LE VIEUX JAPON ET LE NOUVEAU
Selon la tradition locale, qui en fait un descendant direct « de la déesse du soleil, » c'aurait été un nommé Jin-Mu qui, deshérité par son père l'empereur de Chine, serait venu aborder, vers Tan 660 de l'ancienne ère, aux rivages japonais. Les chroniques chinoises mentionnent le fait ; mais il s'est mêlé tant de détails légendaires à l'histoire de ce prétendu fondateur de l'empire japonais qu'il est bien permis de n'accepter qu'à moitié sa réalité historique. Quoi qu'il en soît, ce Jin-Mu, s'i a vraiment régné, sert de trait d'union entre deux époques sur la première desquelles on ne possède que des données fort vagues, mais qui nous permettent de nous représenter l'état primitif des Japonais. Ils se groupaient sur les points qui leur offraient l'emplacement le plus commode et la nourriture la plus abondante ; ils vivaient dans des antres creusés sous la terre et dans des huttes en branchages ; ils se vêtaient de feuillages d'arbres ou de certains tissus ligneux. L'écriture leur était inconnue ; ils conservaient leurs annales au moyen de cordelettes ou de bois incisés d'une certaine manière, rappelant les quipos péruviens ou d'autres procédés analogues à l'usage des Chinois et des Tibétaine. Mm anciens étaient les dépositaires de ces annales, et, comme chez la plupart des peuplades primitives, ils
exerçaient à la fois le pouvoir politique et le pouvoir religieux.
Les aborigènes — Ebissie, Yessos, Ainos — se maintenaient encore, au commencement de notre ère, dans les montagnes qui couvrent la partie septentrionale de Hondo; puis, franchissant le détroit de Tsungar, ils se réfugièrent dans l'île de Yéso, où leurs derniers représentants sont aujourd'hui, comme on Ta vu, en voie de s'éteindre. Ce lutpour proléger contre leurs perpétuelles incursions les colonies fondées par les nouveaux venus, Chinois ou Malais, que Sujin, dixième Mikado, divisa le pays entre quatre grands commandements militaires, à la tète desquels il plaça un shogun ou généralissime (97-30 av. J.-C). Telle est l'origine de cette charge destinée à jouer un si grand rôle dans l'histoire du Japon, de même que cet état de perpétuelle hostilité entre les anciens et les nouveaux occupants du sol explique pourquoi les Japo nais diffèrent de leurs voisins asiatiques par une humeur très-belliqueuse.
La lutte avec les Ainos et des guerres intestines suffirent assez longtemps à satisfaire cette humeur; au 111 e siècle de notre ère, elle commença de s'épancher au dehors par une première expédition, qui eut la Corée pour objectif et que l'impératrice Zingukogo, « sur le conseil des dieux » conduisit en personne. L'expédition réussit pleinement, et les Coréens se virent contraints de payer le tribut à leurs voisins insulaires. Mais, plus civilisés que ceux-ci, ils ne tardèrent pas à prendre leur revanche, en initiant le Japon à leurs propres industries et en lui communiquant leurs connaissances. Quelques Indices ont fait même supposer qu'ils y introduisirent leur écriture, qui se compose de voyelles et de consonnes figurées individuellement, qui est alphabétique, en d'autres termes. Mais il se serait alors passé au Japon un phénomène assez singulier ; la substitution d'une
écriture compliquée à une écriture simple ; car les signes que les Japonais emploient aujourd'hui sont figuratifs comme les caractères chinois dont ils dérivent, et s'écrivent également de bas en haut* en colonnes parallèle^ et en commençant par la droite.
Gn rapporfe~â la fin du m , ou au commencement du IV e siècle de notre ère, l'adoption par les Japonais du système graphique de la Chine. A cette époque un érudit coréen, du nom de Wang Yun ou Vani, vint à la cour des mikados: il apportait un grand nombre de livres chinois parmi lesquels ceux de Confucius, dont la doctrine conquit à la longue quelques prosélytes, mais ne put rien contre le culte populaire des Kamis ou génies qui, sous le nom de Shinto — la voie des dieux, — fut le culte primitif et national des Japonais 1 . Le bouddhisme fut plus heureux : importé à Kioto, en Fan 552, par un prince coréen, il rencontra tout d'abord une opposition très- vigoureuse ; il fut même un moment où ses antagonistes obtinrent la liberté de brûler les temples qu'il possédait déjà et de jeter à l'eau ses idoles. Mais la doctrine étrangère trouva un fervent apôtre dans un personnage nommé Sho-Tokio-Taïshi, qui consacra sa vie entière à la propagande du bouddhisme et qui eut la satisfaction de le voir en pleine .prospérité avant sa mort (624).
Avec le vn e siècle s'ouvre le moyen âge japonais. La nation se développe et prend un corps ; mais ses divers éléments, au lieu de se fondre les uns dans les autres, accentuent leur séparation et s'encadrent dans des divisions systématiques dont l'idée est empruntée à la Chine. C'est alors que le paysan, le samurai, ou guerrier à la solde des grands, le kugé, ou noble de cour,
1 II faut lire dans le premier volume des Annales de. l'Extrême Orient le très-curieux travail de M. Maget, médecin de la Marine, sur les religions du Japon.
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forment autant de classes distinctes, et que surgissent ces familles de hauts dignitaires et d'aristocrates, — les Taïra, le Minamoto, les Fudgiwara — qui vont se disputer les grandes charges de l'Empire et l'ensanglanter de leurs querelles. A la fin du vin* siècle, la dernière de ces maisons avait acquis un ascendant que M. Bousquet compare à celui des Armagnac sous Charles VI. Ses membres ou ses créatures garnissaient toutes les places ; seule, elle fournissait des épouses aux mikados, et son chef fit créer pour lui, en 888, l'office de Kivambaku (gardien des verrous intérieurs), qui devint bientôt héréditaire parmi les siens et qui lui conférait tout le pouvoir d'un vice-empereur et, à l'occasion, toute l'autorité d'un régent.
De même que les Fudgiwara occupaient les hautes positions^ civiles, les Taïra et les Minamoto se partageaient les grands emplois militaires. La rivalité de ces deux dernières familles, aussi acharnées l'une contre l'autre que les Guelfes et les Gibelins, a rempli les annales japonaises de meurtres, de trahisons, de guet-apens, de merveilleux faits d'armes dont le roman local s'est emparé heureusement, mais dont la complication fait le tourment de l'historien. Elle sembla terminée par la capture du dernier des Minamoto, le jeune Yoritomo, qui tomba entre les mains de ses ennemis; mais, sauvé du supplice par les prières d'une femme, il grandit parmi les Taïra, pour venger sur eux les malheurs de sa race et les exterminer dans un combat naval. Leurs débris cherchèrent un refuge dans les montagnes de Kiousiou, où quelques centaines de leurs descendants existent encore à Samosaki, tandis que le vainqueur allait s'établir à Kamakura, pour y fonder une capitale rivale de Kioto et qui devint le centre des forces militaires du Nord. En principe, le prince de Kamakura continua d'exercer
son autorité au nom du Mikado ; en fait, sous le titre de vassal et de lieutenant général, il fut le maître du pays (1192).
C'est du même temps que date une institution sur le sens de laquelle s'est mépris Kaempfer, dont le livre* n'en reste pas moins pour cela une des meilleures sources à consulter sur le passé japonais. Cette méprise avait fait croire en Europe à l'existence de deux pouvoirs parallèles au Japon : un souverain temporel appelé Shogun et un souverain spirituel appelé Mikado. La vérité est que les traditions locales montrent le Mikado comme réunissant, dès l'origine même de sa puissance, le pontificat, l'autorité civile, le commandement militaire. Seulement vers la fin du xn* siècle de notre ère, les révoltes d'une aristocratie puissante» qui rappelait à certains égards le baronnage anglais, sous les premiers Plantagenets, vinrent affaiblir le pouvoir du Mikado et le transporter de fait au Shogun. Ce personnage n'avait été jusque-là que le général en chef de l'armée ; mais les circonstances lui avaient peu à peu conféré un rôle semblable à celui d'un Eutrope sous le Bas-Empire, ou d'un Pépin d'Héristal à notre époque Carlovingienne. Le pouvoir de droit continua de résider à Kioto, tandis que le pouvoir de fait s'installait à Yédo, et ce fut en réalité avec le Shogun, regardé par lui comme le souverain temporel, que lord Elgin conclut son traité de 1858.
La postérité d'Yoritomo eut la chance de repousser le grande attaque que Kubilaï-khan dirigea contre le Japon. Cent mille Tartares et sept mille Coréens, armés des cent catapultes et des armes de trait que Marco Polo, alors leur hôte, leur avait appris à fabriquer, se détachèrent des côtes coréennes. Ils s'apprêtaient à
1 Histoire naturelle, civile, ecclésiastique du Japon. (Trad. Française La Haye, 1727).
débarquer et à remporter une facile victoire, lorsque, fort heureusement pour les Japonais, il s'éleva un de ces violents ouragans qui, sous le nom de typhons, visitent d'une façon régulière les côtes de l'Archipel. Il dispersa la flotte ennemie, brisa ou engloutit ses vaisseaux, dont trois seulement pureo t regagner la Chine et aller apprendre à Kubilaï-khan le désastre de son armement. Depuis lors, les Chinois ont renoncé à exiger un tribut des Japonais et les ont laissés tranquilles (1180).
Les successeurs d'Yorirnoto se maintinrent au pouvoir jusqu'en 1333, année où les Japonais, las de leur insupportable joug, les renversèrent. Le Mikado tenta, à ce moment, un effort pour recouvrer la plénitude de son autorité et se soustraire au joug de ses vassaux. Cet effort n'aboutit qu'à le faire changer de maîtres, et il ne fut pas moins asservi sous les nouveaux qu'il ne l'avait été sous les anciens. L'avènement au Shogunat de la puissante famille des Ashikala fut le signal, d'une période de troubles civils, qui se prolongea pendant près de deux siècles et. qui couvrit Je paj's de sang et de ruines. Tous les liens politiques et sociaux se détendent : les Mikados tombent presque dans la mendicité ; les Shoguns eux-mêmes ne gardentqu'une autorité purement nominale, et ce sont les chefs de clans et leurs samurai qui régissent tout, exploitent tout. Toute culture intellectuelle s'éteint, même au sein des monastères bouddhistes, sièges jadis d'écoles florissantes, maintenant transformés en repaires de bandits et en asiles de criminels.
Il était réservé à Nabunoga qui s'empara, en 1573, de la direction des affaires, sous le titre officiel de « grand ministre de l'intérieur », de terminer cette phase désastreuse, S'inspirant du conseil des jésuites; qui déjà s'étaient montrés dans l'Archipel, Nabunoga déclare la guerre au bouddhisme, brûle ses temples et
saccage ses monastères. Il réduit en même temps à l'obéissance les grands feudataires, et n'est arrêté dans l'exécution complète de ses vastes plans unitaires que parla mort prématurée qu'il reçoit de la main d'un de ses propres officiers. Ses plans, toutefois, ne périrent point avec lui ; ils trouvèrent, au contraire, un continuateur aussi habile qu'énergique dans la personne d'Hideyoski, son successeur. Celui-ci avait débuté par être le palefrenier deNabunoga, pour devenir ensuite l'un de ses généraux, et s'il paya son bienfaiteur d'une vive ingratitude en supplantant ses fils et en réduisant même l'un d'eux, qu'il assiégeait, à s'ouvrir le ventre, il déploya du moins les talents d'un grand politique et d'un souverain aussi avisé qu'équitable dans l'exercice d'un pouvoir aussi mal acquis.
Hidéyoshi, plus connu sous le nom posthume de Taikosama, fit commencer de grands travaux à Osaka et à Kioto ; il encouragea l'agriculture et pour porter au dehors l'ardeur turbulente de ses sujets qui se dépensait depuis tant d'années en luttes intestines, il les lança dans une guerre contre les Coréens, dont le motif apparent fut la cessation de payement du tribut qu'ils devaient au Japon, et le motif réel le désir de débarrasser le pays de ses éléments perturbateurs. 80,000 Japonais débarquèrent donc dans la presqu'île de Corée, qu'ils ravagèrent d'un bout à l'autre, et ils s'apprêtaient à envahir la Chine quand la mort de Hidéyoshi vint arrêter leur marche (1598). L'armée expéditionnaire, rappelée avant d'avoir achevé ses conquêtes, se retira de la Corée non sans lui avoir imposé un nouveau tribut,qui, après avoir été longtemps acquitté, cessa de nouveau de l'être. Violemment exigé en 1872, il a été définitivement abandonné aux termes d'un traité formel passé quatre ans plus tard.
» . Hidéj r oshi, laissait un petit -fils en bas-âge, marié
d'avance à la petite fille d'an de ses lieutenants nommé Yeyas. Homme d'une puissante volonté et de faibles scrupules ; se rattachant à l'antique souche des Minamoto et par elle à la race des Mikados, Yeyas réussit sans peine à se rallier l'élément militaire, et défit dans deux grandes batailles les partisans de jeune Hidéyoshi, dont personne n'entendit plus parler et qui périt probablement dans l'incendie de la forteresse d'Osaka où, après sa double défaite, il avait cherché un refuge. En 1603, le Mikado investit le vainqueur du Shogunat, dont le titre devint héréditaire dans sa famille et, pendant treize années, Téyas fut le maître absolu du Japon sous l'apparence d'un simple grand vassal de l'empereur. Il transporta sa cour à Yédo, qui n'était qu'un pauvre village, et y fit construire par 300,000 ouvriers le Siro ou forteresse qu'on y voit encore, ainsi que les canaux dont la ville est sillonnée. Il continua le système de Hidéyoshi, à l'endroit des travaux publics ; il restaura les autels du bouddhisme et s'il persécuta le christianisme, ce ne fut point par passion religieuse, à ce qu'assure Kaempfer, mais par des motifs purement politiques. Pour une cause ou pour une autre, la religion chrétienne était devenue le lien politique des feudataires en lutte avec le pouvoir central que Taïkosama et ses successeurs s'efforçaient de concentrer dans leurs mains. Elle menaçait de devenir un État dans l'État, et l'idée d'un pape étranger révoltait un peuple habitué à voir un grand pontife dans son propre souverain. Le clergé bouddhiste, menacé dans ses intérêts les plus chers et parfois dépouillé de ses biens à l'instigation des Jésuites, ne manqua pas d'exploiter ces sentiments, et, à une heure donnée, il fut assez puissant pour soulever la tempête que nous raconterons tout à l'heure et où le christianisme japonais devait sombrer 1 .
1 Le Japon de nos jours, etc. chap. xiv.
Yeyas mourut en 1616, laissant, sous le nom de Cent Lois et sous la forme d'un testament politique, une constitution qui ne fut pas, il est vrai, promulguée, qui fut même soigneusement soustraite aux regards du profane» mais qui n'en a pas moins régi autocratiquement le Japon pendant un laps de deux cent cinquante années. La préoccupation d'isoler les Daïmios, ou grands seigneurs, les uns des autres et de rendre leurs ligues impossible» s'y lit à chaque ligne, pour ainsi dire ; mais, en même temps et faute de pouvoir les briser peut-être, les Cent Lois tracent d'une façon rigoureuse les devoirs du bayskin % ou vassal, envers son chef de clan et régularisent leurs relations réciproques. Cette petite aristocratie, qui dépendait des daïmios et était leur pensionnaire, reçoit d'importants privilèges : le samurai peut porter deux sabres ; ne payer en voyage que ce qu'il veut ; entretenir, comme le prince, une concubine à côté de sa femme légitime ; trancher sur le coup la tête d'un manant qui lui manque de respect. Ces manants, ce sont les agriculteurs, les artisans, les marchands; en un mot, le gros de la nation, le peuple, que les Cent Lois appellent la base de l'empire, mais à qui elles ne concèdent pas le moindre moyen direct de se faire rendre justice. Elles se contentent de prescrire aux nobles d'être bienveillants et doux pour lui et de le protéger,de même qu'elles enjoignent au gouvernement d'avoir à son égard des yeux de mère, de lui fournir des vivres à bon marché et de réprimer l'accaparement de ces vivres. Mais ces conseils sont dépourvus de sanction effective : ces lois, si elles invitent le gouvernement et l'aristocratie à ne rien ordonner que de ]U9ie ^enjoignent au manant d'obéir sans conditions, sans délais, sans phrases.
Les successeurs de Yeyas, son fils Hidédata et son petit-fils Yémits, continuèrent sa politique et en tirèrent les dernières conséquences par l'extermination en masse
des chrétiens et par l'expulsion définitive des étrangers. Le premier de ces actes avait eu pour prélude Tordre donné aux Jésuites, dès Tannée 1587, c'est à-dire sous le règne de Taïcosama, de quitter immédiatement Tempire, et la dispersion des deux chrétientés qi*'ils y avaient fondées. A dater de ce moment, la persécution ne cessa de sévir acharntëe, infatigable, atroce. Des daïmios avaient embrassé la foi chrétienne : on les força de Tabjurer ; des dames de haut rang s'y étaient converties : on les exila ; de pauvres gens continuaient de la pratiquer dans l'obscurité de leurs demeures: on les épia, on confisqua leurs biens, on les transporta, on leur coupa la tête. Le zèle des persécuteurs redoublait avec la constance des persécutés, de telle sorte qu'au bout d'une cinquantaine d'années, le nombre des chrétiens, qui était de 150,000, se trouva réduit presque des quatre cinquièmes. Les survivants allèrent chercher un refuge sur les côtes de Fizen et s'y installèrent dans les lignes de Simabara, bien résolus de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ils y tinrent bon pendant trois mois ; mais, le 28 avril 1638, ces lignes furent emportées d'assaut par les troupes japonaises et leurs défenseurs, au nombre de 37,000, passés tous au fil de l'épée.
Les Hollandais avaient prêté le secours de leurs canons aux assiégeants de Simabara dans l'espoir, sans doute, d'écarter par cet acte de lâche complaisance la menace qui planait sur leurs florissantes factoreries de Fikoto et de Firando. S'ils firent ce calcul, il fut rapidement déçu : deux ans s'étaient écoulés à peine qu'un envoyé du Shogun arrivait à Firando et, après avoir visité * l'établissement dans tous ses détails, signifiait à François Garon, son chef, Tordre de le faire immédiatement détruire (9 novembre 1640). Garon était d'un tempérament fier, et le bon accueil qu'il avait reçu lors de sa
dernière visite à Yédo, qui avait eu lieu Tannée précédente, ne l'avait nullement préparé à ce coup de foudre. Il eut le bon sens néanmoins de se souvenir de l'attitude qui avait sauvé la vie des Portugais, lors de leur expulsion encore toute récente, et de ne rien répliquer à l'envoyé du Shogun si ce n'est que « les ordres de Sa Majesté impériale seraient immédiatement exécutés. » Il tint parole, et de ces bâtiments élevés à si grands frais, il ne resta plus bientôt qu'un amas de ruine.
Les Hollandais échappèrent néanmoins au bannissement absolu qui avait frappé les Portugais. Ils gardèrent un pied-à-terre dans l'Archipel : seulement ce ne fiât qu'un îlot artificiel situé en face du port de Nagasaki, dans l'île Kiousiou, long de 600 pieds et large de 250. Un pont le réunissait au rivage, et à son extrémité de ce côté, il y avait un corps de garde et des sentinelles toujours en faction : une haute muraille, dont le sommet était hérissé de pointes de fer, interceptait toute vue entre l'ilôt et la ville, tandis que les barques Japonaises ne pouvaient approcher du comptoir hollandais qu'à une certaine distance, marquée par un rang de pilotis. Deux écluses s'ouvraient pour livrer passage aux navires hollandais qui entraient et se refermaient aussitôt derrière eux. En un mot, Desima 1 était une prison sévèrement gardée. Les Chinois, qui partagèrent avec les Hollandais le privilège de conserver quelques rapports avec le Japon, furent moins maltraités. Leur factorerie était située dans la ville même de Nagasaki ; elle était bien entourée d'une muraille, mais ils étaient libres de la franchir de nuit comme de jour ; il leur était loisible de circuler en toute liberté dans les rues, et aucune entrave n'était apportée à leur petit trafic.
1 Littéralement l'avant-tle, des deux mots, De avant, et Sima qui est le nom commun des lies en Japonais.
L'installation des Hollandais à Desima date de 1641 , et durant les deux cent onze ans qui suivirent, le Japon resta entièrement fermé au contact du reste du monde. G'est en vain qu'au xyi 6 et au xvin e siècle, tout entreprenants et si peu scrupuleux qu'ils fussent alors, les Anglais tentèrent de s'établir sur les côtes japonaises. Tous leurs efforts demeurèrent stériles et la Chambre des communes entendit, en 1792, l'un de ses membres, qui n'avait pas lu sans doute la fable du bon La Fontaine, déclarer sans rire « que le trafic avec le Japon ne pouvait offrir aucun intérêt au commerce anglais. » Pendant les longues guerres delà République et de l'empire, nos rivaux qui s'étaient emparés de Geylan et de Java, voulurent également s'approprier Désima, d'une façon pacifique d'ailleurs et en vertu, prétendaient-ils, de la capitulation par laquelle le général Janssen leur avait livré Java et ses dépendances. Sir Stamford Raffles, qui gouvernait celte île en leur nom, envoya donc à Desima, comme opperhoofd ( président de la factorerie), un Hollandais, M. Cassa, rallié au gouvernement britannique. Mais Mynbeer Doeff, le président en fonctions, refusa de reconnaître la validité du titre de son successeur, et, intéressant à son patriotisme les défiances japonaises, réussit à éconduire les sujets de S. M. Georges 111 ».
Le moment approchait néanmoins où ce long isolement allait finir. Jusqu'aux premiers démêlés de l'An-
1 Nous avons dû nécessairement être très-court sur l'histoire du vieux Japon. Nous conseillons à ceux qu'elle intéresse dans les détails, de lire l'ouvrage de M. Francis Ottiwell Adams, ancien, chargé d'aflaires à Yedo. Il a pour titre The History of Japan from the earliest period to the présent times (Histoire du Japon, depuis les premiers temps jusqu'à nos jours) et forme 2 vol. in 8°, dont le premier conduit le lecteur jusqu'en 1865, et le second relate les événements contemporains (Henry King et G ie ; Londres 1875).
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gleterre avec la Chine et l'ouverture de ce grand empire au commerce étranger, les choses suivirent leur ancien cours ; mais, en 1844, le roi des Pays-Bas, Guillaume II, se fît près du Shogun l'interprète du désir, qui commençait de se faire jour dans les conseils des grandes puissances européennes, que le Japon abandonnât sa vieille et jalouse politique. La tentative n'eut d'ailleurs aucun succès ; elle sembla même redoubler les méfiances qu'elle avait pour but de dissiper, iet le commodore Biddle qui, deux ans plus tard, mouilla avec ses deux bâtiments,le Colombusetle Vincennes,Aa.ns labaied'Yédo, né réussit pas davantage à nouer des relations commerciales entre la grande République nord-américaine ejla terre du soleil levant. Par une coïncidence singulière, mais tout à fait accidentelle, la veille du même jour où le commodore Biddle appareillait de la rade d'Yédo, le contre-amiral français Gécille relâchait, avec la Cléopâtre et une autre frégate, dans celle de Nagasaki. Nous ne savons si, en agissant de la sorte, cet officier obéissait à des instructions générales, ou bien s'il se décida de sa seule initiative à cette démarehe dans le dessein, comme le dit le Journal des Débats du 5 Janvier 1847, de montrera la cour de Yédo que la France « possédait aussi de grands navires de guerre, montés par des marins aguerris qui savaient faire respecter les droits de leur pays et les intérêts de leurs concitoyens». Toujours est-il que l'amiral Gécille était sans qualité aucune pour ouvrir des négociations : il n'y songea même point et il quittait la baie de Nagasaki quarante-huit heures après y être entré.
Vers 1852, la question de savoir si le Japon avait bien le droit de se séquestrer ainsi du restant du monde ; s'il ne convenait pas de le contraindre, même de vive fore», à entrer dans le concert des nations, cette question se posa plus nettement et reçut une brusque solution. Le
cabinet de Washington, inquiet de certains procédés de .la Russie et lui prêtant même le projet de mettre la main sur tout l'Archipel, résolut de prévenir ces desseins présumés et décida l'envoi dans les eaux japonaises cFune escadre américaine. Au mois de novembre 1852,1e commodore Perry mita la voile : le 8 juillet suivant, il mouillait avec les frégates à vapeur Susquehanna et Mississipiy ainsi que les sloops Saratoga et Plymouth dans la baie d'Yédo, en face de la ville et, le 17, il remettait à un envoyé japonais le message dans lequel le président Fillmore sollicitait un traité d'amitié et de commerce entre le Japon et les Etats-Unis. Pressé de regagner les mers de la Chine, où l'appelaient les intérêts de ses nationaux, le commodore Perry n'attendit pas l'issue de cette négociation ; mais le 13 février 1854, il était de retour dans les eaux dTédo et à la tête cette fois d'une escadre de neuf bâtiments.
il apportait de nombreux présents au Shogun, entre autres un télégraphe électrique et une locomotive, qui faisait à l'heure* de soixante à soixante-dix fois le tour de rails circulaires. Ces deux appareils fonctionnèrent sur le rivage à la grande satisfaction des Japonais et à leur vif amusement. Le commodore donna également, à bord de la Susquehannah, un diner officiel aux autorités d'Yédo. Elles y .firent grand honneur au Champagne comme au punch, et se retirèrent* emportant dans leurs poches, selon la coutume locale, les reliefs du festin. Enfin, le 21 mars 1855, M. Perry signa le traité dit deKanagava, qui ouvrait au commerce américain les deux ports de Simoda et de Hakodaté, et qui permettait aux Etats-Unis d'y entretenir des consuls.
Ce traité est devenu le modèle de ceux que la Russie d'abord, puis l'Angleterre et la France ont successivement passés avec le Japon. Le traité russe porte la date
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de 1855 et la signature de l'amiral Poutiatine.Les envoyés japonais mirent à le conclure une répugnance visible, se souvenant peut-être, malgré sa date déjà vieille, du coup de main des capitaines Chwortoff etTawidoff, sur les Kouriles du sud (1806.) Quoi qu'il en soit, le gouvernement japonais était déjà fixé à l'époque du traité russe sur sa conduite ultérieure, et il avait décidé de passer des instruments analogues avec celles des autres nations qui s'en montreraient soucieuses. L'Angleterre et la France négocièrent les leurs en 1858, par l'entremise, Tune de lord Elgin, l'autre du baron Gros. Le Shogun venait de mourir, et le choléra sévissait cruellement à Tedo, lorsque la corvette à vapeir le Laplace vint mouiller devant la ville. Les autorités japonaises firent de leur mieux pour convaincre notre ambassade que le moment n'était pas propice, et qu'elle devait s'éloigner ; mais te baron Gros tint bon. En dépit de toutes les représentations, il descendit à Yédo, et le Laplace ne reprit la mer que porteur d'un traité de commerce dont le texte fut rédigé en trois langues, le français, l'anglais et le hollandais.
Deux ans plus tard, c'était le tour de la Hollande et de la Prusse de conclure des conventions semblables. Cette abjuration solennelle des vieux errements n'était pas faite cependant pour plaire à tout le monde et bientôt le cri de : « Mort aux Barbares 1 » retentit dans le pays. Il n'était pas poussé, il est vrai, par la nation entière : au fond, toute cette agitation n'était l'œuvre que de gens sans aveu — les ronins, — c'est-à-dire les samuraï dégradés et chassés par leur prince à la suite de quelque méfait. Mais, dans l'état anarchique du pays, elle ne laissait pas d'être fort inquiétante pour les étrangers Les capitaines Voss et Decker hachés en morceaux dans la grande rue d'Yokahama ; deux officiers russes assassinés en plein jour, et deux, marins de cette même
nation massacrés sur le seuil même de la maison occupée par le colonel Neale, chargé d'affaires de Sa Majesté Britannique ; le meurtre de M. Lennox Richard- «on ; la légation américaine détruite par le feu ; le sort funeste réservé à toute la légation britannique si, par bonheur, une escadre anglaise n'était venue en ce moment même mouiller sous les murs d'Yédo ; tous ce» faits, se succédant les uns aux autres dans le court intervalle de trois années avaient une sinistre éloquence. Ils révélaient une situation pleine de périls et destinée, peut-être, à finir par un massacre général des étrangers, si les puissances signataires des traités ne se hâtaient de la résoudre.
Au mois d'avril 1859 * une escadre, composée de onze bâtiments anglais, deux hollandais et des navires français le Dupleix et la Dordogne, s'assemblait dans la* baie d'Yedo et mettait le cap sur Yokahama, où se trou* vait alors le Shogun. Elle allait lui signifier qu'il fallait faire cesser sur-le-champ un tel état de choses ou bien se préparer à la lutte contre les forces alliées. La réponse à cet ultimatum se fit néanmoins attendre ; sous prétexte de s'entendre avec le Mikado, en réalité pour gagner du temps, le Shogun s'était transporté à Kioto, et il ne manquait pas dans le palais impérial de conseillers qui espéraient se tirer de ce mauvais pas par quelque nouvelle échappatoire. De son côté, le colonel Neale, peu désireux d'engager son gouvernement dans une guerre coûteuse, répugnait à un emploi immédiat des mesures extrêmes. Lassé enfin des tergiversations des diplomates japonais, de leurs perpétuelles équi-
1 Pour ces détails et les suivants nous avons suivi le récit de M. Samuel Mossman dans son livre intitulé, The New Japon, The Land of rising Sun ; its armais during the last twenty years. (Le Nouveau Japon; la terre du soleil levant; ses annales pendant ces derniers vingt ans), qui a paru chez Marray (Londres 1873).
voques et de leur mauvaise foi évidente, il dut laisser carte blanche au commandement en chef des forces anglaises, et le vice-amiral Kuper, après s'être concerté avec le contre-amiral français Jaurès, notifia sa résolution d'ouvrir les hostilités immédiates. En face de cette attitude énergique, le Shogun céda : il déplora les meurtres et les violences qui s'étaient commis, en rejetant leur responsabilité sur les conseillers occultes du Mikado et, à titre de réparation, il fit verser une somme de 2,200,000 francs dans les caisses de la légation britannique.
il y avait du vrai dans cette explication du Shogun : son pouvoir n'était plus qu'un ombre, et l'on avait conçu à Kioto le dessein de le discréditer par tous les moyens possibles, en attendant l'heure de le renverser complètement. Cette circonstance explique comment, pas même un mois après la soumission du Shogun, il arrivait que deux jonques attaquaient un steamer anglais américain et que les batteries du littoral canonnaient des navires de guerre français ou hollandais. Ces derniers outrages furent d'ailleurs châtiés d'une façon exemplaire: la corvette américaine Wyoming, ainsi que les navires français la Sémiramis et le Tancréde, détruisirent les batteries qui défendaient le détroitde Simonosaki, à l'entrée de la mer Intérieure, tandis que l'amiral Kuper bombardait la ville de Kagosima et son arsenal. L'année suivante, des troupes anglaises et des troupes françaises débarquaient : elles emportaient d'assaut les ouvrages de Nagato, et ce glorieux fait d'armes assura l'exécution loyale des traités, d'autant que l'heure allait sonner où le Mikado prendrait au corps cette puissance usurpée des Shoguns, qu'il avait dû se contenter jusqu'alors de contrarier en dessus et de combattre à la sourdine.
Les inspirateurs et les agents de cette révolution fu-
rent lee daimios. Q'était de leurs rangs que le Shogun était sorti, pour devenir .le premier d'entre £ux, primus inter pares, quand l'empereur institua un P généralissime de ses armées, et leur maître lorsqup les Hidégoshi et les Yeyas eurent confiné <* le fils du Soleil » dans la solitude de Kioto; mais un, maître dont ils ne supportaient plus le joug qu'avec impatience et contre qui ils étaient prêts à se révolter. On le vit bien par la tentative, en 1864, de Ghiusu, daimio de Nagato, qui voulut s'emparer du Mikado pour le contraindre à déposer le Shogun. Ghiusu ne réussit point alors ; mais, deux ans plus tard, il prenait sa revanche en battant les troupes du Shogun, et, lors de l'avènement de Statsbachi le quinzième et dernier de ces grands dignitaires, qui eut lieu le 6 janvier 1867, tout était prêt pour une lutte décisive. L'année ne s'était pas écoulée que Statsbachi se démettait de sa charge et que Jes daimios du sud proclamaient l'abolition du Shogunat, ainsi que le rétablissement de l'autorité impériale sur la tête du jeune Mutsu-Hito. La révolution ainsi accomplie dans le palais, il ne restait plus qu'à l'accomplir dans le pays, ce qui nécessitait une guerre civile, les clans des provinces septentrionales n'étant pas d'humeur à subir passivement la suprématie des clans du Sud et s'étant rangés, en conséquence, sous la bannière du shogunat détruit.
La lutte fut courte, mais acharnée et sanglante. Le Shogun déchu, rassemblant toutes les forces qui lui étaient restées fidèles, alla tenter en rase campagne la fortune des armes. Ses troupes rencontrèrent celles du Mikado à Fushimi, ville située à quatre lieues de Kioto, et leur livrèrent une bataille qui dura trois jours entiers et qui, la trahison aidant, se termina par le triomphe complet des Impériaux. Ce n'était toutefois que le premier acte de cette tragédie : elle se dénoua,
comme par une singulière ironie du sort, dans le vaste cimetière qui est au nord d'Yedo et qui renferme les tombes des Shoguns décédés depuis le temps d'Yeyas, le fondateur de leur omnipotence. Ce dernier combat marqua la fin réelle de la lutte. Les daim ios du Nord essayèrent bien encore-de la prolonger, en suscitant au jeune empereur un concurrent dans la personne deMio- Sàma, membre d'une des familles royales. Vaincus à Negata, sur les bord de la mer Intérieure, et à Wakamaty, dans les montagnes centrales du Hondo,ils se virent frappés de fortes amendes tandis qu'ldzu, leur chef, avait ses biens confisqués et était condamné à une prison perpétuelle. Leurs débris se réfugièrent dans l'ile d'Yédo, où ils continuèrent de guerroyer.
Le 25 décembre 1868, S. M. Mutsu-Hito fit son entrée solennelle dansYédo, sa nouvelle capitale, qu'il baptisa de nom de Takio, et peu après une résolution qu'on peut peut bien qualifier de magnanime, si elle est exempte de toute arrière-pensée et ne recouvre aucun calcul d'ambition personnelle, venait consolider sa couronne. Les Saburo, les Chiusu, les Tosa et quelques autres grands daïmios, ceux-là mêmes qui avaient relevé le trône, résignaient volontairement leurs droits féodaux .entre les mains du Mikado. Il est vrai que toute l'aristocratie japonaise n'a pas suivi cet exemple, et que les daïmios de rang secondaire se sont tenus à l'écart. Mais les adhérents de la politique centraliste se trouvent être de beaucoup les plus riches : on calcule qu'ils réunissent entre eux la moitié des revenus des clans, qu'on a évalués en bloc à la somme de 300,000,000 de francs. Certains grands feudataires jouissaient d'une fortune énorme, comme, par exemple, le prince de Satsuma, auquel une estimation officielle accorde un revenu annuel de 710,700 cocoos de riz, soit de 12,212,000 francs, et le chef du clan et de la famille Mayedda dont
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les revenus atteignent an chiffre colossal de 19,360,000 francs.
La question est maintenant celle de savoir jusqu'à quel point les sacrifices des grands daïmios ont été sincères et, à cet égard, les opinions des hommes compétents, auxquelles nous nous garderons bien de substituer une appréciation personnelle, sont assez contradictoires. L'auteur du New-Japan n'éprouve, lui, aucun doute : il loue le <( rare désintéressement, la noble candeur, » de ces grands seigneurs, qui ont accompli au Japon, d'un coup et par leur abnégation seule, une œuvre qui a été laborieuse en Europe et à laquelle il fallut, pour réussir, le double concours de la bourgeoisie et de la royauté. De même, l'auteur du Japon de nos jours, s'il s'effraye des difficultés de leur tâche, rend volontiers justice aux hommes d'État qui gouvernent le Japon à cette heure. Mais, parmi les Européens établis au Japon, il en est que leurs correspondances montrent fort sceptiques et très- enclins à considérer la nouvelle attitude des grands daïmios comme une manœuvre stratégique, conçue à la double fin d'annihiler la petite aristocratie et de concentrer dans les mains des plus riches et des plus puissants le pouvoir effectif de la royauté et le gouvernement du pays tout entier. Pour ceux-ci, le Mikado régnant n'est qu'un jeune homme sahs valeur personnelle, auquel des ambitieux abandonnent volontiers les attributs extérieurs de la souveraineté, ses emblèmes et sa pompe, mais en gardant par devers eux l'usage réel de cette souveraineté et ses avantages substantiels.
Quoi qu'il en soit, le nouveau gouvernement du J^pon entra, dès ses débuts mêmes, dans la voie des réformes. Le premier soin du gouvernement fut de refondre l'armée : on lui donna un uniforme, emprunté partie aux troupes françaises, partie aux volontaires an-
glais, et Ton arma l'infanterie de fusils perfectionnés des types Enfield, Snider, Ghassepot pour la majeure partie. Le service militaire fut déclaré obligatoire, et Ton institua une école militaire, sur le modèle de l'école . américaine de Wetpoint, mais sous la direction d'officiers françaises capitaines YieillardetPercin. Aussibien, toute cette réorganisation a-t-elle été une besogne française et,à en juger par l'aplomb des Japonais sous les armes» leur bonne tenue et leurs mouvements précis, elle fait le plus grand honneur aux lieutenants-colonels Marquerie et Munier, qui l'ont successivement dirigée. Quant à la marine, elle a aussi son école, confiée aux soins d'officiers anglais. Mais ces officiers ne sont point admis à commander les navires de l'État ; ils ne font pas faire à leurs élèves de vraies croisières, et cette sorte de défiance, jointe au manque de fonds qui n'a permis jusqu'ici de construire qu'un très-petit nomfire de navires, laisse la marine du Japon dans une situation très inférieure par rapport à son armée de terre.
La réorganisation militaire date de 187i,etcette même année vit l'inauguration de l'Hôtel des monnaies d'Osaka, bel édifice qui n'a pas coûté moins de 7,000,000 de francs. Elle donna lieu à une cérémonie. très-pompeuse et très-intéressante, à laquelle prirent part, outre deux ministres d'État, les représentants de l'Angleterre, des États-Unis,de la France, de la Hollande et de la Prusse. Un nouveau système monétaire avait été préalablement substitué à l'ancien, dont rien n'égalait la complication et la confusion. 11 ne comprenait pas moins d'une douzaine de types — or, argent, cuivre, — très-différents de forme, de module et d'alliage. La base du système actuel est le yen d'or, calqué sur le dollar américain, dont il représente presque identiquement la valeur, laquelle, comme on le sait, dépasse quelque peu celle de notre pièce de cinq francs. Le yen se divise, pour la
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monnaie fractionnaire, qui est d'argent, en pièces de 50, de 20, de 10 et de 5 sen y le sen valant la centième partie d'un yen, tandis que les pièces d'or sont au nombre de quatre, représentant successivement 1 , 2, 5, et 20 yen.
Ce fut ensuite le tour du système postal. Autrefois, personne au Japon ne voyageait en voiture : le Mikado, dit-on, se faisait traîner par des bœufs ; lesgrands parfois montaient à cheval, mais le plus souvent Ls se faisaient transporter en litière par des porteurs humains. Depuis quelques années, les japonais riches ont remplacé leur vieille et incommode chaise à porteurs par des calèches faites en petit sur le modèle des nôtres ; mais leur attelage n'a point changé. Ce sont des hommes qui traînent le nouveau véhicule, comme ils portaient l'ancien, et ce sont des hommes aussi qui ont transporté les dépêches et lés lettres jusqu'à ces derniers temps. Faute d'argent, peut être, ce système avait été maintenu dans un pays tourmenté de la fièvre, pour ains dire, des innovations et qui faisait peau neuve avec une hâte que quelques-uns qualifiaient d'irréfléchie et d'intempestive. Seulement les transmissions postales, qui n'étaient que hebdomadaires et dont le prix paraissait lourd même aux gens aisés, étaient devenues quotidiennes et les taxes s'étaient fort abaissées. M. Mossman et l'abbé Morin, notre compatriote, qui avaient vu à l'œuvre ces coureurs de la poste en vantaient, il est vrai, la merveilleuse agilité : elle leur permettait de faire par jour jusqu'à 160 et même 490 kilomètres sur une belle route et par un beau temps. Par malheur, il y a huit ans, tous les chemins étaient loin d'être sûrs ; il arrivait plus d'une fois aux samuraï, c'est-à-dire aux suivants débandés des anciens daimios ou seigneurs féodaux, qui parcouraient le pays en partisans, d'assaillir les messagers de la poste et de les dévaliser de leurs dé-
pêches. Aussi les étrangers, les indigènes eux-mêmes préféraient-ils de beaucoup, pour communiquer de port à port, les steamers qui, de temps à autre, se chargeaient des colis de la poste.
Le Japon, aujourd'hui, possède un système postal, entièrement constitué à l'européenne sur le modèle de la Grande-Bretagne, et qui fonctionne à merveille, du moins s'il faut en croire le huitième Compte Rendu de son Exe. Mayesima, ministre des postes du Mikado ; car le Japon a l'excellente coutume de publier les comptes de son administration générale des postes, et de les publier dans une langue européenne, qui est l'anglais. De son côté, M. le comte Alphonse de Dilhan a eu l'heureuse idée de traduire in extenso le dernier de ces documents et d'en communiquer la traduction à la Société académique indo-Chinoise, qui s'est hâtée ellemême de l'insérer dans la livraison de mars dernier de ses si intéressantes et savantes Annales '. Il nous apprend que pour l'année fiscale finissant le 30 juin 1879, la douzième année du Meiji ou de l'ère du gouvernement clair 9 les dépenses du service postal se sont élevées à 926,898 yens tandis que les recettes provenant de diverses sources — telles que le port des lettres, la vente des timbres-postes, des cartes postales et des enveloppes timbrées, des bandes de journaux, les amendes, etc., — atteignaient le chiffre de 943,327 yens. Comme le yen vaut à peu près,avons-nous dit,Iedoliar d'or américain,ce sont donc 4,299,869 francs que le Japon dépense pour desservir ses postes, et 4, 939,656 francs que ces services de leur côté rapportent à son trésor public. Et il faut en convenir, ce sont là des sommes qui ne manquent pas d'importance, qui sont significatives même, lorsqu'il s'agit d'un Etat entré depuis une quin-
* Annales de l'Extrême Orient, n° de mars 1880.
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zaine d'années à peine dans un système d'administration régulière et dans l'application des méthodes que cette administration a revêtues chez les peuples civilisés de la vieille Europe et de la jeune Amérique; d'un Etat profondément despotique et asiatique pour tout dire 1 .
En 1872, le Mikado visita les phares de son empire : dis étaient au nombre de quatorze et s'élevaient surtout sur le pourtour de la baie d'Yédo, sur les rivages de la mer Intérieure et le long de ces passes d'une navigation si périlleuse que les navires fréquentent dans leur route d'Yokohama à Nagasaki. Auparavant, Mutsu- Hito avait inauguré les dix-huit milles de voie ferrée <jui relient Yokohama à Yédo et qui ont coûté l'énorme somme que Ton a dite. Déjà un fil télégraphique courait entre ces deux villes ; depuis, ces fils se sont ramifiés à l'intérieur, sur plusieurs centaines de milles et, comme ils aboutissent au cable sous-marin qui rejoint Sanghaï, on peut dire à la lettre que la capitale japo-
1 Le nombre des bureaux de poste proprement dits fonctionnant -au Japon au 1 er juillet 1879 était de 3,927 ; chiffre auquel il faut ajouter les suivants : 193 bureaux receveurs, 4,433 boîtes aux lettres placées dans les rues, soit un total de 7,439 récipients de toute espèce ouverts aux lettres et dépêches. Le nombre des lettres ordinaires et des cartes postales expédiées au dehors» pendant l'année 1879, a été de 175,667, et celui des journaux, livres et autres articles analogues, de 109,784, donnant un total de 285,451. Les lettres et cartes reçues de l'étranger au Japon ont atteint le chiffre de 105,270, dans la même période et celui des journaux s'est élevé à 113,653, soit un total de 219,213 articles. Le total enfin des lettres, journaux, échantillons transmis par les malles intérieures a été de 55,275,206, ce qui offre une augmentation de 18 pour cent sur l'année précédente, et l'on remarque que dans ce chiffre, les journaux indigènes, imprimés en tangue japonaise, figurent à eux seuls pour un peu plus de 16 pour cent.
naise et la métropole britannique se trouvent en communication permanente.
Dans leur zèle ardent de néophytes, les ministres n'avaient songé à rien moins qu'à une refonte complète ou, pour mieux dire, à une abrogation des vieilles lois civiles du pays. « Le code Napoléon, » dit à ce propos « M. Bousquet, « leur apparaissait comme la loi par excel- « lence des peuples civilisés, et ils ne voyaient guère d'au- « tre conduite à suivre que de le traduire et de le promulguer dans le plus bref délai. » Appelé à inaugurer là- bas l'étude de notre législation en compagnie de M. Boissonnade, professeur agrégé de la Faculté de Paris, M. Bousquet conseilla plus de lenteur. Il voulait qu'avant de rien entreprendre de définitif, on fit une étude plus approfondie et parallèle de la législation coutumière du pays et des lois françaises. On Técouta, et l'on s'en tint pour le moment à ce qu'il y avait de plus pressant à faire, c'est-à dire à quelques réformes urgentes dans la procédure et les juridictions ; à un essai de séparation entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir administratif ; à la régularisation enfin des actes de l'état civil. On édicta, en outre, quelques mesures qui satisfirent la morale publique, en diminuant la facilité du divorce et en rapportant les lois qui permettent de faire des jeunes filles le plus honteux trafic. M. Bousquet révèle à cet endroit un curieux détail : c'est que la jeune fille qui cédait à un séducteur sans le consentement de ses parents, était punie de soixante coups de fouet, non parce qu'elle avait violé les lois de la pudeur, mais parce qu'elle dérobait ainsi à ses auteurs un bien dont seuls ils pouvaient disposer. Très-enracinée dans les basses classes, cette odieuse coutume avait toujours répugné aux classes supérieures ; du moins, c'est ce qu'affirmèrent à un Américain, M. Layman, les étudiants attachés à cette ambassade japonaise qui fut
envoyée aux Etats-Unis en 1872 et qui, après avoir longtemps séjourné, parcourant toutes les villes de quelque importance, depuis la cité mormonne jusqu'au siège du gouvernement fédéral, se rendit en Angleterre, où la reine Victoria la reçut au château de Windsor, et finit par visiter Paris. Pour témoigner que le mépris «les femmes n'était pas un trait original de la civilisation japonaise, ces étudiants évoquaient l'histoire : ils citaient les huit femmes qui avaient gouverné leur pays et dont Tune avait conquis la Corée. Toujours est-il que le gouvernement semble très-désireux de s'assurer, dans son œuvre rénovatrice, le concours du sexe féminin. Il a envoyé aux Etats-Unis pour y recevoir les semences d'une éducation nouvelle, cinq jeunes filles de hauts fonctionnaires et il laisse les femmes de familles nobles voyager hors de chez elles.
Au Japon même, la jeune impératrice favorise hautement les écoles de filles, qui y ont été nombreuses de tout temps et dont elle veut élargir le cadre. Elle a fondé de ses propres deniers une école normale d'institutrices et a voulu présider en personne à, son ouverture. Aussi, l'instruction primaire n'a-t-elle pas été négligée: il y a peu d'enfants qui ne fréquentent pas l'école et peu d'hommes qui ne sachent pas lire les caractères vulgaires et les écrire. Seulement, il est fâcheux que cette instruction soit tout à fait restreinte, et que la plupart des livres étant en caractères figuratifs, les moyens de la développer fassent défaut après la sortie de l'école. L'abandon de cette écriture constituerait un progrès immense et son étude, qui absorbe des années entières, est le grand obstacle à l'essor de l'instruction secondaire. Celle-ci était jadis le privilège des seuls samuraï : aujourd'hui, elle est ouverte à toutes les classes en même temps qu'accessible à toutes les bourses. Elle comprend les langues étrangères, l'anglais et le français princi-
paiement, mais la plupart des élèves s'en tiennent, contre leur gré même, au déchiffrement des caractères et des livres chinois.
Quant à renseignement supérieur, une série d'écoles spéciales le représentent et le distribuent : il y a l'Ecole de médecine, établie autrefois à Nagasaki et actuellement à Yédo : l'Ecole des mines et l'Ecole technique. Celle-ci est attachée au ministère des travaux publics : elle ressemble à notre Ecole centrale et se propose de préparer des ingénieurs,des mécaniciens, des architectes, des industriels. Son programme embrasse les mathématiques élémentaires et spéciales, la chimie, l'art des constructions, la minéralogie, la géologie, la métallurgie. Ce programme est vaste, trop vaste, paraît-il, pour le personnel restreint qui est chargé de le mettre en œuvre. 11 ne comprend pas toutefois cet art de mourir sur un signe du maître, avec décence et suivant l'étiquette consacrée — Ave Caesar, te morituri salulant, — qu'au témoignage de Kœmpfer,on enseignait jadis dans les écoles supérieures. 11 raconte que, de son temps, les ordres de se suicider donnés à de hauts fonctionnaires •^ n'étaient pas rares, et qu'il ne s'en rencontrait point o ! aésez audacieux pour essayer de se soustraire à leur exécution. Les messagers funéraires n'apparaissaient que pour être immédiatement obéis : la victime désignée s'accroupissait sur une estrade, dressée au fond de son propre jardin et recouverte des tapis les plus riches de sa maison; elle pratiquait une légère incision au bas de son nombril et, penchant la tête du côté droit, elle la tendait au sabre d'un ami placé à ses côtés qui, d'un seul coup, la faisait rouler à terre.
La manie de se mêler de ce qui ne les regarde pas, au risque même de se rendre odieux ou ridicules, est une de celles qui obsèdent le plus les gouvernants. Dans le vieux Japon, les ordonnances avaient tout prévu,
tout réglé, depuis, la hauteur et le nombre des fenêtres, jusqu'à l'ameublement du gynécée. Dans le nouveau, le prince s'immisce dans les détails de la toilette des dam e9, et l'édifice de leur chevelure ; il prescrit aux hommes de couper cette queue qui assurément les rend grotesques, mais à laquelle ils ont, paraît-il, la faiblesse de tenir. Ces décrets ont été obéis, non sans provoquer du mécontentement, et ils ont mis les dames en délicatesse avec le Mikado, car ce sont elles surtout qui se sont offusquées et fâchées en voyant le chef de leurs frères et de leurs maris, accommodé à la mode barbare des Européens. La chose ne parait tout d'abord que risible. Elle a toutefois son côté sérieux : c'est la possibilité que cette ingérence malavisée dans les vieilles coutumes et les vieux us nationaux n'indispose les Japonais contre les Européens, et ne compromette le sort d'innovations mieux justifiées et plus urgentes.
Le côté faible, en effet, de l'évolution japonaise, c'est sa précipitation même ; c'est cette ardeur de réforme qui anime le gouvernement, mais qui ne s'est pas encore communiquée au peuple. Il est imprudent de le vexer à propos d'habitudes au fond fort inoffensives, lorsqu'il faut parfois refouler ses mauvais instincts et compter avec ses passions traditionnelles. On a pu s'en convaincre par l'émeute qui éclata dans le district d'Etzizen à la nouvelle qu'un décret impérial ordonnait la mise en liberté de ces chrétiens indigènes, presque tous originaires de Nagasaki et de Siraabara, c'est-à-dire des lieux mêmes où s'était passée l'horrible tragédie de \ 638, qu'on avait arrachés à leurs foyers et déportés dans l'ouest et le sud de Kiousiou. Les émeutiers marchèrent sur la ville de Fullmoi et présentèrent à ses autorités une note où ils ne réclamaient pas seulement le maintien des vieux édits contre la religion chrétienne, mais
où ils protestaient encore contre l'intervention de l'Etat dans les affaires du bouddhisme, et déclaraient ne vouloir ni du calendrier nouveau, ni des queues coupées» ni des livres européens. On craignit un instant pour la sûreté de quelques étrangers, employés de l'Etat dans cette ville ; mais la fermeté des magistrats fit évanouir le danger, et l'arrestation des principaux chefs mit fin à cette émeute.
Evidemment, ce trouble ne s'était élevé qu'à l'instigation du clergé bouddhiste, menacé dans sa vieille puissance et très-mécontent de ce que le gouvernement venait de lui retirer les subventions dont il était gratifié jusqu'alors. Il est vrai que, par forme de compensation, il lui était permis de manger de la viande, si le cœur lui en disait, et que le clergé shintoïste perdait également sa dotation. Mais, quoi qu'en ait dit Montaigne « la douloir de l'un n'est pas toujours le prouffit de l'autre, » et les bonzes, qui de leur nature n'étaient pas des gens de progrès, n'en seront pas probablement, après leur mésaventure, des propagateurs plus zélés parmi leurs crédules ouailles. Il faudrait d'ailleurs se garder de croire que la thèse, si controversée en Europe, de la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat, a été résolue au Japon dans le sens de l'affirmative; on prête, au contraire, à ses ministres, l'intention de fonder une religion nouvelle et officielle par l'amalgame des deux autres ; conception qui parait vraiment saugrenue, lorsqu'on songe que le shintoïsme est un- amas de . pratiques puériles et que le bouddhisme a perdu toute actipn sur les grands et sur les lettrés. On nous représente ceux-ci comme livrés à un scepticisme universel qui n'est pas d'ailleurs sans un mélange de quelque superstition, s'il est vrai comme l'affirme sir Rutherford Alcock, « que ne sachant pas grand'chose de Dieu, ils croient néanmoins à
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l'incarnation dans le renard de l'esprit des bêtes 1 . » *En réalité, il n'y a pas de religion au Japon : à de rares exceptions près, les hommes sont sceptiques et les femmes sont indifférentes. Les temples se délaissent de plus en plus ; dans leurs trésors, il ne tombe plus que de maigres offrandes, qui ne sont pas toujours de bon aloi, témoins les marchands qui encombrent le seuil de certains temples, vendant sans vergogne aux pèlerins, pour les. aumônes qu'il est d'usage d'y faire, de vieille» pièces démonétisées. Cette misère a rejailli sur les cérémonies'^ du culte qui jadis étaient trèsbrillantes chez les bouddhistes, et la plupart des temples sont de véritables lieux de refuge pour les prêtres chassés de leurs bonzeries. Les rares pèlerins qui viennent encore s'agenouiller devant un autel ne savent pas à quel dieu il appartient, et on les ferait rire, si on leur demandait quel culte ils professent. « L'un a mal à la tête, l'autre au pied; un dieu guérisseur se prélasse dans un coin sous une couche graisseuse, produit des attouchements de dix générations. Le premier malade, après avoir caressé la face patibulaire du Poussa,se frotte la tète avec componction jette deuxZj/ou-m©u-$*n- /aw#(deux centimes) dans le trou béant devant l'autel et s'en va satisfait; le second souffreteux se livre au même exercice avec cette seule différence qu'il s'adresse au pied et non à la tête du dieu. Puis, c'est une femme qui désire avoir un enfant mâle ; une jeune vierge qui veut avoir un mari selon ses rêves, un être rachitique qu'il s'agit de faire grandir. Le dieu sans s'émouvoir se prête aux plus désopilantes caresses, aux attouche-. mente les plus excentriques. Est-ce un saint de Boud-
1 Sir Rutherford Àlcock, qui a été ministre britannique au Japon, est Fauteur d'un livre très intéressant : The Capital of the Taïcoun, a narrative ofthree years'residenci in Japan, (La Capitale du Taicoun; récit de trois ans de résidence au Japon).
dha, un des glorieux compagnons de Shinto ? Il est rare de rencontrer un Japonais du peuple qui puisse répondre à une question pareille 1 . »