‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 49 sur 77 · Ihid., p · texte numérisé non relu

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tenus dans les collections complètes du code des examinateurs provinciaux* ». Si on ne tient aucun compte des sciences modernes aux examens, qui voudra les apprendre?

D'ailleurs les Écoles supérieures à leur tour ne devaient pas tarder à être abandonnées. Du jour où les réformateurs furent disgraciés, l'Université de Pékin végéta. Les événements m'ont empêché de m'assurer par moi-même d'une décadence qui, d'après ce qui m'a été dit, équivalait presque à une suppression. J'ai pu visiter du moins l'École qu'on a baptisée du nom prétentieux d'Université de Nankin.

Celle-ci n'est pas une fondation officielle : elle appartient à la mission américaine. Les élèves, dont le nombre n'atteint d'ailleurs pas la centaine, ne passent pas les examens classiques, et les diplômes qu'ils peuvent obtenir n'ont jamais été officiellement reconnus par le gouvernement chinois. Au début les élèves étaient payés ; maintenant ils versent une somme d'ailleurs minime pour les frais d'études et de pension. L'École m'a paru bien tenue ; on y passe quatre années et l'on y apprend bien l'anglais et des éléments de science européenne.

C'est un enseignement qui répond mieux que celui de Zikaoué aux besoins de la Chine nouvelle : le malheur est que les élèves, ne pouvant entrer dans l'aristocratie intellectuelle officielle, ne peuvent travailler, eux aussi, que très faiblement à la rénovation de la société. Ils risquent même de devenir des déclassés, ou de ces aventuriers du progrès qui compromettent par leurs imprudences la cause des réformes nécessaires. Ou bien, comme la plupart des étudiants de Queen's Collège à Hong-Kong, ils ne s'attachent qu'à recueillir, et pour leur exclusif bénéfice, les profits matériels immédiats de la culture européenne.

Mais dans la ruine du nouveau système d'éducation, un établissement est resté debout qui semble devoir être

i. Décrets impériaux, 1898, p. 83.

le modèle des grandes écoles modernes, le jour où la Chine se sera définitivement décidée à une transformation radicale de son enseignement public : c'est le collège de Nanyang près de Changhaï, aux portes mêmes de Zikaoué.

On franchit un élégant portique chinois relevé d'ors et de faïences polychromes, et l'on pénètre dans un jardin anglais aux vastes pelouses, très vertes et très rases, géométriquement dessinées. Pas de murs, pas de grilles; sur les côtés seulement un petit saut-de-loup. Rien de l'aspect d'un couvent, ou même d'un lycée français; on dirait plutôt les abords d'une Université américaine. Et c'est un premier contraste avec les longs murs de la Mission voisine.

Les bâtiments, très considérables, ne manquent pas d'élégance : la mosaïque des briques rouges à l'européenne mêlées aux briques bleu gris à la chinoise s'harmonise bien avec la fantaisie composite des lignes. C'est un des plus jolis édifices européens de l'Extrême-Orient. Les bâtiments de la Mission ont aussi leur grâce et leur originalité, mais le style chinois y domine; ici tout est occidental, sauf quelques détails; et cette simple différence d'aspect se trouve, comme nous le verrons, répondre à la différence des institutions elles-mêmes.

Tandis que le collège et les orphelinats de Zikaoué sont bas et que du milieu des grands enclos rien ne s'élève; ici une tour de près de trente mètres, ornée de quatre cadrans, surmonte le bâtiment principal. De la terrasse supérieure la vue est très étendue et très riante : par endroits la campagne est comme un « bocage » ; ailleurs c'est un tapis à carreaux verts, jaunes et gris — vert des blés tendres, jaune des blés mûrs, et gris des labours. L'atmosphère a quelque chose de cette limpidité humide qui donne aux paysages du Japon comme un vernis. Vers le sud-ouest se dessinent les collines en forme de pain de sucre où se fonde la nouvelle station astronomique. A l'est, les cheminées de l'Arsenal et les tours

de la cathédrale de Toncadou où sont sacrés les évéques de Zikaoïié. Au nord-est, Changhaï, au-dessus duquel flottent des fumées; un peu en avant, les toits rouges de Bubbling Well, perçant les feuillages.

M. Ferguson, le directeur du Collège, me reçoit avec cette amabilité cordiale et sérieuse qui donne tant de charme à la conversation des Américains, quand ils ne sont pas froids ou bourrus. Très clairement il m'explique quelle est l'idée maîtresse de la fondation nouvelle. « Ici, me dit-il, nous voulons combler l'abîme {the cjnp) qui sépare l'enseignement chinois classique, traditionnel, de renseignement moderne. Ailleurs — la critique tombe sur Zikaoué — on les juxtapose, on les superpose; ici, nous voulons, autant qu'il est possible, les fondre. »

L'enseignement chinois est toujours à la base : seulement cet enseignement est pénétré de l'esprit de la pédagogie moderne; et dès le début l'enseignement moderne proprement dit lui est associé.

Pour l'apprentissage des caractères, par exemple, on se sert, non pas des listes traditionnelles, mais de traductions des livres de lecture européens. Et la progression que l'on suit est celle de l'enseignement européen : d'abord des caractères isolés, qui correspondent à nos mots; puis des groupes de caractères, raisonnes autant que possible; enfin des phrases, de plus en plus longues, où sont joints de manière à donner un sens les caractères déjà étudiés.

On ne prétend pas se passer de la mémoire : c'est impossible; et d'ailleurs un i)atient et précoce exercice de la mémoire, en }jarticulier de la mémoire verbale, est une nécessité pour des enfants qui auront à apprendre plus tard des langues complètement étrangères. Mais on veut dès le commencement éveiller l'intelligence.

On ne développe pas chez les élèves un goût exagéré pour la calligraphie; mais on prend garde de ne pas heurter ce respect de l'écriture qui est en quelque sorte inné chez le Chinois, et l'on ne méconnaît pas que

l'étude de l'écriture nationale soit par elle-même une sorte d'éducation artistique. L'écriture chinoise est une sorte de dessin, et l'on n'a pas commis la faute de faire écrire les jeunes Chinois sur les tables trop étroites de notre matériel scolaire.

On ne rejette pas pour les premières leçons les coutumes de l'école chinoise, par exemple la récitation collective et à haute voix suivant une mélopée convenue. Mais, outre que ces récitations sont composées avec plus de méthode, on en restreint graduellement l'usage. Dans les premières années les élèves étudient tout ou presque tout à haute voix et ensemble, même l'arithmétique; mais on s'attache à leur donner très vite le goût et l'habitude de l'étude individuelle et silencieuse. Ce simple changement doit être de grande conséquence pour le développement de la réflexion personnelle.

Dès que les élèves sont en état de faire des compositions, on ne leur impose nullement les formes stéréotypées, les alliances de mots conventionnelles dont la connaissance et la reproduction servile sont exigées pour l'obtention des grades. On leur laisse assez de liberté pour que la différence des tempéraments et des esprits puisse se traduire dans la différence des styles; et on ne leur apprend ni à parler ni à écrire cette langue artificielle qui est celle des examens, mais qui n'est ni celle des affaires, ni celle de la littérature vivante, ni celle de la société même la plus distinguée. Les élèves en sortant du collège auront sans doute encore à apprendre ; ils n'auront du moins rien à oublier.

Au début la majeure partie de l'enseignement porte sur des matières chinoises : langue, littérature, histoire chinoises; et même les premiers éléments de l'arithmétique sont enseignés en chinois. Mais dès le début aussi les élèves étudient la langue anglaise, en tant que langue et pour elle-même. Puis peu à peu le temps consacré aux études cliinoises, et surtout à l'enseignement donné en chinois, diminue; et dans les classes supérieures tous les cours, sauf un cours de lit-

térature chinoise, portent sur des sujets modernes et sont faits en anglais. Mais de même qu'on s'est efforcé de faire pénétrer les méthodes européennes dans renseignement de langue chinoise même, on tient compte aussi, dans renseignement des sciences occidentales, de la psychologie spéciale des Chinois. Ainsi on enseigne la chimie avant la physique, parce que c'est une science moins abstraite, qui parle plus aux yeux, et en un certain sens plus divertissante.

Le collège de Nanyang n'est pas une institution officielle; mais c'est une institution entièrement chinoise. 11 est la propriété exclusive d'une association de riches Chinois qui l'ont fondé et supportent toutes les dépenses courantes. Les élèves ne paient absolument rien ; le collège ne reçoit aucune subvention ni des autorités chinoises ni d'aucune société occidentale. A la tête sont placés deux directeurs, l'un chinois, l'autre européen.

Les élèves sont admis par concours, chaque année. Aucune condition de religion n"est fixée, et bien que M. Ferguson soit un ancien révérend, l'enseignement moderne n'y a aucune couleur confessionnelle. On reçoit trente élèves environ chaque année, et il se présente entre 300 et 500 candidats. La plupart viennent des trois préfectures voisines, et, ce qui est très intéressant, ils appartiennent en grande majorité à des familles lettrées. Il en vient même des extrémités de l'Empire : car le collège de Nanyang est jusqu'ici du moins une institution unique. Comme le collège n'existe que depuis trois ans, le nombre des élèves n'est encore que dune centaine environ.

L'âge moyen d'entrée est douze ans. Le plan détudes comporte quatre années de cours préparatoires et quatre années d'Université. L'âge moyen de sortie est donc de vingt ans. Des élèves pourvus de leur baccalauréat peuvent entrer directement dans la deuxième, la troisième ou la quatrième année des cours préparatoires. Les élèves qui se destinent au commerce ne doivent pas entrer à l'Université : mais on se propose

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d'instituer pour eux une sorte d'École des Hautes Études commerciales. Les autres, en particulier ceux qui se destinent à l'administration et à la diplomatie, iront tous au contraire à l'Université.

On a été frappé du goût des Chinois pour les sciences morales, où ils réussissent mieux que dans les sciences mathématiques : aussi est-ce surtout l'enseignement de la Philosophie, de l'Histoire, des Sciences politiques et sociales que l'on entend développer à l'Université. On se propose ensuite d'envoyer quelques-uns des plus brillants élèves à l'étranger, en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, en France aussi. — « Nos jeunes Chinois, me dit M. Ferguson, se trouveront véritablement en France comme chez eux, étant chez un peuple de « lettrés ». A l'École allemande, trop de militarisme; à l'École anglaise ou américaine, trop d'athlétisme; les Écoles françaises leur conviendront parfaitement. »

Les élèves sont pensionnaires. Jusqu'au moment où ils entrent à l'Université, ils sont cinq par chambre ; ensuite ils auront une chambre pour deux. On profite de leur présence perpétuelle pour leur donner ce qu'on peut appeler une éducation corporelle complète. On leur apprend l'hygiène par la pratique : les élèves doivent faire leur lit eux-mêmes, c'est le seul travail domestique auquel ils sont astreints. Tous les jours on passe l'inspection de la tenue, et toutes les semaines une revue détaillée des effets. Des espaces sont réservés et des installations disposées dans le jardin pour des jeux divers, lawn-tennis, foot-ball, etc. On projetait d'établir un gymnase. Enfin un médecin chinois, qui a passé huit ans dans les écoles d'Europe, est attaché au collège.

On s'attache à pratiquer une discipline ferme, mais sans brutalité. On ne recourt aux châtiments corporels que dans des cas exceptionnels. On tient en quelque sorte un compte disciplinaire de chaque élève, où l'on porte les bons et les mauvais points. Lorsque le budget d'un élève se solde par un déficit trop considérable, on le renvoie.

On s'efforce de faire naître entre les élèves et les professeurs la plus grande intimité. La majorité des professeurs sont des Chinois, dont un certain nombre d'ailleurs ont été éduqués en Europe ; mais il y a aussi des professeurs étrangers : les uns et les autres vivent au collège. Les professeurs chinois au moins couchent tous à tour de rôle avec les élèves, à raison d'un par chambrée. Au réfectoire, chaque table de quatre élèves est présidée par un professeur ou par un « ancien » {senior student). A l'Université, des salles de la bibliothèque sont disposées pour le travail en commun des professeurs et des élèves, pour le travail scientifique sur les documents, le « travail de séminaire ». Enfin, comme dans toutes les écoles américaines, on a réservé une grande salle [Assembly Hall), qui n'a d'ailleurs nullement le caractère d'une chapelle, où certains jours tous les élèves et tous les professeurs se réunissent en séances solennelles ou en réunions joyeuses ^

La résidence des professeurs dans le collège permet aussi d'utiliser leurs loisirs : comme le personnel est nombreux, ces loisirs sont considérables. Chaque aprèsmidi, les classes terminées, les professeurs ne se contentent pas de préparer le cours du lendemain; ils travaillent en commun à Félaboration des méthodes nouvelles, à la rédaction des livres classiques nouveaux. Tout est à créer en effet pour cet enseignement dont c'est ici le premier essai : et le corps enseignant du collège fait en quelque sorte fonction de Conseil supérieur de l'Instruction pul^lique.

Mais, dira-t-on, ce qui manque à cette réunion de professeurs, c'est précisément une investiture offî-

1. Il faut une « atmosphère » occidentale autour des jeunes Chinois pour qu'ils s'assimilent véritablement l'essence de notre civilisation. C'est sans doute grâce à cette influence toute-puissante du milieu que l'on obtient avec les jeunes Chinois de San Francisco de si étonnants résultats. — 11 faut que le Chinois sorte de chez lui pour progresser : les Chinois de Singapoure constituent, parait-il, une race supérieure.

cielle; et ce qui manquera toujours à leurs élèves, c'est une consécration officielle de leurs études, qui assure leur avenir et leur permette de travailler avec autorité, avec efficacité, à la transformation morale, mentale du peuple chinois.

Les organisateurs du collège de Nanyang y ont pensé. Ils ont sollicité et obtenu un rescrit impérial assimilant leur établissement à un établissement public : leurs élèves étaient considérés comme des « cadets du gouvernement » ; et surtout il était stipulé que les diplômes d'études qui pourraient être décernés aux élèves du collège seraient tenus pour équivalents des diplômes officiels, et assureraient à leurs titulaires les mêmes droits, les mêmes privilèges, en particulier l'accès à toutes les fonctions publiques.

Ce rescrit, on peut le dire, était déjà toute une révolution : car, aussi jjien que les décrets de 1898, il donnait à l'enseignement moderne une reconnaissance officielle et une sanction. Or la réaction de septembre 1898 est survenue; les écoles secondaires et primaires ont été supprimées; l'Université de Pékin languit : mais le privilège du collège de Nanyang, en mai 1900 encore, n'était pas aboli, et le collège continuait de prospérer.

Cette heureuse survivance n'était pas due seulement à l'habileté des directeurs qui avaient soigneusement évité de se signaler aux coups de l'Impératrice, se renfermant dans le silence, poussant la précaution jusqu'à ne pas rédiger de prospectus. Sans doute l'équivalence accordée au certificat d'études délivré par le collège était une atteinte, et très grave, portée à l'antique mandarinat; mais elle était portée habilement. La transformation immédiate du programme des examens blessait mortellement des préjugés, lésait directement des intérêts. Mais du moment que les examens traditionnels étaient rétablis, ni la vieille Chine entichée de sa fausse science, ni la jeune Chine déjà instruite dans les erreurs, les ignorances séculaires, ne devaient s'irriter de cette concur-

rence lointaine, modeste, et d'abord insignifiante, des « diplômés de Nanyang », des « gradués modernes ».

Si, comme il faut le souhaiter, comme on peut encore Fespérer, le gouvernement de Chine passe à une sorte de « tiers parti », éloigné, suivant les expressions mêmes du D'" Ferguson, « des imprudences » des premiers réformateurs, mais plus encore de Taveuglement des réactionnaires — le seul parti capable de réconcilier la Chine avec le monde, — il est permis de penser que le collège de Nanyang fournira le type des Écoles secondaires et des Universités de la Chine nouvelle.

l'enseignement franco-chinois, l'école française de changiiaï

Quelle que soit la largeur d'idée du D^" Ferguson ; bien qu'il se propose d'envoyer un bon nombre de ses gradués en France et d'introduire l'enseignement du français dans ses programmes ; — le collège de Nanyang, où la langue anglaise est enseignée dès l'enfance comme la langue européenne; où la majorité, sinon la totalité des professeurs étrangers sont des Anglais ou des Américains, ne peut pas ne pas porter, jusqu'à un certain point, le caractère d'une école anglo-chinoise.

Queen's Collège à Hong-Kong, -S^ Johiis Collège à Changhaï méritent tout à fait ce nom. Il est fort probable que l'Allemagne avant longtemps voudra établir dans sa colonie de Kiautschou une sorte d'Université sino-allemande.

La France doit donc songer, elle aussi, à créer des Universités ou des Écoles supérieures franco-chinoises. Et ce ne serait sans doute pas une moindre victoire de notre diplomatie, ni une moindre promesse de progrès pour la Chine, si la France obtenait d'avance pour ces écoles un privilège analogue à celui dont jouit déjà le collège de Nanyang.

l'p:ducation moderne en chine 251

Pour le moment la France n'a encore créé en Chine que quelques écoles primaires, qui d'ailleurs ont été un succès. Celle de Changhaï peut être prise comme type.

Bien qu'elle soit sous la direction d'un Père Jésuite, sinologue distingué, et que les professeurs français soient des frères maristes, l'école n'a aucun caractère confessionnel. Sur deux cent soixante élèves, trente au plus sont chrétiens. L'enseignement est aussi tout à fait laïque. Si un certain nombre des livres en usage sont composés par des Pères ou des Frères, et si les exemples qu'on y trouve présentent quelquefois une couleur chrétienne, il ne faut point s'en scandaliser : on ne trouverait pas toujours de livres équivalents composés par des laïques. C'est le cas de V Introduction à la langue française, par le P. H. Boucher, S. J. ; — du Manuel de conversation, parle P. S. Couvreur, S. J. ; — des Notions de géographie nationale, par le P. S. Chevalier, S. J. ; — enfin du Dictionnaire Français-Mandarin et Mandarin-Français, par le P. Debesse, S. J.

Il est évident que cette raison ne vaut pas pour les « Calculs et Problèmes sur les quatre règles », pour les Grammaires, Livres de lecture. Géographies composés par des Frères des Écoles chrétiennes ; et la municipalité fera bien de remplacer peu à peu ces ouvrages par leurs similaires laïques. Mais il ne faut pas plus s'effaroucher de ces détails que ne s'en effarouchent les familles chinoises elles-mêmes. Pour éviter les longues appellations chinoises et aussi les confusions entre noms presque de même son, chaque élève reçoit un nom conventionnel, comme au Tonkin les différents boys d'une maison reçoivent un numéro. Un, Deux et Trois sont évidemment plus laïques que Joseph ou Mathias; mais ce baptême familier, n'ayant pour les intéressés eux-mêmes aucune signification, ne risque pas d'éveiller leurs susceptibilités.

D'ailleurs les auteurs laïques sont assez bien représentés dans la bibliothèque scolaire. Les élèves ont entre les mains les Leçons de choses de Colomb; la

Deuxième Année scientifique de Paul Bert: les tableaux qui décorent les murs viennent de chez A. Colin et les cartes murales sont de la collection Vidal-Lablache.

L'école est payante. Depuis quelc{ues mois seulement on exige le paiement d'une piastre par mois, et l'on a constaté que le travail des élèves n'en était cjue plus assidu. On se proposait d'élever les frais d'études à deux piastres pour les hautes classes. Mais la cotisation actuelle couvrait déjà les dépenses de location, et la municipalité n'avait plus guère à sa charge c|ue le paiement des professeurs. Enfin cette cotisation est d'un excellent effet moral sur les parents. Lorsque l'élève ne paie rien — c'est encore pis s'il est payé comme il en est dans beaucoup d'écoles de missionnaires, — les parents ont Tair de faire une grâce et un honneur aux étrangers; en payant, les parents reconnaissent par là même la valeur de la culture européenne.

L'école comprend deux divisions : la Division élémentaire et la supérieure. Dans la Division élémentaire tous les professeurs sont des Chinois, sachant le français bien entendu, et le temps est partagé par moitié entre l'étude du chinois et l'étude du français.

Cette division comporte quatre classes. A l'entrée en première année, vers dix ou onze ans, les élèves passent un examen sur les Quatre Livres c{ui sont les rudiments de la littérature chinoise. Dans cette première année ils reçoivent, outre les premiers éléments de lecture et d'écriture françaises, les premières notions d'arithmétic{ue.

Dans la deuxième année les élèves poursuivent l'étude du français et de l'arithmétique, et ils reçoivent les premières notions de géographie physique générale. On applique la méthode chinoise des récitations collectives à des phrases françaises très simples, d'ailleurs accompagnées des caractères chinois C{ui en donnent le sens: et l'on obtient d'excellents résultats. Assez tôt on peut donner l'enseignement scientifique élémentaire en français. Les progrès en écriture sont encore plus rapides :

au bout de quelques mois, et en ne consacrant que des demi-journées à l'étude du français, les élèves arrivent à écrire très bien. Les Chinois ont le don de l'écriture.

Dans la troisième année, on continue l'étude du français; on pousse en arithmétique jusqu'aux fractions et à la règle de trois simple, et on commence l'étude de la géographie nationale. Les élèves s'essaient à la composition chinoise.

La quatrième et dernière année comporte, outre l'étude du français, celle de l'arithmétique jusqu'au système métrique, etc., de la géographie politique générale et de la géographie nationale plus en détail. Une grande partie de l'enseignement est donnée en français.

Lorsqu'ils sortent de cette division élémentaire, vers quinze ou seize ans, les élèves sont capables de soutenir une conversation sommaire, de lire, d'écrire passablement en français, en même temps de passer leur baccalauréat chinois.

Ceux qui veulent se perfectionner dans la connaissance du français et des sciences occidentales entrent alors dans la division supérieure. Là l'enseignement est donné entièrement en français par des Français : les Maristes qui le donnent — il y a lieu de le regretter — ne savent même presque pas le chinois. Pourtant une demi-journée par semaine, le jeudi après-midi, est réser-^éc à des exercices facultatifs de composition chinoise à l'usage des candidats à la licence, que dirigent les maîtres chinois de la division inférieure.

Le cours complet de la division supérieure comprend trois années. Mais une bonne partie des élèves quittent après la première ou la seconde; d'autres au contraire, qui ont déjà étudié le français ailleurs, entrent directetement dans la deuxième ou la troisième. Mais on exige de tous une connaissance suffisante du chinois, comme il convient pour de futurs interprètes. Dans la division supérieure, à l'étude de l'arithmétique se joint une étude élémentaire de l'algèbre et de la géométrie, ainsi que des sciences physiques et naturelles. Il manque à l'école

un petit cabinet de sciences expérimentales. Il manque aussi des manuels d'histoire générale appropriés aux jeunes Chinois.

Les élèves reçoivent à l'école non pas seulement un enseignement, mais aussi une éducation. On exige d'eux cinq heures et demie de présence chaque jour de la semaine, sans compter le travail qui leur est donné pour faire à la maison. Toute absence sans excuse est punie d'une amende de six piastres : et pour garantir le paiement de cette amende, aucun élève n'est admis sans présenter comme répondant un boutiquier établi sur la concession française. Le manque de respect est également puni d'amende : si la faute est trop grave, l'élève est immédiatement renvoyé.

On ne néglige rien pour donner aux enfants des habitudes de propreté. On obtient facilement la bonne tenue des cahiers : le respect instinctif des Chinois pour l'écriture, quelle qu'elle soit, y suffit. Pour obtenir la propreté du corps il faut quelquefois punir, et c'est le seul cas où Ion applique un châtiment corporel, les coups de règle sur les doigts. Mais on n'y a recours que pour les petits, et très légèrement : on veut surtout faire perdre la face au coupable.

L'administration de l'école donne d'ailleurs l'exemple de l'obéissance aux préceptes de l'hygiène. Les classes, très claires, très bien aérées, ne comptent guère plus de vingt-cinq élèves. La cour de récréation, le préau — d'ailleurs trop petits, — les lavabos, les cabinets sont toujours parfaitement propres; et ce grand air de propreté frappe d'autant plus que l'école est logée dans un ancien hôtel chinois.

Ainsi le nouvel enseignement franco-chinois est fondé; ses principes établis; ses méthodes éprouvées; son succès assuré : il ne tient qu'à nous qu'il se développe, en dépit des concurrences multipliées, pour le profit mutuel de la France et de la Chine ^

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