L AVENIR DR LA CHINE
Depuis le traité de 1860, le gouvernement chinois est en bons rapports apparents avec les puissances occidentales : s'il n'est pas satisfait, il se résigne et contre mauvaise fortune il fait bon cœur. Il ne faudrait pas cependant se laisser trop prendre à ces apparences, et s'il survenait aux Anglais quelques embarras dans l'Inde,
'qui sait si Ton ne serait pas heureux à Péking, d'une nouvelle occasion qui surgirait de leur être désagréable? En attendant, le Fils du Ciel et ses conseillers n'ont déserté aucune de leurs vieilles rancunes ; ils ne se sont nullement réconciliés avec la civilisation exotique dont le contact leur a été imposé par la force et, dans la limite du moins de ce que les traités les laissent libres de faire, ils ne déguisent guère le fond de leur pensée intime.
C'est ainsi que certaines maisons importantes de Shanghaï ayant imaginé, il y aura quatre ans bientôt, de faire cadeau au dernier empereur du matériel d'un chemin de fer destiné à relier Tien-Tsin à Péking, la réponse, qui était un refus formel, ne se fit point attendre. 11 est vrai que les donateurs éconduits ont utilisé depuis ce matériel en contruisant un bout de voie ferrée, long d'environ 20 kilomètres, entre Shanghaï et le village de Woussoung,près duquel le Wong-Poo, la grande rivière qui passe à Shanghaï, débouche dans le fleuve Bleu. Cet embryon de chemin de fer, un de nos compatriotes l'a même parcouru sur ses quelques kilomètres alors revêtus de rails, en présence d'une foule rieuse, bruyante, émerveillée, examinant curieusement la machine, à ses temps d'arrêt, évidemment intéressée et exprimant dans son ensemble un étonnement intelligent. Mais M. le docteur Durand-Fardel,quia vu ce spectacle, nous apprend aussi que les travaux furent conduits avec une rapidité extrême et les terrains achetés sous main, par crainte des tracasseries et des chicanes qu'à défaut d'obstacles légaux, on était sûr de rencontrer chez les mandarins. Les terrains une fois livrés, leur colère tomba sur l'un des vendeurs : le malheureux reçut deux cents coups de bambou appliqués sans doute d'une façon toute spéciale, puisqu'il en mourait deux jours plus tard.L'émo fut très-grand parmi les autorités de la province ; de
Nanking, elle se propagea jusqu'à Péking, où il fut question de disgrâces, de destitutions, de pertes de boutons etc 1 .
La guerre qui a failli éclater dernièrement entre la Russie et la Chine, a fait songer très sérieusement toutefois à l'établissement d'une voie ferrée partant de Péking et devant se diriger sur Kouldja à la frontière* Le vice-Empereur, Li-Hung-Chang, est un homme de progrès ; il s'était hautement prononcé pour la construction de cette voie, invoquant à cet endroit des considérations stratégiques qui furent à la veille de l'emporter sur la routine des courtisans et l'obstination des mandarins. Les fonds de la ligne étaient faits, et des capitalistes anglais se chargeaient de son établissement. Mais, il paraît que les perspectives de guerre avec la Russie étant aujourd'hui conjurées, les adversaires de tout progrès ont pris leur revanche ; on ne parle plus du moins delà voie ferrée qu'avait projetée Li-Hung-Chang. Mais celui-ci est un homme aussi tenace qu'éclairé ; il tient énergiquement tête aux mandarins de la vieille école, et il n'a nullement perdu l'espoir de triompher finalement de leurs préjugés.
Il semblerait que la Chine ne dût attendre sa rénovation que de son contact avec les Occidentaux, avec leur civilisation, leurs arts et leurs industries. Cependant les voyageurs s'accordent généralement à leur prêter les sentiments les moins équivoques de haine et de mépris pour les Diables Blancs , les Barbares Occidentaux, comme ils appellent les Européens, et un Russe qui parcourt en ce moment même la Chine, M. Unterberger, nous raconte que plus il s'éloignait de Péking, moins il rencontrait de sympathies dans le Céleste-Empire 2 . D'autres
1 Les Mandarins ont depuis fait détruire cette voie ferrée. s Annales de C Extrême Orient, mai 1860,
Voyageurs, par exemple M. Thomson, se louent, au contraire, de l'hospitalité des Chinois et tiennent leurs sentiments d'hostilité apparents envers les Européens pour une inspiration des mandarins. Autant qu'il nous est permis d'en juger à distance, nous inclinons à croiie que ces derniers pourraient bien avoir raison. Le peuple chinois est essentiellement mercantile et le commerce, de nos jours, s'est fait le grand agent des transformations sociales, le pionnier de la civilisation. Là où échouent des forces en apparence bien autrement puissantes, il opère des conquêtes durables. Jusqu'ici l'orgueilleuse bureaucratie chinoise a tout fait pour entraver sa marche, semant sous ses pas des obstacles et des pièges de toutes sortes : taxes légales ou illégales imposées aux marchandises qui traversent les provinces ; monopoles oppressifs ; voies de communication mal entretenues ou absentes ; moyens de transport insuffisants. Ce qu'elle n'a pa empêcher toutefois, c'est la lente infiltration des idées et des habitudes européennes au sein . des classes commerçantes du pays. Ces idées et ces habitudes s'importent avec les ballots de cotonnades de Manchester et c'est en échangeant quotidiennement des marchandises avec les Barbares, que les fils du Céleste- Empire voient tomber pièce à pièce leur épaisse armure d'orgueil, d'égoïsme et de préjugés.
Quand les Celestials débarquèrent pour la première fois sur la côte du Pacifique, ils y furent reçus à bras ouverts. Les bras y manquaient et les leurs furentles bienvenus, d'autant qu'ils les louaient à un prix infime et qu'ils ne les refusaient à aucun office. Dans un État comme la Californie, qui comptait alors trois hommes contre une femme, les Chinois remplissaient, à la grande satisfaction des blancs, une foule de fonctions dévolues ailleurs $m sexe féminin, promenant les bébés, faisant les lits, lavant h luge. Tant que la main-d'œuvre est restée rare, la
législature californienne a beaucoup choyé les Chinois ; mais, d'une part, ceux-ci ne se sont pas contentés de leurs premiers emplois, tandis que, de l'autre, les Irlandais et les Allemands affluaient sur les bords du Pacifique. Cheap John, ou Jean à bon marché, comme on J'appelle là-bas, s'est fait successivement commissionnaire, marchand de tabac, cuisinier, savetier; il a envahi tous les chantiers de travaux publics, et comme il vit exclusivement de riz, se contentant pour tout luxe d'une bouffée d'opium et d'une pincée de thé, alors qu'il faut à l'Yankee, à l'Irlandais, à l'Allemand, un repas solide, qu'ils trouvent imcomplet s'il n'est arrosé d'un pot de bière et d'un rasade de whisky ; Cheap Joha a continué de se contenter d'un salaire fortement réduit. Quand il fit sa première apparition à San -Francisco, Facede- Lune -*- c'est un autre des sobriquets qui désignent làbas le Chinois — ne savait pas ce que c'est qu'une planche de cèdre, et aujourd'hui l'industrie du bâtiment est presque entièrement dans ses, mains. Il n'avait jamais vu de sa vie une botte anglais*, et les bottes qu'il fabrique maintenant sont aussi élégantes et plus solides que les * autres, quoique bien moins chères. De même, il s'est Approprié la fabrique des draps, avec celles des cigares et des conserves de fruits. Tout cela a fort irrité Paddy et frère Jonathan : ils se sont soudainement aperçus que la nation chinoise était polygame et bouddhiste ; que les immigrants en Californie n'étaient pas la fleur peutêtre des populations du Céleste-Empire ; que les femmes étaient prostituées ou esclaves dans leur pays et lea hommes indigents ou voleurs.
Les conséquences éventuelles de cette émigration ont troublé certains esprits. C'est ainsi qu'un diplomate, qui a longtemps représenté la France à Péking, examinait, il t n'y a pas longtemps, la.possibilité que Jes manufacturiers euçopéeng fussent anjenés, par le besoin d$
plus en plus impérieux d'une production peu coûteuse» a faire venir des Chinois pour peupler leurs ateliers et t résolvant cette hypothèse par l'affirmative, se montrait tout effrayé de ce qui en résulterait pour le marché du travail, surtout de ce qui pourrait bien sortir du mélange de l'effroyable corruption des Jaunes avec la propre corruption des Occidentaux. Nous ne savons pas si M. le comte de Rochethouart, fort au courant de la dépravation chinoise que tous les voyageurs s'accordent à constater, ne s'exagère pas la corruption européenne; mais il est certain que si, par impossible, une ou quelques centaines de milliers de Chinois se dirigeaient vers les rivages de la France ou de l'Angleterre, cette invasion, toute pacifique, serait encore plus impuissante contre la civilisation de l'Occident que ne l'ont été aux xiii e et xiv e siècles les grands mouvements de Tartares • et leurs incursions armées. Mais l'hypothèse en eilepiême est tout à fait gratuite ; il y a des difficultés de tout genre qui s'opposent d'une manière insurmontable à une migration mongole vers l'Europe, et ce n'est pas» Qii peut le dire en toute assurance, de ce côté que les Chinois qui émigrent se sentent attirés. Il est d'autres contrées qui les sollicitent davantage ; d'autres pays dont le climat convient davantage à leur tempérament physique*, comme à leur état social encore embryonnaire, à leur genre de civilisation et de culture morale, très-avancé à quelques égards mais tout à fait particulier. Repoussés ou non de la côte du Pacifique, les Chinois afflueront sans doute, un jour ou l'autre, vers l'Afrique orientale et centrale dont la colonisation est à l'ordre du jour chez nos voisins d'outre-Manche, qui espèrent bien retrouver là-bas pour leur fabrique de coton les millions de consommateurs que le progrès industriel leur a fait perdre ailleurs.
1 A vrai dire, il n'est guère possible que les populations^
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chinoises, avec leur régime économique actuel et sous le «oup des famines périodiques qu'elles endurent, ne tendent à s'épancher de plus en plus en dehors de leurs limites nationales, et pour les y retenir, il n'y aurait qu'un moyen : c'est que le gouvernement chinois se résolàt à permettre l'exploitation en grand des richesses minérales de l'empire, partant la mise en valeur de ses immenses ressources industrielles. L'on sait par M. le baron de Richthofen, i'éminent géologue viennois qui en a parcouru pendant quatre ans presque toutes les dix-huit provinces, que la Chine est un pays très favorisé sous le rapport des gîtes houillers, le plus favorisé du globe peut-être, et ce témoignage est confirmé par celui de notre compatriote l'abbé David, qui, lui aussi, a fait, à diverses reprises, de longs séjours dansce pays. Avec leurs voies de communication insuffisantes et leurs procédés d'exploitation primitifs, les Chinois ne retirent de ces richesses que de maigres avantages. Mais qu'ils s'avisent un jour de les exploiter d'une manière régulière et permanente ; qu'ils fassent pénétrer une voie ferrée au cceur des parties les plus populeuses et les plus productives d'un pays « dont l'énorme trafic intérieur laisse le voyageur dans un perpétuel étonnement »,et ce sera vraisemblablement le signal d'une révolution économique qui ne se renfermerait pas, évidemment, dans les seules limites du Céleste-Empire. Qui pourrait, en effet, apprécier le caractère et mesurer les conséquences d'une pareille évolution au sein d'un peuple très adroit, très laborieux, très économe ; chez qui la main-d'œuvre ne prétend encore qu'à une rémunération des plus chétives? Alors on aurait sous les yeux, un nouveau spectacle : celui du travail chinois et du charbon chinois produisant, à leur tour, la plupart des articles que la fabrique de l'Occideat déverse sur le marché de VOrient, mais à des prix beaucoup plus élevés. Un pa-
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areii événement se produisant et la demande tant du thé tque de la soie continuant à croître, la Chine exercerai certainement un redoutable drainage des métaux pré* -eieux de l'Europe ; la balance commerciale changerait ■de pôles, et la distribution générale de la richesse subirait des changements notables.
Déjà Ton peut voir dans les magasins de Manchester ou de Liverpool des soieries et des étoffes chinoises magnifiquement brodées, et qui sont faites à la main. Un voyageur anglais nous apprend que ce n'est pas la faute des fabricants chinois s'ils n'emploient pas dans leurs ateliers les machines les plus perfectionnées de Bradford -et de Manchester, fussent-elles mues par la vapeur. Mais leurs ouvriers s'y opposent énergiquement ; le travail à la main ne leur rapporte que le plus maigre des salaires, et cependant ce sont d'intraitables adversaires des machines. Le marchand de soieries qui, un jour, mena M. Thomson à la campagne visiter sa manufacture, lui raconta qu'il avait essayé de faire adapter un mécanisme d'origine étrangère à ses machines à dévider. Mais ses ouvriers étaient tous partis, et s'il avait persévéré dans sa résolution, sa ruine était certaine. « Ce fabricant avait pour ouvriers la plus grande partie des hommes, des femmes et des enfants de tout un village, chose rare en Chine où la division du travail est poussée à un tel point qu'il n'est guère de père de famille qui ne soit chef d'atelier. Mais ces villageois n'étaient engagés, pour dévider et apprêter la soie, que durant certains mois de Tannée, et presque tous avaient de petites fermes, où ils cultivaient la soie pour leur propre compte 1 . »
N'oublions pas que les Chinois forment unç nation
1 Dix ans de voyage en Chine et dans Flndo-Chine, Paris, . Ha-> chette.
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très laborieuse, très économe; une nation essentiellement mercantile. « On estime beaucoup chez eux » dit le jésuite Kircher, « les personnes qui exercent les arts mécaniques, et on en fait tant d'état qu'il n'y a pas jusqu'à un fétu qui ne soit lavé, vendu en même temps, et qui ne soit mis en quelque usage l . Tel ce peuple s'est montré à Kircher en 4670, tel on le retrouverait dans toutes les phases de son histoire ; tel on le reconnaît aujourd'hui. Cette émigration chinoise qui de nos jour» envahit en masse, Ceylan, Singaporo, Java, tout l'Archipel indien ; cette émigration se distingue par sa patience, son adresse, sa sobriété, son goût du lucre poussé aux dernières limites. » Ces hommes jaunes à longue tresse Sont bien les travailleurs les plus déterminés de la terre - t à l'ouvrage dès le point du jour, ils travaillent encore dans la nuit..... Outils, habits, aliments, jouissance, tout est marqué chez eux au coin de la dernière simplicité. Leur pipe est à peine aussi grande qu'un dé ; fument-ils un cigare, ils en tirent deux ou trois bouffées et le mettent de côté ; ils le reprennent ensuite pour ne l'user encore que de quelques millimètres. Boivent-ils du thé, ils mettent dans leur eau le moins de feuilles possible ; ils usent du thé, le plus commun et le moins cher, et n'y mêlent ni lait ni sucre ; leurs tasses sont microscopiques 2 . Avec cela, une simplicité, une sordidité même de costume qui s'étend à tous, au plus riche comme au plus pauvre: des souliers sans bas, la tresse et l'éventail classiques et c'est tout. »
Souvenons-nous encore qu'à une époque où non-seulement le peuple d'Athènes et la plèbe romaine, mais encore de grands esprits, tels que les Platon, les Aristote,
1 Athanase Kircher : La Chine, Trad. Dalquié : Amsterdam • Magasin Fur die LMeratur Dos Aut landes; juin 1867.
les Cicéron tenaient en mépris le travail et les arts industriels, les Chinois se servaient, de temps presque immémorial, de ces semoirs mécaniques et de ces machines à vanner qui n'ont obtenu droit de cité chez nous que depuis une trentaine d'années seulement. Dès le xvi e siècle avant Jésus- Christ, ils irriguaient leurs terres, et, au xi° siècle, ils suspendaient sur des culées hautes de cinq cents pieds le fameux viaduc du Chan-si, d'une seule travée de quatre cents 1 . Au vu 8 siècle de notre ère, ils s'éclairaient au gaz ; au ix e , ils extrayaient le rhum de la canne à sucre ; ils fabriquaient la céruse et le sucre de fécule, enfin, que les expériences de Kirchoffne nous ont fait connaître qu'en 1811, se trouve indiqué dans un de leurs livres, qui porte le millésime de 1578 2 .
* Pauthier : La Chine, 234. ^Collection de V Univers pittoresque), «Ed. Biot; Journal Asiatique (1835) pp. 130-137.