Voir le Recueil des Décrets impériaux de 18f8, p
l'Éventualité du partage
Pour parer au péril, les puissances peuvent prononcer l'interdiction formelle et définitive de toute fourniture d'armes à la Chine.
Mais comment espérer que cette défense sera respectée? au moment même où les Légations étaient assiégées et Tientsin bombardé, un capitaine européen, appartenant à une maison européenne très bien établie sur la place d'Extrême-Orient, acceptait de porter aux Boxeurs ou aux réguliers du Nord toute une cargaison d'armes !
Les Chinois ne sont pas encore très habiles à fabriquer, avec leurs seuls moyens, des armes modernes. A l'arsenal de Nankin, où ils sont livrés à eux-mêmes, nous avons vu de véritables petits arbres verdoyer sur les souches où l'on allait tailler les bois de fusil.
Privés de toute direction européenne, ils se donneraient plus en grand à la fabrication d'une arme qui leur semble chère, peut-être parce qu'elle leur paraît concilier la tradition orientale et la science occidentale : je veux parler du « fusil de rempart », long de deux mètres et plus, de deux centimètres de calibre, et muni d'une hausse de Mauser ordinaire! J'en ai vu de magnifiques tout neufs, tout fraîchement vernis, à l'arsenal de Nankin ^
Les Chinois pourraient aussi se donner des satisfactions d'amour-propre : personne ne les empêcherait plus de raccourcir à leur guise les canons que les Diables d'Occident traîtreusement leur ont fournis trop longs! Déjà leurs magasins d'armes souvent sont des taudis,
1. Voir, dans le Recueil des Décrets impériaux de 1898, p. 12, redit qui ordonne la fabrication de fusils ancien modèle « avec mécanisme européen ».
dont les obscurs et poudreux entassements font l'orgueil des hauts mandarins militaires, mais où tout doucement la rouille accomplit sa bonne œuvre. Le désordre et la saleté gagneraient sans doute assez vite les ateliers.
Mais les puissances parviendront-elles à empêcher jamais la Chine de trouver en Europe ou en Amérique — ou au Japon — le pelit nombre d'ingénieurs et de contremaîtres qui lui sont nécessaires pour achever de s'armer elle-même?
Hier, c'étaient les gouvernements qui se disputaient avidement l'avantage de donner aux nouvelles troupes de la Chine des instructeurs, à ses arsenaux des directeurs. Demain ce seront des aventuriers, si même ce ne sont pas des agents secrets de telle ou telle puissance occidentale ou orientale, qui reprendront l'œuvre commencée par les missions officielles.
Que faire alors pour écarter cette menace terrible du péril chinois? Mettre des garnisons dans tous les ports ouverts?
Ce serait en effet une simple mesure de prudence. Les petites sociétés européennes établies en Chine étaient jusqu'aux derniers événements d'une extraordinaire imprudence. Changhaï possédait encore un corps de volontaires assez bien organisé. Mais à Ilankaou, à Canton, aucune précaution prise : en quelques heures toute la concession pouvait être pillée, brûlée; tous les résidents massacrés! A Canton, les Occidentaux ne sont pas cent contre un ou deux millions de Chinois, qui sont parmi les plus turbulents, les plus hostiles aux étrangers de toute la Chine : aucune défense naturelle, pas de réduit; à peine l'espoir de se sauver sur un vapeur européen en rade! Que dire des ingénieurs envoyés au cœur du pays construire des chemins de fer sans garde européenne!
Mais, d'autre part, comment compter que le gouvernement chinois accepterait ou supporterait longtemps la présence de contingents militaires étrangers
au cœur du territoire? et qu'il ne faudrait pas, pour la lui imposer, une grande guerre et une véritable conquête!
Maintenant que le nationalisme chinois est né, et si l'on peut dire, le militarisme chinois à la veille de naître, le rétablissement d'une paix solide et durable entre l'Occident et le Céleste Empire est devenu très aléatoire. Si les puissances modèrent leurs exigences, elles risquent d'encourager l'audace des Chinois et de leur donner des armes qu'ils retourneront contre elles. Si elles exigent au contraire des réparations éclatantes et des garanties efficaces, elles risquent de provoquer de nouveaux ressentiments, de prolonger et d'aggraver le conflit actuel. C'est dire qu'une issue violente, à plus ou moins longue échéance, est à redouter : la mainmise souveraine de l'Occident sur la Chine, c'est-à-dire le partage de l'Empire entre les puissances.
Tant que l'orgueil chinois avait paru dévorer les affronts et le conservatisme chinois accepter les nouveautés de l'Occident; tant que la Chine ne possédait en tout cas pour exprimer ses colères et manifester ses révoltes que des moyens surannés et en quelque sorte inoffensifs; — tant que la Chine n'était encore qu'un pays faible, une proie tentante, sans être à la veille de devenir une menace — alors on pouvait dire que le partage de la Chine était une conception chimérique née seulement d'un excès d'ambition de quelques puissances européennes.
Mais, du jour où le péril chinois existe — le partage de la Chine devient une des possibilités, sinon de l'heure présente, du moins du prochain avenir. C'est l'aboutissant éventuel de l'une des deux politiques entre lesquelles les puissances à l'heure actuelle hésitent : la politique d'intervention )7inii>naetla politique d'intervention maxima. Nous venons de voir quelles difficultés rencontrait la première, et quelles étaient les raisons d'être de la seconde : voyons maintenant quelles objections celle-ci à son tour soulève, et ce qu'on y peut répondre.
3oO CHINE ANCIENNE ET NOUVELLE
Le partage de la Chine, disent les partisans de l'intégrité de la Chine, serait une inexcusable violation du droit des nations !
Mais — peuvent répondre les défenseurs de l'autre politique — la Chine n'est pas une nation. Il n'y a pas de nation sans une certaine communauté d'intérêts, réelle et sentie, entre les individus qui la composent. Cette communauté n'existe pas en Chine.
Elle n'existe pas entre le peuple et une dynastie de race étrangère qui s'est imposée par la force et contre laquelle une partie du peuple aujourd'hui encore se soulève.
Elle existe encore bien moins entre le peuple et l'oligarchie des fonctionnaires. C'est à cette oligarchie en réalité que les puissances font actuellement la guerre ; elles ne la font que malgré elles et par accident au peuple chinois. Cette oligarchie, bien que de même race que le peuple et se recrutant dans ses rangs, le ruine et l'abélit par un des plus honteux systèmes d'exploitation qu'ait connus l'histoire. La grande misère du peuple chinois, celle dont dérivent toutes les autres, c'est l'administration chinoise.
Ce n'est pas nous seulement, Occidentaux, qui savons que la Chine n'est pas « un pays charmant », ni les Chinois un peuple heureux : les édits du Koang-siu sont de longues lamentations sur les maux du peuple, et d'onctueuses adjurations ou de vaines menaces aux auteurs de ces maux : les mandarins. Le partage de la Chine ne serait en somme autre chose que la substitution d'une administration raisonnable à celle des mandarins.
Sans doute, c'est une tâche terriblement délicate que celle de vouloir faire le bonheur d'un peuple presque malgré lui!
Ce n'est pas cependant parce que l'introduction forcée de l'opium fut une violence odieuse que les Européens doivent s'estimer incapables de faire œuvre utile en Chine. Les Européens ont déjà fait leurs preuves — et
les mandarins les leurs! Est-ce que ces belles créations de Hong-Kong, de Changhaï, de Ilankaou, de Tientsin ne sontpas poumons donner confiance en nous-mêmes, en notre vertu civilisatrice?
Le peuple chinois ne peut exprimer sa volonté; et même la profonde ignorance où il végète depuis des siècles, les déplorables superstitions et les funestes passions qui, par moments, l'aveuglent, l'empêchent d'avoir même une volonté.
Mais les Chinois qui ont pu s'éclaii'cr, s'instruire i)ar expérience; ceux qui ont une volonté, ceux-là l'ont exprimée — et par des actes.
Sur les concessions européennes de Changhaï restet-il une seule i)lace que les Chinois aient négligé d'occuper? Ils se sont disputé l'étroit espace où la protection européenne les mettait à l'abri de l'arbitraire des mandarins. « Ici du moins nous savons ce que nous payons d'impôt » ; voihi ce qu'ils disent. Ils savent aussi que les impôts qu'ils payent ne sont pas i)erdus : ils le savent si bien que sur les terrains récemment ajoutés à la concession française ils ne voulaient pas payer tant qu'on ne leur aurait })as donné effectivement l'eau, le gaz, l'électricité!
L'Européen est si naturellement appelé à jouer en Chine un rôle protecteur que son intervention est partout sollicitée de l'élément prospère et éclairé. Combien de commerçants chinois font leurs affaires sous un nom européen, pour échapper aux vexations, aux extorsions des mandarins? Ce métier de prête-nom est devenu très lucratif pour certains Européens!
Les riches commerçants de la région de Changhaï auraient pu, semble-t-il, au lieu d'émigrer sur les concessions européennes, instruits par rcxenq)le des Européens, construire une ville nouvelle où ils auraient joui des avantages de la civilisation occidentale sans sortir de chez eux! Au contraire, la ville indigène de Changhaï est une des plus misérables et des plus sales, une des plus repoussantes de toute la Chine. Quelle preuve plus
3d2 chine ancienne et nouvelle
éclatante que l'autorité occidentale est indispensable au progrès de la Chine!
Il n'est pas jusqu'aux simples entreprises industrielles, même celles dont la partie technique est confiée à des Européens, qui ne périclitent, si la direction ne leur en appartient pas entièrement. Les malversations, les gaspillages, le manque d'ordre de l'administration chinoise, publique ou privée, mangent tous les bénéfices des Hauts Fourneaux et Aciéries d'Hanyang, entravent le fonctionnement de l'Arsenal de Foutchéou. Le mandarin, tant qu'il lui restera une parcelle d'autorité, s'en servira pour exploiter : il tâche d'exploiter l'Européen, comme il a exploité le Chinois; il risquerait de le ruiner, de ruiner son œuvre tout au moins, comme il a ruiné le peuple chinois et la Chine.
Avec cela, comme on l'a souvent remarqué, l'âme chinoise est plus capable d'adopter une franche nouveauté que de s'accoutumer par degrés à des innovations successives. En supposant qu'il soit possible, sous l'administration chinoise, de réaliser même un commencement de progrès, le peuple chinois s'y plierait peut-être moins facilement qu'à un complet changement de régime. L'âme des peuples conservatistes a de ces heureux retours.
Mais il faut y aider par une pression salutaire. La longue natte à laquelle les Chinois aujourd'hui tiennent presque autant qu'à leur vie leur fut d'abord imposée en signe de servitude. Le prestige de la force est nécessaire pour que se déploie la subtilité de l'orgueil chinois à se satisfaire lui-même. Si l'on construit résolument, hardiment les chemins de fer en Chine, peut-être que dans cent ou deux cents ans, ils seront sacrés et ce seront les Chinois qui les auront d'abord inventés! Mais si on hésite, si on tarde, ils ne seront qu'une méprisable importation d'Occident, qu'on sera toujours prêt à rejeter!
Bref tous les progrès que les partisans du minimum d'intervention européenne attendent des capacités réfor-
matrices de la Chine elle-même, on peut soutenir que l'établissement plus ou moins effectif, plus ou moins étendu de l'autorité occidentale peut seul les leur donner.
Le peuple chinois, pour lequel les Occidentaux n'ont jusqu'ici presque rien pu faire, ne sera pas très long à s'apercevoir qu'au développement souverain de la civilisation occidentale il a tout à gagner, et rien à perdre, que de funestes préjugés et un vain nom d'indépendance. Ce peuple n'est pas seulement arriéré, il est en décadence. Il suffit de se représenter sa misère pour ne pas douter un instant que ladministration européenne serait pour lui une bénédiction. Et comme le nouveau nationalisme ne s'est pas encore définitivement emparé de son esprit; comme, lorsqu'il n'est pas fanatisé, c'est un peuple pacifique, docile et même passif, il y a tout lieu de penser qu'il ne faudrait pas lui faire trop rude violence pour qu'il acceptât l'amélioration de son sort.
11 est à peu près superflu — continuent les défenseurs de la grande politique d'intervention — de prouver que l'établissement de l'autorité occidentale en Chine, profitable aux Chinois, ne le serait pas moins aux Occiden taux. Ceux-ci n'ont pu s'installer encore qu'aux portes de l'immense pays; leur commerce a été soumis à toutes sortes de limitations et d'entraves : pourtant les villes de Hong-Kong, de Changhaï, d'Hankaou, de Tientsin — ces villes dont il faut avoir le spectacle toujours présent à l'esprit, parce qu'elles sont les arguments de faits décisifs en la question — disent assez haut les bénéfices déjà réalisés. A l'heure actuelle cependant les exportations de la Chine ne s'élèvent encore qu'à un tiers de celles de l'Inde!
Le surcroît de bénéfices qu'il serait permis d'attendre est si considérable que les dépenses môme d'une occupation de la Chine seraient auprès assez faibles. Et la puissance militaire chinoise n'est pas encore heureusement si formidable qu'elle doive faire reculer les puissances coalisées !
On nie quelquefois qu'il y ait en Chine matière pour une oeuvre, non plus seulement commerciale, mais vraiment coloniale, comme celle que, suivant nous, l'Europe est appelée à accomplir en Chine. « Pays surpeuplé, riche, producteur, et commerçant, la Chine n'est pas, ne peut pas être un lieu de colonisation*. »
Mais l'Inde est aussi un pays riche, surpeuplé, et producteur, sinon commerçant. Sans aller chercher des exemples si loin, l'œuvre que l'Europe aurait à accomplir en Chine ne difiérerait pas beaucoup de celle à laquelle la France travaille déjà en Indo-Chine.
N'est-ce pas une doctrine devenue classique qu'il y a deux sortes de colonies : les colonies de peuplement, et les colonies dites d'exploitation, qu'on ferait mieux d'appeler colonies d'administration?
Protéger la Chine, la coloniser même, soit! Mais la partager, la démembrer comme une nouvelle et immense Pologne : c'est cela qui serait une inexpiable violation du Droit des Nations !
On oublie, répliquent les interventionnistes décidés, qu'il n'y a pas plus d'unité entre les Chinois qu'il n'y a de communauté d'intérêts entre le peuple et l'administration chinoises ! La diversité des langues, et même des races, ne prouverait rien, s'il existait en Chine une conscience nationale. Mais cette conscience n'existe pas ou commence à peine d'exister : la véritable unité sociale en Chine, est le village, et la Chine n'est cju'une immense agglomération de villages réunis par un lien très lâche. C'est en quelque sorte une masse inorganique, où l'on peut tailler sans rien trancher.
Sous la pression de l'étranger, une sorte de nationalisme chinois, nous l'avons dit, vient de naître. Cependant nous voyons la moitié de la Chine rester à peu près calme, tandis que l'autre moitié est en révolution. Même dans la Chine du Nord, dans la région de Paoting-fou, la population ne s'est pas levée en masse