Le Xam-Ky mis à part
velles de la mère patrie; trop tardive, pour attendre d'elle la rectification des inexactitudes malveillantes de la presse étrangère. Et puis les journaux de France ne sont pas faits pour eux : ils leur parlent trop de ce qui nous divise, pas assez de ce qui nous unit — entre nous, et eux à nous.
Mais la plus grande utilité peut-être de ce journal serait de faire entendre en France sur ces questions lointaines, si difficiles, et dans l'ignorance desquelles vivent la plupart de ceux qui les tranchent, une voix autorisée. C'est surtout lorsque s'ouvre une crise en Extrême-Orient, que le manque d'un journal français bien renseigné se fait cruellement sentir. Dès le commencement du mouvement boxeur et de l'intervention des Puissances, le Nortli-Cliiiia Daily News multiplia ses extras, où naturellement tout tendait à faire croire que l'Angleterre menait l'Europe. La revue hebdomadaire allemande Ost-Asiatisches Lloyd publiait de son côté des dépêches où les choses étaient, sinon remises au point, du moins présentées à l'avantage de l'Allemagne. Il n'y eut pas un seul extra français : d'autant que le Consul général de France ne daigna pas suivre l'exemple de son collègue anglais, et communiquer au journal français les dépêches officielles dont la publication pouvait servir nos intérêts. L'opinion anglaise, l'opinion allemande, en Chine et en Europe, furent éclairées, entraînées : l'opinion française fut laissée dans l'ignorance et l'indifférence.
Il appartient à tout Français établi en Chine, à chacun pris individuellement et à tous pris ensemble, par mille moyens étrangers à Faction officielle, de servir les intérêts de la France : mais nos consuls en ont reçu avec des pouvoirs particuliers la mission spéciale.
On a souvent et à juste titre critiqué le singulier mode de promotion en faveur dans notre corps consulaire : dès qu'un consul a réussi dans un poste, quand il a appris à connaître le pays et qu'il commence à rendre des ser-
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vices signalés, pour le récompenser et lui permettre de se rendre plus utile encore, on Teiivoie à lautre bout de la terre dans une contrée dont il ne sait rien. Le corps consulaire de Chine n'a pas été sans souffrir de ces chasses-croisés : si le consulat d'Hankaou a été occupé neuf années par le même titulaire quia pu y faire oeuvre de fondateur, nous avons eu à Changhaï six consuls en treize ans i.
A Canton, à Foutchéou, à Changhaï, à Hankaou même nos consulats sont convenablement, quelquefois largement et luxueusement installés. En revanche la résidence de notre vice-consul à Tchifou est très mal située et tout à fait mesquine. Et il est étrange que notre consul à Hong-Kong, faute d'un logement convenable à Victoria, habite Macao qui est à quarante milles de distance, et où il ne dispose, pour se rendre à son poste, que d'un seul bateau par jour. L'éloignement de son domicile le condamne à des absences prolongées, dont les conséquences ont été, en maintes occasions, profondément regrettables.
A tel autre de nos consuls qui fut d'ailleurs le créateur d'une de nos plus florissantes concessions, on pouvait reprocher d'assez graves manquements à la dignité professionnelle. Il était plutôt pénible de voir, à la noce d'un employé de la municipalité, le consul de France en uniforme parader à la tête d'un défilé de carnaval, presque sous les fenêtres du consulat allemand.
Il est fâcheux qu'en l'absence du consul en titre, des instructions précises et formelles ne soient pas toujours données pour assurer la garde du pavillon. Dans un port important du Petchili, à la veille et au début même de la crise actuelle, le drapeau français cessa de llotter pendant les deux mois que dura l'absence de notre consul. Rien n'indiquait que le siège du consulat fût momentanément transféré à la mission catholique.
i. Observation d'un de mes «collègues de voyage », M. Gh. Garnier, dansMe FigarojXw 26 août 1900.
Un excellent interprète peut faire un détestable consul. Pour un consul, surtout pour un consul général en Chine, une vaste culture générale, un esprit naturellement ouvert et beaucoup de caractère, telles sont les qualités requises avant toutes les autres. Les mérites d'un bon interprète sont d'un autre ordre : l'étude d'une langue aussi compliquée que le chinois est une des plus absorbantes qui existent. Sans doute il faut que le consul ait l'expérience des hommes et des choses du pays, et il est bon qu'il en connaisse aussi la langue : mais lorsqu'il s'agit d'un poste très important, auquel un interprète européen est attaché, la connaissance de la langue du pays est un titre secondaire. Elle n'est d'aucune utilité dans les relations avec les puissances occidentales; et tel qui sera un sociologue distingué, s'il manque de sang-froid, de patience, de finesse, traitera moins bien les affaires avec les Chinois eux-mêmes qu'un diplomate habile qui ne leur parlera que par la bouche d'un interprète.
On pourrait exiger de nos consuls en Chine une certaine connaissance de la langue chinoise; mais en principe la carrière d'interprète et la carrière de consul devraient être séparées. Dans le système actuel au contraire l'une mène à l'autre : dès qu'un interprète se distingue, on en fait un consul ; c'est le moyen de n'avoir jamais ni bons interprètes, ni bons consuls.
Nos consuls en Chine ne sont pas investis seulement de fonctions commerciales et diplomatiques, mais aussi de fonctions administratives. Et le malheur est que quelquefois ils prétendent appliquer aux petites sociétés françaises de là-bas, qui sont naturellement d'esprit plus libre, les règles étroites d'une administration dont les Français de la métropole eux-mêmes supportent impatiemment le joug.
A Changhaï le consul met par exemple un droit de
chancellerie de 1 ^ p. 100, sur les cessions de terrains. Or les cessions de terrains à Changhaï sont chose quoti-
dieiine : la spéculation aidant, le sol en est venu à être considéré comme une sorte de valeur mobilière. Les autres consuls ne perçoivent aucun droit : l'intervention du nôtre n'a d'autre résultat que de déprécier, pour un revenu minime, toutes les propriétés foncières de notre concession.
Les mêmes méthodes appliquées aux Chinois aboutissent parfois à des conflits sanglants. Ainsi, au lendemain du jour où nous avions obtenu l'extension de notre concession de Changhaï, l'Administration pour faire passer une route prescrivit le déplacement immédiat des tombes ou autels qui lui faisaient obstacle : ce fut la cause d'une émeute qu'il fallut réprimer à coups de fusil. Sur la concession internationale les mêmes difficultés se présentaient : mais on les a tournées sans effusion de sang par la temporisation et des ménagements. Nous ne sommes pas brutaux avec les Chinois, comme sont volontiers les Allemands, quand ils y voient leur intérêt : c'est par des vexations gratuites que nous soulevons les indigènes.
Si nos consuls quelquefois abusent de leur pouvoir local, il faut reconnaître cjue souvent les ressources dont ils disposent pour le service des intérêts généraux de la France en Chine sont beaucoup trop faibles. Le gouverneur de Hong-Kong a 250 000 francs de fonds secrets : notre consul à Canton et le gouverneur général de rindo-Chine lui-même ont si peu qu'on n'ose le dire!
Quant au rôle de la diplomatie française en Chine, c'est un sujet en lui-même trop vaste et trop complexe pour rentrer dans le cadre de cette étude. La politique extérieure d'une nation comporte encore des secrets ou des demi-secrets qu'il est plus facile de pénétrer en fouillant les archives ou en fréquentant les bureaux de sa capitale, qu'en parcourant les pays mêmes où elle s'exerce. Cependant nos nationaux établis à l'étranger sont bien placés, sinon .pour juger lorientation gêné-
raie de la politique extérieure que suit la métropole, du moins pour apprécier l'ardeur et l'efficacité des efforts qu'elle fait pour servir leurs intérêts qui sont aussi les siens.
Je dois à la vérité de le dire, les Français de Chine estiment que notre action là-bas pèche par plusieurs points.
Elle pèche d'abord par ignorance et négligence. Lors des difficultés soulevées par l'extension de notre concession à Changhaï, le ministère des Affaires étrangères devait être parfaitement renseigné : le consulat et la municipalité lui avaient expédié surabondance de documents. Les autorités françaises là-bas n'en recevaient pas moins à chaque instant des télégrammes qui dénotaient une complète ignorance de la question.
On reproche aussi à notre diplomatie de se payer de mots. On ressent au vif là-bas le leurre des belles formules chinoises dont nos diplomates se contentent et C{ui, dans l'opinion française, se transforment en promesses fermes, en garanties sûres. Pour les mines du Kouang-si, par exemple, le gouverneniQnt chinois déclare « qu'il pourra s'adresser à des ingénieurs français ». En France on interprète : toutes les concessions minières du Kouang-si sont réservées à la France. Ceux qui connaissent mieux les Chinois, pour les voir de près et faire affaires avec eux, pensent que nos diplomates sont joués.
Autre exemple. On s'imagine volontiers en France que la Chine s'est engagée à placer un directeur français à la tête de l'administration des Postes impériales. L'instrument diplomatique dit seulement, à peu près en propres termes, ceci : « Au cas où la Chine instituerait un service postal à l'européenne, alors et dans ce cas elle consentirait à examiner les titres des candidats que la France pourrait présenter ». La Chine se fût-elle en effet décidée à créer une administration des postes indépendante, les droits de la France se réduisaient à peu de chose. Mais l'administration des Douanes mari-
times, à la tête de laquelle est sir Robert Hart, nous a même dépouillés de cette ombre d'avantage, en établis sant un service postal déjà très étendu comme simple annexe du service des douanes.
Nous sommes aussi trop peu soucieux de notre prestige. Nous avons vu quel était l'abandon, le délabrement du cimetière français de Canton. Aux portes de l'Arsenal de Foutchéou s'élève une pagode érigée en Ihonneur des Chinois morts dans la victoire remportée sur les Français.
L'absence de tout bâtiment de guerre français dans les eaux du Yangtzé durant les deux années 1898 et 1899 a été d'un effet plus déplorable encore. A Hankaou des navires anglais sont venus, en grand nombre; un croiseur allemand a paru par deux fois, une fois ayant à son bord le prince Henri; même on a vu un croiseur autrichien : on n'a pas vu une seule fois — durant deux ans! — le pavillon français. Depuis 1895 il est convenu que des torpilleurs français doivent remonter jusqu'à Tchoun-king : on les y attend encore; et ce sont deux canonnières anglaises qui y sont tant bien que mal parvenues, répandant le prestige de l'Angleterre jusqu'au fond de l'Empire.
Aux yeux des Chinois qui attachent aux manifestations extérieures de la force une importance particulière, nous avons perdu la face : nous ne comptions plus comme une puissance navale, nous paraissions renoncer à notre part d'influence dans le bassin du grand fleuve. Sans l'intervention des Allemands les prétentions exclusives de l'Angleterre auraient reçu une consécration de fait; les Allemands étaient les premiers à s'étonner du retrait de notre pavillon qui leur paraissait incompréhensible. Il était déjà assez regrettable que notre division navale fût inférieure en nombre et en valeur à celle des Allemands : mais cette infériorité relative ne nous condamnait pas à un tel effacement.
Voilà ce que disent, à bon escient, les Français de là-bas. Nous n'avons pas caché quels nous avaient paru
être les défauts, quelquefois les torts de nos commerçants, de nos « colons » ; et lorsqu'il nous a semblé qu'ils pourraient faire mieux pour les intérêts matériels et moraux de la France, nous l'avons dit. Mais l'exemple de l'Angleterre et celui de l'Allemagne plus encore, nous enseignent que les efforts individuels et l'initiative privée ne suffisent pas à assurer, sur le terrain si âprement disputé de la Chine, la défense et le progrès des intérêts nationaux. L'action gouvernementale est nécessaire : la nôtre n'a pas toujours été ce qu'elle devait. Les Anglais se plaignent assez haut de leurs agents diplomatiques à Pékin; et tel consul américain en Chine est d'un ridicule achevé. Mais l'état de nos affaires là-bas nous commandait d'insister surtout sur les faiblesses qui sont les nôtres.