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CHAPITRE I

La grande industrie en Chine. — Les ressources naturelles. — La main-d'œuvre: faiblesse des salaires. — Qualités et défauts de l'ouvrier chinois : productivité inférieure. — Insuffisance technique des Chinois. — Vices des administrations chinoises; la tyrannie des mandarins.

La concurrence. — L'importation d'Occident en Chine. — La menace d'une invasion économique de l'Occident; l'augmentation (les salaires et les grèves en Chine. — Nécessité d'une perpéluelle redistribution des imiustri s entre les pays: le fantôme du « périi jaune ». — La réorganisation économique e* sociale de l'Occident.

La Chine n'est plus 1' « Empire des Paysans » qu'elle était il y a un quart de siècle. La grande industrie s'y est introduite et déjà développée.

Un simple passage à Changhaï suffirait à nous avertir de la transformation accomplie. Des deux côtés de la rivière, en aval, ce n'est qu'une longue suite d'établissements industriels. Sur la rive droite, les chantiers de construction : Oriental Dock — Coxmopolitnïi Dock; puis les réservoirs à pétrole : Royal Dulrh Petroleum. Sur la rive gauche ce ne sont que des filatures, énormes sur la terre basse; la nuit surtout, le spectacle est

étrange de ces vagues cheminées empanachées de fumée se dressant au-dessus des grands blocs criblés de lumières.

En face même de la ville, à Poutong, s'élèvent les vastes bâtiments de V International Cotton Mill, autour duquel tout un village ouvrier a poussé. Cette seule filature occupe 2 300 ouvriers, et ce n'est que la seconde de Changhaï. L'arsenal de Kiang-nan. un peu en amont, en occupe plus de 3 000. Quel serait le total des filatures de soie, presque toutes fondées avec des capitaux chinois, et dont le nombre, doublant en cinq années, s'est élevé jusqu'à trente! Ce nombre ne s'accroîtra plus, il diminuera plutôt : les crises fréquentes opéreront une sélection rapide, et les entreprises survivantes se fonderont les unes dans les autres, « se comljineront >. Mais l'importance de chaque filature ne fera qu'augmenter : la plus grande a déjà à elle seule 2 000 ouvrières, et l'on est stupéfié de la grandeur des magasins qui, lorsqu'arrive la saison, se remplissent de cocons juscju'au toit!

Le premier aspect de Hankaou. \u de l'aval du Yangtzé, est peut-être plus saisissant encore. Les cheminées de Outchang et celles de Hanyang. de chaque côté du fleuve, se font vis-à-vis, et des nuages de fumée planent sur les deux villes jumelles. A gauche, c'est l'industrie textile ; à droite, la métallurgie.

Les deux filatures « royales » de Outchang à elles deux comptent 95 000 broches et 1 000 métiers à tisser; elles occupent en tout 3 006 ouvriers. La plus grande donne directement sur le fleuve par un grand appontement de bois où, quel que soit le niveau des eaux, les bateaux peuvent accoster. Ln triple portique orné de laques et d'ors en marque l'entrée. Une belle cour dallée mène à la grande porte qui à elle seule est un monument : au premier étage, sous le grand toit recourbé et ornementé comme un toit de pagode, est située la salle d'honneur. L'usine elle-même est toute en rez-de-chaussée : le fracas de ces salles immenses, où

les courroies de transmission le long des allées forment comme de longues et fuyantes murailles, ne rend que plus frappante cette révélation de la Chine nouvelle.

Repassons le fleuve. Les Hauts Fourneaux et Aciéries de Hanyang sont capables de fournir 80 tonnes de rails par vingt-quatre heures — 240 rails de 9 mètres, plus de deux kilomètres! Ils ont, paraît-il, suffi jusqu'ici à la construction de la ligne Hankaou-Pékin, aussi bien pour la section qui part de Paoting-fou que pour celle qui part de Hankaou. Ils n'emploient pas moins de 1 200 ouvriers. Le Japon ne possédait pas encore en 1899 d'aciéries comparables à celles-là.

Descendons vers Hong-Kong, et entrons en passant dans les pittoresques défilés de la rivière Min : n'est-ce pas une surprise de découvrir à l'élargissement de la vallée, en aval de Foutchéou, des ateliers de constructions navales où 1700 ouvriers peuvent travailler à l'aise ! — Hong-Kong enfin se vante de posséder les plus grandes raffineries du monde. Ses chantiers de construction ne le cèdent guère à ceux de Mamoï, et nombre d'industries diverses s'y sont développées : filatures, verreries, allumetteries, etc.

La Chine disposait en effet de tous les éléments nécessaires à la grande industrie. Elle a toujours été le premier centre de production de la soie, et la culture du mûrier ne cesse de s'y étendre. La culture du coton s'y développe de plus en plus, alors que le Japon peu à peu l'abandonne : et le coton chinois, s'il est inférieur au coton américain, est beaucoup plus blanc que celui de l'Inde. Les filatures de Outchang n'emploient que du coton chinois : le Japon importe du coton chinois pour mêler au coton indien.

Les gisements houillers de la Chine sont parmi les plus vastes et les plus riches du globe. Bien qu'ils aient été à peine effleurés par l'exploitation, ils alimentent (l(''jà une bonne part des nouvelles industries chinoises. Los mines de Kaïping suffisent à la consommation des

chemins de fer du Nord. Comme combustible les aciéries d'Hanyang, et aussi la Monnaie de Nankin, n'emploient que du charbon des mines de Ping-chang, qui est excellent. C'est un charbon gras qui ne contient pas moins de 48 pour 100 de matières volatiles et qui ne fait presque pas de cendres. A Hankaou, il revient à 5 taëls 80 la tonne, alors que le japonais coûte de 6 à 8 taëls *.

Le charbon de Ping-chang est trop chargé de phosphore pour servir à la grande production du coke : les Hauts Fourneaux dTIanyang emploient surtout du coke japonais. Mais les meilleurs charbons de la Chine ne se trouvent pas dans la vallée du Yangtzé : ceux du Chansi valent, paraît-il, le Cardiff, et l'on estime que, rendus à Nankin par chemin de fer, ils ne coûteront pas plus de 12 piastres la tonne ^

Quant au minerai de fer, la Chine n'en manque pas. L'arsenal de Foutcliéou utilise le fer brut de la petite industrie indigène. Les Hauts Fourneaux d'Hanyang font venir leur minerai d'une mine située sur le Yangtzé même, à une centaine de kilomètres en aval dHankaou, et dont les produits s'exportent jusqu'au Japon.

Enfin la Chine disposait d'une main-d'œuvre surabondante que son bas prix semblait mettre hors de pair. On évalue approximativement à 80 millions le nombre des travailleurs chinois; et, prenant ensemble les ouvriers agricoles et les ouvriers des villes, on estime que la moyenne générale du salaire quotidien ne dépasse guère 10 cents, soit 0 fr. 25.

Dans les industries simples et traditionnelles, même dans les centres européens secondaires, le salaire n'est guère supérieur. Ainsi à Macao les trieuses de thé ne gagnent guère que 10 à 11 cents pour leur journée; et

1. Le taèl est un poids d'argent — 33 grammes au litre 998 — dont la valeur varie entre 2 fr. 87 et 3 fr. 40. En mai 1899, le taël valait environ 3 fr. 20, ce qui mettait la tonne de Pingchang à environ 19 francs.

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