‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 57 sur 77 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

L'action des missionnaires. — La construction des chemins de fer. — Les tentatives de réformes. — Les annexions de territoires chinois. — L'affaiblissement du prestige anglais. — La sécheresse du printemps de 1900. — La superstition populaire.

Le soulèvement chinois, qui devait si vite occuper l'attention universelle, a été pour les Européens de Chine une surprise : au mois de mai 1900, à Changhaï, à Hankaou, on ne prenait guère au sérieux ces bandes de bandits et misérables fanatiques baptisés du nom ridicule de Boxeurs. Les ministres même, à Pékin, ne croyaient pas le péril si proche; ni les consuls à Tientsin. Quel n'a pas été Fétonnement, le désarroi des puissances!

Mais si l'ouverture de la crise a été brusque et presque inopinée, les causes sont profondes. Remonter jusqu'aux plus lointaines serait remonter jusqu'aux origines mêmes des relations entre l'Occident et l'Extrême- Orient; une analyse complète des causes actuelles seules serait toute une étude des mœurs chinoises.

Ce n'est pas pour avoir durant quelques mois à peine reçu l'impression vive des choses, qu'on peut prétendre dégager tous les éléments d'un problème qui embarrasse le monde civilisé. Nous essaierons seulement de déter-

miner avec quelque précision les principales causes immédiates d'un conflit, qui n'est sans doute pas définitivement apaisé et où sont en jeu des intérêts essentiels de l'Occident et les destinées d'un quart de l'humanité.

La présence des missionnaires chrétiens en Chine est une cause ancienne, mais toujours agissante de conflits entre les Chinois et les Occidentaux.

Ce n'est pas du tout que les missionnaires aient à l'égard des infidèles de Chine les haines meurtrières qui animèrent les premiers Croisés : passant presque toute leur vie parmi les Chinois, parlant leur langue, toujours ils éprouvent pour ce peuple malheureux une sympathie mêlée de pitié.

a Aimez la Chine, me disait un Père de Changhaï; il y a tant de bien à y faire. » Et il parlait avec un enthousiasme presque mystique de ce bassin du Yangtzé, « le plus beau du monde »; et avec une véritable douleur de la misère physique et morale qu'une administration cupide et corrompue y fait régner.

Les missionnaires jugent les Chinois avec autant et quelquefois plus d'humanité que les laïques : plus d'un en arrive à s'éprendre de leur art, de leur littérature; à s'aveugler sur leurs vices, à s'éblouir de leurs qualités. Ce sont eux qui ont créé la légende des Chinois grands inventeurs de l'Humanité. Au mois de juin dernier l'homme qui, à Pékin, se refusa le plus longtemps à croire à la duplicité du gouvernement chinois fut Ms^' Favier.

La propagande chrétienne en Chine, môme la propagande catholique, est en général exempte de fanatisme.

L'impression que produisent sur le voyageur arrivant de France les missionnaires français n'est pas du tout celle qu'on pourrait croire. Il y avait, au Pavillon

des missions catholiques à l'Exposition, im tableau qui représentait un départ des Missions Etrangères : c'était une scène pleine de pathétique et d'exaltation. Il est fort possible que les jeunes missionnaires arrivant en Chine soient prêts, pour la palme du martyre, à tous les excès de zèle. Mais ils subissent vite l'influence de leurs aînés depuis longtemps établis dans le pays; et ceux-là sont bien différents.

Leur zèle ne s'est pas éteint, mais il s'est assagi. Ils étonnent le visiteur laïque, auquel ils se plaisent à offrir la plus franche hospitalité, par la liberté de leur langage et de leurs manières. Ces prêtres, ces apôtres," ces martyrs de demain peut-être sont des hommes simples et charmants; leur vie n'est pas une vie d'ascètes et rien dans leur compagnie n'est pour gêner le plus libre penseur de leurs hôtes.

Perdus quelques-uns au milieu de millions, la simple prudence leur commandait d'ailleurs de ne pas heurter trop violemment les croyances du peuple qu'ils voulaient évangéliser. Le dogme catholique, pour se faire accepter, même d'un petit nombre, a dû s'élargir. Les Jésuites de Chine ont eu là-dessus mainte querelle avec Rome.

On a pu même reprocher aux missionnaires d'impardonnables concessions aux coutumes chinoises les plus barbares. C'est un fait que dans les orphelinats catholiques on mutile les pieds des petites filles, parce que c'est le seul moyen de leur assurer, même parmi la communauté chrétienne, un mariage honorable.

Pourtant le fond de la doctrine catholique est immuable. Même pour des esprits aussi peu déliés que ceux du peuple chinois, entre la doctrine bouddhiste, si vague qu'elle soit, et la doctrine catholique, si large qu'on la fasse, la conciliation n'était pas toujours possible. Malgré toute l'habileté des missionnaires, la prédication catholique ne pouvait pas ne pas blesser certaines croyances populaires.

Le dogme protestant est plus souple; la foi de ceux

qui le professent là-bas, en général, moins stricte et moins ardente.

Un missionnaire protestant, récemment, acceptait publiquement le culte des ancêtres, et même il déclarait que, transformé en culte des héros, il deviendrait la religion de l'Occident.

Les missionnaires protestants s'adonnent plus que les catholiques aux œuvres de charité purement humaine et en quelque sorte laïque.

Beaucoup de missionnaires américains, après quelque temps, quittent le service de la religion : ils profitent de la connaissance du chinois qu'ils ont acquise pour entrer dans des maisons de commerce, ou dans le service des douanes maritimes. Quelquefois ils cumulent la religion et les affaires. Ils ne se contentent pas de fonder des écoles et des hôpitaux payants ; ils se font aussi, moyennant une bonne commission, les intermédiaires de gros marchands chinois, importateurs de marchandises étrangères : ils leur épargnent des difficultés avec les agents européens des douanes.

La propagande protestante pouvait donc par certains côtés se faire accepter plus facilement que la propagande catholic{ue. En revanche, il arrive que les missionnaires protestants, vivant plus que les catholiques à l'écart de la population, en connaissent moins bien les usages.

Dernièrement, à Tchinkiang, un missionnaire américain s'avisait d'ouvrir une école mixte pour jeunes Chinois et jeunes Chinoises de douze à seize ans : il ignorait sans doute que les Chinois interdisent dès l'âge le plus tendre toutes relations entre les sexes et que la coéducation devait leur paraître un abominable dévergondage.

Les rivalités entre catholiques et protestants sont aussi une cause de troubles. Voici, par exemple, la version catholique d'une histoire qui eut pour théâtre il y a quelques mois les environs de la baie de Sanmoun, et qui motiva la venue d'une canonnière française.

Un ancien pirate chinois, sur ses vieux jours, pour protéger la petite industrie qu'il continue de diriger, songe à se faire catholique. Les missionnaires catholiques réconduisent avec tous les égards dûs à un homme qui aimait trop dans son jeune âge arracher les yeux et couper le tendon d'Achille à ses compatriotes chrétiens. Pour se venger, notre homme brûle toutes les chapelles catholiques du district et met à mal un Père français.

Puis il se réfugie chez les anglicans voisins. Ceux-ci, paraît-il, l'accueillent à bras ouverts et le défendent auprès du mandarin contre les réclamations des catholiques. Voilà la guerre déclarée entre les deux communautés!

Cette histoire nous montre quelle erreur ce serait de croire que, lorsqu'un missionnaire est massacré, c'est certainement qu'il a blessé les convictions populaires; mais elle nous fait aussi bien voir quelle cause de désordres parmi le peuple et quelle cause d'ennuis pour les autorités peut être la présence dans une même région de missions rivales.

Enfin il y a toute une catégorie de Chinois chez lesquels catholicisme et protestantisme rencontrent une opposition irréconciliable : ce sont les prêtres des innombrables pagodes qui couvrent le sol chinois. La propreté, l'air aisé, quelquefois la richesse d'un bon nombre de ces pagodes et de la plupart des grands monastères, tranchant au milieu de la misère générale, attestent assez l'influence puissante qu'exerce sur le peuple le clergé bouddhique. Aussi n'est-il pas étonnant que telle grande société de Boxeurs s'intitule « Ligue bouddhique patriotique », et que les placards qu'elle fait afficher commencent par une violente imprécation contre les religions catholique et protestante.

A l'opposition religieuse que les missionnaires soulèvent par leur propagande, s'ajoutent diverses opposiions d'ordre en quelque sorte civil et laïque.

Seuls parmi les étrangers ils ont en Chine le droit de

propriété : ils en usent, et plus d'une mission possède de vastes terrains, des immeubles considérables. L'administration de ces biens ne va pas sans amener beaucoup de procès avec les propriétaires voisins; et les colères de ces derniers sont d'autant plus vives que la partie adverse est un étranger, et son droit un privilège.

Riches propriétaires ou non, les missionnaires exercent toujours autour d'eux une certaine influence. Ils sont les défenseurs naturels des Chinois chrétiens devant les tribunaux réguliers : en toutes circonstances, ils aident leurs catéchistes de leurs conseils, de leur influence en haut lieu. En un mot, la petite communauté qu'ils ont groupée autour d'eux est leur clientèle, et ils étendent sur elle une sorte de protectorat moral. L'autorité du mandarin en est atteinte; sa liberté d'action — ou d'abus — en est réduite. C'est ce qui a fait dire, avec une exagération manifeste, que les chrétiens indigènes avaient essayé de former « un Etat dans l'État y>.

Ce protectorat moral des missionnaires irrite quelquefois d'autant plus les autorités et même les populations que ceux qui en bénificient n'en sont pas toujours dignes, môme à nos yeux. Ce n'est pas seulement par la force de leur prédication ou par leur prestige, leur autorité d'hommes d'une civilisation supérieure, bravant le danger et faisant le bien, que les missionnaires gagnent des adhérents à la cause chrétienne : ils sont obligés de recourir à d'autres moyens. Par des aumônes plus ou moins discrètement distribuées ou plus ou moins habilement dissimulées, par la promesse de mille menus avantages, par de multiples séductions, ils attirent les Chinois à eux, et les retiennent.

Ainsi recrutées, les petites communautés chrétiennes sont très mêlées : les meilleurs éléments de la société chinoise s'y rencontrent; mais aussi les pires. Les leçons des missionnaires et leur influence personnelle ne réussissent pas toujours à transformer moralement des

déclassés dont le passé est plus que douteux, et qui ne se sont convertis que dans lintérét le plus bas. Il arrive que les missionnaires y sont trompés.

Tout récemment, à Changhaï, un missionnaire se portait garant des bons sentiments d'un de ses catéchistes: quelques jours après on retrouvait ce chrétien garanti dans les rangs des Boxeurs. A Tchinkiang, une mission confie un de ses établissements à un converti, qui se trouvait être un repris de justice. En grands caractères sur la porte de la chapelle le néophyte écrit < Maison de Jésus»; mais au-dessous il inscrit : « Bon opium à fumer! » Le scandale rejaillit sur toute la mission : et les Chinois ont horreur du scandale.

Les mandarins étaient depuis longtemps et pour bien des raisons mal disposés pour les missionnaires, lorsque, Tannée dernière, ces derniers obtinrent un avantage inespéré, qui semblait devoir leur assurer le respect de tous, mais qui ne pouvait en réalité que surexciter les anciennes jalousies et leur valoir un surcroît de malveillance. Je veux parler de Tassimilation des dignités de la hiérarchie catholique aux divers grades du mandarinat.

Le mandarin allait donc être forcé de considérer, de traiter comme des égaux des hommes qui étaient des étrangers, qui prêchaient une religion étrangère et qui n'avaient même pas passé les examens! Sans doute ils ne pourraient intervenir d'une manière oflicielle dans son administration : mais ils pourraient critiquer hautement ses actes, lui faire une opposition ouverte, s'ils le voulaient !

Quel nouvel et pressant moyen d'action ils pouvaient aussi mettre au service de leurs desseins politiques ! Car c'est encore là un des griefs des Chinois contre les missionnaires. Les représentants des puissances en Extrême-Orient se plaignent souvent que les missionnaires compromettent les intérêts de leurs pays respectifs et leur causent, à eux personnellement, beaucoup d'ennuis : les Russes ont même sévèrement

interdit à leurs popes toute propagande en Chine. Mais je me suis laissé dire que les missionnaires, à l'occasion, se compromettaient bien aussi pour les intérêts de leurs compatriotes. Ils ne sont pas seulement au service des Occidentaux d'admirables agents de renseignements : ils sont volontiers des militants de la politique. Leur action de ce chef peut d'autant plus facilement causer du trouble que les missionnaires des différentes nationalités luttent d'intrigues avec acharnement.

Les missionnaires enfin portent la peine des violences que les puissances commettent en leur nom ou à leur propos. C'est pour proléger la vie ou pour venger la mort de quelques-uns d'entre eux C[ue les bateaux de guerre occidentaux viennent de temps à autre jeter la panic{ue dans les districts turbulents dont l'accès leur est permis. C'est presque toujours en réparation des dommages qui leur ont été causés que les puissances exigent du gouvernement chinois de grosses indemnités. C'est pour le meurtre de deux missionnaires que le gouvernement allemand s'est emparé par la force d'un morceau de terre chinoise.

Nous ne voulons pas dire que les missionnaires sont responsables des mesures prises par leur pays respectif pour les protéger : ils n'en fournissent souvent que le prétexte. Nous n'avons pas davantage à examiner ici si ces mesures sont bonnes ou mauvaises, justes ou injustes : mais dans l'esprit du peuple chinois ces humiliations de la Chine sont associées à leur présence.

Les missionnaires ont été jusqu'à présent presque les seuls étrangers établis à demeure dans l'intérieur de la Chine : la plupart des conflits que devait provoquer la pénétration des étrangers devaient naturellement se produire à propos d'eux; des laïques, dans les mêmes conditions qu'eux, aussi avancés, aussi exposés, auraient provoqué une bonne part de ces conflits.

Comme les missionnaires étaient dans beaucoup de districts les seuls étrangers connus, le mouvement anti-

étranger devait aussi nécessairement y prendre un caractère anti-chrétien.

Après un examen superficiel, on serait donc tenté de dire — et on Ta dit — que la présence des missionnaires est la cause unique du soulèvement actuel, que « la question de Chine n'est qu'une question de missionnaires ».

Pour corriger ce qu'a d'inexact cette opinion exclusive et simpliste, il suffirait de rappeler comment les troubles ont commencé. Est-ce par des incendies d'églises? par un massacre de missionnaires? Non; c'est par la destruction du chemin de fer de Paotingfou et par un massacre d'ingénieurs.

Dès le commencement les Boxeurs ont inscrit sur leur drapeau tout leur programme : il ne portait pas : « Extermination des chrétiens! » — mais Extermination des étrangers! Bientôt le siège des Légations allait faire voir que la Cour, aussi bien que les fanatiques populaires, enveloppait dans une même haine aveugle tous les étrangers sans exception, religieux ou laïques!

Mais le meilleur moyen de prouver que la question de Chine n'est pas une simple question de missionnaires est de dégager quelques-unes des multiples raisons qui ont, autant que la propagande chrétienne, déterminé le soulèvement actuel *.

d. Tcheng-Chi-Tong, le vice-roi plutôt xénophile de Outchang, a proposé récemment la nomination d'une commission internationale pour régler la question des missionnaires. — « Les troubles récents, dit-il, ont eu pour origine les difficultés entre les catéchumènes et leurs compatriotes non chrétiens. Les convertis devront soumettre leurs plaintes non pas aux missionnaires, mais aux magistrats. Avant de construire des chapelles et des maisons, les missionnaires devront soumettre leurs plans aux autorités, afin qu'il n'y ait pas de litiges au sujet de la valeur des bâtiments, dans le cas où ils seraient détruits. — Les missionnaires qui se rendront dans l'intérieur devront porter le costume chinois, et comprendre la langue et la littérature chinoises. — Les missions devront faire une enquête sur la réputation des convertis avant de les admettre comme tels. Il devra être interdit aux missions de protéger les criminels et les gens notoirement sans aveu contre les poursuites. »

Les innovations que les Occidentaux ont récemment introduites — ou essayé d'introduire — en Chine, et les annexions répétées par des puissances européennes de parties de territoire chinois : voilà sans doute les causes décisives du soulèvement présent.

Il faut toujours distinguer en Chine le peuple et les mandarins : les mandarins et une partie des populations, du moins dans la Chine du Nord, se sont soulevés contre nous. Mais ce n'est pas pour les mêmes raisons, que les uns et les autres ont vu dans les innovations occidentales — soit matérielles, soit morales — une provocation et un danger.

En quoi les chemins de fer, par exemple, devaient-ils affecter les gouverneurs, préfets et sous-préfets des provinces? C'est qu'ils menaçaient leur autonomie. Cette autonomie n'était pas fondée sur des droits ni des coutumes du pays; ni sur les privilèges personnels des fonctionnaires. Elle reposait presque uniquement sur la difficulté et la longueur des communications entre les administrations provinciales et le gouvernement central.

Le chemin de fer et le télégraphe allaient permettre au pouvoir central de transmettre ses ordres aux chefs de provinces sans délai; d'être renseigné jour par jour sur la manière dont ces ordres étaient exécutés ; même d'en assurer l'exécution par l'envoi rapide de commissaires impériaux qui pourraient à chaque instant troubler la quiétude des fonctionnaires, et, s'ils désobéissaient, les prendre en flagrant délit de désobéissance.

Lorsque, en 1898, le parti réformiste est au pouvoir, il est curieux de noter avec quelle insistance l'Empereur recommande aux fonctionnaires des provinces de se servir du télégraphe pour répondre à ses questions, pour lui accuser réception de ses ordres; et quel usage il veut en faire lui-même pour l'expédition de ses

décrets'. C'est à ce moment-là surtout que les hauts mandarins des provinces ont dû se rendre compte que le développement des chemins de fer et des télégraphes à travers tout l'Empire serait un coup funeste à leur quasi-indépendance.

Et puis, pour construire les chemins de fer, l'ingénieur européen allait s'avancer jusqu'au cœur du pays, résider des années dans des régions reculées où seuls les missionnaires avaient jusqu'alors pénétré. Ne parlant pas la langue du pays, connaissant mal ses mœurs, il serait plus qu'eux un étranger. Ne s'établissant pas en Chine sans esprit de retour, il resterait en communication plus directe avec le monde occidental : il pourrait plus facilement publier ce qu'il aurait vu; et l'étranger accorderait plus de confiance à ses dires qu'à ceux des missionnaires, toujours suspects de partialité. Le mandarin ne se sentait plus chez lui, libre d'agir à sa guise : il allait avoir à côté de lui des témoins gênants.

La population avait d'autres raisons d'être hostile aux chemins de fer. Ils lui causaient parfois un dommage réel, pour lequel les ingénieurs ne songeaient pas à les indemniser. C'était un remblai qui modifiait le régime des eaux d'un vallon ou d'une plaine et en désorganisait le savant système d'irrigation. C'était sur une rivière un pont trop bas qui, aux hautes eaux, empêchait les jonques de passer et interrompait toute la circulation du pays. Au mois de mai dernier une émeute sur la ligne d'Hankaou n'eut pas d'autres motifs.

Les expropriations pour cause d'utilité publique ne

1. Décret du IP jour de la 7* lune (27 août 1898) : « Nous ordonnons que les décrets qui seront donnés à l'avenir soient communiqués par le télégraphe aux vice-rois et aux gouverneurs des provinces; et que ceux-ci, aussitôt après leur réception, agissent en conséquence et sans attendre le texte des décrets envoyé par le ministère qui en est chargé. Par là, on coupera court aux prétextes que quelques-uns prendraient pour justifier leur retard. » — Voir aussi le décret de la veille.

vont jamais, même en Occident, sans soulever de grosses difficultés et quelquefois elles provoquent les oppositions les plus vives. En France, les ingénieurs chargés des premiers tracés de chemins de fer furent souvent accueillis à coups de pierres. Comment veut-on que les Chinois aient une idée plus nette de ce que commande l'intérêt général? Comment du premier coup et d'avance, auraient-ils compris que les chemins de fer sont nécessaires, quand depuis plusieurs siècles ils ont perdu la notion que de bonnes routes soient utiles, et l'habilude môme d'entretenir celles qu'ils possédaient?

C'était en un sens un avantage que le soin de procéder aux expropriations fût laissé aux administrateurs chinois : pour céder sa terre, le petit propriétaire chinois aimerait encore mieux la céder à un autre Chinois qu'à un étranger. Mais comme il n'y a pas d'administration chinoise où ne règne la corruption, le règlement des indemnités donnait lieu à beaucoup plus d'injustices que si les Européens l'avaient effectué eux-mêmes. Cependant, aux yeux des victimes de la cupidité mandarinale, c'était toujours des Européens que venait tout le mal.

Le chemin de fer rencontrait aussi des pagodes et des tombeaux. En Chine le nombre des pagodes est effrayant, et il y a des tombeaux partout.

Les ingénieurs s'écartaient des pagodes autant qu'ils pouvaient et, pour les respecter, faisaient souvent décrire à leurs tracés de longs et difficiles détours.

Quant aux tombeaux, on en obtenait facilement le déplacement volontaire par les soins des familles pour vingt-cinq francs ! Les ingénieurs étaient même frappés de certaines coïncidences étranges : c'étaient toujours les mêmes familles dont le malencontreux tracé se trouvait rencontrer les tombes vénérées. On ne tarda pas à s'apercevoir que ces familles ne retiraient leurs précieux morts de la ligne que pour les y replacer un peu plus loin !

Il ne faut pas faire les Chinois plus religieux qu'ils ne

sont. Pourtant nous savons par expérience quelles colères peut soulever chez nous le simple déplacement d'un cimetière ! Le conflit sanglant qu'a provoqué récemment à Changhaï l'expropriation par les autorités françaises du cimetière de Ningpô est une preuve que les Chinois ont aussi leurs obstinations violentes, que nous ne savons pas toujours désarmer.

En plus d'un endroit, il est certain que les entrepreneurs de transports ont, plus ou moins nettement, prévu la concurrence que les chemins de fer ne pourraient manquer de leur faire et se sont montrés hostiles.

Des difficultés ne pouvaient pas non plus manquer de s'élever entre l'administration du chemin de fer et les immenses troupes de coolies employées sur les chantiers. Souvent les administrateurs européens avaient cru bien faire d'affermer en quelque sorte le recrutement et l'entretien des travailleurs à des entrepreneurs chinois. Mais ceux-ci, profitant de ce que le travail était d'un genre nouveau pour lequel il n'y avait pas de tarif établi, demandaient aux Européens de grosses sommes et ne distribuaient aux ouvriers que des salaires dérisoires. Ils n'en rejetaient pas moins tout l'odieux de cette exploitation sur les étrangers, auxquels les ouvriers, enhardis par leur nombre, ne manquaient pas de s'en prendre. Pour faire régner la paix sur les chantiers de la ligne de Chantoung le directeur de la compagnie allemande avait dû se faire une règle de payer tous les ouvriers directement. D'autres fois ce sont les officiers désignés par les mandarins pour la surveillance des travaux qui ont provoqué les désordres, ou bien ce sont les interprètes malveillants qui ont réussi, par des rapports mensongers, à rendre plus difficiles encore les rapports entre les deux races.

Enfin des accidents se produisaient assez fréquemment. Dans un pays où la vie d'un homme compte si peu, ces accidents n'auraient pas causé beaucoup d'émotion, si les circonstances n'en avaient été inaccoutumées.

Lorsque, dans les travaux de construction d'un pont, par exemple, toute une équipe était asphyxiée, noyée au fond d'un caisson, l'étrangeté de cette mort pouvait éveiller tous les soupçons, faire courir toutes les rumeurs.

Malgré tout, le ressentiment ou la prévision des torts réels que les chemins de fer pouvaient causer à quelques particuliers ou à quelques catégories d'individus n'auraient sans doute pas suffi à soulever contre eux la masse du peuple chinois. Ce qui a excité les haines populaires, c'est la peur irraisonnée des maux mystérieux qu'ils pourraient amener; ce sont les folles histoires auxquelles les plus innocents détails et les plus simples apparences ont donné naissance, et qui ont trouvé un crédit universel auprès de l'universelle superstition.

En Mandchourie, des ouvriers du chemin de fer, s'échappant des chantiers, racontent avec horreur que les Européens ont entraîné des centaines de leurs camarades dans un grand hangar : là, on leur a donné à manger et à boire. Ayant mangé et bu, les malheureux sont allés d'eux-mêmes se précipiter dans une grande marmite pleine d'eau bouillante. Les « diables d'Occident » avaient besoin de leur graisse pour graisser les roues des locomotives, et de leurs yeux pour faire de la lumière électrique !

C'était une vieille histoire déjà que les missionnaires arrachaient les yeux : beaucoup en avaient vu, de ces yeux arrachés, encore tout étincelants. Ils avaient vu des raclures de glace! Les godets du télégraphe doivent être aussi le produit d'une fabrication monstrueuse : la foule dans sa fureur les brise, les pile, les réduit en poudre !

La prestidigitation la plus enfantine suffit à prendre ces esprits simples : les Boxeurs montrent à la foule des boutons qui s'enflamment tout seuls dans l'obscurité : et la foule est convaincue de leur puissance surnaturelle. Dans leurs placards, dans leurs prêches en plein air

ils pourront raconter que d'un coup d'éventail ils incendient une ville : tout le monde les croira.

A leur voix, les Chinois renoncent à tout ce qui est d'origine européenne : plus de pétrole, lumière maudite! plus d'argent russe, fausse monnaie, monnaie des diables ! Plus de compromission sacrilège avec les barbares !

Les mandarins, bien entendu, encouragent ces grossières manœuvres, par tous les moyens en leur pouvoir soutiennent cette exaltation. Ceux qui n'espèrent pas empêcher la construction des chemins de fer espèrent du moins trouver dans les troubles une fructueuse occasion de faire chanter les Européens.

Bientôt éclate un soulèvement général et forcené : on détruit tout ce qui est œuvre d'Occidental, on massacre les Occidentaux eux-mêmes et ceux qui sont en. sympathie avec eux. Les mandarins voudraient alors contenir les fanatiques, ils ne le pourraient plus.

Que ne s'est-on contenté aussi de faire le commerce avec la Chine telle qu'elle était, sans prétendre révolutionner son économie intérieure? — Dans la pensée de beaucoup de gens, on aurait ainsi évité le soulèvement actuel.

Sans doute les Européens pouvaient continuer à faire de bonnes affaires dans les entrepôts de la côte ou des grands fleuves en dépit des difficultés apportées au transit intérieur des marchandises. Mais il était naturel aussi qu'ils cherchassent à abolir ces obstacles si nuisibles au développement des échanges, et à obtenir au moins le libre passage, non plus seulement sur la grande voie du Yangtzé, mais sur toutes les rivières et canaux navigables de la Chine.

Ils réclamèrent l'abolition des likin ou douanes intérieures, offrant au gouvernement impérial, pour prix de

cette franchise nouvelle, une augmentation du tarif des douanes extérieures.

Le gouvernement impérial pouvait y trouver son compte, comme aussi nombre de gros industriels chinois, propriétaires des filatures de coton; mais non pas les mandarins des provinces, à qui allait la majeure part des likin et qui se trouvaient dépouillés sans compensation. D'où leur opposition intraitable.

Le commerce européen se fût encore contenté d'une réglementation des likin par les soins du service européen des douanes maritimes. Mais pour les mandarins cette concession n'en était pas une : s'ils étaient moins gravement touchés dans leurs finances, ils l'étaient beaucoup plus dans leur autorité.

Voilà pourquoi les mandarins, sinon les populations, devaient s'opposer aussi vivement à la libre pénétration du commerce européen par les voies fluviales qu'à la construction des chemins de fer. Et même l'une des raisons pour lesquelles ils redoutaient encore cette construction était qu'elle pourrait diminuer le trafic fluvial, par là diminuer le revenu des likin. Plus de likin possible sur un chemin de fer administré par une compagnie européenne!

Les Occidentaux se fussent-ils confinés dans leurs entrepôts do Tientsin, Changhaï, Hankaou et Canton, leur influence à Pékin suffisait à exciter dans tout l'empire l'hostilité violente des mandarins.

Dans la première partie de l'année 1898, pour la première fois depuis longtemps, le gouvernement chinois essaie de se réformer. Comme bien on pense, les réformes de l'empereur Koang-Siu sont directement inspirées par l'exemple des nations occidentales.

Or ces réformes vont directement à rencontre des intérêts delà très grande majorité des mandarins.

Par exemple, l'Empereur n'a pas eu de peine à s'apercevoir que les malversations des mandarins dans l'administration des revenus provinciaux, et en particulier dans celle des douanes, sont une des grandes causes de

la pauvreté et de la faiblesse de la Chine *. Mais, une bonne administration des douanes, c'est justement ce que réclamaient les Occidentaux eux-mêmes; les mandarins ne s'y résigneront pas plus pour plaire à leur empereur que pour satisfaire les étrangers. Ils n'en voudront que davantage aux étrangers de menacer ainsi par une voie détournée leur plus belle source de profits; non contents de s'opposer à tout contrôle de leur part sur l'administration des provinces, ils travailleront ardemment à détruire leur influence auprès de la cour.

Les aspirants au mandarinat, classe ambitieuse et remuante s'il en fut, ne sont pas moins cruellement atteints par les réformes révolutionnaires de cet empereur qu'inspirent les étrangers.

Voilà qu'il modifie le programme des examens, auquel nul n'avait osé toucher depuis des siècles. Les amplifications sont supprimées, remplacées par les dissertations! Le décret du o^ jour de la 5^ lune a beau déclarer c que les dissertations, quoique suivant un autre cours que les amplifications, ont cependant une même source » : les lignes qui suivent sont décisives : e II faut viser à ce que la substance des connaissances da science des livres sacrés) aille de pair avec l'usage, la science des arts européens. > Malheureux candidats, ils se rendent bien compte qu'elle est nulle, leur science des arts européens!

Les termes du décret du 19 juillet sont pour eux d'une précision terrible.

< A la seconde épreuve la matière sera de cinq projets sur les affaires actuelles : les candidats seront interrogés spécialement sur la forme de gouvernement et sur l'administration des divers royaumes du globe et sur les arts propres à chaque royaume. »

c Les examinateurs, ajoute le décret, ne devront nul-

i. « Si l'on veut bien administrer les douanes et couper court aux malversations des revenus de TEtat au profit des particuliers, ce sera aussi le moyen le plus urgent d'enrichir l'empire et de fortifier l'armée. » (Décret du 2T jour de la 5' lune, [15 juillet 1898].)

lement s'appuyer sur la forme matérielle de récriture pour fixer les rangs des examinés. » Plus de ressources pour ceux dont la calligraphie était le dernier espoir!

Et la réforme s'applique immédiatement. « Il n'est pas nécessaire d'attendre la prochaine session de licence pour introduire le changement commandé *. » Quel coup soudain, irréparable ! Que de travail ingrat dont le fruit est perdu ! Que de déceptions, de colères ! Quelle rage contre cet empereur à l'européenne qui ose fermer le chemin des honneurs aux respectueux servants de la tradition pour l'ouvrir aux disciples de l'étranger!

Les hauts dignitaires de l'administration centrale, eux aussi, sont blessés. Une de leurs plus précieuses prérogatives était de décacheter les mémoires adressés à l'Empereur et de décider s'ils devaient, ou non, lui être transmis. L'Empereur ne savait que ce qu'ils voulaient bien lui laisser savoir.

Voici que Koang-Siu veut se mettre au courant luimême de ce qui se passe dans son empire : il ordonne que tous les mémoires sans exception lui soient remis directement et immédiatement; même les fonctionnaires subalternes des provinces pourront faire parvenir leurs mémoires au trône sans passer par l'intermédiaire des autorités supérieures 2.

Les présidents du ministère des Rites refusent de présenter un mémoire, « sous prétexte qu'il contient des choses répréhensibles et qui devraient être corrigées ». Ils sont dégradés sur-le-champ ^ Avec eux c'est toute l'oligarchie des hauts fonctionnaires de la cour qui est frappée : tout entière elle cherchera à se défendre, à se venger.

Le peuple, lui, ne peut que bénéficier des réformes : c'est pour lui qu'elles sont faites. Mais il est si ignorant, si incapable de comprendre son véritable intérêt! Les mandarins se serviront de certaines expressions trop

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