‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 66 sur 77 · Décret du 21 juin 1900; cf. le Matin, 17 octobre · texte numérisé non relu

Décret du 21 juin 1900; cf. le Matin, 17 octobre

La Chine tout entière appelée aux armes pour défendre son honneur et son indépendance! L'Empereur proclamant presque la Patrie en danger : voilà un langage nouveau !

Sans doute il ne faut pas prendre à la lettre la phraséologie officielle chinoise : mais ce changement de style ne s'expliquerait pas sans un changement de sentiment. Les placards populaires sont du même ton. Dans ceux qui furent affichés au Chantoung, des missionnaires m'ont dit qu'on trouvait presque les formules : « La Chine aux Chinois !» — « Vivre Chinois ou bien mourir! »

Le nationalisme chinois est né. A ses débuts il était antidynastique : on en voulait à la dynastie actuelle d'avoir compromis la dignité et lindépendance chinoises. Mais très vite, soit que la Cour se soit ralliée au mouvement, soit que les chefs populaires des sociétés secrètes se soient ralliés à la Cour, les Boxeurs ont inscrit sur leur drapeau : « Dévoûment à la Dynastie ! »

C'est alors que le mouvement a pris les proportions formidables que nous lui avons vu atteindre. L'àme chinoise en a été révolutionnée : et pour la première fois le sentiment d'une sorte de devoir national, strict et positif, s'est éveillé dans beaucoup de consciences indifférentes, pour qui servir l'étranger en le méprisant, quelquefois même en le respectant et en l'aimant, n'était pas trahir.

Il ne faut rien exagérer. Le mouvement ne s'est propagé que dans une partie de la Chine; même dans la Chine du Nord beaucoup de Chinois sont restés au service — service pacifique — des Européens; et ceux qui l'ont quitté — la plupart des domestiques de Port- Arthur, par exemple, — ont obéi à la peur autant qu'à un sentiment de devoir : ils ont craint d'être suspects à la fois aux Européens et aux Chinois et d'être traités en ennemis par les uns et par les autres.

C'est un symptôme plus grave d'un esprit nouveau que cette fusillade de Blagoveschensk, où des Chinois

tirèrent sur d'autres Chinois jetés au fleuve par les Russes et coupables seulement de n'avoir pas répondu à l'appel de leurs compatriotes.

Lors de la grande rébellion des Taïpings Gordon n'hésita pas à enrôler des Chinois pour combattre les rebelles : et ces troupes chinoises sous un chef étranger furent des plus acharnées à se battre contre leurs frères de race. Dans la guerre présente, les Anglais ont envoyé à Tientsin une partie de leurs troupes indigènes de Wei-haï-wei, et les Allemands une partie de leur régiment chinois de Kiautschou : il paraît cjue la désertion a été générale.

Enfin la retraite de l'Empereur à Singan-fou est aussi un signe des temps. En 1860, dans un moment d'alTolement, la Cour, à qui d'ailleurs les Taïpings fermaient la route du sud, s'était enfuie à Jehol : Jehol était plus que Pékin encore loin du centre de l'Empire, presque autant que Pékin à la discrétion des Européens. Cette fois la Cour s'établit au cœur même de la Chine, dans une des grandes villes historiques de l'Empire, et là où les alliés auront les plus grandes difficultés à l'atteindre. Et tandis cju'ils occupent son ancien palais, l'Empereur tranquillement s'en fait construire un nouveau dans sa nouvelle capitale.

Que l'Empereur cependant revienne à Pékin; qu'il sacrifie quelques-uns de ses hauts dignitaires et s'entoure de conseillers favorables aux étrangers : les troupes étrangères parties, cjui empêchera le renouvellement du coup d'État de septembre 1898? Les ministres se mêleront-ils aux intrigues des eunuciues pour barrer la route du pouvoir au parti de la réaction?

On compte sur les bons vice-rois et gouverneurs des provinces, sur les Li-Hung-tchang, les Tcheng-chi-tong, les Lieou-Koeni, les Ouen-chi-kai! Mais ces « bons » vice-rois ne sont peut-être pas aussi sûrs qu'on le pense.

Au mois de juin dernier, des gens qui connaissaient personnellement le gouverneur du Chantoung — autant qu'un Européen peut se vanter de connaître un Chinois

— étaient très inquiets de la conduite qu'il allait tenir; et la nouvelle qu'à la tête de ses troupes — les meilleures de la Chine — il marchait contre les Européens, ne les aurait pas autrement étonnés.

Tcheng-chi-tong a écrit de nobles et sages « Exhortations à l'étude » ; il a fondé dans sa capitale une grande filature qui ne lui rapporte rien, mais qui donne du travail au peuple.

Cependant, au mois de juin dernier, la douane de Wci-haï-wei découvrait à fond de cale, dans un bâtiment d'une compagnie européenne d'ailleurs, une grosse cargaison d'armes à destination des armées chinoises du Nord ou des Boxeurs. Quel était l'expéditeur? A ce qu'il paraît Tcheng-chi-tong lui-même! Au mois de mai, le vice-roi de Outchang avait réuni à l'embouchure du Han une nombreuse flottille de jonques de guerre, qui peu après remontèrent la rivière vers le Nord.

Comment d'ailleurs le lui reprocher? Il obéissait aux ordres de la Cour. Il n'ignorait certainement pas quels étaient ses projets : mais il savait qu'en refusant d'obéir, il risquait, non seulement sa dignité, mais sa vie.

Le vice-roi de Nankin avait au commencement de 1899 offert sa démission : elle avait été refusée. Plus récemment encore il avait été mandé à Pékin : il s'y était rendu en tremblant; les choses qu'il avait vues et entendues là-bas étaient de nature à le contrister peutêtre, mais non à l'enhardir.

Les vice-rois du Yangtzé et Li-Hung-tchang dans les Kouangs ont réussi à sauvegarder la vie et les biens des Européens dans leurs provinces respectives. Mais quelle vengeance terrible ne se seraient-ils pas attirée pour le jour où les puissances cesseraient de les protéger, s'ils n'avaient joué, plus ou moins, double jeu? Alors, comment laisser les intérêts européens en Chine, de plus en plus considérables, à leur merci?

De ces hommes d'État de la Chine y en a-t-il un seul qui soit capable de faire tourner le mouvement populaire anti-étranger au profit du progrès? Au Japon

la révolution dont date l'èro nouvelle a commencé par être, elle auRsi. un mouvement anti-étranger: mais il s'est trouvé un groupe d'hommes assez énergiques et assez intelligents, assez profondément convaincus de la supériorité de la civilisation occidentale, pour comprendre que le moyen de satisfaire les ambitions nationales réveillées était de lui ouvrir tout grand leur pays! Ni Li-Hung-tchang. ni Tcheng-chi-tong ne sont de ces hommes-là.

Ce sont tous, plus ou moins, des vieillards, ces « sages de la Chine » : leurs jours sont comptés. Hélas! la « Jeune Chine >, c'est la Chine des Boxeurs! Depuis le temps que la Chine est en contact avec l'Occident, il ne s'y est pas formé un état-major capable de la diriger résolument et d'une main sûre dans les voies nouvelles. Kang-you-oueï et ses amis sont les premiers à l'avoir tenté : et ils étaient si peu nombreux, ces réformateurs !

Quiconque a pu connaître des Chinois retour d'Europe a été frappé de la rapidité avec laquelle ils redevenaient foncièrement Chinois. Souvent ils reviennent plus fiers qu'ils n'étaient partis, sans qu'aucune amélioration morale sérieuse rachète cette surexcitation de vanité. Là est l'abîme qui sépare les Chinois des Japonais.

Les écoles européennes en Chine réussiront-elles à opérer en temps voulu la transformation intellectuelle et morale d'une partie suffisante de la jeune génération? Réussiront-elles à créer en Chine une élite nouvelle?

Il est permis d'en douter. wSi je m'en rapporte à l'expérience des professeurs de Queen's Collège, le grand collège anglo-chiilois de Hong-Kong, les Chinois qui fréquentent les écoles européennes n'y cherchent guère (]ue les moyens de se faire une position. Les parties hautes de la culture européenne les intéressent peu. En général, ils sortent de l'école Chinois comme ils y sont entrés : ils n'ont emprunté à notre civilisation que quelques éléments extérieurs. Ils sont préparés à vivre

avec les Européens, à travailler de concert avec eux : ils ne se feront sans doute pas Boxeurs. Mais bien peu parmi eux ont le dessein de travailler sérieusement à la régénération de leur pays; bien peu surtout se rendent compte que leur pays a besoin d'être régénéré, et ont un sens juste de la distance immense qui sépare la Chine du monde civilisé.

Admettons qu'une élite chinoise arrive assez rapidement à s'assimiler certains éléments de la civilisation occidentale; l'orgueil chinois ne se sera pas assagi au point de se changer en humilité. Les jeunes Chinois ne croiront peut-être plus qu'en dehors de la Chine le monde est peuplé de barbares et que leur Empire est le plus puissant du monde; mais leur première idée sera justement de lui donner la puissance.

Lorsque la Chine s'est décidée, sous la pression de 1 Europe, à emprunter quelque chose à la civilisation occidentale, elle s'est résignée à ce que les étrangers la dotassent de chemins de fer et de machines de toutes sortes. Mais elle a commandé spécialement des fusils et des canons, fait construire des forts et des bâtiments de guerre. A l'insu même des gouvernements européens, les arsenaux chinois se sont remplis d'armes de tous genres. A leur grand étonnement les Russes ont trouvé des quantités de canons Krupp jusque sur les frontières extrêmes de la Mandchourie. Et tandis que les Universités à l'européenne végétaient, tandis que les tentatives de réforme administrative échouaient, tranquillement se constituait le noyau d'une redoutable armée chinoise.

On l'a dit et répété : le peuple chinois n'est pas naturellement guerrier. Dans son estime le soldat et le général passent après le lettré, l'agriculteur et le commerçant. Les Chinois du peuple, quand ils se prennent de querelle, se lancent les plus grosses injures, mais en viennent assez rarement aux coups. Une croyance populaire très répandue est que chacun doit rendre intact à ses parents le corps qu'il a reçu intact : s'ex-

poser à être blessé, estropié, est un manquement au devoir filial! Sans doute! mais quel est le peuple, si pacifique soit-il, que le fanatisme, les haines de race ou de religion n'aient poussé aux derniers excès de la violence, et rendu farouchement, sauvagement grossier?

La Chine, en tout cas — assurait-on, — ne ferait jamais une grande puissance militaire.

Il serait certes exagéré de prétendre que l'armée chinoise soit dès à présent devenue, autrement que par le nombre, une des premières armées du monde.

Ils sont encore milliers les fantassins chinois qui ont peur de leur fusil, et qui, au moment où part le coup, détournent la tête et ferment les yeux. Quant à ceux qui savent à peu près ajuster, beaucoup croient bien faire de viser toujours, quelle que soit la distance, avec la hausse toute droite, à 2 000 mètres ! Ce sont les principes de tir qui ont permis aux Chinois de fusiller et bombarder Blagoveschensk, dix-neuf jours durant, à un kilomètre de distance, sans y faire que blesser ou tuer une dizaine de personnes, écorner quelques briques et casser quelques vitres !

Les artilleurs chinois ne savent souvent pas manœuvrer leurs canons perfectionnés. Il y a quelques mois, un navire de guerre autrichien, arrivant en rade d'Hankeou, saluait les forts. Les forts voulurent rendre : mais après cinq ou six décharges, la salve resta court. Quelques heures plus tard le commandant chinois s'excusait de son incorrection : < Au troisième artilleur tué, dit-il simplement, nous nous sommes arrêtés. »

Enfin les troupes chinoises, si elles ne manquent pas de bravoure, manquent généralement de cohésion et de discipline. Capables quelquefois de soutenir sans fléchir la plus violente attaque de front, elles sont, paraît-il, prises de panique dès qu'elles sont attaquées de flanc ou par derrière.

Mais à côté de la vieille armée chinoise, une autre se forme, qui est d'une autre valeur.

Il y a, à Outchang seulement, plusieurs milliers

d'hommes qui, bien conduits, opposeraient une résistance très sérieuse à des troupes européennes K

Le gouverneur du Chantoung dispose d'une dizaine de mille hommes — infanterie, cavalerie, artillerie — contre lesquels, au jugement d'un officier français qui en a spécialement étudié l'organisation, qui les a vus manœuvrer — il serait imprudent de livrer bataille à moins d'un contre deux.

Ces troupes n'ont pas donné contre les Européens. Les alliés, pour aller à Pékin, n'ont eu qu'à écraser des bandes de Boxeurs ou à vaincre l'armée du Petchili, plus nombreuse, mais de moindre valeur militaire que celle du Chantoung. Leur victoire a été cependant assez chèrement achetée; et les forces chinoises n'ont pas été anéanties.

Que les puissances reconnaissent à la Chine plus solennellement que jamais tous les droits d'un État souverain : elle aura toute facilité de reprendre ses armements, de compléter l'organisation de son armée nouvelle, que la guerre actuelle aura à peine entamée. Elle se vengera du démantèlement des forts de Takou et de Tientsin en renforçant les défenses qu'elle a déjà préparées dans la Chine du Sud.

Lorsqu'on remonte le Yangtzé, le Sikiang ou la rivière Min, on est véritablement stupéfait de la quantité de défenses que les Chinois y ont accumulées. Ce ne sont que camps, forts et batteries.

La flottille internationale du Peï-ho, prenant les forts de Takou à revers, a eu trente-sept morts et soixantequatorze blessés; le combat a duré près de six heures; deux canonnières sur six ont été gravement endommagées, et sans l'heureux coup de canon du Lion qui fit sauter la poudrière, il n'est pas sûr qu'on se serait emparé des forts ce jour-là.

Dans vingt ans, dans trente ans, quand l'Europe et l'Amérique les auront complaisamment armés de

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