‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 51 sur 77 · LES INTERETS ECONOMIQUES · texte numérisé non relu

LES INTERETS ECONOMIQUES

I. L'exportation française en Chine. — Articles trop chers et mal appropriés. Timidité des exportateurs de la métropole. Infériorité de nos moyens de transport. Insuffisantes ressources de nos importateurs sur le marché chinois.

IL yotre importation de Chine en France. — Pauvreté de moyens d'action et défaut d'initiative. — Le nationalisme commercial.

III. Les capitaux français en Chine. — Manque d'une grande banque commerciale française. La « dénationalisation » de nos capitaux. Absence presque complète de l'industrie française.

Nos importations surtout n'atteignent qu'un chiffre ridicule : 4 millions de francs ! L'Angleterre à elle seule importe directement pour 126 millions, et si l'on ajoute à ce chiffre la moitié seulement des importations en provenance de Hong-Kong, on arrive à 311 millions!

La faute première en est à notre production qui est trop chère. Le coût de production de beaucoup de nos articles est supérieur à celui des articles identiques dans les pays étrangers.

Notre régime de protection à outrance y est pour beaucoup. Sans doute lorsc{u'une industrie est dans un tel état d'infériorité naturelle qu'une protection artificielle peut seule lui assurer le marché intérieur, il est bien évident c{ue les marchés extérieurs lui seraient en tout cas interdits. Mais telle industrie française qui. stimulée par la concurrence étrangère en France même, pourrait l'affronter au dehors, en est tout à fait incapable précisément parce qu'elle est protégée. Habitués à vendre cher chez nous, nos producteurs ne peuvent plus vendre bon marché chez les autres, à moins de perdre. Nos industriels trop bien protégés ne sont pas plus préparés aux épreuves de la concurrence étrangère que des enfants gâtés aux épreuves de la vie.

Or, ouverte nouvellement, et également à tous, la Chine est un des marchés du monde où la concurrence internationale sévit avec le plus de rage. Les différences de prix les plus minimes y décident de la vente ou nonvente d'un article.

La cherté relative de beaucoup d'articles français suffît à les éliminer du marché chinois. Mais leur cherté absolue, même lorsque leur valeur réelle justifie l'élévation de leur prix, même lorsque l'étranger ne saurait en produire les équivalents à prix moindre, est souvent pour eux une cause d'insuccès. Parce que les produits que nous recevons de la Chine sont des produits de luxe nous sommes tentés de croire que les Chinois sont un peuple riche et dépensier. Or ils sont dans l'ensemble un peuple pauvre et économe : ce sont des gagne-petit et des dépense-petit. Il faut leur offrir des marchandises qui répondent à la faiblesse de leurs moyens et de leurs besoins.

Les Américains, les Allemands surtout l'ont bien compris. Leur maxime : vendre beaucoup avec peu de bénéfice plutôt que vendre peu à gros bénéfice — trouve en Chine une application rémunératrice.

Le bon marché de la marchandise peut d'ailleurs être plus apparent que réel. Il est très facile de tromper le client chinois sur la qualité d'un article qui pour lui est nouveau. Les gros acheteurs chinois entre lesquels la concurrence est peut-être plus vive encore et moins scrupuleuse qu'entre les vendeurs européens, ont été les premiers à admettre, à réclamer des fraudes dont ils devaient partager le profit. Ils ont été les premiers à demander que les pièces de toile de 25 mètres n'en eussent que 24, et que les laines vendues au poids fussent imprégnées des sels les plus lourds. Les commerçants allemands n'ont pas reculé devant ces conséquences nécessaires du « bon marché avant tout ». Si les Anglais n'ont guère eu besoin de recourir à de tels procédés, c'est qu'ils possèdent encore dans la fabrication des cotonnades, le principal article d'importation, une

supériorité décisive. Quant aux Français, ils commencent à peine à comprendre la nécessité de produire au plus bas prix possible des articles de qualité inférieure.

Sans doute Téducation du client chinois se fera; il apprendra, à ses dépens, à distinguer le bon de la camelote, et la maison de confiance du négociant trop habile. Sans doute aussi le bien-être se répandra en Chine, les goûts se raffineront, et des articles plus chers et plus soignés pourront alors se vendre. Mais pour le présent le bon marché est la condition qui prime toutes les autres.

Il y a bien en Chine une clientèle pour les produits de luxe : c'est la clientèle européenne. Les Européens en Extrême-Orient vivent tous assez largement et ne regardent pas trop à la dépense. De plus, comme les frais de transport grèvent également l'article cher et l'article bon marché, celui-ci se trouve par le fait plus avantageux. Une boîte de conserves fine qui en France vaut le double d'une boîte ordinaire, vaudra moins du double à Hong-Kong ou à Changhaï. C'est une des raisons pour lesquelles les produits d'alimentation français trouvent une clientèle chaque jour croissante dans tous les ports ouverts de la Chine.

Mais combien y a-t-il d'Européens, d'Occidentaux en Chine? Si l'on met à part les missionnaires, qui pour la plupart vivent des produits du pays, le nombre ne dépasse guère 30 000. La production française parvîntelle à se faire une place de plus en plus grande sur ce marché restreint, cela ne constituerait pas pour elle une base dïmportation suffisante. Cette base, un gros article bon marché, de grande vente, c'est-à-dire de consommation indigène, peut seul la fournir. Les Anglais ont la cotonnade : les Français n'ont rien d'équivalent; ils n'ont même pas comme au Japon la mousseline de laine. Cela ne doit pas nous faire renoncer à placer « nos produits divers » : parfumerie, savon, articles photographiques, etc., — caries Allemands réussissent fort bien à placer les leurs. Mais ce qui est essentiel, c'est que

nous nous constituions une large clientèle chinoise. Autrement les grands importateurs nos rivaux n'auront que trop de facilités pour nous ravir môme notre petite clientèle d'Européens.

Le malheur est que nous avons autant de peine à comprendre les goûts de la clientèle exotique que ses besoins et ses moyens. Nos articles ne sont pas seulement trop chers, trop beaux; ils choquent les usages, les traditions.

C'est que, pour reprendre en l'appliquant à notre nation le mot d'un philosophe, « nous ne sortons jamais de nous-mêmes » ; et nous croyons volontiers que tout le monde est comme nous. Notre ignorance est profonde de cette géographie humaine dont la connaissance pratique est la condition de toute expansion commerciale. Nous méconnaissons la profonde diversité des milieux économiques, et tel de nos commerçants croira réussir en Chine par les mêmes méthodes C[ui lui ont réussi dans la République Argentine.

Même lorsqu'ils savent quel genre d'articles réussirait sur les marchés d'Orient, nos industriels ne sont pas toujours disposés à les fabriquer. Les tarifs protectionnistes leur garantissent sur le marché national d'assez beaux bénéfices : pourquoi chercheraient-ils adleurs des profits que l'éloignement du marché et les surprises de la concurrence internationale rendent toujours incertains? Bon pour les industriels américains de vouloir accroître par l'exportation les bénéfice énormes que des tarifs plus élevés encore que les nôtres et l'immensité de leur propre domaine leur procurent : ce sont des insatiables! Mais à nos industriels qui sont des gens modestes la petite terre de France suffit : toute leur ambition serait, à l'occasion, un relèvement de tarifs.

Alors que l'exportation exotique est devenue une des grandes spécialités du commerce moderne, i)Our nos producteurs elle n'est encore trop souvent qu'une entreprise de surcroît, accessoire, pour laquelle ils ne se

mettent pas en frais et où ils ne se hasardent qu'avec timidité et défiance.

Tel d'entre eux se refusera longtemps à envoyer ses marchandises à Hong-Kong autrement qu'en port dû. Pensez donc, Hong-Kong est si loin et les risques sont si considérables! Notez que s'il ne connaît pas d'avance le prix net de la marchandise rendue à destination, à la porte de son magasin, 1 importateur étabU là-bas ne peut même donner sa commande : car pour lui le risque serait trop gros! Notez encore que l'expéditeur, ayant toutes facilités pour grouper ses envois, peut obtenir d'importantes réductions sur le fret. Les expéditeurs étrangers ont depuis longtemps pris l'habitude d'envoyer à leurs clients de Cliine des factures net : les expéditeurs français ne s'y résignent encore qu'avec peine.

Le propriétaire du Grand Hôtel d'Hankaou, un Français, s'adresse à une maison française pour acheter un moteur à pétrole. Non seulement on lui fait des prix de 30 pour 100 supérieurs à ceux des maisons allemandes, mais on exige des références, Hankaou a beau être une des grandes places commerciales de l'Extrême-Orient, et le Grand Hôtel une des entreprises considérables de la ville européenne, nos commerçants ne pensent pas que c'est à eux, s'ils sont inquiets, de se renseigner!

Même avec ses propres agents le commerçant français n'est qu'à moitié rassuré. Les maisons américaines n'envoient guère à leurs commissionnaires en Extrême- Orient que des ordres généraux par télégraphe : tout le détail des marchés est laissé à l'initiative du représentant sur la place; à lui de prendre, sous sa responsabilité, les décisions secondaires qui peuvent être d'ailleurs très importantes. Nos commerçants écrivent des lettres de cinq pages qui mettent 30 et 40 jours à parvenir : quand elles n'arrivent pas trop tard, les instructions données à l'agent sont si strictes et si minutieuses qu'elles ne sont souvent pas applicables; et comme elles sont impératives, on manque iaiVaire.

Quelquefois lorsque le marché intérieur est encombré et que la demande nationale faiblit, l'exportation lointaine apparaît soudain au producteur français comme une ressource extraordinaire, un remède en quelque sorte désespéré. Il y a quelque temps, des établissements métallurgiques français imploraient partout des commandes. Par l'entremise du directeur de l'arsenal de Foutchéou, le gouvernement chinois leur propose certaines affaires. Aussitôt nos industriels changent de ton : une chance inespérée, il faut l'exploiter! C'est déjà beaucoup que nous fassions au gouvernement chinois l'honneur de lui fournir des aciers; cette fourniture C[ui est pour nous une opération inaccoutumée nous cause assez d'ennuis et présente assez de risques : majorons nos prix sans crainte! — Ils les majorèrent si bien que l'affaire, qui était presque faite, ne se fit pas.

Une des maisons même refusa purement et simplement la commande qu'elle avait sollicitée : les travaux de l'Exposition étaient survenus, la maison n'avait plus besoin de l'exportation! Si nos producteurs étaient vraiment des hommes d'initiative et d'entreprise, les Expositions pourraient fournir à notre industrie des occasions de se dépasser elle-même, et marquer en quelque sorte les étapes de son progrès. Le surcroît de production que l'Exposition aurait pour un temps déterminé, ils essaieraient de le maintenir par un élargissement de leur champ commercial proportionné à l'accroissement de leur capacité productrice. Au lieu de cela, les Expositions leur font lâcher la proie pour l'ombre : de grands marchés extérieurs permanents et dont la puissance de consommation normale est considérable, pour un marché domestique temporaire et en quelque sorte artificiel. Elles leur fournissent des raisons de plus — de fausses raisons — de penser que la clientèle nationale doit leur suffire. Les Expositions qui pourraient réveiller notre production somnolente ne semblent réussir qu'à l'endormir davantage après l'avoir un instant enfiévrée.

Si le montant de nos importations en Chine est ridiculement faible, ce n'est pas seulement que notre production est le plus souvent mal organisée pour l'exportation et nos méthodes commerciales mal adaptées aux placements exotiques; l'infériorité de nos moyens de transport doit être aussi mise en compte.

Les Français de Chine sont, on peut dire, unanimes à rendre la compagnie des Messageries maritimes largement responsable de la situation languissante où sont nos affaires là-bas. Elle manque d'esprit commercial. Suivant le mot d'un de leurs grands chefs, les Messageries « ne sont pas une Compagnie, mais une Administration ».

D'abord elles sont trop chères. Un commerçant de Marseille expédie à Hong-Kong deux colis identiques : l'un directement par les Messageries, l'autre par la Océan Steamsliip C°, via Alger. Les conditions d'assurance, les délais de livraison sont les mêmes, et les colis arrivent en effet en même temps : mais le prix de transport par la compagnie anglaise est de 109 francs; par les Messageries, il est de 207 francs !

Ensuite les règlements des Messageries sont beaucoup trop stricts. Un capitaine refusera d'embarquer une caisse de montres... faute de place! La plupart des commandants sont des officiers de marine : on ne peut pas leur demander de corriger pour un avantage commercial même considérable l'excès de rigueur des instructions officielles.

Quant aux agents commerciaux, trop souvent recrutés au hasard des recommandations personnelles plutôt que suivant leurs aptitudes, trop souvent promus à Tancienneté ou à la faveur plutôt qu'au mérite, ils comprennent quelquefois leur mission d'une manière singulière. L'un refuse de donner à un commerçant de Hong-Kong le tarif du fret de Marseille à Hong-Kong, sous prétexte que cela ne peut intéresser que les expéditeurs de Marseille. Un autre, après avoir accepté un chargement de plâtre, le laisse sur le quai, sous prétexte qu'une fois

« des coolies se sont asphyxiés en embarquant du plâtre ». Un troisième n'acceptera pas une importante expédition de saindoux de Chine aux Chinois de la Réunion, pour la raison que « cela sent trop mauvais ».

Une des plus grosses maisons françaises de Changhaï prévient la compagnie qu'il y a un fret considérable assuré pour elle si à telle époque elle met à la disposition des expéditeurs un de ses cargo-boats. On en réfère à l'administration centrale. A l'administration centrale on délibère. Bref le cargo-boat arrive un mois ou deux après l'époque assignée. La Compagnie alors de se plaindre : « Vous voyez bien qu'il n'y a pas de fret pour nous! »

Cette excessive centralisation n'est pas exclusive d'un grand désordre. A chaque instant des expéditions sont indûment retardées. Par suite de négligence ou d'erreurs, la marchandise arrive par un autre paquebot que celui porté sur le connaissement : ce qui cause au destinataire des ennuis sans nombre, et quelquefois un grave dommage.

Et point d'autre compagnie française à qui l'expéditeur puisse s'adresser pour être mieux servi. Il peut bien recourir aux compagnies étrangères. Mais Texpédition de marchandises françaises sous pavillon étranger est en elle-même un obstacle au développement de nos importations. C'est une réclame à rebours : on hésitera à acheter les produits d'un pays qui n'est même pas capable de les livrer lui-même « à domicile ». Sans compter que les compagnies étrangères, si heureuses qu'elles soient de recevoir un supplément de fret, ne réservent pas aux marchandises françaises les soins particuliers qu'on serait en droit d'attendre de la compagnie nationale, subventionnée par l'État.

Puisque, bien différente de la compagnie allemande, sa jeune et victorieuse rivale, le désir de bénéfices supérieurs à ceux que lui garantit l'État ne suffit pas à rendre la somnolente et hautaine compagnie plus serviable, il faudrait tout au moins qu'elle comprît qu'à trop mécon-

tenter le commerce français, elle pourrait voir sa subvention diminuée, et, le cas échéant, partagée avec une ligne concurrente. Les Chargeurs réunis se préparent justement à établir une ligne régulière de Dunkerque au Tonkin, avec 6 grands vapeurs de 6 000 tonnes.

Enfin voici l'article français rendu sur le marché de Chine : cjui va s'occuper de le placer? — Des Français, vous pensez. — Pas toujours. Tel gros syndicat de capitalistes français est représenté en Chine par un étranger.

Souvent la faute en est à la maison de France qui aime mieux risquer de perdre des commandes que faire les frais dun agent spécial. Mais quelquefois ce sont réellement les hommes qui manquent. Le Français dExtréme-Orient est encore un article rare, qu'il est difficile de se procurer, même à haut prix. Ainsi la Compagnie Tonkinoise, entre Haïphong et Hong-Kong, ne peut, paraît-il, trouver pour ses navires de capitaines français aux appointements de 250 piastres par mois; alors que la compagnie concurrente sino-allemande engage les siens à Hambourg pour 80 piastres. Ce qui effraye le Français, c'est la perspective d'être cinq années sans rentrer en France : il préfère végéter au pays que vivre en s'expatriant.

En tout cas, confier le placement des articles français à des commissionnaires étrangers est une imprudence plus grave encore que les faire transporter sous pavillon étranger. Sans doute lorsque nos articles sont réellement très supérieurs et que la clientèle les réclame expressément, le commissionnaire étranger sacrifiera à l'intérêt commercial ses préférences patriotiques. Mais son intérêt personnel autant que le sentiment national le pousseront à desservir nos produits, s'il y a quelque chance de leur enlever la faveur du client.

Des Français seuls peuvent, en Chine comme ailleurs, travailler sérieusement au progrès des importations françaises. Mais une difficulté se présente. Les importations françaises en Chine sont pour le moment si faibles,

si menues que la maison chargée de les développer ne pourra de sitôt faire ses frais : l'exiguïté de ses moyens d'action, son manque de surface rendront vains ses efforts. En dépit de toutes les bonnes volontés, l'importation française sera plus compromise encore que lorsqu'elle était entre les mains de grosses maisons étrangères.

Le moyen de tourner cette difficulté était très simple, et pourtant la jeune génération des commerçants français en Chine commence à peine de l'essayer. Il consiste à créer avec des capitaux français, sous une direction française, des comptoirs pour importations de tous pays. Au début les produits français pourront ne constituer qu'une très petite part du stock; mais une fois la maison établie, la clientèle assurée, les importations françaises trouveront alors réunies toutes les conditions de succès.

L'indispensable, ce sont de gros capitaux. Le marché chinois s'élargit tous les jours et les procédés audacieux du grand commerce capitaliste y ont été récemment introduits.

Dernièrement une maison allemande sacrifiait 40 000 taëls — plus de 140 000 francs — pour y imposer une marque d'aiguille : elle réussit d'ailleurs, et on estime que la vente de cette marque lui rapporte environ 10 000 taëls par mois.

Pour acheter, le cas échéant, les complaisances nécessaires de hauts mandarins, il faut aussi beaucoup d'argent. Il ne faut souvent que cela. Les grandes maisons de constructions navales Schichau à Elbing, et Armstrong en Angleterre, ont pour représentants en Chine des marchands de toile. Toute la mission de ces agents consiste à distribuer habilement les « pots-de-vin » : ils sont très bien placés pour cela et réussissent à merveille. Ils enlèvent des commandes de torpilleurs de 35 nœuds, où tout le monde gagne, — sauf le peuple chinois qui paie très cher des engins de défense perfectionnés dont il n'est pas capable de se servir, et qui au bout de quelques mois ne sont plus que de la vieille ferraille !

Les anciennes maisons s.ng\?àses ~ Jardine, M atheson and C<^ — Butter fîeld and Swire — sont de véritables principautés commerciales. Elles couvrent les mers et les grands fleuves de leurs flottes, et il n'est pas de port ouvert où elles n'aient installé leurs comptoirs. Ce sont des puissances collectives, de véritables communautés, plus ou moins aristocratiques, mais dont le succès ne dépend que dans une assez faible mesure d'un ou de quelques individus en particulier. Le gouvernement de ces petits États se renouvelle sans cesse, mais sans interruption, sans heurt, par une insensible et sûre évolution. Elles sont plus riches que beaucoup de princes et leur politique est dirigée avec plus de suite que celle de beaucoup de dynasties.

Les maisons allemandes ne sont pas encore aussi solidement établies et aussi puissamment organisées : mais avant longtemps les raisons sociales Arnhold, et Karberg Carlowitz, Melchers, ou d'autres, seront de pair avec les vieilles < maisons princières » anglaises. Une organisation très stricte, très centralisée, jointe à la rigueur des méthodes, leur permet de lutter chaque jour avec plus d'avantage contre l'empirisme éprouvé de leurs grands rivaux.

Auprès des unes et des autres, nos maisons françaises paraissent de petites entreprises individuelles, étroitement confinées dans un nombre limité de places, sans une seule ligne de navigation locale à leur disposition, et dont les destinées quelquefois reposent sur un seul homme, qui même ne s'occupe pas de se préparer un successeur. Elles manquent en général de ce vaste esprit d'organisation et de ce patient esprit de suite qui fait la force de leurs concurrents. Trop souvent elles en sont restées aux pratiques mesquines et surannées du moyen commerce; c'est qu'il leur manque avant tout l'instrument indispensable des grandes affaire : les grands capitaux.

Il faudrait que les maisons françaises là-bas fussent ~ comme la plupart des maisons allemandes — suceur-

sales des maisons de la métropole. Alors elles pourraient élargir leur champ d'action, rajeunir leurs méthodes, constituer vraiment des organismes actifs et résistants. Tant que cette union effective et intime de la production, du commerce métropolitains et du commerce extérieur ne sera pas réalisée, nos importations en Chine pas plus qu'ailleurs ne pourront augmenter.

La fondation d'une simple maison de commerce en Chine, pourvu qu'elle offrît certaines garanties, devrait être considérée chez nous comme une œuvre d'utilité publique : ainsi l'entendent les Allemands c{ui accordent aux entreprises nouvelles de leurs nationaux là-bas, et jusqu'à ce que les bénéfices aient atteint un certain taux, des subventions d'État. Les conquêtes pacifiques du commerce, autant que les autres, réclament une organisation quasi nationale : nul pays ne saurait réussir c[u'en s'y engageant tout entier, de toutes ses forces vives.

Nous exportons de la Chine beaucoup plus que nous n'y importons : 136 millions. Mais notre commerce d'exportation n'est pas non plus ce qu'il pourrait être.

Notre grande exportation est celle de la soie, et nous devrions être les maîtres du marché. Mais là aussi les grands capitaux nous font défaut.

Le commerce de la soie est soumis à de très nombreuses et très graves vicissitudes. La production, surtout avec les méthodes primitives de l'industrie chinoise, dépend dans une très large mesure des circonstances naturelles, et les variations du prix de revient sont considérables. La spéculation vient encore augmenter l'instabilité des cours : les Américains ont récemment apporté sur le marché leurs méthodes de surenchère à outrance. Les maisons françaises, avec leurs capitaux modestes, de peur de tomber dans la tourmente, se tiennent volontairement dans les eaux plus sûres d'un commerce restreint.

Aussi, bien que la France soit la plus grande con-

sommatrice des soies de la Chine, les plus grandes maisons d'exportation là-bas ne sont pas des maisons françaises, mais des maisons suisses ou des maisons allemandes; et, à Canton du moins, nos maisons perdaient du terrain. Sur les 60 à 70 millions de soie qui s'exportent de Chine, les maisons françaises ne prennent que pour 6 à 10 millions. Telle maison de Lyon donnera sa commande à Jardine et Matheson de préférence aux maisons françaises, pour être servie de suite et pouvoir profiter d'un mouvement des cours.

Nos commissionnaires en soie exagèrent d'ailleurs la timidité et plus d'une fois manquent à gagner par inertie personnelle autant que par faiblesse de moyens. Ils ne veulent rien ou presque rien risquer, et pour ainsi dire ne rien acheter, qu'ils n'aient déjà vendu. Ils se reposent beaucoup trop sur leurs compradors et n'essaient pas assez — comme le font de plus en plus leurs concurrents — de nouer des relations directes avec les producteurs. S'ils avaient plus d'initiative, ils pourraient peut-être profiter de la sécurité relative de leurs affaires en soies pour se risquer un peu dans l'importation. Mais ils s'absorbent dans une spécialité qui leur rapporte d'assez beaux bénéfices : ils croiraient presque déroger d'en sortir, et cependant ils ne font pas tout ce qu'il faut pour y exceller.

C'est un très gros danger pour nous que nos commerçants ne viennent qu'au troisième ou quatrième rang parmi les exportateurs de soie : car il est naturel que des exportateurs étrangers dirigent leurs marchandises de préférence sur des places étrangères. Lyon est encore le premier marché des soies de l'Europe et du monde : mais sa primauté est trèsgravementmenacée parMilam.

1. Même, en 1899, le mouvement des soies à Milan a dépassé le mouvement de Lyon : 8 723 715 kilogr. contre 7oo8 720. — Depuis deux ans aussi les Américains commencent à importer des titres fins; New-York devient un entrepôt de soies important, et les soieries de Patcrson commencent de faire concurrence à celles de Lyon.

Milan est naturellement mieux placé que Lyon pour approvisionner Zurich et Crefelt. Au moins nous devrions racheter par des avantages d'une autre sorte cette légère infériorité de situation : mais non ; le transport par chemin de fer de Gènes à Zurich via Milan coûte moins cher que de Marseille à Zurich via Lyon.

— Quant au transport maritime, les trois grandes compagnies :Peninsular and Oriental,Nord-DeutscJier-IJoyd et Messageries Marilimes, ont officiellement adopté un tarif spécial identique ; mais il est hors de doute que la compagnie allemande consent à ses expéditeurs d'officieux rabais : la compagnie française l'imite-t-elle?

Ainsi, à l'exportation comme à l'importation, nous apparaît l'étroite solidarité qui lie ce qu'on peut appeler notre commerce exotique à notre commerce domestique. Notre commerce exotique fait partie intégrante de notre commerce national, et les intérêts de l'un ne sont pas séparablcs de ceux de l'autre. Il en est ainsi pour toutes les nations; mais nous ne semblons pas nous en être rendu compte aussi bien que nos rivaux.

Une sorte de nationalisme commercial tend à remplacer le cosmopolitisme de la fin du siècle dernier. Cette évolution est la conséquence d'une autre : celle de l'idée même de nation. Insensiblement les nations arrivent à se considérer — du moins dans l'ordre matériel

— comme des unions coopératives plus que comme des unités politiques et militaires. Aussi la concurrence entre elles remplace de plus en plus la guerre ; mais du même coup quelque chose des mœurs de la guerre est entré dans les mœurs du commerce. Un jour viendra où le véritable internationalisme réglera la vie économique du monde comme sa vie politique et sa vie morale ; mais dans le présent une politique de défense et d'action commerciales s'impose aux nations qui ne veulent pas déchoir.

La Chine aujourd'hui offre un champ immense, non seulement au commerce, mais à l'industrie de l'Occi-

dent. Pour créer en Chine l'industrie moderne, il ne faut guère qu'un afflux de capitaux.

Ce ne sont pas, à nous Français, les capitaux qui nous manquent. Mais quand déjà ils hésitent à s'aventurer dans le commerce des ports ouverts, comment se hasarderaient-ils dans des entreprises en plein pays? Là le succès est moins assuré, si les bénéfices doivent être plus considérables. Nos capitaux sont casaniers comme nous-mêmes. Depuis la retraite du Comptoir d'escompte, il n'y a pour ainsi dire plus de banque française en Extrême-Orient.

Il y a bien la Banque d'Indo-CInne : mais ce n'est pas plus une banque commerciale que la compagnie des Messageries Maritimes n'est une compagnie de navigation commerciale. Elle ne prête qu'à un taux ridiculement élevé. Elle ne sert aucun intérêt aux déposants : elle n'a pas besoin d'argent, à tel point est limité le champ de ses opérations! Des règlements d'une étroitesse extraordinaire la paralysent. Elle ne prêtera pas aux commerçants sur garantie. Un négociant demande une avance de 25 000 piastres sur une consignation de bois de teck : la Banque d'Indo-Chine refuse; la Hong-Kong et Changhaï donne le double. La Hong- Kong et Changhaï prête aux Européens à 7 pour 100, sert y pour 100 pour les dépôts fixes, 2 et demi pour les comptes-courants — et sur 10 millions de capital fait 3 millions de bénéfices, distribue 35 pour 100 de dividende !

Il y aurait place en Chine, et dans tout rExtrême- Orient, pour une banque française vraiment active. Mais nos capitalistes ne voudront pas se faire concurrence à eux-mêmes : ils préfèrent que ce soit l'étranger. Il faudrait que l'initiative vînt d'en bas, que la petite épargne cessât de se contenter enfin des petits intérêts; mais elle ne veut pas se risquer toute seule, elle ne le peut guère; elle ne peut se confier qu'aux grands capitalistes ou à l'État. Mais l'État est encore plus timide que les capitalistes. Pour que nos capitaux sortent, il

semble qu'il leur faille un pavillon étranger : on croirait qu'ils ne peuvent sortir de France qu'en cessant d'être Français.

Si j'en crois des autorités compétentes capables de juger notre législation précisément parce qu'ils sont témoins de ses effets sur notre action extérieure, — notre loi de 1867 sur les sociétés par actions serait pour beaucoup dans cette « dénationalisation » de nos capitaux. Cette loi exige, pour la constitution de toute société, la souscription de tout le capital, le versement immédiat d'un quart, et fixe à 100 francs — pour certaines affaires même à 500 francs — la valeur minima des actions. La loi anglaise au contraire autorise les coupures de 25 francs et n'exige le versement immédiat que d'une très faible part du capital. La loi française a été faite précisément pour empêcher la petite épargne de s'engager dans les grandes affaires. Mais elle gêne aussi les gros et les moyens capitalistes, et c'est une des raisons pour lesquelles ceux-ci préfèrent placer leur argent à l'étranger sous le régime de la loi anglaise. Il faut ajouter que nos capitalistes personnellement sont trop dépourvus des sentiments nationaux qu'on serait en droit de leur demander, et qui sont peut-être moins complètement éteints chez les capitalistes de certains autres pays.

Timidité et manque d'esprit national aboutissent en Extrême-Orient à cette sorte d'abdication des capitaux français, dont la fondation de la Banque Russo-Chinoise a été une des plus éclatantes manifestations.

Lorsque la Chine a demandé à l'Occident un emprunt à 5 pour 100, nos capitaux pouvaient trouver là un bon placement. Mais c'est la Russie qui se l'est assuré : la Russie avait-elle donc surabondance de capitaux? Nullement. C'est chez nous qu'elle s'est procuré ceux qu'elle a ensuite repassés à la Chine. Seulement elle nous les a empruntés à 3 pour 100, et elle les a prêtés à la Chine à 5 pour 100. Prêter à la Chine effrayait nos capitalistes, prêter à la Russie les rassurait : ils ont

payé du tiers de leur revenu cette inutile « assurance ».

Ils la paient maintenant bien plus cher. Maintenant que la Banque Russo-Chinoise est solidement établie, qu'elle est devenue la deuxième banque de l'Extrême- Orient, la seule capable de rivaliser avec la banque anglo-allemande « Hong-Kong et Changhaï », les capitaux russes, qui peu à peu se développent, peu à peu aussi y remplacent les capitaux français. A Torigine les trois cinquièmes des capitaux étaient français, et la banque devait s'appeler non pas Banque Russo-Chinoise, mais « Banque Franco-Russe ». L'administration était réellement franco-russe : mais peu à peu les agents français ont été éliminés ou re jetés en sous-ordre. La direction aujourd'hui esta Pétersbourg et non plus à Paris.

Ce ne sont pas seulement les bénéfices financiers de l'affaire que nous sommes en train de perdre, mais tout le profit commercial et tous les avantages politiques. La Banque Russo-Chinoise est devenue une puissance en Chine : mais elle est au service de la Russie, et non pas de la France. Tel est le résultat du peu d'initiative et du peu d'esprit national de nos capitalistes.

Nos capitalistes sont paresseux encore d'une autre manière. Par l'entremise de notre diplomatie, ils obtiennent d'importantes concessions en Chine; mais ce n'est pas pour les exploiter, c'est pour les repasser quelque jour à une compagnie généralement étrangère — qui, elle, les exploitera et en recueillera tous les bénéfices. Voilà en effet un moyen sûr de gagner de l'argent sans rien faire : mais le profit est dérisoire auprès de ceux que promettait l'exploitation ; et tous les avantages du débouché qui s'ouvrait pour notre industrie, pour notre personnel d'ingénieurs et de contremaîtres — sans parler des espérances politiques — tout cela est perdu. C'est l'histoire récente de nos concessions minières au Koueï-tchéou *. Ah ! nos capitalistes ne sont

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