‹ Chine, Japon, Siam & CambodgeChapitre 12 sur 18 · LA SOCIÉTÉ JAPONAISE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ JAPONAISE

L'auteur du Japon Pittoresque s'est efforcé de rectifier une opinion, qui pour être très-répandue en Europe et surtout en France, ne lui parait pas moins constituer une calomnie vis-à-vis des femmes japonaises. « Basée sur les récits de quelques voyageurs qui ont mal vu, ou qui ont peut-être simplement généralisé un fait mal observé », cette opinion accrédite, en dépeignant les mœurs des Japonaises comme plus que légères, une erreur blessante pour le Japon « et qui soulève l'indignation des Japonais assez instruits pour lire nos livres ou qui, venant en France, nous entendent parler, à tort et à travers, de leur curieux pays. »

M. Debard avoue, ce que nous avons déjà dit icimême, qu'en certains cas, celui par exemple d'absolue détresse, une jeune fille peut se vendre, sans encourir un déshonneur aussi complet qu'en France ; mais de ce fait, il pense qu'on a mal à propos tiré cette conclusion générale, que les parents sont dans l'habitude de vendre leurs filles, dont la conduite avant le ma-

1 Maurice Dubard : Le Japon Pittoresque (Taris, Pion, 1879).

liage serait considérée comme n'ayant pas la moindre importance et ne nuirait pas, quelle qu'elle eût été, à leur futur établissement. Cette assertion à tout le moins est fort exagérée ; car les mariages entre les samuraï et les djoroj c'est-à-dire les filles perdues, sont fort rares. Les classes nobles et la bourgeoisie élèvent leurs, filles avec un rigorisme voisin de la pruderie. Le poignard que les belles descendantes des anciens preux japonais portent à leur ceinture n'est pas un simple ornement, un pur hochet : c'est une arme dont, à l'occasion, elles n'hésiteraient point à se servir. L'on cite une jeune fille qui, serrée de trop près par un audacieux séducteur, se retourna et plus logique que Lucrèce, comme dit M. Debard, plongea son arme dans le cœur du téméraire, au moment même où il allait porter sur elle une main libertine.

M. Debard ne conteste pas non plus que Yokohama Yédo, Kioto, Osaka, Kobé, Nagasaki, en un mot toutes les grandes villes japonaises, aient leur quartier du plaisir, qui renferme une véritable fourmilière d'actrices, de chanteuses, de prostituées, toutes grandes grignotcuses de sucreries et prêtresses de la Vénus japonaise.

Qui font passer la rue au travers de leur lit

Et qui n'ont pas le temps de nouer leur ceinture

Entre l'amant du jour et celui de la nuit. 1

Un autre de nos compatriotes a visité le Yankiro de Yokohama, et nous savons maintenant ce que sont ces lieux de plaisir. « C'est une ville triste et froide pendant le jour » dit M. de Beauvoir, « mais qui voit, dès la tombée de la nuit, toutes ses rues s'illuminer comme

1 A de Musset : Un spectacle dans un fauteuil.

par enchantement, au moyen de longues guirlandes de lanternes papillonnantes... Sa population se compose de neuf à douze cents jeunes filles, chanteuses ou danseuses. Fées invisibles le jour, elles n'apparaissent que sous les reflets des lanternes écarlates, parées de longues houppelandes peinturlurées, ornées d'une coiffure à échafaudage et couvertes de bijoux. Chaque maison est comme une grande cage et derrière ses minces barreaux, les passants admirent toute une brochette de tendres fauvettes becquetant des pâtes coloriées devant un petit brasero. On entre; au son de la guitare et des chants orientaux, à la fois langoureux et criards, de petits réveillons, à trois c r ts soucoupes, s'organisent sur les nattes des salles qui entourent un petit jardin intérieur à cascades et à arbres nains 1 . » Mais nos villes européennes n'ont-elles pas aussi leurs quartiers immondes? Un Français qui jugerait des femmes japonaises d'après les hôtesses du Yankiro de Yokohama ne serait pas plus juste envers elles que ne le serait envers les Françaises un Japonais, qui débarqué à Toulon ou à Brest, les jugerait toutes d'après les mœurs des habitantes du Chapeau-Rouge ou de la rue des Sept-Saints. Il faut bien accorder, cependant, que les Japonaises de toutes les classes et de tous les rangs raffolent des fêtes, des réjouissances privées ou publiques, du théâtre surtout, et qu'elles aiment démesurément la toilette. Quand elles veulent paraître en public, ce n'est pas toutefois une mjnce affaire que cette toilette. Il a fallu, la veille, appeler la coiffeuse et dormir le cou posé sur un billot de bois qui s'appelle un makura, afin de pas détruire le savant échafaudage qu'elle a édifiée. Il a fallu encore se lever bien avant la pointe du jour et, les soins ordinaires de toilette accomplis, se badigeonner e cou, les épaules, la poitrine, les bras d'un lait d'ami- 1 Voyage autour du Monde.

don qui produit de loin, mais de très-loin seulement, l'illusion de cette peau blanche que ces GUes d'Eve prisent tant ; foncer ses sourcils au moyen d'un crayon noir et passer sur ses lèvres une mince couche d'or qui, au bout de quelques heures, prend la teinte du vermillon ; endosser plusieurs robes superposées, échancrées à la gorge, et s'enrouler enfin dans ïobî, cette ceinture de soie large de quarante centimètres et longue de quatre mètres, qui enserre la taille et se noue en arrière par une rosette gigantesque.

En décrivant ainsi la toilette d'une belle japonaise, M. Bousquet oublie les bijoux ; mais renonciation n'est point limitative, comme on dit en style judiciaire, et certainement cette belle ne manque pas, en un tel jour, de se couvrir de tout ce que ses coffrets peuvent bien receler. Elle se pare de ses boucles d'oreilles, de ses colliers, de ses croix, de ses médaillons, de ses bracelets et de ses bagues. Il y en a en or, comme il y en a aussi en cuivre jaune pour les petites gens et les petites bourses ; il y en a d'unis et d'autres qui sont incrustés de cristal, noir ou blanc. Néanmoins que le grave lecteur ne se scandalise point trop de l'apparente frivolité des femmesJaponaises etqu'ilîeur pardonnede se passionner pour la toilette, en songeant à trois choses .c'est qu'elles sont femmes d'abord ; que leur éducation est fort négligée^ que leur intérieur est fort maussade. Lire et écrire les caractères vulgaires ; jouer de la guitare et du koto, sorte de harpe à treize cordes qui produit les plus beaux sons de tout l'orchestre japonais ; danser quelques pantomimes et arranger des fleurs avec goût, telles sont les connaissances qui, aux yeux des Japonais, suffisent pour constituer une jeune fille accomplie. Devenue épouse, son mari la traite avec douceur, mais il la tient à distance; il ne l'admet ni dans sa confiance, ni dans ses affaires, et la

réduit au rôle d'une première servante. Une fois mère," elle obtient le droit, fort apprécié d'elle, de se raser les sourcils et de se laquer les dents en noir. A vingt-cinq ou vingt-huit huit ans, c'est déjà une créature vieille, usée, flétrie ; elle ne peut plus prétendre pour son compte aux j&ies de la maternité, et un usage aussi étrange qu'immoral la charge de présenter à son seigneur et maître la mékaké, c'est-à-dire la favorite qui doit la remplacer dans le lit nuptial.

En fait, les divorces sont rares, et la polygamie est expressément interdite, ce qui n'empêche nullement un concubinage semi-officiel de s'établir sous le toit conjugal. C'est que le mariage dans le pays ne jouit ni de . la sanction, ni de la protection de la loi : l'amour parfois, ou les convenances plus souvent, le font, tandis que la naissance d'enfants, l'habitude ou l'intérêt le cimentent. Un jeune homme veut-il épouser une jeune fille, il la demande à ses parents, ou la fait demander par un intermédiaire ; si la demande est agréée, le futur fait des cadeaux et les jeunes gens se considèrent désormais comme liés, sans aucune intervention spéciale de la loi divine ou de la loi humaine. Cependant les familles riches, celles surtout qui tiennent aux anciennes coutumes et aux anciens rites, ne laissent pas de célébrer cérémonieusement les unions conjugales. Deux amis du futur vont en grande pompe, chercher la promise chez ses parents, tandis que deux Kozukaï (domestiques), un homme et une femme, se placent en vedette de chaque côté de la porte par où elle doit entrer dans son nouveau domicile, munis chacun d'une torche allumée et d'un mortier à broyer le riz. Au moment ou la jeune fille franchit le seuil, le riz des deux mortiers, image de la vie matérielle et du travail, est mélangé dans un vase unique et les torches, qui symbolisent l'ardent amour, sont réunies de façon à ne former qu'une seule

flamme. La jeune fille parée comme une châsse, la tête couverte d'un long voile blanc, est alors conduite dans la pièce où l'attendent les invités et les grands parents* et le père du marié la mène vers le siège d'honneur. Sur une sorte d'estrade, on a disposé plusieurs plateaux : l'un supporte deux bergeronnettes, image de la candeur et de la fidélité ; les autres de la volaille, du poisson, des gâteaux, deux fioles de saké et trois tasses superposées. Pendant que les jeunes filles arrangent systématiquement ces victuailles emblématiques, les femmes s'emparent de la future et l'entraînent dans un cabinet séparé soit pour mettre la dernière main à sa toilette, soit pour lui donner des conseils sur la façon de se conduire avec son mari.

Gela fait, tous les assistants rentrent dans la salle commune. Des matrones débouchent les deux fioles de saké dont elles mélangent le contenu, qu'elles font ensuite bouillir sur un brasier ardent. Dès que le liquide commence de bouillir, la matrone qui a vidé les fioles de saké dans la bouilloire, prend les trois tasses superposées sur un des plateaux ; elle en remplit une et la présente au marié. Ce sont alors d'interminables libations, au point de faire craindre que les nouveaux époux ne laissent leur raison au fond des tasses ; mais, si d'après le rituel, ils doivent boire un nombre déterminé de tasses — neuf au moins — ils ne sont pas tenus de les remplir jusqu'au bord et, d'ailleurs, le saké, sorte d'eau-de-vie de riz extrêmement légère et fortement allongée d'eau, est une liqueur à peu près inoflensive. 11 est rare de voir un Japonais complètement ivre et quand il est un peu lancé, comme nous disons, il conserve une sorte de décorum qui ferait honte aux ivrognes de nos pays, si la honte était un sentiment compatible avec l'ébriété. A en croire la légende, cette sobriété n'aurait pas été de tous les temps au Japon, et c'est pourquoi

un shogun rigide, effrayé des progrès constants de ! l'ivrognerie, publia un édit quiardonnàitlâ destruction des vignes dans tout le pays^ n'accordant queJa faculté * d'en conserver û"n "seul plant par maison. Mieux inspiré, fau m le Mikado actuel, qui a sans doute appris de ses conseillers européens que les peuples viticoles sont les moins sujets à l'intempérance, ordonne de planter, au contraire, la vigne partout où elle est susceptible de prospérer, çt comme le raisin qu'on mange au Japon est délicieux, il y a chance pour que dans quelques années, les Japonais substituent au vin de riz le vin de la grappe.

Les Japonaises sont des mères très-devouées, tendres jusqu'à l'excès même et, suivant le mot de sir Rutherford Alcock, le Japon est le paradis des enfants. Us croissent, dès leur plus jeune âge, en toute liberté de mouvements ; ils font à peu près ce qu'ils veulent, et le célèbre proverbe, Qui bene amat, bene castigat n'est nullement en honneur dans les intérieurs japonais. Les mères comblent les enfants de friandises, et les pères ne savent pas leur refuser un jouet. Les rues sont pleines, aux abords surtout des temples, de joujoux, de colifichets, de sucreries à leur usage. Devant la porte des maisons, ceux du peuple jouent à la raquette et font manœuvrer des cerfs-volants ; ils vaguent en pleine liberté sur la voie publique et se glissent continuellement entre les pieds des chevaux.

Il n'est pas de spectacle public auquel les parents ne traînent leurs enfants, juchés sur leurs épaules ou casés dans leurs djirinshas. Deux des grandes fêtes de l'année leur sont consacrées : l'une est instituée en l'honneur des filles, l'autre en l'honneur des garçons. Lors de la première, toutes les boutiques se remplissent de poupées coquettement habillées et de petits ménages. A l'époque de la seconde, chaque citoyen auquel un fils

est né pendant Tannée écoulée, hisse devant sa porte,au sommet d'une immense perche, un mobori ou poisson de papier. Le poisson figuré est la carpe, qui remonte les torrents d'un coup de queue vigoureux : elle symbolise ici l'énergie que Ton souhaite au nouveau-né dans toutes les traverses de sa future carrière.

Disons de suite que les Japonais donnent de grands soins à l'instruction primaire de leur progéniture. Autant la section de l'enseignement et du matériel sco» laire était vide ou à peu près dans l'exposition chinoise au Champ de Mars, autant elle était garnie dans l'exposition japonaise. Cette remarque *est tout à l'honneur de ce pays, qui a brusquement rompu ses gênes séculaires et dont l'audacieuse tentative de se rénover est condamnée à un insuccès fatal, s'il se borne à imiter superficiellement les pratiques occidentales et à emprunter le vernis de notre civilisation, comme cela s'est fait en Egypte par exemple, au lieu d'en conquérir la substance et de se l'assimiler par degrés. Or le point initial d'une pareille œuvre, c'est l'instruction primaire ; c'est par elle qu'il faut éveiller des intelligences engourdies et stimuler des activités paresseuses. Ce n'est point assez que le Japon possède déjà plus de 24,000 écoles primaires : il faut encore que leurs élèves y reçoivent un enseignement rationnel et fécond. A ce point de vue, on tire un bon augure de ces carte*, de ces animaux empaillés, de ces tableaux, de ces collections de minéraux qu'exposait le ministère de l'instruction public, et qui nous montrent l'enseignenjent par les choses, substitué déjà dans les' écoles japonaises, à la fastidieuse et stérile méthode des leçons apprises par cœur qui, à la honte de la vieille Europe, prévaut encore dans un si grand nombre de ses établissements scolaires. Par ce procédé, l'enfant peut bien apprendre à lire et à écrire, mais il ne s'intéresse pas à la

lecture en elle-même ; il s'en dégoûte plutôt, et c'est ce qui explique comment nos soldats pendant leur captivité en Allemagne, passaient leurs longues journées à jouer au bouchon et ne songeaient jamais, à la grande surprise des Allemands, à se distraire en prenant un livre.

Un des traits caractéristiques du peuple japonais est sa passion pour le théâtre ; il l'aime tellement qu'il se presse à des représentations scéniques qui commencées à huit heures du matin, ne finissent pas avant huit heures du soir et qui, pour certaines pièces, se prolongent pendant trois jours. A peine le soleil est-il levé, qu'à l'appel du tambourin, une foule nombreuse et bigarrée assiège les guichets ; ce sont des marchandsqui pour ce jour-là ont fermé boutique ; des colporteurs qui viennent, avant de rentrer chez eux, laisser là une part de leurs bénéfices nocturnes ; des petits fonctionnaires en rupture de bureau ; des bateliers et des portefaix plus avides de la jouissance du jour que soucieux de la gêne du lendemain. M. Maurice Dubard assista un jour à une de ces représentations en compagnie d'une aimable famille indigène, dont il était devenu l'hôte et l'ami. Une des pièces représentées était une sorte de vaudeville d'un genre fort leste,à en juger par la rougeur qui envahit plusd'une fois, pendantqu'on la jouait, le visage de ses jeunes amies et par leur refus obstiné de fournir quelques explications à notre compatriote. Mais la pièce qui avait précédé était uu drame tragique et touchant, de vastes dimensions, très-mouvementé et plein de péripéties. La rivalité de la femme d'un daïmios et de sa favorite, tel en était le sujet. Celle-là a juré la perte de celle-ci, et pour la préparer, elle s'adresse à une bande de voleurs qui, moyennant salaire, consentent à enlever l'enfant de sa rivale et à le faire périr. Au moment où le crime va se perpétrer, un aigle immense fond

sur les bandits, saisit l'enfant dans ses serres puissantes et s'élève avec lui dans les airs. La mère est chassée du palais, parce qu'elle a perdu son enfant, et elle mène, de longues années, une vie errante et malheureuse, pleurant son fils mais conservant, malgré elle, le vague espoir de le retrouver. Un jour que la pauvre femme promenait dans un bois son éternelle tristesse, des malfaiteurs fondent sur elle, et ils s'apprêtaient à la brutaliser quand tout à coup apparaît un beau jeune homme recouvert d'armes étincelantes; il est à la tête d'une troupe de braves compagnons dont la vue fait fuir les voleurs.

On l'a deviné : ce beau jeune homme, c'est le fils de la favorite qu'un jour un aigle enleva sous ses yeux, le soustrayant ainsi à une mort certaine. Depuis quinze longues années, le fils et la mère sont séparés l'un de l'autre ; mais la voix du sang parle et sans hésitation, ils se reconnaissent. Le fils, avec une fougue héroïque, entraîne sa mère vers le Siro de son père barbare. A sa vue, le daimio s'émeut, et le repentir entre soudain dans son cœur : alors inconsolable de ce qu'il a fait, il donne sabénédiction à son fils en le comblant de richesses ; puis séance tenante, il s'ouvre le ventre et meurt dans d'atroces convulsions.

Les Japonais aiment aussi beaucoup les concerts ; ils s'attribuent même l'invention delà musique, qu'ils rapportent à l'an 665 avant J.-G. et dont ils font honneur à l'un des compagnons de Jimnu-Moto, qui ayant lié six arcs ensemble, eut l'idée d'en frapper les cordes et en tira des sons délicieux. Alors, le compagnon de Jimnu a négligé de transmettre son secret à sa postérité ; car les principes de la phonologie japonaise sont d'une sorte toute particulière et rien ne saurait rendre, au témoignage de ceux qui ont entendu un orchestre japonais, la pénible sensation nerveuse que produit ce long gémisse-

ment se perpétuant pendant des heures entières, avec quelques rares inflexions. Parmi les instruments que ce peuple goûte le plus, on peut noter le koto, ou harpe ; le wangong, autre sorte de harpe à six cordes ; plusieurs instruments à percussion en métal, et le chamicen. Le dernier de ces instruments est une sorte de guitare à trois cordes que Ton pince avec une palette d'ivoire, ou de bois dur, terminée par un petit crochet. Le son du chamicen est assez criard dans les hautes notes ; mais il ne manque pas d'une certaine douceur dans celles du médium et lorsqu'il sert d'accompagnement à la voix. Les femmes seules en jouent ; mais elles en jouent avec passion et, dans les soirées d'hiver, il n'est pas rare de voir six ou huit jeunes filles se réunir chez Tune d'elles autour du thibatchi^ ou brasier ardent^a Alors tandis que la mère s'occupe des soins du ménage; tandis que le vieux père fume d'innombrables petites pipes; tandis quela tasse de thé traditionnelle circule indéfiniment à la ronde, le chamicen se fait entendre jusque bien avant dans la nuit. Tantôt ce sont des sons plaintifs et lents ; tantôt le rythme, de plus en plus précipité, arrive à une sorte de furie, puis tout à coup s'éteint dans une note cadencée. €ette musique, où le mode mineur domine, produit à première vue une impression difficile à analyser ; cette impression est presque pénible, mais on y trouve à la longue un attrait incontestable. » 1

Nous laiserons à M. Dubard la responsabilité de cette dernière assertion et « l'attrait incontestable » dont il parle, pouvait bien tenir aux conditions spéciales où il se trouvait comme auditeur. Néanmoins, nous conviendrons facilement avec lui que pendant les belles nuits d'été ou les nuits d'automne, si brillantes et si poétiques sous le ciel japonais, ces concerts domestiques,

1 Le Japon pittoresque, chap. vu.

qui se donnent alors en plein air, sur le seuil des portes, dans les jardinets, sur les bords de la mer; ces concerts, disons-nous, doivent offrir un grand charme, surtout pour un homme du Nord brusquement jeté en plein Orient. Ses sens sont saisis par cette tiède 'atmosphère, par ces sons confus entremêlés de notes plus claires, que la bise lui apporte mêlés à l'écho lointain des rires perlés des jeunes fille; cette musique étrange ne parle pas peut-être beaucoup à son âme ; mais elle ébranle à coup sûr son être physique tout entier.

Les peintures à l'huile, sur porcelaine et sur faïence ; les dessins c, ir laque et les émaux cloisonnés que Ton voyait au Champ de Mars ne démentaient pas l'opinion que s'étaient faite de l'art japonais en général les personnes auxquelles il avait été donné d'en faire une étude accidentelle. Le peintre japonais, pas plus que le peintre chinois, ne connaît ni l'anatomie du corps humain ni son dessin : les poses des personnages qu'ils représentent sont raides, leurs gestes mécaniques, leurs attitudes compassées, et il n'est pas jusqu'aux plis des vêtements et des draperies qui ne soient anguleux et rigides. Ces défauts s'accentuent dans la peinture héroïque ; mais ils sont très-visibles aussi soit dans les paysages, soit dans la peinture de genre, comme dans ces aquarelles sur soie ou sur papier, qu'on appelle des kakémono, qui décorent la plus pauvre maison. De cet art, toute perspective et toute composition sont absentes, aussi bien que toute notion du clair-obscur, des demi-teintes, du jeu des ombres et du relief qu'il peut communiquer aux objets. Les artistes japonais peignent tout à teintes plates, comme on fait d'un vase et, à vrai dire, ce sont beaucoup plus des décorateurs que des peintres. Ils montrent une grande habileté d'exécution, un faire ^ comme on dit aujourd'hui, plein degrâce,et leur palette est chargée des couleurs les

plus brillantes ou les plus exquises. Ils excellent à reproduire les oiseaux, les fleurs et les animaux : un faisan posé sur une branche de cerisier; un paon perché sur un sapin; des pivoines et des chysanthèmes; un daim broutant un érable; une fouine rasant le sol; un lion de Corée fouettant le sol de sa puissante queue, voilà leurs sujets habituels. Ils ne les peignent pas d'ailleurs d'après nature, mais d'après des modèles d'atelier dont les plus anciens, remontant aux débuts mêmes de l'art au Japon, sont aussi les plus estimés. Ces modèles viennept des Chinois, qui ont donné aux Japonais les premières leçons de peinture, et qui leur imposent, depuis cinq siècles déjà, leurs procédés compassés et leur manière conventionnelle.

La sculpture reproduit les mêmes caractères généraux que la peinture : c'est la même absence d'idéal, le même soin minutieux du détail. La sculpture, celle qui représente l'homme dans la grâce de ses mouvementé, la majesté de ses attitudes ou la profondeur de ses pensées, ne tient aucune pl3ce dans les préoccupations artistiques du pays. De tous côtés et dans toutes les parties du Japon, le voyageur voit surgir la statue du Bouddha aux abords d'un temple, ou bien isolée dans la campagne au milieu d'un bosquet de cèdres. Elle lui impose par ses proportions colossales ; elle l'étonné par son attitude toujours assise et par ses attributs différents, suivant le degré d'ascétisme auquel l'artiste s'est proposé d'atteindre. Il se recueille devant ces représentations uniformes, cette majesté monotone ; mais la réflexion lui vient tout de suite qu'il n'est pas devant une création indigène, telle que le Jupiter olympien, la Minerve poliade, la figure du Christ, mais devant une importation de l'Inde qui s'est perpétuée sur un sol étranger, sans additions et sans variantes.

Quel pénible contraste offrent avec ces grandioses

images de la divinité les Tangu, ou dieux infernaux de la mythologie japonaise, qui, grimaçants, ventrus, trappus, difformes, gardent l'entrée des temples, ou même ces statues en bois peint de saints, de sagesou d'apôtres bouddhistes, au front démesurément bombé, ou chargé de grosses bosses ; aux oreilles allongées en cornet, que l'on rencontre à chaque pas, pour ainsi dire ! La polychromie leur donne un aspect très-réaliste, mais très-repoussant aussi, et ces chairs peintes en rose, avec une habileté peu commune, font horreur. Moins asservie aux exigences orthodoxes et aux traditions hiératiques, la sculpture civile semblait capable d'une plus grande initiative. Mais elle s'est faite d'elle-même l'esclave de la routine : elle répète éternellement les mêmes sujets dans les mêmes poses, dans les mêmes attitudes, et c'est bien rarement qu'un modeleur se laisse aller à son inspiration personnelle et se pique de se montrer inventif. Mais toujours les accessoires sont traités avec une scrupuleuse exactitude et, dans Tes incrustations sur bronze, les animaux, les plantes, les instruments, les attributs attestent une dextérité de main merveilleuse.

Le Japon pratiquait l'art de la gravure sur métal bien avant que Finiguerra en dotât notre Occident. Mais M. Bousquet nous apprend que cet art n'a encore produit là-bas que des estampes aux traits confus, monotones, mal venues, qui servent d'illustration aux romans, aux petits traités populaires, ou des caricatures spirituelles par le sujet, rarement par l'exécution, qu'on vend pour quelques centimes après les avoir grossièrement enluminées. Comme exécution et comme sentiment artistique, tout cela ne dépasse guère notre imagerie d'Épinal ou de Limoges.

Au Japon, le voyageur ne rencontre ni une place publique, ni une maisou de ville, ni une bourse, pas même

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un théâtre, un pont ou un aqueduc d'aspect monumental. Des maisons basses, isolées les unes des autres par des jardins et des cours ; des temples semés dans la campagne ou dans les faubourgs des villes ; des forteresses féodales disséminées un peu partout, voilà toute l'architecture, et ces constructions sont conçues d'après un petit nombre de modèles dont l'architecte ne s'écarte jamais. Les édifices les plus vastes sont en bois, comme les plus humbles ; les lignés sont brisées, fuyantes; les piliers disparaissent dans l'ombre immense de la toiture qui n'est qu une série de surfaces curvilignes, et une même façade présente un premier, un second, un troisième corps de bâtimt~ f enjambant les uns sur les autres, comme des maisons mal alignées. Les vides l'emportent sur les pleins. Le temple, la maison de ville et la maison des champs n'ont pas pou.'* ainsi dire de murèrilles ; leur couverture est supportée par des piliers que réunissent des châssis mobiles, et leurs habitants ont l'air tantôt d'être renfermés dans une cage ou une boutique, tantôt de camper sous les regards du passant. Un dernier trait, enfin, de toute l'architecture japonaise est le manque de symétrie et de proportions. Le portique n'est pas toujours dans l'axe de l'entrée principale ; le dhemin dallé qui conduit de l'un à l'autre coupe la cour en diagonale, et, quelle que soit la largeur ou la profondeur, la hauteur reste à peu près la même.

S'efforce-t-on maintenant de rattacher ces caractères généraux à une cause unique, on «est bien tenté de la trouver dans l'amour naïf et connu des Japonais pour la nature. Ils ne la conçoivent pas d'une façon esthétique, et cette symétrie, cette ordonnance qu'elle ne montre nulle part, ils ne songent nullement à la tirer de leur propre fond. Leur naturalisme se traduit par une admiration sans critique et sans restriction du specta-

er o

V y tt i ;

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cle merveilleux que déroule devant eux le monde extérieur. L'aspect de la campagne en fleurs ; le tumulte imprévu et charmant des cascades tombant de la montagne ; des vagues grondant au fond des criques ; des torrents qui rongent leurs parois basaltiques ; les contrastes et les caprices d'une végétation puissante : voilà les modèles qui s'imposent à leur imagination et inspirent leur art. Gomment s'étonner que leur style rappelle ce gracieux et piquant désordre? Puis, cette terre si belle est, en même temps, si hospitalière t On peut, une partie de Tannée, vivre sous la tente, comme les* ancêtres mongols, dont l'habitation portative a donné sa forme aux huttes qu'on retrouve encore ch<& les Aïnos à Yézo. A quoi bon des clôtures pour qui vit si volontiers en plein air 1 ?

Les anciens Japonais se servaient cependant de la pierre dans la construction de leurs forteresses féodales ; mais ils se contentaient d'aplanir la face externe de chaque bloc,laissant les autres faces irrégulières et remplissant les interstices intérieurs avec un blocage à sec de cailloux. C'était le procédé desPélasges,et c'est l'appareil dont on se servait, il y a trois mille ans, pour édifier l'enceinte cyclopéenne deTyrintheetlesmursdeNouba, qui dressent encore leurs blocs puissants sur l'emplacement même de la ville détruite, il y a plus de vingt siècles, par Sylla.La plupart desSirosdu Japon, abandonnés parleurs maîtres, commencent déjà de tomber en ruines ; mais, tus surtout au clair de lune, leurs gigantesques murailles de granit, leurs larges fossé*, leurs donjons centraux frappent i'œil et laissent à l'esprit, à défaut d'une satisfaction artistique bien définie, cette forte impression qui s'attache toujours à un entassement colossal, comme à une manifestation de la puissance humaine.

1 Boissonnadç, le Japon de nos fours, II, chap. XV.

Sans aller au Japon il a été donné aux Français de voir, dans Paris même, le modèle d'une habitation japonaise, et dans sa construction il était facile de reconnaître, tels que nous les décrivions tout à l'heure, les principes généraux de toute celte architecture. Les dimensions des Yaskis, comme leur luxe intérieur, se règlent suivant le rang de leurs propriétaires ; mais pour tous, c'est le même plan général, la même façade, la même toiture, le même auvent à la courbe pittoresque et gracieuse qui surplombe la porte et la protège. Les murs ne sont autre chose que des châssis mobiles glissant dans des coulisses, et les séparations intérieures ne consistent qu'en cloisons de papier, sauf sur un seul côté où ces cloisons se composent d'un torchis. Le seul ornement de cette nudité, c'est le toka-noma, petit réduite deux compartiments, placé contre l'unique mur solide et comprenant, d'un côté, un vaste panneau encadré dans la menuiserie, où le maître du logis accroche sa peinture favorite, et de l'autre, une étagère à trois planches avec un placard. Pour se chauffer pendant les quatre mois d'un hiver assez rigoureux, l'habitant du yashki n'a d'autre ressource qu'un brasier mobile, rempli de charbons de cerisier incandescents, et cela ne contribue point à rendre confortables des demeures où déjà les domestiques vous espionnent ou vous gênent.

La langue japonaise appartient, comme on le sait, au groupe des langues agglutinantes, c'est-à-dire de celles où le radical demeurant toujours inflexible, ainsi que dans les idiomes monosyllabiques, des particules viennent s'y accoler, qui en modifient le sens et qui indiquent les temps, les modes et les cas. Par ses caractères fondamentaux, elle se distingue donc aussi bien des langues indo-européennes ou des langues sémitiques, que du chinois, et se range dans la catégorie des idiomes

ouralo-altaïques, suivant les uns, tandis que d'après les autres, elle reste une langue isolée, indépendante des autres systèmes linguistiques, au point de vue, bien entendu, de l'irréductibilité et de l'individualité de ses racines '. Il n'en est pas moins vrai que le chinois ja eu sur le japonais une action considérable, et qu'il a nonseulement enrichi son lexique d'une foule de mots savants et techniques, mais qu'il lui a encore imposé, d'une façon très-fâcheuse, ses caractères figuratifs. Les Japonais, à la vérité, n'ont pris de cette effrayante masse de caractères que ceux seulement dont ils avaient besoin pour représenter les différents sons de leur idiome natif, et se sont composé un syllabaire à eux, en assignant une valeur purement phonétique à l'idéogramme chinois dont ils empruntaient le dessin. C'était une heureuse simplification; mais la masse des mots chinois qui se sont naturalisés dans le lexique japonais, a empêché qu'elle ne portât tous ses fruits. Avec la katakana, ou écriture ordinaire, il est impossible d'exprimer ces mots sans tomber dans une confusion inextricable, par suite de la quantité de mots ayant le même son que renferment le japonais et le chinois lui-même. Force est donc pour écrire le mot chinois, d'employer le caractère figuratif qui le représente. Le système graphique en devient aussi compliqué que le langage, et cette circonstance,très-goûtée jadis des bonzes et des grands seigneurs, contrarie fort aujourd'hui les Japonais amoureux du progrès et désireux de s'initier au merveilleux mouvement de la science occidentale.

La littérature du Japon est une mine à peu près vierge encore, et qui paraît devoir réserver aux savants de l'Occident plusd'unesurprise.Déjàlesorientalistesont retrouvé dans les anciennes bibliothèques de ce pays d'inter-

1 Abel Hovelaque : La Linguistique, p. 60.

ressauts textes sanscrits, entr'autres, l'original inconnu d'un Sutra, traduit en chinois 400 ou 200 ans avant JéSus-Ghrist et contenant une description du paradis bouddhiste, qui remplace chez les Bouddhistes du Nord le Nirwana de Cakia-Mouni. Il y a quelques années, le docteur Edkins, ancien collaborateur de l'illustre indianiste Wilson,avait envoyé au Professeur Max Muller d'Oxford un petit vocabulaire imprimé au Japon, vocabulaire qui contenait des mots sanscrits, traduits en Chinois et transcrits lettre pour lettre en Japonais. Cela prouvait que dans. un temps, l'étude du sanscrit avait été en honneur dans la Terre du soleil Levant,et une des plus grandes communautés bouddhistes du Japon ayant envoyé, quelque temps après la communication du docteur Edkins, un de ses jeunes prêtres . apprendre à Oxford le sanscrit et le pâli, M. Max-Muller pressa son élève de faire faire au Japon, par ses amis, une recherche des manuscrits sanscrits qui pouvaient bien s'y trouver. Buniyn Manjio, — c'était son nom — se prêta complaisamment à ce désir et il eut le plaisir, au mois de décembre 1879, de présenter à son maître le manuscrit dont nous parlions tout à l'heure, que lui avait fait parvenir le savant prêtre Shuntaï-Tsi-Kawa. Ce livre était écrit, avec les caractères du vieil alphabet du Népaul, chaque mot étant transcrit en lettres japonaises et traduit en Chinois, et Shuntai priait le célèbre linguiste d'Oxford d'en lire le texte et de lui renvoyer ensuite au Japon.

Le grand public, cependant, n'est pas pour s'intéresser beaucoup à de pareilles trouvailles qui font la joie des savants, et il réservait un bien meilleur accueil à ces contes et à ces légendes du vieux Japon que M. Mitford lui a fait connaître sous le nom de Taies of old Japon, un livre que, pour lé dire en passant, nous regrettons fort de ne pas voir traduit en français. Par-

mi ses morceaux les plus intéressants, au point de vue des mœurs de ce peuple, figure la légende ou l'histoire des quarante -sept Ronins, aussi populaire chez les Japonais que Tétait chez les Grecs celle de la guerre de Troie ou de la famille des Atrides. Elle nous reporte à des scènes de meurtre et de vengeance qui se sont passées réellement en 1702, c'est à dire il n'y a pas encore deux siècles, quoique l'écrivain, par une fiction que l'ancienne loi exigeait en défendant de parler d'évènenements contemporains, les ait fait remonter beaucoup plus haut, à une époque qui va du milieu du xiv e siècle à la fin du xvi°, et qui rappelle beaucoup Celle de la guerre de cent ans en France.

Voici les faits. Un des plus grands dignitaires de l'Empire, Moranowo a insulté de la façon la plus grave, au conseil d'État, un autre seigneur du nomd'Yenia; celuici, poussé à bout, tire son sabre et en blesse Moronawo. Devant le souverain, un pareil acte est un crime de lèsemajesté : aussi Yenia est-il arrêté et enfermé dans sa propre maison jusqu'à ce que le Shogun ait prononcé sur son sort. Il ne tarde pas à en être informé : deux commissaires impériaux l'avisent qu'il ait à s'ouvrir le ventre. Yenia se déclare prêt à exécuter la volonté du prince : il se débarrasse de son vêtement de dessus et jette ses deux sabres. Puis, en présence des commissaires, de sa femme en pleurs et de ses suivants, il saisit un sabre et, après l'avoir porté en signe de respect à son front, l'abaissant d'un mouvement rapide, il s'en ouvre le ventre. Mais avant d'expirer, il a remis à son premier samouraï le sabre ensanglanté, comme dernier souvenir et comme appel à une suprême vengeance. Yurasonuke, alors, rassemble les autres samouraïs, devenus par la mort d'Yenia des Ronins ou gens sans maître : « Mes camarades », leur dit-il « regardez cette arme ; c'est celle avec laquelle notre maître s'est donné

la mort ; c'est celle aussi avec laquelle j'accomplirai sa dernière volonté et tuerai Moronawo. »

C'est ce qu'il fait effectivement. A la suite de démarches que nous ne rapporterons pas ici, de ruses et d'une habile dissimulation, Yuranosuké parvient avec les quarante six ronins à pénétrer dans le château de Moronawo. Les conjurés le percent de coups et lui coupent la tète avec le poignard même qui donna la mort à leur ancien maître. Yurasonuke place cette tète devant la tablette funéraire d'Yenia : « Oh î toi, âme de mon seigneur-lige », s'écrie-t-il en l'apostrophant, a devant cette tablette sacrée, je dépose, séparée de son corps par le fer même que tu voulus bien me remettre à l'heure de ta suprême agonie, la tète de ton ennemi. Daigne regarder favorablement mon offrande, oh ! toi, qui maintenant reposes sous une couche d'épais gazon I» Puis, lui et ses compagnons brûlent de l'encens devant la tablette funéraire d'Yenia et se rendent tranquillement, sans hâte,au temple où Yenia était enterré, pour s'acquitter de la dernière partie de leur lugubre tâche, c'est à dire s'ouvrir eux-mêmes le ventre devant la tombe.

Telle est l'histoire des quarante-sept ronins, débarrassée d'une foule d'épisodes qui la compliquent, mais dont quelques-uns sont faits pour préciser l'idéal chevaleresque des anciens Japonais. Nous ne rechercherons pas quelle part dans ce récit appartient à la réalité et quelle part revient à la fiction. Il nous suffit qu'au fond et dans son essence, il soit véridique. : il respire cette vérité supérieure et intrinsèque, si l'on peut ainsi dire,qui plane sur les faits matériels,indépendante de ces faits qu'en quelque sorte, elle domine et maîtrise. Cet épisode caractérise à merveille un ordre de choses qui régnait encore au Japon il y a une trentaine d'années, on ne saurait trop le redire. Qu'il soit

en partie strictement historique, c'est ce dont on conviendra volontiers, si on se rappelle qu'on montre à tous les voyageurs, dans les environs d'Yédo, le temple de Songa-Routchi, avec le puits où furent jetés après leur suicide les corps des quarante-sept conjurés. On arrive à ce temple par une magniûque ailée de cyprès : il se dresse au milieu de bosquets ombreux et de vallons verdoyants. 11 renferme les quarante-sept pierres tombales des ronins, ainsi que leurs statues de grandeur naturelle, les représentant en grand costume de guerre. Leur héroïsme est resté dans la mémoire des gens du peuple, et ils aiment à raconter leur histoire, quelquefois avec mille variantes et mille broderies qui, d'ailleurs, n'en altèrent essentiellement ni la signification, ni le caractère 1 .

M. Turettini, en traduisant le Komatsu et Sakùsi du japonais Rutei Tanafico, nous a permis de juger quelle conception préside au roman chez ce peuple, et il est à la fois piquant et singulier de retrouver sous la plume du romancier japonais, quelques-uns des procédés littéraires que les Latins ont empruntés aux Grecs, les Français aux Latins, les Allemands, aux Français et qui, depuis trois mille ans, se perpétuent dans nos littératures occidentales. C'est ce que fait remarquer avec raison un critique de la Bévue politique et Littéraire, M. Charles Yincens, dans l'analyse qu'il a faite de ce curieux livre*. Quand Sakitsi,qui passe pour un pauvre plébéien,

1 C'est ainsi que M. Robert Lindau ne la raconte pas dans son Voyage autour du Japon, (Paris, Hachette, 1864) de la môme façon que M. Mitford dans ses Taies of oid Japon, ou M. Dickins, dans sa brochure publiée à Yokohama sous le titre de Chiushingura ou la ligue royale (Chiushingura or tàe Royal League), et illustrée par des artistes japonais. M. Mitford et M. Dickins ont traduit un texte japonais, tandis que M. Liodau reproduisait une tradition orale, telle qu'on la lui avait contée à lui-même.

* Dans la livraison du !•* juillet 1876 de la Revue Politique.

parle de se suicider, ee n'est qu'une feinte, un moyen d'éprouver les sentiments de sa maîtresse Komatsu qui est, elle, d'origine patricienne. Lui aussi est noble: une disgrâce imméritée l'a momentanément contraint de cacher son nom et son rang sous les humbles dehors d'un marchand de riz. Mais ses parents ont reconquis leur ancienne situation: ils songent à rappeler leur fils près d'eux, à le marier, et la fiancée qu'ils lui destinent, est précisément la jeune fille à laquelle il a lui-même donné son cœur. On reconnaît là le procédé un peu banal par lequel Molière clôt volontiers ses comédies d'intrigue ; on songe, involontairement, à Valère ou Lélie, qui est le fils du Seigneur Anselme ; à Zerbinetle ou à Marianne, qui est la fille du Seigneur Géronte, et qui était destinée à Valère par la volonté de leurs parents respectifs, mais que des Egyptiens ont enlevée encore toute petite. Valère aime Zerbinette sans connaître sa véritable parenté ; mais Anselme et Géronte ne consentent à les unir qu'au moment où ils découvrent que, par un hasard surprenant, les cœurs des jeunes gens ont obéi d'avance,etsans les connaître, aux vœux de leurs vieux parents.

Rutei Tanafiço n'a certainement pas lu Molière ; mais il n'a pas lu davantage Shakespeare, et cependant M. Vincens signale de curieuses rencontres entre le poète dramatique anglais et le romancier japonais. Tandis que Sakitsi et Komatsu, décidés à mourir plutôt que d'obéir à des parents barbares qui veulent les sépai ensuivent lesbords de larivière,le vent leurapporte l'écho lointain d'une mélodie dont les paroles s'appli-

L'ouvrage a un sous-titre : Komatsu et Sakitsi, ou la rencontre de deux nobles cceurs dons une pauvre existence ; nouvelles scènes de ce monde périssable, exposées sur six feuilles de paravent. La traduction de M. Turrettini, avec texte japonais en regard, a été publiée en 1875, chez Geerg à Genève.

quent à leur propre dessein : « Que reste-t-il à l'existence?» dit la voix du chanteur. « La vie est le chemin qui mène à la mort, route solitaire à travers des landes désolées, qui ne garde pas même la trace du pied qui la foule. » C'est ainsi, dans l'opéra de Rossini, que Desdémone,au moment d'être étouffée par Othello, entend un pêcheur qui passe chantant les célèbres vers du Dante :

Nessun maggior dolore Ché ricordarsi del tempo felice Nella miseria 1

Ailleurs Sakitsi pour peindre son bonheur s'écrie : « Ma branche baignée de pluie et de rosée donnera les fruits les plus savoureux, après s'être couverte de fleurs éclatantes, » et c'est presque, mot pour mot le distique d'Alfred de Musset:

La joie a pour symbole une plante brisée Humide encore de pluie el couverte de fleurs.

Personne n'était plus en état que M. Léon de Rosny, l'éminent professeur de langue japonaise à l'école des langues orientales vivantes, de faire connaître ce qu'est l'art poétique chez les insulaires du Nippon. 11 a recueilli, à cet effet, les poésies modernes et anciennes qui jouissent parmi eux de la plus grande faveur ; il les a traduites en notre langue, en les accompagnant de nombreux commentaires historiques ou philogiques,et les a publiés en un volume qui porte le titre d'Anthologie Japonaise. Son volume débute par des pièces extraites du

1 Vers ainsi traduits en français par un de nos poètes : 11 n'eat pire douleur Qu'un souvenir heureux dans un jour de malheur.

Man yo siou, ou « collection des dix mille feuilles », composées au vn e siècle de notre ère, poésies anciennes et classiques, auxquelles succèdent les poésies populaires de la « collection des cent poètes », datées pour Je plupart du ix e au xni* siècle. Viennent ensuite les poésies dites Yak ha, contemporaines de notre seizième siècle, et les poésies populaires, dites Ha outa, écrites en langue moderne et vulgaire ; enfin les pièces composées suivant les règles de la prosodie chinoise et dans le goût chinois, appelées dans le pays Mippon Si Sen, que M. de Rosny qualifie de sinico-japonaises. Il prend d'ailleurs soin de distinguer nettement les poésies nationales des poésies composées suivant le système chinois. Les premières nommées Uta (chant) n'étant guère que de simples distiques « dont la composition, n'admet aucun mot d'origine étrangère. Ils doivent renfermer une idée complète en trente et une syllabes formant deux vers : le premier de dix-sept syllabes avec deux césures et le second de quatorze syllabes, avec une seule césure. »

Il y a de la grâce, du sentiment, de la passion et parfois, assez souvent même, de l'afféterie, dans un grand nombre de ces petites pièces. On y reconnaît cet art de goûter profondément la nature et de l'interpréter sincèrement que nous avons déjà eu l'occasion de signaler chez les Japonais, et ils excellent vraiment dans les morceaux de poésie amoureuse. « Pourvu que nous vivions ensemble, il ne m'en coûtera point » dit une poésie populaire, « il ne m'en coûtera point d'habiter avec toi une misérable cabane, au fond de la montagne profonde, de couper de l'herbe, de filer la quenouille, de laver le linge dans la rivière de la petite vallée et de m'occuper de couture. » Voilà de l'idylle à la façon de Théocrite ; mais quand une dame de la cour exprime son désir d'avoir un coussin pour reposer sa tète et

répond à un galant qui lui offre son bras pour traversin : « Si j'acceptais pour me servir de traversin le bras que vous m'offrez, et qui ne doit être pour moi que le rêve d'une nuit de printemps,il se répandrait de regrettables bruits sans compensation pour mon cœur, » cette réplique alambiquée ne fait-elle pas songer aux précieuses de l'hôtel de Rambouillet, à Dorât et aux insipides faiseurs de madrigaux du dernier siècle ?

Dans la célèbre scène du balcon, Juliette essaie de retenir quelques instants encore son amant qui a entendu le chant matineux de l'alouette. Eh ! quoi, déjà partir ! lui dit-elle :

Ton oreille inquiète Entend le rossignol et non pas L'alouette; Il chante chaque nuit sous l'oranger fleuri.

Le jour est loin encore, ô mon époux chéri; Crois-moi, mon doux amour, et sans crainte demeure; C'était le rossignol qui chantait tout à l'heure.

Et Roméo de lui répondre :

C'était bien l'alouette et l'approche du jour Non pas le rossignol. Regarde, cher amour, L'envieuse lueur dont la pourpre fatale Sur le bord du nuage à l'Orient s étale.

Les astres de la nuit semblent s'évanouir Et sur les monts lointains, prête à s'épanouir, L'aurore, fleur des cieux, humide de rosée, Rougit ainsi que toi ma charmante épousée.

Il faut partir et vivre, ou rester et mourir. *

Un poète Japonais a condensé toute cette scène en un distique: «Une autre nuit, je le sais doit succéder au jour » dit-il; « cependant, pour mon cœur, Tau-

1 Traduction de M. Demogeot.

rore est détestable. » C'est la pensée de Roméo ; mais que sont devenus les ravissants détails dans lesquels il Tencadre,et cette « aurore détestable » du poète japonais ne pâlit-elle pas beaucoup à côté de « F aurore humide de rosée » et « rougissant ainsi que la charmante épousée » du poète anglais? Nous aimons mieux ce petit tableau du soir aux champs. « Quand vient la nuit,le vent d'automne, dans les campagnes v fait sentir sa fraîcheur. La grue sauvage répand ses cris dans le village de Foukahouse. A travers les éclaircies des nuages accumulés par le vent d'automne, pénètre la clarté lumineuse de la lune. » C'est sobre et empreint de cette mélancolie inséparable de l'envahissement des ténèbres en rase campagne, sentiment qu'il n'est personne à n'avoir pas éprouvé.

Ces vers du poète japonais nous ont rappelé la vieille ballade de Mickie sur Cumnor-Hali et l'infortunée comtesse de Leicester qui commence ainsi:

The dews of summer Night did fall ; The Moon sweet régent of the sky Silvered the walls of.Gumnor Hall And many an oak grew thereby

et qui se termine : par ces strophes :

The death bell thrice was heard to ring ; An aerial voice was heard to call, And thrice the raven flapped ils wing Around the towers of Cumnor Hall

The mastif howled at village door The oaks were shattered on the greea *

1 La rosée d'une nuit d'été tombait; la lune, douce reine du ciel, argentait les murs de Cumuor-HaU et les nombreux chênes' qui croissaient aux alentours.

SeuiementMickleaencadréentrelapremièrestrophede sa ballade et la dernière tout un lugubre drame, et celui dont le distique du poète Japonais pouvait sembler le prologue,est resté au bout de son pinceau.Nous disons pinceau; car les Japonais s'en servent, comme les Chinois, au lieu de plume, et c'est pourquoi leur papier à écrire n'a pas besoin d'être collé. Ils en obtiennent aujourd'hui de tel sur la surface glacée duquel notre plume peut courir. Ce papier se fabrique dans la même section du ministère des finances que celle qui est chargée de la confection du papier-monnaie et qui, malheureusement pour l'avenir des finances japonaises, n'a pas occupé une sinécure en ces derniers temps.

Contrairement à ce qui s'est toujours passé en Chine, le Japon possède de vieille date une école de médecine. Précédemment établie à Nagasaki, sous la direction de maîtres Hollandais, elle est actuellement installée à Yédo. L'enseignement y est donné par i9 professeurs, dont 1 1 sont Japonais et 8 Allemands, et elle est fréquentée par 242 étudiants, dont 50 seulement suivent les cours supérieurs et 192 les cours préparatoires. On y professe la médecine, la chirurgie, l'anatomie, l'histoire naturelle, la physique, la chimie, la pharmacie, et, à en juger par l'exposition du ministère de l'instruction publique, au Champ de Mars, ce professorat est richement doté sous le rapport matériel. On voyait figurer dans cette collection des microscopes pour l'art médical des instruments d'obstétrique ; dont quelques-uns inventés par le professeur Kagawa; des instruments d'oculistique; des instruments de chirurgie ; des appareils

Trois fois le glas de mort retentit et une voix aérienne fit entendre son appel ; trois fois le corbeau déploya ses ailes et vola autour de Cumnor-Hall.

Le chien hurla sur le seuil des chaumières et les chênes furent renversés sur l'herbe... (Introduction de Kenilworth).

d'électro-thérapie ; des appareils électriques pour rechercher les balles restées dans le corps ; des ossements humains reliés par des fils métalliques, et des tableaux indiquant les pulsations du cœur humain.

M. Bousquet fait un grand éloge des étudiants Japonais, de leur ardeur à l'étude, de leur docilité à recevoir les leçons de leurs maîtres, du respect qu'ils témoignent à ceux-ci et de leur bonne conduite, qui rend tout à fait inoffensive la grande liberté dont ils jouissent hors des cours. Il se plaint seulement de ce qu'on les laisse tout à fait sans notions morales ou philosophiques, de teiJe sorte qu'ils sortent des écoles ingénieurs, architectes, philologues, légistes, mais point hommes peut-être. Il regrette également que leur culture physique soit trop négligée. La nature n'a doué les Japonais, en générai, ni d'une forte constitution, ni d'une santé robuste ; il faudrait aux jeunes étudiants une hygiène convenable, une alimentation substantielle et un exercice suffisant. C'est la vieille, très-vieille question de l'esprit sain dans un corps sain : Mens sana in corpore sano ; en d'autres termes, d'une éducation susceptible de développer à la fois l'esprit qui pense et le corps qui agit. Elle n'est pas résolue au Japon; mais l'est-elle davantage en France, et si la barbare discipline qui, au temps de Montaigne, jonchait d'osiers sanglants le parquet des écoles a vécu, tient-on dans ces écoles un compte suffisant de l'éducation physique? Et /10s jeunes concitoyens suivent-ils de leur côté l'avis du grand John Milton, qui engageait les siens à bêcher, chasser, pêcher et, au besoin, couchera la belle étoile?

Aussi bien trouvons-nous dans la préface d'un livre considérable : — Les produits de la nature chinoise et japonaise — * dont l'auteur est le docteur Geerts, des •

1 Le livre a été publié chez Nyhoff à La Haye, et se trouve chec Maisonneuve à Paris.

détails fort intéressants sur les progrès que les Japonais onjt faits récemment dans les sciences. Appelé au mois d'octobre 1874 par le gouvernement japonais à un poste de conseiller de l'hygiène et de la salubrité publiques, et, chargé en même temps de l'installation d'un laboratoire de chimie à Kyoto, M. Geerts a profité de son séjour dans cette ville, qu'on a surnommée la , Rome du Japon et qu'aucun Hollandais n'avait habitée avant lui, pour se familiariser avec les ouvrages anciens ou modernes sur l'histoire naturelle du pays et faire la connaissance de quelques savants indigènes. Plus tard, il organisa tant à Yédo, la nouvelle capitale, gu'à Yokohama, des laboratoires de chimie appliquée à l'hygiène et à la médecine, et celui de Yokohama fonctionne, -depuis plus de quatre ans, sous sa direction. Plusieurs de ses anciens élèves sont devenus les assistants de M. Geerts, et il déclare que sans leur concours, aussi intelligent que dévoué, il lui serait impossible de faire marcher un établissement où s'effectuent chaque mois des centaines d'analyses officielles. « Le Japon possède aujourd'hui, » dit M. Geerts « dans plusieurs de ces jeunes gens des chimistes capables non-seulement de faire une analyse exacte, mais aussi de préparer des produits chimiques pour l'usage médical, avec une pureté parfaite ; » et il ajoute, qu'à parler d'une façon générale, « les progrès scientifiques du Japon depuis l'évolution de 1868 ont été surprenants. »

L'artisan japonais est doué d'une prompte intelligence, et telle est son adresse innée que, longtemps avant l'apparition des steamers européens ou américains, les mécaniciens indigènes, sur de simples dessins venus de Hollande, avaient installé à bord d'une jonque une machine tabulaire qui vraiment ne fonctionnait pas trop mal. Ce fut vers la même époque que le gouvernement néerlandais ayant fait don au Mikado

d'un type de moulin à vent qui procurait, par le pressurage, l'huile de certains végétaux, ce digne prince refusa le présent par le motif qu'il ne fallait point porter atteinte à l'industrie des produits manuels. Ajoutons tout de suite que la saine économie politique de leur souverain n'empêchait pas les Japonais de se servir de roues à auget pour moudre leurs farines, ou de moulins à pilon pour broyer leur temps, et qu'en 1867, les cinq cents tonneaux de leurs produits qu'ils envoyaient à Paris, ont fourni un irrécusable témoignage de leurs aptitudes industrielles. De même, le navire de guerre dont le modèle était exposé au champ de Mars, navire construit sur les derniers types européens et sorti des chantiers de Yokoskaouplus correctement Yokocauka, arsenal maritime dû, on l'a déjà dit, à notre compatriote M. l'ingénienr Verny et dirigé par des ingéoieurs européens ayant sous leurs ordres des contre- maîtres français ou anglais ; ce navire, disons-nous, est une nouvelle preuve de la vive et prompte intelligence avec laquelle les ouvriers indigènes s'approprient nos méthodes de construction navale, et vraiment le Ziu-IiioKuan du champ de Mars" avait fort bon air. Voilà donc les Japonais en état de se créer une flotte, en tant qu'elle ne se composera que de bois, de fer, d'agrès, et il ne leur est pas difficile de se procurer en Angleterre d'excellentes machines. Mais tout cela — bois, fer, agrès, machines, — coûte beaueoup d'argent et, comme le militaire autrichien de l'opéra-comique, le Japon n'est pas riche. Puis ce n'est point assez pour constituer une marine : il y faut encore de bon matelots et surtout de bons officiers. La pépinière des premiers se trouve dans ces hardis marins qui ne craignent pas d'affronter par de gros temps, dans des barques non pontées, les écueils et les caprices de la Méditerranée japonaise; mais la formafion d'un corps d'officiers de mer tels qu'en possèdent

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la France et l'Angleterre, instruits, savants même et joignant la théorie à la pratique, est une œuvre afrdue et dont le temps est l'indispensable auxiliaire.

Le docteur Geerts signalait, en 1878, l'apparition d'un livre Japonais intitulé Nikon Jogaku Nempio ou % Histoire de l'étude des sciences occidentales au Japon, par Otsuki Shiuzi, et le qualifiait « d'extrêmement intéressant. » Nous crojons sur parole le savant docteur ; sans avoir lu ce livre, pour bonne raison, nous sommes très-disposé à croire qu'il offre effectivement beaucoup d'intérêt, et si quelqu'un de nos japonisants était tenté de le traduire en notre langue, nous en serions fort aise. Mais il nous plairait encore plus de les voir s'occuper du Récit dun voyage en Europe et eu Amérique, dû à M. Daijo-Kuan et dont un exemplaire, appartenant au Muséum d'Yédo, figurait dans les galeries de l'Exposition de 1878. Il serait très-curieux, en effet, de connaître les impressions qu'a bien pu laisser à un fils de la Terre du Soleil levant, la* vue de pays si différents du sien, sous tant d'aspects, que les États- Unis, l'Angleterre et la France ; pays que dans son enfance, peut-être, il appelait sincèrement des pays barbares. ^ H < ^ ,,, ; ^ , , , ,

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