Tour du Monde, supplément du 17 novembre
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Extrême-Orient sont une des causes déterminantes du grand conflit qui aura, avec l'odieuse guerre de Transvaal, si tristement ensanglanté l'année 1900. Les Allemands d'ailleurs ne font pas difficulté de l'avouer et quelquefois ils s'en vantent.
Mais, cela dit, il faut reconnaître qu'ils ont jeté les fondements d'une œuvre grandiose. C'est une capitale qu'ils bâtissent, une capitale commerciale et industrielle, un nouveau Changhaï ou un nouveau Hong-Kong : ils la bâtissent à eux seuls, et là où il n'y avait qu'une insignifiante bourgade chinoise — comme les Anglais ont fait Hong-Kong tout seuls et là où il n'y avait que des rocs arides.
Tsintau est appelé à devenir avant longtemps le principal centre du commerce extérieur de tout le Cliantoung. 11 l'emportera aisément sur Tchifou. Entre Tcliil'ou et l'intérieur les communications sont difficiles, parce qu'il faut couper transversalement les chaînes de montagnes parallèles à la côte. Une tonne de charbon coûte autant à transporter des mines de l'intérieur à Tchifou, que de Tchifou à Londres. Tsintau au contraire est au débouché de la large plaine qui s'ouvre entre les chaînes du Nord et celles du Sud de la presqu'île.
Tsintau était l'aboutissant naturel de toute grande voie de pénétration au cœur du Chantoung. Comme les rivières des pays sont trop faibles pour être aisément navigables, les Allemands n'ont pas eu grand mérite à comprendre que la construction d'un chemin de fer s'imposait dès la première heure. Mais ils ont eu le mérite de la pousser activement : actuellement la ligne est faite jusqu'au-delà de Kaumi, c'est-à-dire sur une longueur de plus de 70 kilomètres, et elle est déjà à mi-chemin de la région minière qui est son premier objectif ^
1. Les Allemands n'ont pas interrompu les travaux pendant la dernière crise; ils ont obtenu que les troupes du gouverneur Ouèn-lchi-lcaï n'approchent pas aune distance moindre de 50 kilomètres de la Hgne.
Les difficultés techniques étaient à peu près nulles; mais les difficultés sociales étaient considérables. La population du Chantoung, une des plus robustes de la Chine, est aussi une des plus ombrageuses, une des plus défiantes à l'égard des innovations occidentales. Le déplacement des tombes et des pagodes, et surtout le règlement des comptes avec les armées de coolies employés sur les chantiers, ont été des causes de troubles.
Le chemin de fer drainera donc bientôt les produits d'exportation du Chantoung, dont personne ne conteste la richesse agricole et minière. A Tsintau, ils trouveront un outillage perfectionné soit pour les expédier, soit pour les transformer. L'on en peut dire autant des marchandises à l'importation. En admettant même que le progrès de l'occupation ou du protectorat allemand n'aille pas de pair avec la pénétration du chemin de fer, Tsintau est assuré d'un grand avenir commercial.
Mais, situé à peu près à égale distance entre Changhaï et Tientsin — comme Foutchéou entre Changhaï et Hong-Kong, — à proximité du Japon et de la Corée, ayant comme « hinterland » direct non pas seulement le Chantoung, mais tout le bassin du Hoang-ho, Tsintau peut devenir un des grands entrepôts de l'Extrême- Orient.
En tout cas, il sera à brève échéance la capitale de l'Allemagne Extrême-Orientale. Ce n'est pas sur la concession internationale de Changhaï que cette Allemagne extérieure, qui comprend déjà, en dehors de Kiautschou et de Hong-Kong, et sans compter les missionnaires, plus de 1 200 personnes, se pourvoira des organes qui lui manquent encore : sanatorium, collège, etc. C'est ici, en terre allemande, et dans un climat où l'Européen n'a guère à redouter l'anémie et les fièvres.
Tout cela demandera beaucoup d'argent. De grosses sommes ont déjà été dépensées. Le budget régulier de la colonie est de 12 millions de marks. En outre 20 millions ont été votés pour les travaux du port. Enfin la
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Société du Chemin de fer a réalisé un emprunt de 53 millions de marks.
Mais il ne faudrait pas s'imaginer que la colonisation de Kiautschou soit une œuvre purement officielle. L'initiative privée y collabore et les capitaux privés y parlicipent dans la plus large mesure. Plusieurs grandes maisons allemandes de Changhaï ou de la mère patrie ont déjà monté ou se préparent à monter là-bas de grandes entreprises : Arnhold et Kalliberg — la même maison qui vient de créer une ligne de navigation entre Changhaï et Hankaou; Carlowitz et Co; Siemsen, etc.
Ces maisons ne sont pas plus avares de leur argent que le gouvernement lui-même : et elles ne lui demandent qu'une protection éclairée et discrète. C'est ainsi que la Société du Chemin de fer a dû s'engager à n'employer que des matériaux de fabrication allemande et apportés en Extrême-Orient par des navires allemands. Mais on n'a pas voulu favoriser indûment l'industrie nationale aux dépens du développement commercial de la colonie naissante, et Kiautschou a été déclaré port franc.
Et comme le Tsintau m'emporte vers Tientsin — où je ne devais jamais arriver^ — au pied des montagnes de Lau-chan, dont les pentes raidcs tombent comme une muraille sur la mer d'argent bruni, tandis que leurs crêtes se détachent en grands créneaux dans la clarté du crépuscule — je songe avec quelque tristesse que les Allemands à Kiautschou — si l'on écarte l'inutile et quelquefois odieuse brutalité des commencements — nous donnent une leçon.
1. Déjà les communications avec Pékin étaient interrompues. La bataille de Takou allait se livrer le lendemain (17 juin), et Tientsin à son tour être coupé du monde civilisé pour plus d'un mois.