CONCLUSION
Ce n'est pas cependant le découragement qu'un impartial examen de notre situation en Chine doit nous inspirer; et si quelqu'un devait tirer des considérations que nous avons présentées et des faits que nous avons rapportés cette conclusion qu'une politique de demi-renoncement, d'effacement progressif nous est imposée là-bas
— nous la désavouerions nettement.
S'il est admis que le développement de son commerce extérieur est pour la France une nécessité vitale et que la Chine est à l'heure actuelle un des plus beaux champs d'expansion commerciale, industrielle — voire coloniale
— qui se soient jamais ouverts aux entreprises des nations, rien dans l'expérience des dernières années n'est de nature à nous faire désespérer d'y conquérir une place digne de nous et proportionnée à notre effort.
En 1898, le nombre de nos nationaux établis en Chine
— non compris les missionnaires — était de 920; en 1899, il était de 1 183, soit une augmentation de 28 p. 100.
En 1898, le nombre des maisons françaises en Chine était de 37 ; en 1899 il avait passé à 76 : soit une augmentation de 105 p. 100, alors que dans le même temps Taugmentation n'avait été pour les maisons anglaises que de 0,9; pour les maisons allemandes de 7; pour les maisons américaines de 62 p. 100^. C'est le symptôme d'un réveil d'activité dont la Mission lyonnaise a, dans une certaine mesure, donné le signal ; dont les manifestations sont frappantes à Hankaou, à Changha'i et même à Hong-Kong, et qui, nous l'espérons bien, ne sera pas éphémère.
Il faudrait cju'il se créât en France un mouvement d'opinion pour la Chine comme celui qui s'est dessiné récemment pour l'Afrique. L'Angleterre à cette heure, et depuis plusieurs années déjà, tend à se replier de l'Asie, de l'Extrême-Orient en particulier, sur l'Afrique. Par là, s'expliciue la frénésie de ses ambitions en Africfue australe; mais précisément la coïncidence de la crise sud-africaine et de la crise chinoise aura pour résultat inévitable de précipiter le recul de sa puissance et la décadence de son Empire en Extrême-Orient. Il ne nous convient pas d'imiter une politique dont notre rivale peut déjà se repentir : il nous convient au contraire de profiter de sa faute.
Notre possession de l'In do-Chine ne doit pas nous désintéresser de l'Empire du Milieu. Parce que les Allemands ont des visées particulières sur le Chantoung et les Russes sur la Mandchourie, cela ne les empêche pas, les uns et les autres, de se mêler de plus en plus intimement au mouvement général des affaires chinoises. Les Russes ont fondé la Banque Russo-Chinoise, dont le siège principal en Extrême-Orient est Changha'i. et récemment ils établissaient un attaché militaire à Canton où déjà une chaire de langue russe avait été fondée à l'Université. Les Allemands ont fait entrer trois des leurs — trois sur dix — dans le conseil des directeurs de la plus puissante
L Ost-Asiatisches lloyd, 16 mars 1900.
banque d'Extrême-Orient, la Hong-Kong and Shanghai Banking Corporation. Leur activité se développe chaque jour sous toutes les formes dans le bassin du Yangtzé : ils viennent de réclamer le droit d'établir un consulat à Nankin.
Pour nous, que nous abdiquions toute ambition dans la Chine du Nord, soit! Il ne faut pas nous disperser. Mais notre action au Yunnan, au Kouang-si et au Kouang-toung ne doit pas plus nous dispenser de travailler au progrès de notre commerce et de notre influence dans la région du Yangtzé, que cet effort ne doit d'autre part paralyser notre intervention dans les trois provinces limitrophes de notre territoire.
La dernière crise semble heureusement avoir réveillé notre diplomatie qui s'était endormie. Le pavillon de guerre français a enfin reparu dans le Yangtzé : un grand croiseur est remonté jusqu'à Hankaou ; une canonnière a pénétré jusque dans les lacs Tatung et Poyang. A Changhaï enfin, nos troupes, après avoir traversé drapeaux déployés toute la Concession internationale, se sont établies aux portes de la Concession française; elles s'y sont installées dans un camp complètement organisé, éclairé à la lumière électrique — et elles y resteront, nous y comptons bien. Les Allemands, dans la même voie, nous ont suivis, quand ils ne nous ont pas précédés. Et les prétentions exclusives de l'Angleterre sur cette immense et magnifique région se sont évanouies.
Mais en face de la Chine la France n'est pas seulement une puissance occidentale, comme l'Allemagne ou les États-Unis; elle est aussi une puissance asiatique, au même titre que la Russie, l'Angleterre ou le Japon. Si chaque missionnaire, chaque commerçant, chaque ingénieur français établi là-bas, dans toute l'étendue de l'Empire, nous crée — en l'état de demi-protectorat où la Chine est depuis longtemps déjà placée, et de par la jurisprudence commune des nations — un intérêt et un droit; quels intérêts et quels droits ne nous crée pas le voisinage
immédiat de notre colonie dlndo-Chine. sur près de deux mille kilomètres frontière de la Chine?
Nous commençons à peine de le comprendre. C'est tout récemment que notre ministre des Affaires étrangères a senti le besoin d'exposer au Parlement comment « à coté de la tâche commune qu'une nécessité commune a imposée aux puissances », l'intérêt national imposait à la France une polUique particulière.
Au Kouang-toung nous l'avons bien suivie. Depuis le commencement des troubles une force navale française a stationné en permanence en rade d'Hong-Kong ou dans le Sikiang. Un bureau de poste français vient d'être établi dans l'îlot de Chamine. et un petit vapeur a été subventionné pour transporter le courrier français de Hong-Kong à Canton. Nombre de jonques chinoises ont arboré nos couleurs, se plaçant ainsi d'elles-mêmes sous notre protection.
Par là s'est affirmée la politique nouvelle dont la prise de possession de Kouang-tchéou-van a marqué la première et timide ijitention. Les Anglais ne seront plus maîtres de régler éventuellement à leur seul gré le sort de cette partie de la Chine. Quant à l'île d'Haïnan, dont ils ont tant de fois annoncé eux-mêmes que nous nous étions emparés, il est à penser que notre diplomatie nous a mis en état de nous y installer quand il nous plaira. La présence de missionnaires américains ne sera pas une difficulté.
Du côté du Yunnan en revanche, il ne nous semble pas que notre action ait été aussi décidée. Ce ne sont pourtant pas les motifs d'intervention qui nous ont manqué. Au mois de juin 1899, immédiatement après le passage du gouverneur de l'Indo-Chine, le Consulat de France à Mongtzé est brûlé; les résidents français sont menacés. Le consul télégraphie que la vie de tous est en péril si un seul homme des troupes françaises passe la frontière. On retient les troupes prêles à partir : les Chinois consentent à relâcher les Français.
Un peu plus tard, le consul se réinstalle. Lui donne-
t-on une garde? on en parle : sous les couleurs d'un cortège d'honneur, on songe un moment à envoyer une véritable petite garnison; mais, par une fierté assez mal placée, on renonce à ce subterfuge. — Alors en 1900, les Chinois recommencent et l'histoire se répète. Même télégramme du consul; même arrêt des troupes à la frontière; même retraite générale des Français. Il semble que la mission spéciale de notre agent là-bas soit de nous empêcher d'agir, et de diriger, il est vrai avec dignité, l'évacuation périodique du pays par tous nos nationaux!
Si réellement notre consul au Yunnan ne pouvait, comme a fait notre consul à Tchoung-King, rester à son poste, du moins pouvait-on, devait-on obtenir des mandarins chinois, sa réinstallation solennelle immédiate avec une escorte suffisante pour protéger sa vie. Avec quelque habileté, on pouvait obtenir que cette réinstallation fût considérée par le gouvernement chinois, suivant son formulaire, comme « une démarche amicale ».
Mais non, pendant neuf mois, ce pays que nous avons travaillé depuis des années, où nous avons fondé des écoles, où nos ingénieurs ont levé le tracé d'un chemin de fer, où notre autorité insensiblement s'établissait, pendant neuf mois, la France en a été absente, exclue, de par la volonté d'un vice-roi !
Enfin, en avril 1901, notre consul rejoint son poste. Un préfet do i)remière classe se rend au-devant de lui et lui présente des excuses. Le gouverneur général du Yunnan prescrit aux autorités locales « d'exhorter le peuple de toutes leurs forces et de prendre toutes les mesures de protection nécessaires ». — De précautions militaires de notre part, aucune. — « Le passé nous autoriserait, écrit le ministre, à prendre des garanties pour la défense matérielle de notre personnel et de nos intérêts; mais nous préférons témoigner vis-à-vis de la Chine de notre coîifiance et de nos sentiments conciliants, et nous n'imposerons pas une garde chargée de
protéger nos représentants, pourvu que le gouverne ment chinois s'engage, etc. K »
Quoi de plus simple cependant! Pour la sûreté des Légations, les puissances exigent le démantèlement des forts de Takou, de Tientsin et l'établissement d'une garnison à Pékin. Pour la défense de son chemin de fer, la Russie installe ses troupes à demeure en Mandchourie. Pour la sûreté de notre consul au Yunnan à deux reprises molesté, menacé, chassé; pour la garde de notre chemin de fer dont les travaux sont prêts à commencer, n'avions-nous pas le droit d'exiger que la route de Yunnansen soit libre et qu'une troupe française y soit stationnée !
Nous pensons que la confiance du ministre dans la loyauté des mandarins est bien mal placée, et nous jugeons dangereux un tel amour de la conciliation. Grâce à la persévérante énergie du Gouverneur général de rindo-Chine, une convention a été définitivement conclue avec un consortium de banques et approuvée par le Parlement pour la construction immédiate du chemin de fer du Yunnan. Nous souhaitons que l'avenir démente nos craintes : mais nous nous croirions plus sûrs de la prompte et pacifique exécution de cette voie indispensable, s'il y avait quelques centaines de fusils français au terminus; prenons garde que Yunnansen ne soit pour nous un second Paoting!
Souvenons-nous, en tout cas, que notre avenir en Extrême-Orient est compromis, si ce n'est pas un chemin de fer français, aboutissant à Haiphong, qui atteint le premier les ports du haut Yangtzé.
Pense-t-on que la Chine assagie va s'ouvrir d'ellemême à la civilisation occidentale"? Quelle menace pour nous si c'était une puissance étrangère qui construisait les chemins de fer. exploitait les mines des provinces frontières de notre Tonkin! — Prévoit-on un démembrement plus ou moins effectif de l'Empire entre les puis-
{. Livre jaune. Dépêche du 15 janvier 1901.
sances ? Quel danger plus grave si une puissance étrangère s'établissait à nos portes! — Enfin, que la Chine outillée, armée à la moderne, devienne une puissance militaire redoutable : quelle faute ce serait de ne pas nous être assurés des boulevards naturels de notre colonie!
Sur le bas et le moyen Yangtzé, développer notre commerce et notre influence au même titre que les autres puissances; — profiter de la base d'opérations privilégiée que nous fournit l'Indo-Chine pour atteindre le haut Yangtzé : — tel nous paraît être le programme d'une politique française sage et prévoyante.