LE PATS ET LE PEUPLE
Entre les 24° 16' et 50° de latitude septentrionale, les 123° 23' et 150° 50', de longitude orientale s'étend un vaste archipel. C'est cette partie de l'Asie que les Européens nomment le Japon, empire qui se compose de quatre grandes îles 1 , d'un grand nombre de petites îles et d'ilôts, et auquel se rattachent géographiquement les lies de Liou-Kiou et l'Archipel des Kouriles. Dans la langue même du pays,.les quatre grandes iles portent le nom de Nipon, nom qui signifie le lever du soleil, dérivé qu'il est de Nit-si ou Nit-sou, c'est à dire soleil et de Bon ou For?, c'est à dire origine. Quant à l'appellation
1 Iéso, Hondo, Sikok et Kiousiou.
européenne elle provient, sans doute du Chinois Shi-pèn que les habitants septentrionaux du Céleste-Empire prononcent Zé-pen. C'est du Chinois également que Marco Polo tira le nom Zi-pan-gu (Cipangri, — Cipango — ) qu'il imposa à ces îles, et la syllabe finale gou, ou plus exactement koue, signifie dans cette langue, royaume ou empire 1 .
Les 3, 850 îles, îlots et rochers» qui composent l'archipel japonais embrassent une superficie de 371,277 kilomètres carrés, et sont peuplés de 34,785,281 habitants, s'il faut s'en rapporter au recensement opéré pour la première fois en 1871, dans des conditions d'ailleurs assez peu scientifiques. 11 y avait alors 1,872,959 personnes employées dans les services civils ou dans l'armée et la marina; 414,270 ecclésiastiques, dont 244,869 prêlres ou moines boudhistes, 6,711 religieuses du même cuite, et 163,148 prêtres shintoïstes représentants de la religion indigène. Ce recensement rangeait les 32,497 ,642 autres habitants sous deux grandes catégories : l'une comprenant les banquiers, les commerçants, les boutiquiers, les artisans, les marins et représentant environ le cinquième de ce total ; l'autre composée des mineurs et des agriculteurs, et conséquemment quatre fois plus nombreuse que la première. Mais on peut dire, d'une façon générale, que la nation japonaise ne se divise qu'en deux grandes classes. L'une, bureaucratique ou militaire, lettrée ou cléricale, forme ce qu'on appelle aujourd'hui les kasoku et les shizaku, an nombre d'environ 2,000,000, tandis que l'autre, celle des hoïmin, comprend le reste de la. nation, et semble, par malheur, réduite à une extrême
1 Maltebrun et Frayssinet : le Japon: 11,170-173. Le9 Japonais appellent encore leur pays Fin-moto, qui est l'équivalent de Ni-pon ; Ya-ma-to f terre des montagnes; Dai-Ni-pon, grand Nipon.
pauvreté, insouciante de la forme de son gouvernement et résignée à la servitude, pourvu qu'elle ne la prive pas de son pain journalier.
Sous le rapport physique, les Japonais présentent en général les traits constitutifs de la race jaune, quoiqu'à un degré moindre que les Chinois, dont ils se séparent aussi sous l'aspect moral, en ce sens qu'ils ne paraissent pas ressentir vis à vis des Occidentaux le fanatisme à froid qui anime les mandarins du Céleste-Empire et qu'ils insufflent à leurs administrés. Le pays qu'ils habitent parait être un produit de l'activité volcanique qui, s'exerçant à diverses reprises, l'auraU formé par voie de soulèvements partiels. Ses côtes abruptes témoignent de convulsions récentes, et ses cônes émergés ont l'air des fragments de quelque immense montagne que les volcans et les tremblements de terre auraient distoquée. Ses plus belles montagnes ont vomi des flammes, ou en vomissent encore. Dans l'île Sikok, l'Asama-Yama fume encore ; il lance sans cesse de la cendre et des pierres. Un des pics d'Yéso, le Toromai, faisait irruption en 1870, et le Fusi-Yama, qui dresse dans Hondo sa tête altière à 3729 mètres au dessus de la mer, ne semble éteint que depuis cent soixante-dix ans. S'il fallait s'en rapporter, aux traditions locales, la masse du Fusi- Yama aurait jailli tout entière du sol dans une seule nuit, vers Tan 200 de notre ère. Mais, ce récit n'a pas plus d'authenticité que ceux où il est question de montagnes disloquées et complètement englouties dans la partie septentrionale de Kiousiou. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les tremblements de terre sont fréquents. Le plus souvent ce ne sont que de petites secousses ; mais, il y en a eu qui ont ruiné des villes entières, au Japon, et l'on n'a pas évalué à moins de 100,000 le nombre des victimes, en 4854, du tremblement de terre d'Yédo.
Naturellement, dans un pays aussi tourmenté et dé- .
152 cntwK, JAPÔHV siam.
cRiqueté on ne rencontre pas de fleuves au long parcours, quoique dans les grandes plaines, notamment? celle qui avoisine Yédo, il y ait des cours d'eau large» et profonds qui communiquent entr'eux par des canaux. D'autre part, confinant, par l'une de ses extrémités, à la région glacée du Kamtchatka, tandis que par l'autre, il a Voisine le tropique du Cancer, le Japon réunit nécessairement des climats très-divers. Par son climat froid eft ses rivières aux eaux transparentes, où se joue le sa&mon, Yéso rappelle l'Ecosse ; les fourrures et les bois résineux des Kouriles font songer à la Norwége, et Ton cueille des oranges et des ananas à Ohosima, dans les îles Liou-KioUrMais la zone la plus centrale et la plus populeuse de l'Archipel, celle qui s'étend depuis Neagata et Yédo jusqu'à Nagasaki, jouit d'un climat tempéré, qu'elle doit d'ailleurs beaucoup moins à sa latitude qu'à l'action combinée des courants atmosphériques et des courants marins. Constamment balayées par les moussons alternatives du nord-est et du sud-ouest, qui y amènent tour à tour les couches d'air froid du pôle et les couches d'air chaud de l'équateur, les vallées du Japon sont parfaitement salubres ; le choléra et les fièvres y sont inconnus, bien que tout ce pays ne soit qu'une immense rizière. Toutefois, un air lourd et chargé d'une humidité chaude rend ce climat sinon malsain, du moins très -énervant. Il vaut aux Européens des anémies et des maux de foie, et il débilite les indigènes eux-mêmes.
Yéso, la plus sptentrionale des quatre grandes îles, est couverte de forêts et en grande partie déserte. Elle ne renferme guère que 80,000 Japonais, dont la moitié environ habite la ville d'Hakodaté, assise sur les bords du détroit de Tsangar, qui la sépare du Hondo et dont la rade, encadrée de hautes montagnes, est une des meilleures de tout l'Archipel. Le nord de l'île est occupé
CHINE, JAPON, SlAMv l8£-
par les Ainos, peuple au teint cuivré, au* longs chè- * veux et à la barbe abondante, qui est eu train de s'éteindre aujourd'hui, mais qui a constitué vraisemblablement la population aborigène du Japon, peut-être même de Kamtchatka et de la Sibérie orientale. Notre compatriote M. Bousquet, qui les a visités, n'évalue pas leur nombre actuel à plus de 11 à 12,000 ; encore constate-t-ii que ce nombre tend à diminuer tous les jours et que lesaA«,ou eau-de-vie de riz, et la petite vérole font parmi eux de grands ravages. Pour vivre, ils pèchent, ou ils chassent Fours et le cerf : ils se servent à cet effet d'un arc fait d'une * simple pièce de bois de fer grossièrement taillée, munie d'une corde de chanvre. Leurs flèches se composent de trois parties : une hampe d'un pied, garnie de trois plumes ; un morceau de corne qui surmonte cette tige et une tête en os ou en bambou, fine, pointue et barbelée, que ces sauvages trempent dans un poison terrible, dont l'aconit est la base. ,
La côte nord de l'île Hondo, qu'on appelle leNambu,. est hérissée de falaises et dominée par de hautes montagnes. Elles renferment des gisements d'or, que les Japonais ont longtemps exploités, mais que les eaux ont envahis et qui restent dans cet état faute de moyens de les vider. On continue néanmoins d'extraire lesbeaux minerais de cuivre qui abondent également dans cette province, et on les traite à Dozan, lieu dont le nom seul est caractéristique, puisqu'il signifie « la montagne cuivrée». «Cette usine, entièrement japonaise», raconte M. l'abbé Marin, l'un de ses visiteurs, « a un cachet « tout à fait original. Les maisons échelonnées sur le « versant rapide ; les fourneaux en étagères que recou- « vi*e un simple toit supporté par des pieux ; la fumée « épaisse qui erre dans les gorges et sur les flancs des* « hauteurs, tout excite l'attention. De l'autre côlé, la « scène change : un riche feuillage, des taillis épais,.
454 cniNE, JAPON, S1AM.
<( des ravins et des gorges forment un paysage d'une « beauté surprenante. De toutes parts vont et viennent « des hommes, des femmes, en grand nombre, qui sont « employés à extraire les minerais, à les encaisser, aies « laver, à les transporter jusqu'à la fonderie. » Cette usine doit être contemporaine de lamine qui l'alimente, et cette mine est exploitée depuis trois siècles et plus. Depuis deux cent soixante ans, aucune galerie nouvelle n'a été ouverte, et les anciennes sont loin d'être épuisées. Elles sont très-profondes, et quelques-unes descendent à plus de mille mètres.
Les produits de Dozan sont expédiés surMyako, petit port de la côte orientale du Nambu, où les vapeurs les prennent pour les transporter à Yédo, la nouvelle capitale, grande ville peuplée de 1,000,000 d'habitants. Elle s'étend sur les bords d'une baie magnifique, et dans son périmètre de 38 kilomètres, elle embrasse des centaines de palais, de temples et de couvents, entrecoupés de bosquets. Ses maisons à un seul étage sont d'un aspect élégant et gracieux ; par malheur elles sont construites en bois et, quand un incendie se déclare, il fait rage. La plus récente et la plus lamentable de ces catastrophes a été celle du 13 avril 1872. L'incendie, cette nuit-là, se déploya sur une aire de cinq kilomètres carrés ; il consuma cinq mille maisons et anéantit une valeur de 15,000,000 de francs. C'était dans la deuxième enceinte du siro, ou palais impérial, que le feu avait éclaté tout d'abord ; sur sa route, il gagna le ministère delà guerre, les entrepôts de marchandises, les casernes, et s'étendit bientôt jusqu'à la première enceinte. La franchissant à son tour, il envahit la ville marchande, la cité ramassée entre le siro et la mer, et ne cessa son immense destruction que faute d'aliments à dévore**.
En suivant la baie d'Yédo dans la direction du sud,
on trouve, à 24 kilomètres de distance, Yokohama, qui n'était, il y a quelques années, qu'un hameau et qui compte aujourd'hui 100,000 habitants. D'Yokohama, une traite d'une cinquantaine de kilomètres, du côté de l'ouest, conduit au pied du Fusi-Yama, en traversant le village d'Yososka, placé dans un site ravissant et qui s'enorgueillit de son magnifique arsenal maritime. Puis, c'est la vallée de Kamakura, dans laquelle se dressé le temple fameux d'Hatchiman, dont le souvenir se lie à la plus glorieuse tradition de l'empire, la première conquête de la Corée, et dont les prêtres montrent encore au visiteur le sabre d'honneur d'Yoritomo, son armure, sa lance et ses flèches. Le Fusi-Yama est la montagne sacrée du Japon : chaque année, aux mois de juillet et d'août, seule époque de l'année où le sommet en soit accesssible, de nombreux pèlerins en font l'ascension. Les Européens, du moins ceux qui en obtiennent la permission, carie mont est situé en dehors des limites des traités ; les Européens le gravissent aussi ; mais ce n'est point par dévotion : c'est pour plonger leurs regards dans son cratère béant et pour contempler le panorama de trente lieues de pays qui se dérouie de sa cime.
A l'ouest de la montagne sacrée et à une lieue du fond de la baie d'Owari, s'élève Nagoya, peuplée de 200,000 habitants, la cité la plus industrieuse de l'empire. Il s'y fabrique des porcelaines bleues à grands ramages, connues sous le nom de porcelaines d'Owari, et des émaux cloisonnés qui sans atteindre à l'éclatante couleur de ceux de la Chine, n'en font pas moins la joie des collectionneurs. Le prince d'Owari était jadis un très-puissant personnage ; aujourd'hui, son siro féodal n'a plus de murailles, et sa porte d'entrée, que surmonte une pagode à trois étages, tombe en ruines. Au surplus, c'est le futur lot de la ville elle-même. Tant que les Japonais ne firent que du cabotage côtier avec de
156 CHINE, JAPON, SlAiT*.
faibles embarcations, elle ne souffrit ni de son manque dé communication directe avec la mer, ni de la fttibte profondeur de la baie d'Owari, que son ensablement incessant rend inaccessible aux navires d'un moyen tonnage. Maintenant que le trafic entre les divers ports se fait par le moyen de steamers, c'est autre chose et Nagoya se meurt.
Pour d'autres raisons, Kioto, l'ancienne capitale dîes Mikados, se meurt aussi : c'est, pour parler comme M. Bousquet, « un grand Versailles de bois, triste, régu- « lier, mourant, abandonné par la vie, qui s'est réfu- « giée à Yédo 1 . » La ville, cependant, est pleine de merveilles, et ses temples du xu e siècle que la foute ne hante plus ; ces temples dont les sanctuaires sont désertés n'en font sur l'esprit du voyageur qu'une impression plus saisissante. Il ne sait lequel admirer le plus de ces édifices qui se dressent sur un cercle de collines concentriques et enceignent la cité : Chioin, que ses proportions colossales on fait surnommer le Saint-Pierre du Japon ; Kurodani et son cimetière rempli de statues ; Higashiotani et ses escaliers gigantesques ; Ycikando, perdu dans lés bois ; Yoshida, juché comme un belvédère. Voici maintenant le Gosho, l'ancien palais du Mikado, formé de plusieurs enceintes remplies de petits palais qui servaient de demeure aux nobles de la cour ; le Gosho, dont les portes sont des merveilles d'ornementation aVec leurs sculptures, leurs dragons découpés, leurs chapiteaux, leurs pendentifs ; avec leur forme qui rappelle un peu les manteaux de cheminée de Blois et de Chambord. Chose remarquable, ce palais est entouré de murailles ; mais il n'a point de fossés, comme en avaient le siro du Shogun et te moindre castel provincial. On
1 V. Le Japon de nos jours et les échelles du Levant. (Paris, Hachette, 1816;.
voulait bien qu'il servit de prison à son hôte impérial, mais on s'arrangeait de façon qu'il ne pût en user comme d'une forteresse.
Entre Kioto et Osaka, il n'y a qu'un jour de marche, mais l'on dirait qu'il y a des siècles, tant la première de ces villes a l'air d'une nécropole et tant l'autre offre un aspect vivant. Traversée par plusieurs rivières ; coupée par une foule de canaux sur lesquels on a jeté 2,500 ponts en dos d'âne, de l'effet le plus pittoresque ; percée de rues propres et nettes, pavées de tuiles posées de champ et sur lesquelles on roule comme sur un marbre poli, Osaka est la reine des cités japonaises. Les Shoguns en affectionnaient le séjour : ils y avaient construit un siro que leurs derniers défenseurs ont incendié, en 1868, pour couronner leur résistance desespérée. 11 en reste cependant quelques tours carrées et des murailles cyclopéenoes qui ont bravé le feu, et qui braveraient le canon de même. Par un éloquent contraste, l'hôtel des Monnaies, inauguré en 1871, s'élève en face du siro .dont un pont seul le sépare. Les deux Japons, l'ancien et le nouveau, se regardent ainsi face à face : l'un croulant, mais formidable encore; l'autre plein de jeunesse et de vigueur apparente, mais déjà miné, peut-être, par ses ardeurs fébriles.
Osaka renferme plus d'un demi-million d'habitants, et sa communication directe avec le golfe du même nom, qui forme le fond delà mer Intérieure, la rend le centre d'un vaste mouvement commercial. Quoique d'une bien moindre étendue que la Méditerranée européenne, la Méditerranée japonaise ne laisse pas d'offrir quelques traits physiques plus frappants. Le flux et le reflux s'y font sentir d'une façon très-sensible ; les orages y sont presque inconnus, et aucun vent brûlant, comme le sirocco, ne rase ses vagues. Elle abonde en îles verdoyantes, en bons ancrages, en baies profondes ; les
rivages en sont admirablement découpés. De hautes montagnes les dominent et des massifs de verdure qui les bordent, s'élancent des temples aux toits pointus ou des tours de castels féodaux. Ses promontoires rocheux se couronnent de plantes grimpantes, et des bois touffus se mirent dans ses eaux. L'industrie de l'homme est venue ajouter encore quelque chose à ce splendide décor : elle a couvert les pentes des rivages et les coteaux des îles de rizières, de plantations de thé, de champs de tabac. Joignez à cela un beau ciel, un soleil brillant, un air parfumé ; des milliers de canots, de barques et de navires, allant et venant dans tous les sens, s'entrecroisant, et vous aurez l'idée de ce tableau à la fois gracieux et imposant, de ce panorama pittoresque et grandiose.
Le détroit de Simonosaki, qui fait communiquer la mer Intérieure avec la mer de Corée, la sépare également de l'île Kiousiou. Les abords de ce détroit sont garnis d'îles et d'îlots, dont des centaines de jpnques en mouvement ou à l'ancre animent les eaux et vivifient l'aspect . Les forts qui en défendaient l'entrée occidentale et qui tombèrent, en 1861, sous les canons des amiraux Kuper et Jaurès, n'ont pas été reconstruits. Ils ne forment plus qu'un amas de ruines ; mais la ville de Simonosaki est restée ce qu'elle était alors, une ville gaie,propre et commerçante, quoique déchue de son importance politique, parce qu'elle a cessé d'être la résidence de ces puissants daïmeos de Nagato, dont le représentant actuel, Chosiu, a joué un si grand rôle dans la révolution japonaise. En descendant la côte occidentale, on rencontre Kunamotu, chef-lieu de la petite province de ce nom, à laquelle on accorde 300,000 âmes, puis Nagasaki, qui n'en a que 100,000, mais dont rimportance commerciale est tout autre, située qu'elle est en face de l'extrémité méridionale de la Corée et
des rivages de la Chine. Elle jouit d'ailleurs d'un excellent climat, qui en fait le sanitarium de la colonie européenne de Shanghaï. Une quinzaine de lieues seulement séparent Nagasaki de Simabara, située sur le vaste golfe du même nom, qui s'enfonce profondément dans les terres, entre les provinces de Tsikugo et Higo à l'est, et celle de Fizen à l'ouest. Simabara est célèbre parl'exlerminalion en masse de la chrétienté japonaise au xvn* siècle. Enfin, tout à fait au sud de l'île, on rencontre Kagosima, au fond du golfe du même nom, grande et belle ville que l'on dit peuplée de 200,000 habitants.
L'île de Sikok, qui s'encadre entre Kiousiou à l'ouest etHondo à Test, n'offre pas de villes importantes; mais elle renferme une cime volcanique, le Tsana-Yama, qui fume encore et dont une éruption, accompagnée de tremblements de terre et d'inondations soudaines, fît un jour quarante mille victimes. Enfin le petit groupe des Liou Kiou, que les Japonais eux-mêmes appellent Riu-Kiu, se déploie au sud de Kiousiou, mais à une très grande distance, en face des rivages chinois du Fou-kiang. Ce petit groupe est remarquable par le caractère original de sa population et par l'excellence de son climat. Ses habitants sont vigoureux et bien constitués, mais très-petits, et, circonstance remarquable, il en est ainsi de ses animaux domestiques. On vante d'ailleurs l'heureux caractère de c«s insulaires, leur bienveillance et leur affabilité. Ils vivent dans une . grande abondance de toutes choses, grâce à la bénignité de la nature et à la prodigalité d'un sol qui produit des céréales, comme il porte l'arbuste à thé et la canne à sucre, et qui montre le sapin de Norwège à côté du cotonnier et de l'oranger.
Au point de vue politique et administratif, le Japon avait été divisé, au VI e siècle de notre ère, en sept grands cercles, ou, pour employer l'expression japonaise, en
do (grandes routes), comprenant soixante et une provinces princières, avec sept provinces domaines de la couronne. Géographiquement, cette division a subsisté jusqu'à ces derniers temps, quoique, en fait, les provinces princières eussent été morcelées pendant les longues luttes de la féodalité, de telle sorte qu'elles formaient jusqu'à six cent quatre fiefs distincts. Aujourd'hui, L'empire est partagé en ken ou départements, à la tête desquels se trouvent un gouverneur civil, un tribunal et un commandant militaire nommés par l'empereur. Le nombre des ken, primitivement fixé à 72, a été depuis réduit à 65. En dehors des départements, trois villes — Osaka, Kioto etYedo — sont administrées, sous le nom de Fu, d'une façon particulière.
Le gouvernement du Japon a été, pendant de longs siècles un pur despotisme ; mais depuis que le pays est entré dans les voies d'une transformation en apparence radicale, il a cessé d'avoir cet aspect. Le régime actuel affecte des allures régulières, et nous avonssous les yeux un bien curieux document; il a paru dans le Japan- Daily Herald (le Courrier quotidien du Japon) et ce n'est rien moins,sous la signature deOkumaSignabohu,quele compte-rendu des finances japonaises, pendant les trois années 1875, 1876, 1877, c'est-à-dire les huitième, neuvième et dizième années, de ce que l'on nomme là-bas» l'ère (Nengos) du Mei-djiou du gouvernement clair. On y voit que les recettes prévues pour l'exercice 1876-77 (du 1 er juillet d'une année au 1" juillet de l'autre) sont évaluées à 324,427,000 de francs et que le* dépenses sont fixées à celle de 324,410,000 de francs. Le douzième de cette dernière somme était consacré au paiement de . la dette publique, qui se montait alors à 767 millions, dont les travaux publics et la nouvelle organisation militaire avaient absorbé la plus grosse partie. Le Japon, en effet, est très-jaloux de son indé-
162 CHIHB, JAPON, SIAM.
pendance politique :1e cauchemar dé l'Inde, aujourd'hui simple fief du Royaume-Uni, hante l'esprit de ses hommes d'Etat et, sous le coup de cette obsession, ils se sont donné le double luxe d'une armée de 80.000 hommes et d'une flotte comptant, à cette heure, cinq ou six navires cuirassés, deux frégates et un certain nombre de chaloupes canonnières.
Mais cet appareil militaire coûte 52,000,000 par an, et les travaux publics, sous leurs formes diverses, en prennent 34 autres. Quelques-uns de ces travaux ont une utilité incontestable : tels sont, par exemple, le grand arsenal d'Yososka, construit sur les plans d'un de nos compatriotes, M. l'ingénieur Vernj' ; le défrichement des plateaux septentrionaux de l'île d'Yéso ; les phares qui éclairent les côtes du Japon et les passes si dangereuses de sa mer intérieure, Mais c'était folie, dans un pays qui manque presque partout de routes carossables, que de dépenser 25,000,000 pour la construction de 56 kilomètres ferrés entre Yedo et Yokohama, ou bien entre Kobé etOsaka ; folie que de jeter une prétendue capitale dans l'île J'Yéso, au milieu d'un terrain constamment détrempé par la pluie, quand il n'est pas recouvert de neige ; folie enfin que de fonder dans le voisinage d'Hakodaté une ferme-école qui ne produit pas de quoi nourrir ses chevaux ; folie, enfin, de faire de l'Etat un fabricant de papier, un maître de forges, un entrepreneur de bâtisses.