dos, comme s'il voulait se faire rentrer les épaules et s'élargir la poitrine; c'est un bon fils, il porte le banc de sa mère : ce qui est un des plus beaux exemples de piété filiale !
La rue, par moments, est assez large, très large même l)0ur une rue chinoise : mais le milieu est, ou a été, dallé. Nos hommes trouvent moins dur de passer à côté sur la terre battue; le malheur est que devant chaque porte il y a une petite allée de brique faisant un peu bosse qu'il nous faut gravir pour retomber ensuite rudement dans une espèce de rigole humide d'urine ou d'eau
grasse. Les gens nous regardent avec curiosité, mais sans malveillance, et nous n'avons aucune raison d'être de mauvaise humeur : mais nous poussons tout de même un soupir de soulagement quand, au bout de 8 kilomètres, après une heure et demie de trimballement, nous apercevons les murs blancs et la croix de fer de la Mission.
La cour intérieure, avec son dou))le étage de galeries ornées de bois ajourés, d'un blanc éclatant, et ses magnifiques parterres de verdure, a un air de simplicité sans ascétisme. Les longs couloirs sonores entre les hautes murailles de plâtre nu sont plus austères; mais la vue s'ouvre de tous côtés sur de riches cultures maraîchères : on se croirait volontiers au centre d'un riche domaine dans une gentilhommière entourée des habitations des fermiers.
Ma chambre est pauvrement meublée : pas une glace; un lit dur; pour toilette une petite cuvette sur un escabeau; pour pot à eau une espèce de boîte à lait détamée ; une table, un fauteuil, une chaise, une vieille commode, un prie-Dieu et un bénitier; pour toute décoration, quelc{ues images de sainteté collées sur le plâtre. Mais tout est si propre, il fait si frais dans cette chambre de retraite, qu'on s'y trouve bien.
Et puis, cette Mission est une manière de monument historique ; c'est une des premières qui furent fondées en Chine : en I080 ! Elle porte témoignage du long effort des Jésuites pour convertir le peuple chinois, comme de leur insuccès. Cette antique Mission ne compte pas, après plus de trois siècles, un millier d'adeptes.
Le Père J. qui nous donne l'hospitalité est un homme plein de dignité et de charme. Sa grande barbe blanche, sa longue robe de soie écrue, à la chinoise, qui fait ressortir sa puissante stature, lui donnent la prestance d'un patriarche.
Mais la charité chrétienne n'a pas éteint l'ardeur de sa foi patriotique. De sa voix douce, mais assurée, il nous déclare « qu'il est malsain de laisser faire les
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Anglais »; et c'est un gardien jaloux des droits de la France, un défenseur énergique de ses intérêts. Il dirige d'ailleurs les affaires de la Mission avec une habileté consommée; en ce moment il achève de bâtir près du débarcadère un hôtel tenu à l'européenne pour les riches Chinois de passage, qui lui rapportera gros et dont il saura se faire un nouveau moyen d'influence.
Sa conversation est familière; son langage très libre. Parlant d'une jeune fdle positivement séquestrée par ses parents, il dit tout naturellement : « C'est pis que dans un couvent. » Et comme un jour un visiteur, se trouvant là au moment où il se mettait à table, faisait le signe de la croix en même temps que lui : « Oh ! vous n'avez pas besoin de vous signer, lui dit-il en riant, puisque vous ne mangez pas ! »
Le jour de notre arrivée, c'est la Pentecôte, et dans l'après-midi il y a salut à la chapelle. Elle est toute décorée à l'européenne : sur l'autel s'élève une grande image de la Vierge foulant le croissant. Mais sur l'étole du Père brodée de motifs chinois se déroule sa longue tresse, et les hautes semelles de papier blanc le grandissent encore sur les marches de l'autel. 11 porte une espèce de tiare pyramidale en soie noire brodée d'or, qui était la coiffure de cérémonie nationale au temps des Mings.
Les enfants de chœur ont aussi des insignes chinois : ils sont en robe rouge et toque rouge; mais la toque est rehaussée d'un bouton vert sur le devant, et au sommet d'un bouton de cristal. Le sacristain, qui tient aussi l'encensoir, porte le chapeau des serviteurs de l'autorité, le chapeau de tresse conique avec un plumet de crins rouges. L'assistance, accompagnée par l'orgue, chante tout en s'éventant des cantiques latins, avec assez de justesse, d'ensemble et de netteté : nous comprenons ces chanteurs qui chantent sans comprendre, et je reconnais les paroles du Gloria in excelsis Deo.
En sortant le Père J. nous dit d'un ton jovial : « Voilà quelque chose que vous ne verrez pas à l'Exposition. >
En effet c'est un spectacle peu banal, ces pompes du catholicisme se déroulant au cœur de la Chine : je ne pouvais m'empêcher d'en ressentir l'incomparable prestiore. mais j'étais frappé plus vivement encore de leur étonnante ressemblance extérieure avec les cérémonies bouddhistes.
Un temple de Confucius est tout voisin de la Mission : nous y allons en nous promenant. Un beau portique en brique émaillée et marbre en précède l'entrée. Les portes sont de dimensions colossales : elles sont couvertes de clous énormes dont la tète n'a pas moins de dix centimètres de diamètre. Sous le porche nous admirons une magnifique cloche élégamment évasée en corolle, forme très différente de la forme classique qui est presque cylindrique. Le petit portique de bois auquel elle est suspendue est un chef-d'œuvre de sculpture : les piliers reposent sur des griffons: les cornes de cette sorte de torii miniature se projettent en têtes de dragon: au sommet se détache un phénix merveilleux de légèreté.
Dans la cour qui s'ouvre ensuite, c'est un débordement de végétation folle. Ce ne sont plus seulement, comme aux temples de Canton, des grandes herbes, mais de gigantesc{ues ombellifères, des roses trémières géantes, même des arbres : des pins et des abricotiers sauvages. Les fours à brûler le papier sacré, pourtant de proportions monumentales, sont presque perdus dans cette jungle.
On accède au temple pai* un large perron à deux étages où montent quatre rampes de granit massif. L'effet du temple lui-même est un peu gâté par le reste des échafauds dressés pour la dernière grande fête annuelle et qu'on n'a même pas pris la peine d'enlever. L'intérieur est nu; pas même une statue: seulement une tal)]ette géante au milieu, et sur les côtés une multitude de tablettes plus petites, toutes portant le nom du sage sanctifié. D'énormes tables de bois plein sont disposées pour recevoir les offrandes; sur les côtés sont
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rangés des sortes de portiques en bois très lourds dont les piliers reposent sur des canards.
Derrière le sanctuaire principal s'étead une terrasse plus élevée encore avec un autre temple moins grand que le premier et aussi nu. Tout à fait en haut enfin se dresse un petit kiosque octogonal où l'on reçoit la brise et d'où l'on a une jolie vue sur la « ville ». Au premier plan, de vastes cultures maraîchères : terre noire et verdures tendres; des mares où le ciel se reflète comme dans un miroir. Des monticules verdoyants, parsemés de taui)inières qui sont des tombes, où pâturent des bœufs et par les sentiers desquels passent des caravanes d'Anes chargés de sacs de riz.
Plus loin, parmi des feuillages sombres, des groupes de toits noirs et des pans de murs blancs taillés en escalier : c'est un quartier de la ville, une simple bourgade; rien qui s'élève; les yamèns eux-mêmes ne se distinguent que par le tour plus vaste de leur enceinte et la disposition compliquée de leurs corps de bâtiments. Dans des bosquets plus touffus luisent les toits de tôle et se devinent les vérandas de la Mission américaine; l'église catholique à peu de distance dresse son portail blanc. Tout près un village de paille et pisé, avec ses aires de glaise sèche où l'onbat la moisson, semble doré dans la belle lumière.
Sur la gauche, la colline boisée de la Citadelle; la Porte Rouge sur son coteau ; Félégant belvédère de Peïkeko. Sur la droite la haute ligne raide de la muraille, et, par delà, les grandes pentes du Mont-Saint-Michel ferment l'horizon. De vraie ville, point! Pourtant Nankin compte encore de .300 à 600 000 âmes dans son enceinte énorme de 34 kilomètres. Mais presque toute la population est ramassée dans la partie sud, qu'on ne découvre pas de notre poste d'observation.
C'est là, devant l'Arsenal, que se voit encore le dernier débris de la fameuse Tour de porcelaine : la coupole de bronze qui maintenant, renversée, forme une vasque magnifique. On se demande comment les Chinois, avec
les engins primitifs dont ils disposaient, purent monter une pièce d un tel poids à pareille hauteur. — En dehors de ce quartier du Sud, Nankin ressemble à une campagne, tout au plus à une banlieue et rien n"y e^énerait les ingénieurs futurs si jamais Nankin devait redevenir la capitale de la Chine — d'une Chine rajeunie et définitivement rentrée dans le commerce du Monde!
La grande curiosité de Nankin est le Tombeau des Mings. Nous nous y rendons en pèlerinage montés sur de petits chevaux hirsutes, mais très doux, qu'accompagnent des conducteurs dépenaillés.
Nous suivons quelque temps la route européenne; nous franchissons le canal de ceinture sur un beau pont de brique que la colonie occidentale a baptisé le « Pont des Étudiants », parce que c'est le but de promenade favori des élèves de l'école de la Douane. Les gens d'alentour y ont d'ailleurs consciencieusement étendu un lit de crottin pour sécher au soleil.
Ensuite nous longeons les murs d'un camp en brique et pisé badigeonnés de rouge : sur le parapet des cercles concentriques noirs figurent sans doute des gueules de canons, et des petits kiosques de distance en distance sont les guérites. Et nous entrons sans nous en douter dans la ville tartare. dont le mur d'enceinte de ce côté a été complètement rasé.
Mais voici les grandes ruines du Palais Impérial. Les briques magnifiques, une à une, chaque jour s'en vont, emportées par les pauvres paysans des environs, exploitées comme une carrière sous l'œil du mandarin indifférent. Le yamèn du maréchal tartare est encore là : un grand carré de bâtiments bas et aveugles, précédé d'un parvis de dalles de granit où s'élèvent de hautes palissades légères comme des grilles avec des inscriptions en caractères d'or. Autour s'étend une plaine de gazon ras, parsemée de bases de colonnes, où paissent des bestiaux.
Nous sortons du Palais par l'arche centrale d'une
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triple porte à travers la muraille, monumentale comme un arc de triomphe romain : les voûtes, en brique solide comme de la pierre, sont bien conservées, et les arabesques qui courent sur les plinthes de marbre sont encore distinctes. Nous tombons sur un petit canal que traversent, séparés seulement de quelques mètres, cinq petits ponts massifs, en plein cintre, par où passaient jadis les cortèges impériaux, et qu'on appelle les « Cincf Dragons ».
Longeant le canal, nous allons vers la muraille qui forme ici l'enceinte commune de la ville tartare et de la ville chinoise. A notre droite au milieu des champs une vieille maison délabrée sur le toit de laquelle toute une pépinière de pins et une brousse d'herbes folles ont poussé : c'était là qu'on enfermait, me dit-on, les femmes de l'Empereur qui n'étaient pas sages!
La Grande Muraille s'élève haute et solide comme il y a quatre cents ans : nul ne se risquerait à en enlever une brique et récemment encore, pour la visite d'un envoyé de l'empereur, on a réparé les brèches que Li-Hungtchang y avait faites, lorsqu'il reprit la ville aux Taïpings. Ettous les soirs tournent sur leurs vieux gonds rouilles dans le granit les grandes portes bardées de fer.
Des voûtes impériales, nous débouchons dans une grande plaine mamelonnée où paissent des troupes de cavales aux longs crins, demi-sauvages, et des moutons tartares à la queue renflée et adipeuse. Parsemés dans les fonds et sur les monticules, des tumuli de gazon; au loin, isolées, d'étranges formes grises, comme des rochers dressés qui auraient figures d'animaux.
Nous suivons un chemin de dalles glissantes qui est la route de Tchinkiang. Par là doivent venir un jour les « Diables d'Occident » : aussi les Chinois prévoyants ont-ils établi là un camp. Obliquant par la gauche le long du retranchement de terre, nous nous dirigeons vers ce qui nous apparaît de loin comme un bastion. C'est en réalité une sorte d'arche triomphale à trois voûtes
basses marquant la voie du tombeau : seulement sur les pentes du toit toute une végétation verdoie.
Une seconde porte monumentale plus haute s'élève à quelque distance. C'est lentrée d'une salle rectangulaire qui s'ouvre également des trois autres côtés par une grande arcade. Elle était jadis couverte, mais le toit s'est effondré, et c'est à ciel ouvert que se dresse au milieu, sur le dos d'une tortue monolithe géante, l'immense stèle de granit c|u'e]le était faite pour protéger.
Cette salle marque un détour dans la voie funèbre; un mamelon empêche de poursuivre tout droit : colline sacrée à laquelle on n'a pas pu toucher; car c'était la tombe d'une dynastie passée. Le cortège entré par la porte de devant sortait donc par une des portes de côté, et s'engageait dans l'allée des Animaux.
Car ce sont bien des animaux, les rochers étranges aperçus de loin. Ils sont là i)ar couples, se regardant face à face, de très près, et regardant passer à leurs pieds dans l'étroite allée les petits hommes, qu'ils écrasent de leurs formes de monstres antédiluviens et de leurs masses de monolithes ! Voici d'abord les chevaux, grotesques de raideur — deux chevaux couchés, deux debout. Puis les lions, à peine reconnaissables — deux accroupis et deux dressés; puis les tigres, plus méconnaissables encore.
Un ravin coupe l'allée : le pont a été emporté, il n'en reste plus qu'une culée; il faut descendre tant bien que mal dans 1^ lit à sec et remonter la berge raide. Voici maintenant les chameaux — deux agenouillés, deux debout, — plus réalistes c{ue les autres; et enfin les éléphants, les plus massifs de tous, la tète pesamment appuyée sur leur trompe rigide. Leur dos est couvert de petites pierres que les dévots y ont lancées, dans le pieux désir d'obtenir une postérité mâle!
L'allée ici tourne à angle droit pour reprendre la direction primitive; et aux animaux succèdent les gardes. Hiératiques et droits comme des momies de pierre, les bras comme serrés dans une gaine avec le corps, les
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détails du vêtement et de l'armure mal détachés, ils ressemblent aux statues des rois d'Assyrie. Les quatre premiers tout semblables portent une masse d'armes; les quatre suivants serrent des deux mains sur leur poitrine la croix de leur épée.
Nous sommes au Tombeau. Une légère pente de gazon nous amène au i)ied d'une i)remière muraille rouge. Derrière, c'est une longue suite de cours, d'escaliers alternativement montants et descendants, envahis par les herbes folles, les arbres, les cultures des bonzes. Ces montées, ces descentes, tout était commandé par les rites : le cortège où tout était porté à dos d'homme y passait sans difficulté. Sur les terrasses s'élevaient de grands reposoirs où l'on plaçait le corps et où l'on brûlait des parfums en récitant des prières : il ne reste plus que les socles des colonnes.
La dernière cour aboutit à une sorte de tunnel incliné qui semble sans issue vers le haut, débouchant sur un mur: c'est une ruse pour tromper les Kouès, les esprits malins qui viendraient troubler le sommeil des augustes morts. Par un escalier dérobé on sort du tunnel sur une plate-forme élevée où court une muraille rouge. Immédiatement derrière ne s'élève plus que la colline. Colline boisée, que l'art humain n'a pas touchée. Les Empereurs y dorment tranquilles dans la majesté simple de la nature, au pied des montagnes; — et les animaux même de la création semblent les y veiller !
En avant, la vue s'étend au loin sur la plaine où ondulent les blés mûrs. L'immense ligne grise de la muraille se prolonge indéfiniment : au pied luisent des marais; derrière s'étend une campagne variée, comme un Bocage : et c'est Nankin ! Quelques toits de portes ou de pagodes se devinent dans la brume. Vers le Sud- Ouest, par delà le Yangtzé, se dressent des crêtes; vers le Sud-Est la grande montagne de Tan-chan où, lors de la révolte des Taïpings, se réfugièrent les habitants. Et tout près de nous, à nos pieds, se déploie la barbare grandeur de ce cortège funèbre depuis des siècles
immobilisé dans la pierre, et qui semble encore attendre des funérailles impériales !
Au coucher du soleil nous revenons à travers la plaine où des rafales cinglantes soulèvent des tourbillons de sable. Nous longeons le pied de la muraille droite, sans rentrants ni saillants. Sous leffort des pluies et des vents nombre de briques, quelques-unes des splendides briques de porcelaine jaune émaillée, se sont détachées, et par places le grand mur a l'aspect d'un gigantesque gâteau de cire. Nous repassons sous la voûte humide de la grande porte, plus sombre encore des ombres de la nuit tombante, où luisent les larges dalles polies par le sabot des ânes et des chevaux.
Le chemin toujours dallé — dalles brisées par manque d'aplomb ou éclatées par l'effet du chaud et du froid — nous mène dans un quartier peuplé de la ville tartare.
Devant les maisons importantes ou mieux entretenues uu petit mur de briques revêtues de plâtre porte, du côté de l'entrée, un grand caractère « Bonheur ». Les femmes, les pieds à l'aise dans de larges sandales, vêtues comme les hommes d'une longue robe, ressemblent un peu à des Européennes en peignoir. On nous regarde avec quelque malveillance et nous avons Ihonneur d'être insultés... en tartare!
Nous franchissons une muraille encore et nous rentrons dans la cité chinoise. Nous tombons d'abord dans une espèce de campement de bohémiens : des feux rougeoyants dans l'ombre grandissante, des chevaux au piquet, des cabanes de paille, des haillons étendus, dans des terrains vagues. Puis la rue est plus régulière : les maisons se touchent, la ligne ne s'interrompt même pas sur les rampes des ponts. Il fait presque nuit déjà : mais dans la clarté dernière du ciel se détachent encore de grands mats portant comme un petit toit. Ce petit toit empêche l'ombre de tel toit voisin de tomber dans la cour d'un pauvre homme à qui il arriverait certainement malheur si elle y tombait : car la foule innombrable des
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esprits méchants s'abattrait sur lui — les Kouès terribles auxquels il faut dérober la tombe même des Empereurs!
TCHINKIANG
... En aval de Nankin, nous passons de grands radeaux dont la manœuvre est curieuse : pour les diriger dans les tournants une petite barque se détache et va jeter une ancre à un endroit convenable; c'est autour de cette ancre que l'immense train de bois évolue. Et c'est dans cette petite barque que s'entassera toute la population pour remonter le fleuve.
Les berges sont presque constamment bordées de joncs : mais tout de suite derrière s'étendent de riches cultures d'orge et de blé. Les joncs d'ailleurs sont une récolte précieuse : on en fait des ouvrages de tresse; on les emploie pour couvrir les maisons ; enfin, secs, ils servent de combustible.
Quatre heures à peine après avoir quitté Nankin, nous apercevons sur la rive droite des maisons blanches et rouges parmi des ombrages sombres sur une colline verte; et dominant l'ensemble une élégante pagode aux étages bien détachés, aux cornes bien relevées, comme une pagode japonaise. Le fleuve est couvert de voiles, de chaloupes, de navires de toute espèce; sur la rive gauche une impénétrable forêt de mâts dissimule et signale à la fois l'entrée du Canal Impérial : nous arrivons à Tchinkiang.
Le ponton où nous accostons est un ancien courrier d'Europe, VOrissn, réduit à cette triste condition pour la fin de son existence : qu'elles étaient petites les « malles » d'Extrême-Orient il y a... quelques années! Aux larges baies de l'entrepont se pressent une foule de passagers et de coolies criant, gesticulant comme des diables, se bousculant, s'aventurant même jusque
sur réti'oit rebord extérieur au risque de se faire écraser.
Le fleuve sur la rive droite perd du terrain. La colline où s'élève la pagode était il y a quelques années une île, Vile d'Or, répondant à 17/e d'Argent en aval, qui subsiste toujours. Aussi le ponton est-il très loin du quai : le « Bund » lui-même a été en partie conquis sur le fleuve. Une longue passerelle de 300 mètres nous y mène par-dessus l'enchevêtrement des beaux sampans dorés et vernissés.
Nous allons droit à la Mission dont les tours blanches dominent la concession européenne — ou plus exactement la concession anglaise. Elle est cependant située en dehors des limites : les Pères Jésuites ont préféré rester sur terre chinoise que d'être annexés au territoire anglais. Ils possèdent d'ailleurs tout le quartier environnant, et même ils viennent d'acheter des terrains nouvellement conquis sur le fleuve pour y construire des entrepôts qui seront d'excellent rapport.
Le Père C. nous offre de monter au sommet des tours toutes neuves, à peine terminées. La vue d'en haut est très vaste. D'abord à nos pieds un grand damier de toits noirs ou bruns et de murs blancs : ce sont les faubourgs, étroitement pressés sur les bords du fleuve; c'est là, dans ces quartiers nouveaux, que se fait tout le gros commerce de la prospère cité, relevée du désastre des Taïpings.
En arrière, la vieille cité murée renferme les yamèns dont on voit s'élever les grands mâts de commandement. Plus loin, vers l'aval, sur un promontoire rocheux à la hauteur de Vile d'Argent, se silhouettent les toitures élégantes d'une sorte de Belvédère, lieu de piquenique favori des riches Chinois de la ville.
A droite, en faisant le tour de l'horizon vers l'amont, se déroulent des collines boisées qui, dominant de très près la ville, donnent à tout le tableau une pittoresque originalité. Sur l'une d'elles sélève un hôpital, fondation d'une vieille diaconesse américaine. Sur la hauteur
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voisine c'est le camp chinois. Une route neuve serpente parmi les bois à flanc de coteau : c'est la promenade favorite des Anglais.
Enfin, au bord du fleuve en amont, se dresse une colline plus abrupte, au pied de laquelle est niché le consulat d'Amérique. Sur les premières pentes, le consulat d'Angleterre, dont le mur d'enceinte, comme une muraille chinoise, grimpe jusqu'au sommet. Il paraît que le consul possède juste au sommet un excellent potager : on ne peut s'empêcher de penser que ce serait aussi une excellente position pour y établir une batterie.
Le Père vient nous reconduire jusqu'au bateau. Le « Bund » est grouillant d'activité : des centaines de coolies transportent des sacs de sucre; c'est la grande importation de Tchinkiang. Quant à notre passerelle, elle est encombrée de petits bidons de bois tout luisants, pleins d'huile végétale, qui viennent d'Hankaou et que notre vapeur décharge pendant des heures. Tchinkiang exporte peu : quelques conserves de poisson, de volaille, de gibier; quelques filés de soie; des pois qu'on expédie à Canton pour en faire de l'huile. Jusqu'ici le commerce extérieur de Tchinkiang n'est pas très considérable : mais nul doute qu'il ne se développe quand le port sera relié par voie ferrée à Changhaï, à Nankin et à Tientsin. — Un avenir immense attend toute cette région du Yangtzé !