DES NEUF CHANGEMENTS
« Ne négligez pas, dit Sun-tse, de courir après un petit avantage, lorsque vous pourrez vous le procurer sûrement et sans aucune perte de votre part. Plusieurs de ces petits avantages qu'on pourrait acquérir et qu'on néglige, occasionnent souvent de grandes pertes et des dommages irréparables.
« Avant que de songer à vous procurer quelque avantage, comparez-le avec le travail, la peine, les dépenses et les pertes d'hommes et de munitions qu'il pourra vous occasionner. Sachez à peu près si vous pourrez le conserver aisément; après cela vous vous déterminerez à le prendre ou à le laisser, suivant les lois d'une saine prudence.
« Dans les occasions où il faudra prendre promptement son parti, n'allez pas vouloir attendre les ordres du prince. S'il est des cas où il faille agir contre des ordres reçus, n'hésitez pas, agissez sans crainte. La première et principale intention de celui qui vous met à la tête de ses troupes, c'est que vous soyez vainqueur des ennemis. S'il avait prévu la circonstance où
VOUS TOUS trouvez, il vous aurait dicté lui-même la conduite que vous voulez tenir.
« Voilà ce que j'appelle les neuf changements ou les neuf circonstances principales qui doivent vous engager a changer la contenance ou la position de votre armée, à changer dq situation, à aller ou à revenir, à attaquer ou à défendre, à agir ou à vous tenir en repos. Un bon général ne doit jamais dire : Quoi qu'il arrive , je ferai telle chose, j'irai là, j'attaquerai l'ennemi, j'assiégerai telle place. La circonstance seule doit le déterminer, il ne doit pas s'en tenir à un système général, ni à une manière unique de gouverner. Chaque jour, chaque occasion, chaque circonstance demande une application particulière des mêmes principes. Les principes sont bons en eux-mêmes; mais l'application qu'on en fait les rend souvent mauvais.
« Un grand général doit avoir l'art des changements. S'il s'en tient à une connaissance vague de certains principes, à une application uniforme des règles de l'art, à certaines lois de discipline toujours les mêmes, à une connaissance mécanique de la situation des lieux, et, si je puis m'exprimer ainsi, à une attention d'instinct pour ne laisser échapper aucun avantage, il ne mérite pas le nom qu'il porte, il ne mérite pas même de commander.
« Un général est un homme qui, par le rang qu'il occupe, se trouve au-dessus d'une multitude d'autres hommes; il faut, par conséquent, qu'il sache gouverner les hommes; il faut qu'il sache les conduire; il faut qu'il soit véritablement au-dessus d'eux, non plus seule-
ment par sa dignité, mais par son esprit, son savoir, par sa capacité, par sa conduite, par sa fermeté, par son courage et par ses vertus... »
« Le général doit éviter une trop grande ardeur à alTronter la mort; ardeur téméraire, qu'on honore souvent des beaux noms de courage, d'intrépidité et de valeur , mais qui , au fond , ne mérite guère que celui de lâcheté. Un général qui s'expose sans nécessité, comme le ferait un simple soldat, qui semble chercher les dangers et la mort, qui combat, et qui fait combattre jusqu'à la dernière extrémité, est un homme qui mérite de mourir. C'est un homme sans tête, qui ne saurait trouver aucune ressource pour se tirer d'un mauvais pas; c'est un lâche qui ne saurait souffrir le moindre échec, sans en être consterné, et qui se croit perdu, si tout ne lui réussit.
« Il doit éviter également une trop grande attention à conserver ses jours. On se croit nécessaire à l'armée entière; on n'aurait garde de s'exposer, on n'oserait, pour cette raison, se pourvoir de vivres chez l'ennemi; tout fait ombrage, tout fait peur, on est toujours en suspens, et on ne se détermine à rien; on attend une occasion plus favorable, on perd celle qui se présente, on ne fait aucun mouvement ; mais l'ennemi, qui est toujours attentif, profite de tout, et fait bientôt perdre toute espérance à un général ainsi prudent. Il l'enveloppera, il lui coupera les vivres, et le fera périr par le trop grand amour qu'il avait de conserver sa vie... »
« Il doit éviter enfin une trop grande complaisance ou une compassion trop tendre pour le soldat. Un général qui n'ose punir, qui ferme les yeux sur le désordre, qui craint que les siens ne soient toujours accablés sous le poids du travail, et qui n'oserait, pour cette raison, leur en imposer, est un général propre à tout perdre. Ceux d'un rang inférieur doivent avoir des peines, il faut toujours quelque occupation à leur donner; il faut qu'ils aient toujours quelque chose à souffrir. Si vous voulez tirer parti de leur service, faites en sorte qu'ils ne soient jamais oisifs. Punissez avec sévérité, mais sans trop de rigueur. Procurez des peines et du travail, mais jusqu'à un certain point... » {Ihid., art. VIII, p. 101-106.)