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L AGRICULTURE ET L INDUSTRIE

Les Japonais .étaient originairement un peuple çle pêcheurs, et aujourd'hui encore la classe des mariniers se distingue physiquement et moralement de la classe agricole. L'une est petite, trapue, vigoureuse, tandis que l'autre est d'une stature plus élevée et rappelle davantage le type mongol. Le marinier fait aussi preuve d'un caractère plus indépendant et plus ouvert que celui du paysan, bien que ce dernier soit affable et très-hospitalier. A mesure qu'on avance vers le nord du Japon, la culture disparaît presque : c'est à la pêche que les habitants demandent leur subsistance, et les Aïnos de l'île de Yéso sont exclusivement pêcheurs et chasseurs. Le littoral est seul habité : des jonques tirées sur le rivage et couvertes d'un toit de chaume ; d'autres à l'ancre en dehors des brisants; des bateaux plats tout près du bord ; quelques cabanes en bois ou en Branchages, sur la plage, tel est l'aspect de chaque bourgade. La saison venue, tous les hommes partent pour la pêche du hareng et du saumon, ou pour la récolte du chou de mer, si connu, dans le commerce de l'extrême Orient, sous son nom anglais de Sea Weed. Le saumon ou le hareng est salé et le chou de mer séché. On fait ensuite de ses longues lanières brunes des balles que des jonques reçoivent et transportent dans les ports méridionaux de la Chine, où

le produit se transforme en une gelée dont les gourmets du Céleste Empire sont très-friands.

Au concours d'animaux vivants de l'Exposition universelle, le Japon avait envoyé des chevaux, mais point d'ânes ni de mulets, et cela pour la meilleure raison, celle qui, selon Henri IV, dispense de toutes les autres : c'est que dans ce pays, on ne connaît ni l'âne ni le mulet. Aussi bien n'est-ce pas, tant s'en faut, la seule lacune agricole : si le bœuf est employé partout aux travaux des champs, le nombre de têtes est insuffisant ; de vastes pâturages restent inutiles faute de moutons pour les fertiliser, et aucun effort "n'a été tenté jusqu'ici pour l'acclimatation de la chèvre. L'apathie des Japonais à cet égard, quoique regrettable, s'explique quand on se rappelle qu'ils sont restés isolés chez eux pendant des siècles et qu'en Europe même, le bétail a été considéré longtemps comme un mal nécessaire. Il a fallu Bakewell et ses célèbres expériences, au dernier siècle, pour convaincre les agriculteurs anglais que le bétail peut se montrer très-productif, en devenant une machine à viande, à lait et à laine, sans cesser pour cela d'être une machine à engrais. Bakewell créa tout d'une pièce le type Durham, à jambes grêles, à tête petite, à courtes cornes, à face charnue et ce type, introduit chez nous, y servit tout d'abord à modifier nos races bovines, jusqu'à ce que nos éleveurs de la Bretagne, de la Efandre et de la Normandie, empruntant à Bakewell lui-même leurs nouveaux procédés, aient recouru à un choix scrupuleux de reproducteurs nationaux pour l'amélioration des races nationales.

Tout ce qui figure sur la table des riches Japonais est exotique : la farine vient d'Amérique, le beurre du Danemark, l'huile de Provence, les légumes de Bordeaux, le mouton de Chine, les pommes de Californie, les oignons de San-Francisco, les piments de l'Inde, les

vins de France, le lait conservé de Suisse. Cette circonstancesemble bien donner raison contre les voyageursqui ont dépeint l'agriculture japonaise comme très-avancée et très-florissante, à ceux qui parlent de son esprit routinier et qui la montrent enfermée dans un cercle beaucoup trop étroit. Du blé, du riz, des légumes, voilà, en effet, tout ce que produit cette agriculture : point de troupeaux, point de pâturages, et c'est tout au plus si l'on élève quelques volailles. Les vignes abondent et de leurs fruits on ne tire que des confitures. Pour remédier à cet état de choses, Une suffira point que le gouvernement continue des tentatives tantôt bien avisées, comme les défrichements qui ont couvert les plateaux au nordest de Yédo de villages et de récoltes, tantôt absurdes, comme la ferme-école de Nanaï, près d'Hakodaté, au milieu d'un pays aussi désert que stérile. Il sera nécessaire que lés capitaux accourent, et ils n'accourront point tant qu'une complète sécurité ne leur sera point acquise, et que le gouvernement continuera d'être lui-même un entrepreneur d'agriculture et d'industrie.

Le grand obstacle à une extension de cette agriculture, par les soins des paysans eux-mêmes, c'est leur préférence décidée pour la culture du riz. Toute amélioration, même de ce côté,échouerait d'ailleurs devant leur attachement aux vieilles méthodes, qui est telle que la production de leur graminée favorite n'a point augmenté depuis le temps d'Hiéyas. d'un million de koku, soit de 600,000 hectolitres. Les Japonais, en effet, n'ont pas porté leur manie d'imiter les Occidentaux jusque dans leur train de vie journalier et à la nourriture. Levé fort tard, à sept heures en été et à huit en hiver, le citadin se plonge la tête dans l'eau froide et lisse ses cheveux ; puis il absorbe une bonne portion de riz, qu'accompagnent quelques légumes confits dans la saumure, et se met à sa besogne, non sans.

CHINE, JAPON, SJAM. 231

l'interrompre pour fumer de temps à autre une petite pipe. Vers midi, il s'administre une nouvelle portion de riz cuit à l'eau, qu'il relève dequelques morceaux de poisson salé et qu'il arrose, comme le matin, de quelques tasses d'un thé fort pâle. Enfin, le soir à sept heures, nouveau plat de riz et nouvelles libations de thé. A ces divers repas, chacun mange assis sur des nattes de* vant un petit plateau sur lequel on lui sert une portion préparée d'avance ; un domestique circule autour des convives, Técuelle d'une main, la cuiller de l'autre, et remplit le bol de chacun, comme en Europe, on renouvelle le pain. Dans les jours de gala, on fait circuler le saki, dans des coupes de porcelaine minuscules, et les femmes, mais surtout les jeunes filles, sont invitées alors à gratter leurs chamicen, pour la plus grande satisfaction de leur seigneur et maître et de la compagnie, qu'il a réunie à sa table.

Le thé est une des grandes productions du Japon. Ce sont les Chinois qui l'y ont introduit, et l'on croit que ce fut en l'an 732 de notre ère, quoique l'u-* sage ne s'en soit point généralisé avant les dernières années du douzième siècle. Les districts qui passent pour produire le meilleur sont ceux de Uji, Daïgo "et Togana, dans la province de Yamashiro, puis celui de Suruga, dans la province d'Omi ; mais il est cultivé sur presque tous les points de l'empire. Une variété que les Japonais estiment beaucoup est celle qu'ils désignent sous le nom de poudre de thé. Elle provient de la même semence que les thés ordinaires ; mais la plante est cultivée d'une façon différente et qui développe dans sa feuille plus de consistance et plus de bouquet. La poudre de thé, dont il y a deux sortes, le koïcha e* Vusucha, s'obtient de très-vieux plants choisis dans les terrains ou les plantations les plus favorisées. Ces plants s'arrosent très-libéralement de fumure, dix fois par an

pour le koïcha et six seulement pour Yusucha. Vers la fin de mars ou le commencement d'avril, on les entoure d'une clôture, et on les revêt d'une sorte d'armature ^n bambou afin de les garer de la gelée. Les feuilles, une fois cueillies, sont soumises pendant une demi-minute à l'action de la vapeur, puis étendues sur des nattes pour les refroidir. Elles sont ensuite traitées comme les feuilles ordinaires, à cela près qu'on les remue {Uns la poêle avec une canne au lieu des mains. Lorsqu'elles sont à moitié torréfiées, on les place sur des traverses ; on les expose à un feu doux et on les passe à travers un tamis en bambou ; finalement, on les prend une à une et on les dépose sur des feuilles de papier. *

Les plus grandes précautions sont prises pour l'emmagasinement des thés de cette sorte, que Ton enfeime dans des vases d'étain ou de métal blanc, insérés euxmêmes dans des boites en bois garnies à l'intérieur de feuilles de thé ordinaire. Tous ces soins sont nécessaires pour conservera cette préparation tout son parfum. Veut-on la convertir en breuvage, on en puise une certaine quantité dans le vase qui la renferme, et on la . pulvérise au moyen d'un petit moulin à bras que l'on meut #vec lenteur. La poudre est retirée du moulin avec une plume et déposée dans une jarre bien close ; on apporte alors de l'eau bouillante, et on la verse dans une théière qui a été garnie d'abord d'un quart d'once environ de poudre. On agite l'infusion d'une main rapide, avec un bâtonnet en bambou ad Aoc, jusqu'à ce qu'elle mousse, et c'est pour les gourmets le vrai moment d'ingurgiter le liquide.

Le gouvernement fait de grands efforts pour perfectionner chez lui l'industrie de la soie, qui est trèsimportante pour le pays et dont les produits sont, très-variés. C'est dans ce dessein qu'il a créé diverses manufactures, dont la plus importante est la fila-

ture de Tomyaka, à quelques lieues d'Yédo, au milieu d'un centre séricicole des plus riches et des plus peuplés. Elle n'a pas coûté moins de 1 million pour sa construction et de 250,000 francs pour son outillage ; elle emploie 500 bassines, avec 500 ouvrières placées sous la haute direction de M. Brunat notre compatriote. Les résultats obtenus ont été excellents et, à cette heure, les soies de Tomyaka sont cotées sur le marché de Lyon au même prix que les meilleures soies françaises. Dans cet établissement, la soie est dévidée par voie mécanique, et il est certain que les soies ainsi extraites des cocons obtiennent une préférence marquée sur le marché d'Yokohama. L'ancien dévidage à la main conserve toutefois la faveur générale : les Japonais prétendent qu'il est plus favorable à la pureté du fil et à sa finesse. Quant à l'éducation des vers à soie, elle les préoccupe depuis longtemps ; ils y donnent des soins tout particuliers et l'ont portée à un très-haut point de perfection. Le Japon possède plusieurs sortes de mûriers dont les plus estimées sont le Ichibeï qui est hâtive et le Yotsu-me et YAvo-jiku % qui sont tardives. Les meilleurs œufs sont, dit-on, ceux qui viennent des provinces de Deva, d'Oshiu, de Shinshin» de Joshiu, lesquelles ont aussi la réputation de produire les plus belles soies.

Ki-Riu, ville du Nippon, est pour la fabrication de la soie, ce qu'est Lyon en France, toutes proportions gardées. Il n'y faut chercher, cependant, ni les cheminées hautes de vingt mètres de nos cités industrielles, ni les quatre ou cinq cents ouvriers qu'à un coup de cloche, leurs usines vomissent. Une roue de bois à palettes, qui tourne paresseusement au gré d'un filet d'eau, voilà le moteur ; des bobines disposées autour d'un cercle de bois horizontal sur lequel la soie grège s'enroule ; des fils qui vont se réunir au centre et se tordent ensemble,

au moyen d'un va et vient que l'ouvrier imprime au cercle en poussant du pied une pédale, voilà tout l'atelier pour la fabrication de la trame et de l'organsin. Gomme au Japon on ignore l'usage de ces cartons qui permettent de faire à l'envers un dessin très-compliqué, il faut deux personnes pour une pièce à ramages, Tune faisant courir la navelte destinée au fond, l'autre celle du dessin. Pour l'uni, on emploie un métier tout à fait pareil à celui de Jacquard, et le clac-clac qui retentit sur les bords de la Sarthe et de l'Orne, se fait aussi entendre de toutes parts à Ki-Riu 1 .

Les cotonnades et les tissus de laine ou de chanvre du Japon, fabriqués comme ils le sont par des procédés très-primitifs, témoignent de. ce que l'ouvrier indigène est naturellement capable de faire avec le seul secours de ses bras et de quelques mauvais engins. Pour les cotonnades, il semblerait bien que les Japonais n'ont riea de mieux à faire que de les faire venir du Lancashire, sauf à se munir de l'outillage perfectionné de l'Europe pour leur fabrique des tissus de chanvre. Pour leur compte, ils font un grand usage des vêtements de cette sorte, et manufacturer ce textile est le seul moyen qu'Us aient de l'utiliser, puisque, si beaux qu'ils soient, leurs' chanvres bruts ne peuvent lutter, à cause de leurs hauts prix, avec ceux de Manille si propres aux emplois les plus grossiers, tels que la confection des grosses, cordes et des toiles à voiles.

La céramique est au Japon une industrie vraiment nationale qui remonte, dit-on, au sixième siècle avant notreère,et dontles vieux types et les vieux modèles ont été largement mis à contribution par la céramique européenne quand elle a voulu régénérer ses propre» formes appauvries. Dès l'an 400 après Jésus-Christ, il y

1 Le Japon de nos fours, chap. vin.

avait des fabriques de poteries dans cinq provinces, celles d'Ise, de Setzu, de Tajima, de Tamba, d'Yamashiro. En 720, un prêtre nommé Giyogi inventa le tour; les procédés connus des Chinois et des Coréens leur furent empruntés, et de grandes manufactures s'établirent dans les provinces d'Hizen et d'Owari, ainsi que dans la ville de Kioto. Enfin, environcent trente ans plus tard, un Chinois domicilié à Nagasaki ayant appris au Japonais Dokuyémon, natif d'Imari, l'art de colorier et de décorer les porcelaines , cette industrie prit un essor asse& rapide pour que, en 1646, il y eût une première exportation de ses produits qui se rendirent en Chine.

Au Japon, il y a deux sortes de produits céramiques fort distincts, la faïence et 4a porcelaine. La faïence se compose de kaolin, et sa glaçure comprend des matières de la nature du feldspath, de la lessive et divers métaux. La porcelaine est un mélange de silice plus ou moins pur, de quartz de felsite, de feldspath, de granit pulvérisé, et il entre dans sa glaçure de la silice, de la lessive et divers métaux. On colore ces porcelaines et ces faïences, et on les décore avec de l'or, de l'argent, du plomb, de Tétain, du cuivre, du chlorure d'or, de l'oxide de cuivre ou de fer, du protoxyde de magnésie ou de cuivre, de l'oxyde de cobalt ou d'antimoine, de l'acétate de plomb, de l'acide nitrique, du chlore, de la potasse, du borax, de la lessive.

Les principaux centres de production sont pour le& faïences, Satsuma et Kioto ; pour les porcelaines, Hizen, Imari, Kanga, Kioto et Owari. C'est dans cette dernière province que se fabriquent, en quantités prodigieuses, les porcelaines à fond blanc, avec ornement bleu de cobalt, qui servent à l'usage commun, et c*est de là que viennent aussi ces belles jardinières à fond gros bleu, à ornements blancs enrelief, que les indigènes prisent tant pour leur pâte fine, leur émail uni et leur belle teinte.

Hizen fabrique des plats à ramages dont le fond disparaît sous des teintes bleu de Prusse et rouge de brique, d'une épaisseur sensible au doigt et même à l'œil, avec des vases couverts d'oiseaux, de fleurs, de personnages. Banga produit de petites tasses, des tbèières minuscules, des vases lagènes, des cuvettes ornées de dessins rouge ei or d'une grande délicatesse, tandis que Kioto, la ville artistique par excellence, est sans rivale dans l'art de marier et d'assortir les couleurs sur un fond terre de Sienne, Satsuma enfin revendiquait jadis le monopole de ses brûle-parfums et de ces pitons, d'une pâte tendre, desquels des fleurs d'une exécution adorable s'échappent sur un fond craquelé blanc d'autruche.

La province d'Owari seule possède une manufacture de porcelaines rappelant notre fabrique de Sèvres, ou le grand établissement chinois de King-Te-Tching. Partout ailleurs, cette industrie, comme toutes celles du pays d'ailleurs, est morcelée en petits ateliers ; ceuxci sont disséminés de toutes parts dans les vingt-trois provinces où cette fabrication a pris plus ou moins pied. « Voyez-vous, dit M. Bousquet, au penchant d'une colline, s'élever sous une petite toiture inclinée, une série de huit ou dix compartiments en briques, étages les uns sur les autres et communiquant entre eux, de telle sorte que le feu, étant allumé dans celui du bas, la flamme et la fumée puissent les parcourir tousjusqu'en haut. Entrez dans l'enclos : c'est un four à porcelaine, et vous n'en trouverez nulle pari de plus considérable. » Les annales du Japon rapportent les premiers de ces fours à un nommé Gorodayn-Shonshui, qui en avait appris la construction des Chinois et qui s'établit dans la province d'Hizen, où il se mit à fabriquer la porcelaine à fond blanc ornée de dessins bleus sous la glaçure, qui s'appelle somesake et dont il fut l'inven-

teur. Il y a des fours à grand feu et des fours à petit feu, ces derniers chauffés à une température équivalente au tiers de la température des autres. Le combustible employé est le bois de chauffage, débité en morceaux longs de 42 centimètres et larges de 3 seulement ; on en brûle 18,000 toutes les 12 heures. Pendant les cinq premières heures ce feu est alimenté peu à peu, tandis que durant les sept dernières, il est énergiquement poussé. La cuisson terminée, on ouvre le four, et Ton en retire une pièce que l'on plonge dans de l'eau froide afin de juger de son degré de cuisson. S'il est trouvé insuffisant, on referme le four et on le laisse refroidir, pendant trois jours complets, s'il s'agit de petites pièces et, pendant six ou sept jours, si les pièces sont de grandes dimensions ; puis on procède au détournement.

Maintenant une question se pose : c'est celle de savoir si la céramique japonaise est en progrès ou bien si elle accuse au contraire un penchant à la décadence. Parlant du succès que « la délicatesse de leurs cpntourset leurbeauté» valurent aux porcelaines d'Arita lors des expositions successives de Vienne et de Philadelphie 1 , M. Maëda,ancien commissaire général de l'Exposition du Champ-de-Mars, estime « qu'en présence d'efforts aussi soutenus, on peut prévoir, sans être accusé d'optimisme, des améliorations continuelles. » S'il ne fait allusion qu'à des améliorations purement matérielles, il peut bien avoir raison, et il est certain que les Japonais commencent à lutter, sur le terrain des émaux incrustés, avec les Chinois sur qui ils l'emportaient déjà, sinon pour la transparence et l'homogénéité de la pâte, du moins pour la décoration des porcelaines, mais auxquels ils demeuraient inférieurs en tout ce qui a trait

1 Porcelaine et faïences japonaises {Bévue scientifique du 22 juin 1878.)

an procédé pur et à la patience seule. Mais, s'il est question du progrès artistique proprement dit, c'est autre chose et, sans trop de pessimisme, il est possible de concevoir à cet endroit quelques inquiétudes.

Ainsi, les plats d'Hizen ne sont trop souvent aujourd'hui que le calque de modèles anglais d'un goût déplorable, et la nouvelle porcelaine de Satsuma est d'un décor un peu maigre comparativement à l'ancienne. Les artistes japonais semblent en voie de perdre le respect de leurs vieilles traditions nationales, et leur goût jadis si sûr, si irréprochable, fléchit au contact de l'art exotique. Ils abusent des sujets trop minutieux et on sent une fâcheuse réminiscence de l'Occident dans ces scènes où l'ont voit, comme dans les dessins de Granville, des moineaux et des tortues, revêtant des habits et des fonctions d'hommes, conduire en procession des locomotives. A cet art, il manquait l'idéal, mais il avait du style, et c'est assurément quelque chose ; il ne faudrait pas qu'il perdit ce style et que le génie propre de la race japonaise abdiquât, sur ce terrain du moins, devant le génie des races européennes, et troquât son originalité contre une imitation plus ou moins servile et toujours maladroite, dé formes étrangères à ses habitudes et de sujets répugnant à ses instincts.

La fabrication des meubles laqués est très-ancienne dans le pays puisqu'un livre, qui date d'environ un siècle et demi avant notre ère, parle des meubles en la^ que de la cour, et que l'on conserve précieusement au temple de Todaidji, dans la province de Hamato, de vieux coffrets laqués renfermant des livres de prières. Elle a paru, un instant, condamnée à périr. Les laques exposés à Paris en 1867, étaient tous des laques antiques, et les meilleurs ouvriers avaient presque renoncé à en faire de nouveaux, ayant du moins quelue valeur artistique, lorsque l'exposition de Vienne

s'ouvrit. Le gouvernement du Mikado s'émut : il prodigua ses encouragements à cette industrie, et l'accueil que les laques japonais trouvèrent à Vienne vint couronner d'un plein succès ses efforts. Actuellement, le Japon, grâce à des procédés perfectionnés, fabrique des laques qui l'emportent, par leurs dessins et leurs couleurs, sur les plus be$ux spécimens d'autrefois. M. Maëda n'a pas énuméré dans un travail spécial moins d'une douzaine de procédés, et il a fait également connaître les moyens que ses compatriotes sont dans l'habitude d'employer pour ajouter à la beauté des meubles laqués. A cet effet, on les incruste de nacre ; on les recouvre de dessins unis ou en relief, que l'on sème de poudre d'argent ou d'or ; on se sert de feuilles épaisses d'or et d'argent, que l'on découpe ensuite au moyen d'un petit couteau. On arrive ainsi à produire des objets abordables seulement aux plus grosses fortunes. Mais dans ses usages courants, la laque sait aussi revêtir les . meubles les plus vulgaires et satisfaire aux besoins du pauvre aussi bien qu'à ceux du riche.

On ne sait trop si les Japonais ont emprunté le traitement des métaux aux Coréens ou bien aux Chinois, bien que leurs brûle-parfums aient tous un galbe courtaud et ramassé qui semble bien accuser une origine chinoise, tandis que certains vases à fleurs ont des cambrures sveltes et une ampleur de forme que ne désavouerait point l'art grec. Ce sont les plus anciens, et on les reconnaît à la nudité de leurs parois. Les vases modernes sont, au contraire, surchargés de sujets en haut-relief d'un style tourmenté. La forme elle-même a perdu de son ampleur, et les artistes d'Yédo s'attachent trop aux détails ; ils multiplient trop les accidents qui font ressortir la lumière, et sacrifient le caractère général de l'œuvre à certains effets brillants. Il y a là un piège pour la bronzerie japonaise. Qu'elle y prenne

garde : facilis descendus averni; elle est placée sur une pente très-glissante, et s'il lui arrive de la descendre tout entière, elle s'apercevra qu'il n'est pas lacile de la remonter.

Quoiqu'il en soit, de temps immémorial, ce peuple a excellé dans le travail de l'or, de l'argent, du fer, de l'étain, du cuivre et des nombreux alliages que ce dernier métal comporte. Les vases à fleurs, les brûleparfums, les boites à parfums en or et argent, les théières en argent, les coupes et les tasses à café en or d'Yédo ; les pots à thé en argent recouvert d'émail cloisonnés f les pots en or et les tableaux en argent de Kioto ; tous ces objets témoignent de ces qualités d'exactitude et ^de précision qui sont l'apanage de l'artisan japonais, comme des habitudes de routine qu'il mêle aux jets d'une imagination vire et aux saillies d'une originalité naturelle. Le Japonais s'il est habile joaillier, est encore un fondeur de bronze plus remarquable : il le cisèle, il l'incruste, il le nielle, il l'émailie et le cloisonne, il le vernit, il le laque avec une perfection rare, et les représentations de fleurs, d'oiseaux, d'insectes dont il le relève ne révèlent pas moins que la porcelaine et le laque son talent inné de dessinateur. Il le travaille tantôt au naturel, en le mélangeant tantôt d'or, ce qui lorme le shakoudo, tantôt d'argent, ce qui donne le siboutsi. Le métal fait preuve sous sa main d'une étonnante souplesse : il en sort avec des tons qui frappent au premier aspect par leur clarté et leur éclat, tandis que dans les bronzes chinois la teinte imite la patène du temps, des bronzes japonais sont presque tous des modèles à cire perdue et pétris avec les doigts. Quand le modèle, tourné et retourné, repris et modifié, est enfin achevé, on l'enduit d'une couche de terre glaise trèshumide, puis on applique une terre plus consistante qui en prend exactement l'empreinte. Travail de minutie,

Habitants du pays du Milieu.

de patience, qui prend plusieurs mois ; qui ne peut être recommencé qu'au prix de peines et infinies et qu'un accident, lors de la coulée du métal, peut néanmoins anéantir en un clin d'œil.

Pénétrons à ce moment formidable chez l'un des fondeurs les plus en renom, le vieil Otbara. « Dans une petite cuisine, un brasier contient les moules qui sèchent, tandis que le métal en fusion bouillonne dans le creuset, sur un fourneau en terre réfractaire actionné par un vieux soufflet à manche. Le vieil artisan, en costume de travail, se penche de temps en temps sur le fourneau, ajoutant tour à tour un peu de plomb, un peu de cuivre, un peu d'étain, — car il fait son alliage d'instinct et sans règle fixe, — tandis que l'un de ses fils manie le soufflet et que l'autre lui présente . les outils dont il a besoin. On dirait un atelier d'alchimiste : pour compléter l'illusion, un entassement de vieux débris, de modèles brisés, de modèles préparés; puis, de temps à autre, l'antique moitié d'Otbara montrant sa tête de sorcière et s'agenouillant devant ses visiteurs pour leur présenter une tasse de thé.

« L'instant est solennel : on penche le bloc de terre glaise qui contient la précieuse cire au-dessus dubrasier; peu à peu la cire fond et tombe goutte à goutte : plus rien ne reste qu'une empreinte vide que va remplir le métal. C'est toujours un moment d'émotion que celui où commence à frémir le bronze en fusion. Il faut .si peu de chose pour faire manquer la coulée ! un peu trop d'humidité ferait éclater le moule ; trop de chaleur ferait adhérer le métal.

« Les moules sont à mesure couverts de terre, afin de hâtef le refroidissement ; le vieux Tubalcaïn se repose un instant entouré de ses fils. * Comment ne pas partager ses anxiétés ? Si la cire n'avait pas fondu out entière ? S'il allait manquer une griffe au dragon

ou une anse au vase, si la glaise n'avait pas pris fidèlement l'empreinte, si le bronze s'était boursouflé ? Mais non. Au bout de quelques minutes, le bronze est encore très-chaud, mais solide. Otbara peut démouler devant les curieux qu'il a convoqués. Voici que le moule de terre tombe sous le marteau, et à sa place apparaît un vase. Ce n'est d'abord qu'un bloc noir, presqu'informe ; mais, dans quelques semaines de travail, il sera débarrassé'de ses scories, gratté, poli et deviendra, après quelques retouches, définitivement immortel. 11 rappellera, par le fini et la vérité de ses détails, ces descriptions si chères à Hésiode et à Homère, de boucliers antiques dus sans doute à un art aussi grossier *.» Si les Japonais, pour une cause ou pour une autre, n'avaient pas exposé à Paris d'instruments de musique, ils faisaient montre de leurs sabres, dont les lames d'acier sont d'une trempe si excellente et dont les gardes ressemblent à des bas-reliefs, tant les métaux y sont assouplis, opposés avec un art à la fois puissant et exquis. Ces sabres étaient d'ailleurs des sabres anciens ; il paraît en effet que le secret de cette fabrication est perdue dans le pays, pour les lames du moins, car les gardes nouvelles égalent les anciennes. Jadis le port dp sabre était la marque distinctive de toute personne poble ou appartenant à la suite d'une personne noble, et jamais un samuraï ne paraissait dans la rue qu'armé de deux sabres passés dans la ceinture de soie qui serrait sa robe. Aujourd'hui, il vit à la campagne de la modeste pension que lui fait le gouvernement, ou bien il exerce quelque emploi dans un ministère. La loi Ta dépouillé de son double sabre, qu'il a remplacé par un prosaïque parapluie d'alpaga. A son hakama, ou pantalon en forme de jupe, a succédé

1 Le Japon de nos fours, ch. xv.

un pantalon à pied ; à son manteau de soie ou de crêpe aux manches flottantes, un pardessus étriqué ; à sa sandale en bois — getta — des bottines qui lui meurtrissent les pieds. Il porte des faux cols en papier, et se sert d'une de nos serviettes pelucheuses comme d'un cache-nez.

Ce travestissement désole les amateurs du pittoresque, mais il ne déplaît point aux amis de la paix publique. Il n'est point facile de glisser deux longs sabres dans la ceinture d'un pantalon ou de les dissimuler sous les pans d'une redingote, et se figure-t-on bien, comme dit M. Bouquet, un individu coiffé d'un gibus et couvert d'un macfarlane, qui brandirait au bout d'une épée la tête de son ennemi?

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