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LES INTÉRÊTS MORAUX

Le protectorat des missionnaires et l'enseignement francochinois. — Les Français de Chine. — Nos consuls. — Notre

diplomatie.

La France a en Chine des intérêts moraux, auxquels d'ailleurs ses intérêts économiques et ses intérêts politiques sont plus ou moins étroitement liés.

Il y a deux tiers de siècle seulement, ces intérêts moraux se réduisaient presque à ceux des missionnaires français ou protégés de la France. Ils étaient considérés à la fois comme les propagateurs de la civilisation au nom de la France, et comme les propagateurs de notre influence nationale. Dans c|uelle mesure peuvent-ils revendiquer aujourd'hui cette double mission humanitaire et patriotique?

Leur œuvre de charité ne mérite que l'admiration : leurs hôpitaux, leurs hospices, leurs orphelinats ont diminué, de si peu que ce soit, la somme des douleurs du peuple chinois, le nombre de ses crimes de misère, évité surtout des milliers d'infanticides. Tout ce qu'on pourrait leur reprocher maintenant — en particulier aux missionnaires espagnols. — c'est de se laisser dépasser dans cette œuvre par les missionnaires protestants cjui y consacrent une plus large part de leur argent et de leur temps.

Les missionnaires catholiques poursuivent toujours les grands travaux d'érudition qui ont illustré leurs devanciers, et ne cessent d'apporter à la science des mœurs et des lettres chinoises de précieuses contributions. Les Jésuites surtout y sont restés maîtres : leurs

études se distinguent de celles de leurs émules protestants précisément par l'absence de toute visée politique et même de toute portée pratique immédiate. Ils ne s'absorbent cependant pas dans la science pure : ce sont les Jésuites qui ont organisé tout le service météorologique de la Chine, auquel l'administration des Douanes maritimes ne fait que collaborer; et les plus récentes études sur l'hydrologie du Yangtzé sont de l'un d'eux.

Quant à l'œuvre morale des missionnaires catholiques, le succès en est beaucoup plus mince, et le mérite très contestable. 11 ne suffirait pas pour la condamner de dire qu'elle se réclame d'une foi que la majorité d'entre nous ont rejetée. Il se pourrait qu'une religion, mauvaise pour nous, fût bonne pour les Chinois : mais l'expérience ne l'a pas prouvé. Après des siècles de prédication les missionnaires catholiques n'ont réussi à convertir qu'un nombre extrêmement faible de Chinois : un million tout au plus; et l'amélioration morale de ces convertis est souvent très douteuse.

Sans doute lorsqu'on est, ne fût-ce que quelques jours, l'hôte des missionnaires catholiques, on est frappé du ton de cordialité qui règne entre eux et leurs serviteurs indigènes et de l'affectueux respect que ceux-ci semblent témoignera leurs maîtres. C'est un fait aussi que beaucoup de ces chrétiens se sont convertis au péril de leur vie, et qu'ils ont souvent, quelquefois encore au péril de leur vie, averti les missionnaires des dangers qui les menaçaient. Mais ce nombre infime de réussites d'éducation, obtenues d'ailleurs par l'influence personnelle plus que par la prédication, ne saurait être mis en balance avec la violente opposition que celle-ci soulève inutilement dans les masses populaires. Nous verrons que la propagande catholique, comme la propagande protestante d'ailleurs, a été une des causes du soulèvement de 1900.

De l'œuvre scientifique et philanthropique accomplie par les missionnaires catholiques l'honneur rejaillit sur la France : mais des colères que leur prosélytisme sou-

lève dans le peuple chinois la France aussi subit le contrecoup. N"ont-iIs pas. en fin de compte, et quelles que soient leurs intentions, desservi plutôt que servi nos intérêts nationaux? Il serait permis de se le demander s'ils ne s'étaient plus ou moins ouvertement posés en agents de notre politique, et s'ils n'avaient été plus ou moins officiellement acceptés et soutenus à ce titre.

Les services positifs qu'ils pouvaient rendre à la France étaient d'ordres divers. Ils pouvaient se concilier les bonnes grâces de quelques hauts mandarins, voire de quelques grands personnages de la cour, et aider par là notre diplomatie. Ils pouvaient par leur établissement au cœur du pays et par leur longue expérience des coutumes du peuple faciliter la pénétration de nos explorateurs et de nos commerçants. Ils pouvaient même par les troubles dont ils étaient directement ou indirectement la cause nous fournir le prétexte d'interventions souhaitées.

Il est incontestable que dans bien des circonstances ils ont été pour nous de précieux auxiliaires . Là où ils avaient des intérêts qui par le fait même étaient des intérêts français, ils les ont défendus, avec une inlassable vigilance et une habileté consommée. A Nankin, les Jésuites s'étaient rendus acquéreurs de terrains très bien situés près du fleuve, auxquels l'ouverture du port au commerce étranger allait donner un surcroît de valeur. Un agent chinois de la compagnie anglaise Butterfieldancl S\K'ire se rendit un jour sur ces terrains et y planta à côté des bornes marquées <S. J. quantité de bornes nouvelles gravées B Se S. La Mission donna quatre jours à la Compagnie pour retirer ses bornes frauduleuses : elles disparurent avant l'expiration du délai. — Il est même regrettable que nous n'ayons pas toujours su tirer tout le profit possible de l'action des missionnaires, en retour de l'effective protection que nous leur accordions.

Mais s'ils se sont souvent compromis pour nous, ils nous ont aussi plus d'une fois compromis, nous enga-

géant dans des affaires dont il ne pouvait rien résulter d'avantageux pour nous. Au point de vue national comme au point de vue humanitaire, les missionnaires peuvent être encore aujourd'hui d'utiles instruments, mais dont il faut se servir avec précaution, d'une main ferme, et en prenant garde que l'outil ne mène l'ouvrier.

Jusqu'à ces dernières années les missionnaires avaient été considérés comme les propagateurs désignés de notre langue : on croyait volontiers que là-bas au moins les missions catholiques nous dispensaient d'ouvrir des écoles. On en est revenu. On a jugé avec raison que l'enseignement de notre langue ne pouvait que souffrir d'être lié à celui d'une religion, qui ne fait pas partie intégrante de la civilisation moderne et qui est tout à fait opposée à la civilisation chinoise.

On a quelquefois reproché aux missionnaires français d'apprendre à leurs élèves beaucoup de chinois, beaucoup de latin et peu de français, ou de leur apprendre indifféremment l'anglais et le français. Ces reproches ne seraient pas encore trop graves si la préoccupation exclusive de l'enseignement des Pères avait été d'apprendre aux Chinois, en quelque langue que ce fût, à aimer la civilisation occidentale et la France. Mais ils se préoccupaient d'en faire de bons chrétiens avant d'en faire des amis de l'Occident et de la France; et comme il n'est nullement nécessaire pour être ami de l'Occident et de la France d'être bon chrétien, la création d'écoles françaises laïques s'imposait.

Des écoles municipales françaises ont été en effet ouvertes à Changhaï et à Tientsin. Une troisième est en construction à Canton : on y a affecté une portion de l'indemnité versée par la Chine pour le meurtre d'un missionnaire ; le reste a été versé à la famille et à la mission. Celle-ci consentait volontiers à la construction de l'école, mais elle eût voulu en avoir l'entière direction ^

1. Il y a également une école française laïque adjointe à l'Arsenal de Foutchéou. Une autre, à Yunnansen, comptait, avant les derniers événements, 80 élèves.

Le but de ces écoles municipales, qui constituent ce qu'on peut appeler l'ordre primaire de l'Enseignement franco-chinois, est avant tout d'apprendre à de jeunes Chinois notre langue et de former des interprètes à notre service. L'école de Changhaï, qui peut être prise pour type, a brillamment réussi : elle pourrait à peine recevoir plus d'élèves et elle ne peut suffire à fournir les interprètes qu'on lui demande. Les ingénieurs russes du Transmandchourien, la Compagnie du chemin de fer franco-belge et le Gouvernement général de l'Indo-Chine pour le Yunnan se disputent ses pupilles.

Au-dessus de ces écoles primaires, la France a projeté de fonder des collèges franco-chinois. Ceux-ci seraient, comme les écoles municipales, laïques et payants : on tâchera même d'y intéresser les riches Chinois en les faisant participer à l'administration. L'étude de la langue et de la civilisation chinoises y sera encore la base de l'enseignement afin de ne pas faire des déclassés. Mais cette étude même, grâce aux maîtres choisis, sera déjà pénétrée d'esprit moderne. L'enseignement proprement dit des sciences modernes en langue occidentale ne viendra qu'ensuite. Naturellement la langue préférée sera le français et Ton s'attachera en tout cas à faire connaître et aimer les choses de France.

En même temps qu'elle traçait les vastes plans de cet enseignement secondaire et supérieur franco-chinois, la France travaillait à faire attribuer à notre langue, à notre littérature, à notre science, dans les Universités chinoises elles-mêmes la place qui leur est due. Récemment à l'Université de Canton, où existaient déjà des chaires anglaise, russe, japonaise, une chaire française était enfin créée, et le nouveau cours était immédiatement très suivi.

S'il est indispensable d'apprendre notre civilisation et notre langue à une élite de Chinois, il ne l'est pas moins que nous, de notre côté, nous apprenions la

langue et la civilisation chinoises. Les missionnaires fournissent des maîtres excellents au nouvel enseignement laïque français à l'usage des Chinois : ils fourniraient aussi aisément le personnel de cet enseignement du chinois à l'usage des Français. Ce sont eux qui pourraient le mieux et à moins de frais donner l'instruction pratique à ces missionnaires laïques — explorateurs, commerçants, ingénieurs — dont la France a besoin : ceux-ci recueilleraient le bénéfice de la science et de l'expérience de leurs devanciers ecclésiastiques sans reprendre la tradition de leur prosélytisme.

Enfin la France ne devait pas laisser aux seuls missionnaires français, non plus qu'aux autres puissances, l'honneur de poursuivre les hautes études chinoises, et l'on ne peut qu'applaudir à cette fondation d'une École française d'Extrême-Orient, dont le gouvernement de rindo-Chinc fait les frais, et dont la Chine constituera le plus vaste domaine.

Les Missions et les Écoles ne sont pas seules à répandre l'influence française en Chine : chaque Français établi là-bas y contribue pour sa part.

Hélas! ils sont si peu les Français de là-bas! moins de 1 200 — en ne comptant pas les missionnaires, — alors que les Anglais sont plus de 6 000 *, les Japonais, les Américains, plus de 2 000! — Les Russes nous dépassent, et les Allemands nous égalent déjà. C'est surtout à Hong-Kong et à Canton — aux portes mêmes de rindo-Chine — que cette quasi-absence des Français frappe péniblement; dans chacun de ces deux centres, ils ne sont pas même une poignée!

Ce petit nombre des Français tient naturellement au petit nombre et au peu d'importance relatif de nos maisons de commerce; mais aussi à l'apathie des Français de France qui les retient au sol natal, quels que soient les avantages personnels que leur offre l'étranger; quels

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