Sans compter Hong-Kong
que soient les services qu'ils reiidraieut à leur patri même en s'expatriant.
Combien de jeunes Français pourraient faire une belle carrière dans les Douanes maritimes chinoises ! C'est une administration qui est entre les mains des Occidentaux : le Français qui y entre ne sort donc pas des cadres de la civilisation; et il n'est soumis, même pour son service, qu'à une autorité internationale.
Les avantages matériels qui lui sont offerts sont considérables : les appointements de début dans le service le moins payé sont de 375 francs par mois, plus le logement. L'avancement est assez rapide ; et bien que les fonctionnaires anglais soient quelquefois indûment favorisés, un Français de mérite est certain d'arriver à un poste élevé. Aux examens d'admission qui se passent périodiquement à Londres, on n'exige des candidats, en dehors d'une certaine culture générale élémentaire et de certaines garanties de moralité, qu'une connaissance pratique suffisante de l'anglais. C'est une fois entré dans l'administration que l'apprentissage du chinois devient obligatoire.
L'administration des Douanes maritimes est appelée à prendre une extension et une importance toujours croissantes. Peu à peu sans doute elle empiétera sur le domaine des douanes intérieures. Déjà elle s'est adjoint un service postal. En un mot elle tend à devenir la grande intermédiaire entre la Chine et le Monde occidental, et l'un des plus puissants organes de la Chine nouvelle. Il est essentiel que la France en tant que nation y soit représentée ; à l'heure actuelle elle ne l'est que d'une manière très insuffisante : on manque de candidats français. Si vif que soit notre goût pour r « administration », pour les positions fixes et sûres, nous ignorons ce débouché qui nous convient si bien. Nous négligeons ainsi une des plus belles occasions d'augmenter le nombre de nos nationaux en Chine et d'introduire dans nos « colonies » là-bas l'élément jeune,
actif, au courant de la langue et des choses du pays, qui leur fait défaut trop souvent.
Telle de nos « colonies » en Chine n'est pas faible seulement par le petit nombre, mais aussi par le manque d'énergie de ses membres. Des Français qui sont établis en Chine depuis des années ne s'y sont cependant pas installés autrement que s'ils devaient toujours la quitter le lendemain. Ils n'ont fondé ni famille, ni centre national; ils sont restés des isolés, comme des sentinelles perdues, avec presque toujours au cœur un vain et stérile regret de cette patrie absente dont ils auraient pu se créer, comme font les étrangers, une image réduite. Et en même temps ils ne se sont pas intéressés vivement au pays avec lequel ils font le commerce : ils n'ont pas cherché à le pénétrer, à le comprendre, même à le connaître ; leur « absentéisme » moral du pays où ils vivent achève de restreindre l'action qu'ils peuvent exercer au bénéfice de leur pays d'origine.
Ailleurs le défaut des « colonies » françaises — car c'est sur les défauts qu'il importe d'insister — est un certain manque de cohésion. Le mal fut plus grand qu'il n'est aujourd'hui. Au sein de la première mission française envoyé à l'Arsenal de Foutchéou, il n'y eut pas moins, paraît-il, de 19 procès en deux ans. On faisait une affaire à Mme X... d'avoir gifflé son « boy », parce que cela pouvait soulever les populations et mettre la mission en danger. En 1870 même, les massacres de Tientsin servirent de prétexte à faire partir comme un personnage compromettant un membre de la mission qui avait simplement déplu à ses compatriotes.
Les choses ont changé depuis lors heureusement. Pourtant dans la plus importante de nos « colonies •» en Chine l'esprit national n'est pas aussi fort qu'il devrait l'être. Changhaï est sans doute une ville cosmopolite. Non seulement les différentes nationalités y sont étroitement rapprochées, mais elles constituent même officiellement une communauté internationale. La con-
cession dite internationale est sous le contrôle du corps consulaire tout entier y compris le Consul de France, et les Français qui y sont propriétaires y ont le droit de voter aussi bien que les nationaux des autres pays. Et dans la concession française, d'autre part, les étrangers propriétaires votent aussi bien que les Français ; il est même expressément stipulé que le Conseil municipal comprendra quatre membres étrangers contre quatre membres français, et que le vice-président sera toujours un étranger comme le président toujours un Français.
Le vif des intérêts français n'est donc pas dans cette question des concessions. Cependant, puisque nous avons réussi au prix de tant d'efforts à maintenir notre concession séparée de la concession internationale, il est regrettable que les éléments français n'aient rien fait pour s'y grouper. La plupart des grosses maisons françaises et des résidences françaises sont établies en dehors de la concession française. Cette dispersion de notre colonie, les maladresses de l'intervention consulaire et les nécessités matérielles ne suffisent pas à l'expliquer ni à la justifier. Elle est aussi l'effet d'un affaiblissement du sens national.
La a vie sociale » à Changhaï est extrêmement développée, et des relations intimes, des liens de famille étroits devaient se créer entre les nationalités diverses. Mais les Français devaient garder le sentiment des oppositions nationales, naturelles ou traditionnelles, aussi vif que leurs amis-rivaux le conservaient euxmêmes.
C'est surtout à l'égard des Anglais que cette réserve était nécessaire. Les Anglais sont de beaucoup la plus nombreuse des nationalités établies en Chine : à elle seule, leur « colonie » égale presque toutes les autres réunies. Cette situation privilégiée, même si l'accroissement des colonies allemande, japonaise et américaine la menace, n'est pas pour les faire renoncer aux tendances dominatrices et volontiers exclusivistes qui, sous
un faux air de libéralisme, sont une des traditions de leur politique extérieure. Si cordiales que soient ses relations personnelles avec les étrangers, « un Anglais hors d'Angleterre est deux fois Anglais ».
Récemment le Conseil municipal international de Changhaï s'était mis d'accord avec le Conseil municipal français pour donner à une société française la commande des nouveaux tramways. Mais le conseil anglais, comme c'était son droit, réclama sur la concession internationale la consultation des contribuables : les Anglais, en majorité dans l'assemblée, refusèrent de ratifier la proposition des deux Conseils. Et ce qui est plus caractéristique c'est le ton tranchant dont le Consul anglais en la circonstance posa l'alternative : « des tramways anglais, ou point de tramways ».
Il ne s'agit pas que les Français prennent à l'égard des Anglais une attitude agressive; et l'on pourrait reprocher à l'élément qui là-bas a senti le danger d'une amitié naïve et aveugle, de pousser quelquefois trop loin l'anglophobie. Parce que les Anglais avaient commis cette faute de tact, à une représentation donnée par une Société française, de faire annoncer à grand fracas sur la scène la délivrance de Ladysmith, ce n'était pas une raison pour les Français de manifester avec éclat dans les salons du Club International leurs sympathies pour les Boers. Le résultat de cette indiscrète manifestation a été que pour la première fois l'élément français a été complètement éliminé du Comité.
Il serait bien plus digne et plus habile de la part des Français qui sentent la nécessité de résister aux tendances envahissantes des Anglais, de suivre l'exemple que leur donnent les Allemands. Ceux-ci, tout en continuant de faire partie du Club International — où ils gardent une correcte neutralité et dans le Comité duquel ils sont équitablement représentés, — ont fondé en dehors un club exclusivement allemand, où ils sont chez eux, libres de dire ce qu'ils pensent. — La création d'une Bibliothèque française a été un premier pas dans la vraie voie.
La colonie française où l'on a le mieux compris les nécessités de l'heure présente: une colonie qui. à bien des égards, peut être considérée comme une colonie modèle : c'est celle dHankaou.
A Hankaou, les Anglais avaient été longtemps les seuls établis. Fondée en 1864, la concession française jusqu'en 1897 n'exista pour ainsi dire que de nom. Les Anglais maîtres de la place faisaient ce qu'ils pouvaient pour en interdire l'accès aux autres Occidentaux : seuls par exemple les bateaux portant pavillon anglais étaient admis à quai. Lorsque surgirent les concurrences russe, allemande, française, il ne fut nullement question de fonder une concession internationale, où d'ailleurs les Anglais n'auraient été très vite qu'une minorité. Chaque puissance réclama une concession pour elle, et la France naturellement commença de mettre en valeur celle qu'elle possédait depuis si longtemps. Changhaï est une ville cosmopolite; Hankaou est une ville internationale, ou plutôt — pour être tout à fait exact — « plurinationale ».
Par suite de notre long retard à développer notre propre concession, les plus anciennes maisons françaises se trouvent établies, comme à Changha'i, sur la concession anglaise. Et maintenant ce sont des étrangers autant que de nos nationaux ou de nos protégés qui s'établissent chez nous. Mais la plus grande partie des terrains ont été achetés par des Français.
Ce demi-éparpillement , les Français d'Hankaou le rachètent d'ailleurs l^ien par la cordialité de leur union et la vivacité de leur patriotisme. Ils ne sont pas beaucoup, mais ils sont tous amis. Les discussions entre eux peuvent être ardentes parce qu'elles sont franches et élevées : elles ne tournent jamais à l'aigre. Là. point de snobisme anglais. On s'y fait un plaisir comme un devoir de remettre, lorsqu'il y a lieu, les Anglais à leur place.
Quand, il y a quatre ans, notre consul s'avisa de fonder véritablement la concession française, il se trouva
qu'au beau milieu de notre « territoire », qui était resté à Fétat de terrain vague, les Anglais avaient depuis deux années installé leur champ de courses. Priés de nous rendre la libre disposition de notre domaine, ils s'y refusèrent. L'affaire aurait pu traîner longtemps si une partie du terrain contesté ne s'était trouvée être la propriété privée d'un de nos nationaux. Celui-ci fit enclore sa propriété de fils de fer : les cavaliers anglais s'y empêtrèrent et se plaignirent l)ien haut. Notre Français alors entoura son lot d'une palissade blanche bien visible, dont la porte ne s'ouvrait que pour les dames russes ! — Les Anglais finirent par céder, et les maisons maintenant poussent sur l'ancien hippodrome « comme des champignons », au grand bénéfice de la municipalité française, qui peut désormais procéder à d'importants travaux publics.
Le !«'■ juin 1900, les Anglais d'IIankaou étaient dans la joie parce qu'ils avaient reçu la nouvelle que Pretoria était pris, ce qui était vrai, et que les Bocrs avaient fait la paix, ce qui l'était moins. Les fusées anglaises sur le Bund se mêlaient aux feux d'artifice des Chinois pour la fête du Dragon. Le Consul anglais, après dîner, à l'Hôtel français, demande qu'on joue sur le magnifique orgue mécanique le God Save the Queen. Cette indiscrétion de joie anglaise met en rage le jeune homme de l'hôtel chargé de la commission. Il commence par faire jouer à l'orgue la Marseillaise : après seulement il lui donne le God Save : je crois même qu'il ferma la boîte pour qu'on l'entendît moins !
Les Français d'Hankaou ont su garder leur francparler, à l'égard des Russes comme à l'égard des Anglais. Comme les autorités de la concession russe mettaient vraiment trop peu d'empressement à construire sur leur territoire la route qui devait relier la concession française à la concession anglaise, la colonie française lança une petite feuille humoristique intitulée le Lampzon, où on taquinait nos alliés avec autant d'esprit que peu de méchanceté.
Le nouveau Club sera d'une autre importance : le € Club Gaulois ». que la colonie française en juin 1900 se préparait à fonder dans une sorte d* « extension » de la concession déjà tacitement consentie par les Chinois. La municipalité devait partager avec deux des plus notables commerçants français les frais de premier établissement : on lancerait ensuite des actions pour assurer le développement de l'institution. — Les Franciscains italiens devaient aussi à brève échéance ouvrir sur la concession une école française.
On dépense très largement à Hankaou: « L'eau d'Hankaou est le Champagne », dit-on : peut-être y a-t-il là pour nos Français un certain danger. Mais la vie en plein air est très développée ; on y fait beaucoup de sportj et les Français s'y adonnent comme de vrais Anglais ! Cela ne contribue pas peu à leur donner cet air de jeunesse et de santé qui les rend si sympathiques, et cela les sauve de l'anémie et du mal du pays. Ils sont fort loin de dédaigner la vie intellectuelle. Pour qu'elle donnât toute sa mesure, il ne manquait plus à la colonie qu'un chef aux idées nettes et élevées, à la main ferme, capable d'éclairer parfois les esprits et de discipliner les énergies.
Les résultats acquis déjà lui promettent un brillant avenir. Le commerce d'exportation d'Hankaou se divise en commerce spécial, qui est le commerce du thé, — et en commerce général, dont les peaux constituent le principal article. Le premier est exclusivement entre les mains des Russes, comme il y a dix ans il était tout entier entre les mains des Anglais : c'est un bel exemple de la rapidité avec laquelle s'accomplissent les révolutions commerciales. Mais pour le commerce général, les Français sont au premier rang. Cette primauté a son prix : car, après la République Argentine, la Chine est aujourd'hui le principal centre de production des peaux de bœufs, de buffles, de chèvres ; et si le Havre peut disputer à Hambourg pour ces produits la première place parmi les marchés d'Europe, c'est pour
une bonne part aux Français d'Hankaou que nous le devons.
Ah ! s'il régnait dans toutes nos colonies de Chine la même entente de nos intérêts et le même esprit d'entreprise que dans celle d'Hankaou, la situation matérielle et morale de la France là-bas serait plus grande qu'elle n'est ! Malheureusement les Français qui s'expatrient ne sont pas toujours de ceux qui peuvent faire du bien à la France. En hommes, comme en marchandises, trop souvent, nous expédions notre rebut, et cette exportation-là est aussi pour nous un pis-aller. A Hankaou môme, les ingénieurs et conducteurs français qui sont venus pour travailler au chemin de fer n'ont pas toujours été aussi sérieux qu'il aurait fallu. On a vu de jeunes écervelés faire constamment appel à notre consul des ordres qu'ils recevaient de leurs chefs de service, envoyer des télégrammes de plainte directement à Bruxelles; enfin, aux premiers troubles quitter leur poste plus précipitamment que de raison.
En tout état de cause, il faudrait que les divers centres français en Chine fussent plus étroitement reliés entre eux qu'ils ne le sont. Entre les Français d'Hankaou et ceux de Changhaï les relations sont fréquentes, presque journalières et très intimes. Entre Changhaï et Tientsin les relations sont encore très suivies; mais entre la colonie de Changhaï et celles de Hong-Kong et de Canton elles paraissent beaucoup plus rares. J'ai été surtout frappé de l'ignorance qui régnait dans ces divers milieux sur un centre d'intérêt français aussi important que l'Arsenal de Foutchéou. La coalition des éléments français n'est pas faite, et nos nationaux là-bas n'ont encore qu'un sentiment trop vague de la communauté d'intérêts qui les unit.
La « France de Chine » est encore dépourvue des organes qui lui sont nécessaires pour être capable de résistance et d'action. Il lui manque une capitale — comme est Hong-Kong pour les Anglais; comme sera Tsintau pour les Allemands. A défaut d'une terre pro-
prement française, notre concession de Changhaï est le site désigné pour cette capitale : là devrait s'élever un collège pour les enfants des Français de là-bas; une École pratique de commerce pour les apprentis négociants français en Chine. Là peut-être devrait être le siège de l'École française dExtrême-Orient.
Là surtout devrait se publier le grand journal français qui nous fait encore défaut. L'Echo de Chine n'est c{u"un commencement, en attendant mieux : fondé il y a quatre ans seulement, il compte cependant 700 abonnés ; et le succès même qui a couronné cette méritoire, mais timide tentative doit nous faire réclamer autre chose. La France a besoin là-bas dun grand journal d'informations, de critique, de polémicjue et de propagande — un journal de défense et d'action françaises, — qui soit de pair avec la Xorth-China Dnily XeM's, le premier des journaux anglais de Chine. Hélas! en dehors de Y Echo de Chine, la presse française d'Extrême-Orient n'est représentée que par les pauvres journaux du Tonkin, et les honteuses feuilles de Cochinchine * î
Grâce à leur presse les Anglais de Chine ont pris conscience de leur force ; ils ont même su en donner au monde une idée qui dépassait la réalité. La réclame de la presse, avec la réclame des pavillons, leur sert encore à maintenir leur prestige et à prolonger l'illusion d'une hégémonie commerciale et politique inébranlée. Un grand journal français donnerait à nos nationaux là-bas la mesure des ambitions qui nous sont permises si nous savons seulement vouloir et nous unir.
Il resserrait aussi les liens trop lâches entre les Français d'Extrême-Orient et les Français de France. Un service de dépêches bien organisé, avec l'aide du gouvernement, épargnerait à ces Français lointains des inquiétudes, des agitations vaines; les sauverait de ce scepticisme national qui quelquefois les démoralise. La poste est trop lente pour leur apporter les grandes nou-