CHAPITRE YII
TSINTAU
La rade. — Le quartier des résidences. — Le quartier du commerce : le port. — Le quartier militaire. — Avenir de Tsintau.
Partis de Changhaï le 14 juin au matin, à bord du vapeur postal allemand Tsintnu, nous avons, loin des côtes, et en dehors de la grande ligne des navires, traversé une mer sans îles et déserte, d"un beau vert limpide qui rappelle l'Atlantique, bien que les géographes -'ait ni baptisée la '•>er .bume. r>icme au large nous pouvons nous apercevoir que nous passons de la Cl'ine du Sud dans la Chine du Nord — de la Chine des moustiques dans la Chine des mouches : car nous jouissons des deux.
Le lendemain vers midi, trente-quatre heures après notre départ, la grande île Tolozan est bien en vue; à droite et à gauche de petites crêtes en dents de scie déchiquettent le ciel; en arrière, des murailles plus hautes se perdent dans les nuages : c'est la côte. Deux heures plus tard nous passons quelques îlots rocheux où un rayon de soleil fait luire un peu de verdure pâle, et Tsintau se montre à nous.
Sur la droite, les toits blancs des nouvelles casernes eni'ore inachevées, tout à fait à l'écart, rayent le flanc des mamelons pelés; sur une colline en pain de sucre
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s'élève la tour du sémaphore; des maisons blanches audessous s'éparpillent; en rade se dessine la silhouette tronquée d'un vapeur désarmé. Le paysage produit une grande impression de nudité, d'aridité : à peine de verdure; absence complète de bois; je comprends pourquoi notre pont est encombré de grands pieux de pilotis.
A l'extrémité d'une pointe de terre basse sur la gauche s'élève une tour. On dirait une vieille pagode chinoise à demi ruinée, et l'on croit voir des végétations sur ses flancs : mais ce sont des échafaudages, et la vieille tour en ruines est en réalité un phare qui se construit.
Comme nous approchons de la terre, à notre droite, derrière un îlot, s'ouvre une petite crique où quatre à cinq grandes jonques et une trentaine de barques sont mouillées. Nous nous arrêtons en pleine rade au large de l'îlot : nous sommes très mal abrités; la houle nous secoue avec violence sur nos ancres : est-ce là ce magnifique port de Kiautschou? Mais cette rade ouverte et cette petite crique ne seront jamais qu'un avant-port et le port des jonques : le vrai port de commerce et le port de guerre se construisent bien à l'abri, derrière la langue de terre, à l'intérieur de la baie.
Des sampaniers, noirs et hirsutes, d'apparence beaucoup plus sauvage que les Chinois du Sud, viennent à nous : avec leurs « trois-planches » i, ils semblent jouer à saute-mouton sur les grosses lames. Mais il y a une chaloupe à vapeur pour les passagers européens, qui, en deux minutes, nous mène à la jetée voisine : une longue jetée en pierre, bois et fer, qui fut un difficile travail.
Des coolies en foule nous y attendaient : mais une police trop bien faite les en a chassés ; un matelot allemand les poursuit encore éperdument, et c'est à nous maintenant d'attendre qu'on vienne prendre nos bagages.
La jetée mène sur le Bund. Oh! ce n'est pas l'élégant quai- boulevard de Changhaï ou de Hankaou, — pas
i. C'est la signification du mot sampan,
encore! Imaginez un beau remblai de sable doré encore mouvant, où l'on enfonce comme sur une dune, tout encombré de gros tuyaux de fonte luisants de goudron, et à la base duquel on voit déboucher de grandes voûtes d"égouts! Mais ce chantier déjà a grand air : dans le sous-sol d'Hong-Kong on ne trouverait guère une canalisation comme celle-ci; et Changhaï échangerait bien, je crois, le lent flux et reflux des eaux jaunes sur ses plages de boue pour ce déferlement de vagues limpides et cette fraîche brise du large.
VHôtel du Prince-Henri est le principal bâtiment du Bund. Très spacieux, très propre, éclairé à l'électricité, c'est un des meilleurs hôtels de rExtréme-Orient. Les chambres vacantes y sont rares : c'est la résidence commune et provisoire de beaucoup de fonctionnaires ou de commerçants, tandis que se bâtissent les habitations privées. C'est aussi le centre moral de la colonie. Dans la salle à manger, sur une console d'honneur, un Guillaume II romantique, drapé d'un grand manteau et le casque surmonté d'un grand aigle, préside aux festins. Un portrait de Bismarck et un tableau du prince Henri en grand uniforme complètent cette décoration patriotique. L'esprit national-impérialiste doit être ici très fort.
De la fenêtre de la chambre le spectacle est intéressant. Tout le flanc des collines en arrière de la mer est tailladé : on ne voit que terres remuées, tranchées vives ou remblais frais, d'un jaune éclatant au soleil; et de tous côtés résonne, incessant, assourdissant comme un chant de cigales, le cliquetis des tailleurs de pierre.
L'activité est très grande dans cette ville en chantier. A chaque instant passent d'interminables convois de brouettes, chargées de pierres ou de pannerées de terre : quand la charge est trop lourde, un enfant attelé en flèche aide l'homme entre les brancards! Les lourds tombereaux chinois — l'air de chariots romains avec leurs roues à la jante épaisse bardée de gros clous — se suivent aussi en longues files, traînés par des mules.
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Les moyens primitifs et les ressources indigènes sont mis au service de ce qui sera une étrange nouveauté : cette ville d'Occident bâtie à l'aube du xx° siècle sur la vieille terre de Chine !
Mais déjà l'esprit pratique de l'Occident a apporté aux méthodes traditionnelles du travail oriental des modifications élémentaires. Avec les matériaux qu'il avait sous la main, sans frais et pour une grande épargne de labeur, l'entrepreneur européen s'est improvisé tant bien que mal des instruments nouveaux.
Voici des rails pour faire des wagonnets ; entendonsnous : ce sont des rails faits d'une poutrelle de bois simplement recouverte d'un ruban de vieux fer! Voici un rouleau qui sert à aplanir le sol des chaussées : bien entendu ce n'est pas un rouleau à vapeur, ni même un rouleau à cheval : il est traîné par vingt-quatre coolies attelés six par six à quatre cordes ; et on l'a fabriqué de toutes pièces ici : la masse de granit vient de la carrière voisine, et l'armature, tout en bois, a été montée ici même! Pour mouiller et attendrir le terrain, point de tuyaux perfectionnés avec lance, ou de tonneaux ambulants : mais d'énormes arrosoirs, portés chacun par doux hommes qui vont les remplir sur la plage et les remontent sur la pente raide du remblai. C'est du travail barbare encore : pourtant il y a là des combinaisons d'efforts, des adaptations de matériaux qui ne seraient pas venues à l'idée de l'Oriental, parce qu'il n'en sentait pas le besoin. Que lui importait, avec ses rudes charrettes, quelques cahots de plus ou de moins?
Pour le moment, il faut le dire, les rues de Tsintau ressemblent assez à des fondrières : on n'y peut guère aller qu'à pied ou à cheval : un pousse-pousse même n'y passerait pas toujours!
Mais c'est un plaisir de sauter les ornières, de gravir ou de dévaler les rampes des ravins. Il fait frais ici : ce n'est plus la chaleur moite de Changhaï; l'air est sec, tonique, excitant : c'est une sorte d'atmosphère électrique comme celle de l'Amérique du Nord. Très sec
aussi le sol, constitué de gneiss granuleux, et où la raideur des pentes facilite encore l'écoulement des eaux. Le site et le climat donnent une impression de salubrité parfaite.
La ville se construit avec méthode. On n"y ménage pas l'espace, et l'air y circulera librement. Point de maisons c{ui se pressent, s'accotent les unes contre les autres : chacune s'entoure d'une ceinture de terrains libres, qui plus tard seront des jardins. L'aspect est celui d'une station de bains de mer : de fait Tsintau en sera une, et nous sommes précisément dans le quartier des résidences.
Elles sont toutes très confortables ces résidences; quelques-unes même luxueuses et élégantes. Quelle différence avec les commencements des jeunes villes de rOuest américain : celles-là ont commencé par de pauvres villages; ici, c'est tout de suite une ville. On construit tout de suite en grand, et du définitif. On dépense largement. Ce n'est pas aux colonies qu'on se privera : même si le climat ne fait pas d'un certain luxe de bien-être une nécessité vitale, il faut bien racheter l'éloignement de la patrie, prévenir la nostalgie: il faut qu'on trouve ici ce qu'on n'aurait pas chez soi!
Mais gravissons cette ligne de hauteurs vers le nordouest : la crête nous réserve une surprise. Un autre Tsintau à nous se découvre. C'est la ville de commerce, le grand port, et, par-delà, la baie immense dont on devine à peine le fond, à l'horizon.
Ici, plus de résidences; mais des magasins et des entrepôts : de grands bâtiments bas, rectangulaires, en bric{ue bleue, où commerçants européens et commerçants chinois voisinent. La fièvre de construction est intense : en pleine campagne des fours à bricfues se sont élevés, et d'autres où l'on fabrique du ciment avec les coquillages des grèves voisines. Le calcaire est rare, mais le granit abonde. Pour le bois, il faut le faire venir : mais une grande scierie mécanique (Diederichsen- Jebsen et C^) s'est installée pour le débiter. Des trou-
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peaux de bœufs et de moutons viennent encore paître sur ces chantiers cjui étaient hier des champs.
Des anciens villages chinois il ne reste plus que des ruines, misérables i)ans de murs en pierres et pisé mêlés. Pour avoir les coudées franches, et par précaution aussi, on a refoulé toute la population chinoise à plusieurs kilomètres. Mais entrez dans un de ces magasins : vous pourrez y trouver un Allemand mangeant à la même table que ses ouvriers chinois, et la même nourriture! Les Allemands savent allier la sou[)lesse des mœurs à la rigueur des méthodes.
Voici, longeant la baie, le chemin de fer. Les remblais sont terminés, la voie provisoire est posée, et déjcà des ponts en fer sont prêts à remplacer les premiers ponts en bois. On a travaillé vite, mais non à l'économie. Point de voie étroite : tout de suite la voie normale, avec des traverses en fer. De multiples voies de garage sont établies pour la gare aux marchandises, dont on voit déjà s'élever, au milieu d'une vaste esplanade, les spacieux bâtiments.
Mais c'est le port qui est une merveille : nous pouvons à peine en croire nos yeux. Cet immense terre-plein qui s'avance dans la mer, c'est bien, tout entier, l'œuvre de l'homme. Oui, le nouveau port, protégé par trois digues, comptera cinq bassins : ce sera vraiment un grand port à l'européenne — comme ne sont ni Changhaï, ni Hong-Kong, ni Kol^é, ni Yokohama, — ni, hélas! Haï-Phong ni Saigon!
Et comme le soir vient, à la fin de cette magnifique journée de juin, une fraîcheur délicieuse tombe du ciel. Les coolies, le travail fini, se blottissent frileusement au fond des tranchées. Tout à l'heure ils vont retourner en grandes troupes à leurs villages. Ce soir, il n'en restera plus un en ville; et Ton pourra en toute sécurité faire une promenade au clair de lune, à la seule condition de regarder à ses pieds !
Le lendemain matin, nous nous dirigeons du côté de l'Est. Par là le terrain est encore plus accidenté, d'un
relief brisé, tout en collines abruptes et en vallons qui forment cirques. Nous grimpons sur une des collines, la plus haute du voisinage (100 m.), celle à laquelle on a donné le nom de l'amiral Diedrichs, le conquérant de Kiautschou, — facile conquête!
La tour du Sémaphore, qui s'élève au sommet, a comme un air d'Espagne : est-ce l'illusion des créneaux se découpant dans le bleu intense du ciel? ou des senteurs résineuses qui, tandis que le soleil monte et fait étinceler l'abondante rosée, se dégagent des petits pins rabougris piqués dans l'éboulis des roches?
De là-haut, tout alentour, on ne voit que tranchées et remblais, compliquant encore ou bien au contraire simplifiant le pêle-mêle naturel du relief. Tout alentour aussi s'étend la mer, ensoleillée et bleue; la terre y projette comme de multiples tentacules les ramifications de ses promontoires, dont les capricieux contours contrastent avec la rigidité linéaire des digues nouvelles.... Le paysage ne manque ni de charme, ni de grandeur; il ne manque que de verdure : mais déjà de jeunes plantations de pins commencent à festonner le flanc des collines grises.
Des maisons blanches sont disséminées un peu partout, nichées dans les vallons. On en découvre à chaque instant de nouvelles, qui d'abord avaient échappé, et qui disparaîtront tout à fait lorsqu'elles auront fait surgir autour d'elles d'ombreuses oasis. Le Camp de l'Est se dessine à nos pieds; c'est un ancien camp chinois, quelque peu transformé : de modestes maisons de pierre, basses, entourées d'un mur de terre rectangulaire, où s'ouvre, du côté de la ville, une arcade monumentale.
Redescendus de la colline Diedrichs, toujours allant vers l'est, nous gravissons une ligne de mamelons, au pied desquels s'étend le champ de tir et dont les crêtes sont couronnées de batteries commandant l'entrée de la baie. Une surprise nous attend encore au col : un troisième Tsintau!
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Cette fois, c'est la ville officielle, la ville militaire. Voici dans une très jolie situation, face au large, la maison du gouverneur : assez modeste, comme il convient à une maison démontable apportée de toutes pièces d'Allemagne. Le jardin n'est encore que terrassements et rocailles. Plus loin, sur une autre éminencc bordant la mer, achèvent de se construire les nouvelles casernes, très vastes et très belles.
Dans le fond de la baie, s'étagent de riches cultures en terrasses : pas de rizières, mais de l'orge, des légumineuses, cultures tempérées s'il en fut; quelques noyers achèvent de donner à la campagne un aspect familier. Parmi les bosquets luisent les toits d'un village indigène, construit en remplacement d'un de ceux qu'on a rasés. Les Chinois n'ont pas perdu au change : les maisons ici sont toutes en pierre et n'ont pas l'air misérable; mais elles sont très fermées : la cour extérieure même est enclose d'un muret de pierres sèches, et les fenêtres sont toutes petites, sans doute à cause de la rigueur des hivers.
Nous sommes curieux de pousser un peu plus loin encore, jusqu'à la colline Bismarck : nous avons cru y voir grimper une voie ferrée. Nous avions bien vu : pour l'exploitation des carrières de granit on a établi un funiculaire électrique de deux kilomètres, qui descend jusqu'à la mer : là les jonques reçoivent les blocs arrachés au flanc de la colline et les transportent, en doublant la pointe de Yun-nui-san, au port de commerce. On fait bien les choses à Tsintau !
Au retour nous rencontrons nombre de paysans. Il faut voir comme leur éducation est faite : à quinze pas — comme dans la théorie — ils se mettent en dehors du chemin pour vous laisser passer, et retirent la petite galette hexagonale qui leur sert de coiffure. Si vous les surprenez assis, ils se lèvent précipitamment.
Nous sommes étonnés aussi de la liberté avec laquelle on laisse des étrangers comme nous se promener partout, avec jumelles, appareils photographiques et même
carnets de notes. Les Allemands que nous rencontrons — des officiers la plupart — nous saluent très aimablement les premiers.
Nous rentrons à l'hôtel par le Tsintau primitif, l'ancienne ville officielle chinoise. A la porte du yamèn les deux grands mâts mandarins s'élèvent encore à côté du màt de pavillon allemand. C'est là c|ue sont provisoirement installés une bonne partie des services administratifs de la colonie.
Vraiment, les Allemands peuvent être satisfaits de l'œuvre cju'ils ont accomplie en moins de trois ans.
Sans doute la prise de possession du territoire a été brutale. Tandis que les autres puissances ont fait précéder de longues négociations leur mainmise sur un morceau de terre chinoise, et n'ont procédé à l'occupation qu'après la signature d'un acte de cession ou de location en bonne et due forme, les Allemands ont pris d'abord et se sont fait céder ensuite.
Même à l'heure actuelle la frontière de la colonie n'est pas fixée. Comme les Chinois élevaient difficulté après difficulté sur la délimitation, les Allemands ont rompu tous les pourparlers et laissé les choses en l'état. Aussi les lignes de points et tirets marquées sur les cartes officielles allemandes sont-elles toutes plus ou moins fictives, et varient même suivant les cartes.
Avec le même sans-gêne ils ont exproprié les indigènes détenteurs du sol. Le gouvernement allemand s'est proclamé seul acquéreur : entendez que tous les propriétaires ont été. d'une manière ou de l'autre, forcés de lui céder leur bien « aux prix usuels » '.
Des soulèvements ont éclaté à plusieurs reprises : la répression a été signalée par des excès de rigueur. « Les Allemands ne sont pas des hommes », disent les Chinois de Tsinanfou, la capitale du Chantoung.
Kiautschou n'a donc pas eu de très beaux commencements. Les débuts de la colonisation allemande en