ANTIQUITÉ DE LA CHINE XXVII
Au regard de la science occidentale, les voyageurs chinois ne tiennent i)as un rang moins émineut. Si, pour la géographie de l'Asie antérieurement aux temps modernes, nous en étions réduits aux travaux des Grecs dans l'antiquité, des Arabes pendant une période plus récente, et des premiers explorateurs européens à l'époque mongole, l'obscurité planerait encore sur une foule de régions que les Chinois ont parcourues et décrites ; ils sont souveÉt, en Asie, les guides les plus sûrs auxquels puisse se confier Phistorien, voyageur lui-même à travers les âges.
HISTORIQUE
Antiquité de la Chine. On a pu dire, en parlant de l'antiquité du peuple chinois et de l'ignorance dans laquelle, pendant une longue suite de siècles, les autres nations sont restées de l'existence d'un immense Empire à l'extrémité orientale de l'Asie et de sa civilisation extraordinairement avancée, qu'il y avait là un véritable problème historique.
Malgré les grands travaux des missionnaires aux xyii' et xvni* siècles, malgré le développement pris de nos jours par les études asiatiques, ce problème est-il résolu? Il est permis de penser qu'il restera longtemps une certaine obscurité sur l'origine de la nation chinoise et sur les premiers âges de sa civilisation, puisque les annales chinoises elles-mêmes ne sont pas d'accord tout au moins sur les dates des événements. Les Grandes Annales, en effet, pour ne citer qu'un exemple, placent, avant le système des dynasties, trois souverains et cinq empereurs dont le dernier est Chouen, commençant à régner en 2255 av. J.-C. ; tandis que les Annales écrites sur bambou, ou Tchou-chourki m'en ne comptent que cinq empereurs et placent l'avènement de Chouen en 2042 av. J.-C. (1).
Confucius se plaignait du petit nombre de renseignements historiques que l'on avait de son temps et le commentateur Yang-tseu dit: « Qui peut connaître les événements des premiers temps, si aucun récit authentique n'est parvenu jusqu'à nous ? Celui qui lit attentivement ces narrations s'aperçoit qu'elles manquent de fondement. Dans le commencement on n'écrivait pas d histoires; puis si les livres qui les transmettaient furent brûlés par le premier empereur de la dynastie des Ts'in, pourquoi nous contenterions-nous de fables?» Et Sseu-ma Ts^ien dit qu'avant une date correspondant à Tannée 841 avant l'ère nouvelle, les données sont trop imparfaites pour permettre des calculs rigoureux ; rappelant la sago roserve do
(l) Cf. Ed. Chavannes. Mémoires historiques de Sseu-ma Tsien, t. I, p. CXC-CXCII.
m.TVm HISTORIQUE
Gonfucius sur la chronologie primitive, il rend hommage à sa bonne foi (i).
Les écrivains européens, surtout au xviir siècle 01*1 la Chine fut si à la mode, ont disserté à perte de vue sur son origine et sa civilisation. L'Egypte étant considérée par la science occidentale comme le berceau de Tessor civilisateur, on s'efforça de trouver des analogies entre les deux nations. Mairan, de Guignes et d'autres signalèrent des rapprochements, des similitudes entre leurs écritures figuratives, mais ils trouvèrent des adversaires parmi les Européens qui habitaient la Chine et la connaissaient mieux. On tira argument de petits vases en porcelaine de Chine qui auraient été trouvés dans des tombeaux égyptiens. On sait ce qu'il faut penser de ces vases qui portaient des inscriptions relativement modernes et n'avaient jamais été enfouis dans aucune sépulture. (Voy. Porcelaine).
Daulres laissent l'Egypte pour la Babylonie, que des découvertes modernes montrent comme un centre de civilisation. Mais la détermination du foyer primitif, d'où la civilisation a rayonné dans l'humanité, est-elle un problème résolu? Les curieuses découvertes de M. de Morgan à Suse, exposées à Paris en 1902, semblent avoir pour conséquence d'attribuer à la Perse un développemen t intellectoel, une activité industrielle antérieurs à ce qu'ont livré les études sur l'Egypte antique. Or, il est k remarquer que Pauthier lui-même, si partisan qu'il soit de l'autonomie civilisatrice des Chinois, constate cependant que « les historiens chinois font venir plusieurs inventeurs des arts et des sciences, sous le premier empereur historique (27 siècles av. J.-C.) de pays situés à l'occident de la Chine, près du mont Kouen-louen^quQ les Hindous nomment Mérou dans les flancs duquel le grand fleuve Houang-ho prend sa source ; ce qui donnerait à cette partie du Tibet une antériorité de civilisation sur la Chine elle-même (2). * On pourrait donc admettre que la civilisation primitive, si elle eut son origine en Perse, a rayonné aussi bien vers l'Orient : Tibet, Chine, que vers l'Occident : Assyrie » B^Pte, ou le Midi : Inde.
M. Chavannes réfutant une théorie de Terrien de Lacouperic d'après laquelle la Chine devrait son origine à une colonie venue do l'Occident, ajoute que cette hypothèse renferme au moins ce germe de vérité que les Chinois n'ont été k l'origine qu'une peuplade peu nombreuse cantonnée sur le cours moyen du Houang-ho (Fleuve Jaune) que leur civilisation décèle des traces d'emprunts fort
(4) L, c, p. CLXXXVII.
(2; Chinb, ans l'Univers Pittoresque
LE MOT : CHINB XXlX
anciens faits à l'Occident, et qu'il faut renoncer à la théorie du N splendide isolement » dont la Chine se fait gloire (1).
Quoi qu'il en soit, ce qui semble incontestable, c'est que les Chinois arrivèrent très rapidement à un développement intellectuel qui devança certainement les civilisations occidentales, notamment 1q8 européennes; seulement, tandis que celles-ci obéissaient progressivement à la loi de perfectionnement, la civilisation chinoise reitait stationnaire et comme Agée dans une immobilité à la fois puérile et orgueilleuse, à laquelle le contact européen vient à peine de porter quelque atteinte.
Temps fabuleux et primitifs. Avant tout, il convient de remarquer que le mot Chine, et son dérivé* Chinois^ sont absolument étrangers à la contrée et aux personnages que nous désignons ainsi, Les Chinois appellent leur pays Tchong-houo, a Empire du Miliea >) ne prétendant pas, comme on Ta cru, occuper le- centre du monde, mais ayant peu à peu étendu à tout leur Empire le nom primitivement attribué à une confédération de royaumes féodaux qui, à l'époque de la dynastie des Tch'eoUf se distinguaient des royaumes de race non chinoise en s'appelant « les royaumes du Milieu •. Quant aux habitants, ils se qualiAent Tchong-houo-jen^ € hommes de l'Empire du Milieu. » Une dénomination qui est peutêtre plui ancienne encore est celle de Hia; le caractère Hia est un idéogramme qui représente la tête, les deux mains et les pieds d'un homme ;c les Chinois se sont donc désignés a l'origine comme étant « les hommes », c'est-à-dire les hommes par excellence; ils affirmaient ainsi leur supériorité sur les peuplades barbares qu'ils méprisaient (Chavannes) ». A ces noms, ils ont ajouté quantité de désignations hyperboliques et poétiques , telles que Tien-hia « Dessoui du Ciel », Tchong-Tioua c Empire fleuri », etc. Les nations occidentales, avec Marco Polo, appelèrent la Chine Caihay^ dérivé de A'i-ton, peuple du nord de l'Empire au douzième siècle de notre ère ; les Russes disent encore Kitai. On croit que le mot Chine vient de Tchin ou Tc/ienaque les Malais et les Hindous appliquèrent à la contrée qui était alors soumise à la domination de la dynastie des r*'in (221-205 av. J.-C). Cette appellation a prévalu en Europe.
Les traditions chinoises sont inspirées par le culte, la vénération de tout ce qui est antique et c'est sans doute dans ce sentiment qu'il faut trouver la raison de cette entêtement dans l'immobilité qui a fait la force de la Chine et fait aujourdMiui sa faiblesse : ce qui a 6té pratiqué depuis longtemps est ce qui est bon, tel est le raisonnement qui est à la base de toute organisation cliinoise.
(1) Bévue de Synthèse historique, dèc. 1900,
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