LES PERSPECTIVES DEVENIR DU JAPON
Un pays fermé depuis des siècles, plus hermétiquement que la Chine elle-même, à tout contact européen vit, il y a dix ans, un bien singulier spectacle. Le jeune souverain du Japon, alors âgé de dix-sept ans, se rendit au sein de son Conseil d'État : là, entouré de U plupart des auteurs de la révolution qui venait de le rétablir dans la plénitude de son pouvoir, en le soustrayant au
joug de ces chefs militaires dont la charge s'était transformée en une mairie du palais véritable, Mutsu-Hito prit l'engagement solennel d'abolir les vieilles coutumes barbares, de distribuer une justice impartiale, de gouverner désormais d'accord avec l'opinion publique et avec le concours des citoyens les plus éclairés.
Pour mieux marquer son éclatante rupture avec le passé, le jeune Mikado, abandonnant le séjour de Kioto, où ses ancêtres avaient vécu dans le silence de la tombe, vint, Tannée suivante, se fixer à Yédo à proximité d'Yokohama, résidence des ambassadeurs étrangers ; et, comme pour inculquer par un signe visible le sentiment de la situation nouvelle, un décret avait interdit aux populations qui se pressaient autour de son cortège, le long des routes et des villages, de se prosterner, suivant le rite immémorial, devant le « Fils du soleil» passant. Certes, la transformation paraissait merveilleuse. Ces six ports ouverts au commerce européen, alors que depuis le milieu du xvn e siècle, ce commerce était le monopole d'une factorerie hollandaise, confinée sur un îlot, prison plutôt que comptoir ; le sifflet de la locomotive éveillant les échos de cette baie et de cette route d'Yédo qu'on appelait, il y a peu d'années encore, le tombeau des Barbares occidentaux ; le télégraphe électrique reliant le Japon à l'Europe et les mettant à cinquante heures l'un de l'autre, tout cela remuait l'esprit et le saisissait ; tout cela avait un air de grandeur et d'imprévu qui prêtait à l'enthousiasme.
Il éclate dans le livre où M. Samuel Mossman racontait, y a huit ans, la révolution japonaise et voyait, dans son excitation, la Terre du soleil levant prendre d'assaut dans le monde civilisé une position que les nations les plus avancées ont mis des siècles à conquérir. À vrai dire, cette excitation était communicative, et, pour se défendre de la partager, il fallait faire appel
à une raison froide et à une critique défiante ; il fallait se demander s'il était possible de biffer d'un trait de plume des habitudes séculaires, et s'il suffisait d'un décret pour changer un régime de caste en un état de choses démocratique et industriel. Notre compatriote, M. Bousquet, qui a vécu quatre années au Japon où il exerçait des fonctions officielles, qui a vu de près les hommes et les choses de ce pays, s'est mis en face de ce problème, et ce n'est point sans anxiété qu'il s'interroge sur les chances d'avenir du Japon, sur le destin promis en apparence à son évolution aussi soudaine qu'extraordinaire. Sur cet avenir, M. Georges Bousquet discerne des points noirs, et le parcours de cette voie nouvelle lui paraît hérissé d'obstacles ; il ne doute pas du dévouement au bien public des hommes qui gouvernent l'État à cette heure, et leurs lumières ne lui semblent pas contestables. Mais ils lui paraissent s'user dans une lutte perpétuelle contre des alliés compromettants ou perfides et, menacés comme ils le sont incessamment d'une révolution qui rétablirait un Shogun et renverrait le Mikado à son triste palais de Kioto, il craint que leurs talents et leur énergie ne se consument dans un travail de Sisyphe.
Tout semble à M. Bousquet présager « que le réveil de l'empire des Mikados sera aussi éphémère qu'il a été brusque, » et M. Dubard, quoique*moins pessimiste, ne peut s'empêcher de craindre que les Japonais ce tout soumis qu'ils soient aux volontés d'un souverain, qui est un demi-dieu pour eux, » s'accommodent mal en fin de compte d'un bouleversement trop complet de leurs vieilles coutumes. Personnellement, nous voulons avoir plus de confiance ; il nous plaît de croire à l'essor de ce peuple, ainsi qu'au succès final d'une tentative hardie de régénération dont la France peut dire sous plus d'un rapport : Et quorum pars magna fui. Ce sont, en effet,
comme le lecteur le sait déjà, des ingénieurs français qui ont construit les arsenaux du Japon; des officiers français, — les lieutenants colonels Marquerie et Hunier, avec les capitaines Vieillard et Percin — qui ont réorganisé l'armée japonaise et ont doté le Japon d'une école militaire sur le modèle de celle de Wespoint ; ce sont enfin des juriconsultes français, — M. Boissonnade et Bousquet — qui ont procédé à la réforme de la législation civile de ce pays, en modérant le zèle tant soit peu intempérant des ministres japonais, qui ne parlaient rien moins que d'en jeter à bas d'un seul coup Tédifice tout entier. Il paraîtrait bien, au surplus, qu'on se souvient là-bas de toutes ces choses et qu'on n'y est pas aussi oublieux des services rendus qu'en certains pays européens. Qu'on en juge plutôt par ces paroles que l'Echo du Japon place dans la bouche d'un véritable Japonais, lors du banquet qui a suivi l'inauguration de la Société de la langue et de la littérature françaises à Tokio. « J'aime la France, Messieurs, » s'est écrié M. Kany Fourountchi, «parce que je lui dois mon instruction, parce qu'elle accueille comme ses enfants tous ceux qui viennent s'établir même momentanément chez elle; je l'aime enfin parce qu'elle est 'le foyer de la civilisation. » Et l'orateur, en terminaut son allocution, a porté un toast à la nation française ; il a proposé à l'admiration de ses concitoyens l'exemple qu'elle a donné du relèvement de la plus profonde des chutes, par l'énergie de sa volonté et son application soutenue au travail.
On ne s'était trompé en prédisant un grand succès à la Société de la langue française, lors de sa fondation : elle compte déjà deux cents membres parmi lesquels plusieurs habitent l'Europe ; de très intéressantes conférences sont faites, deux fois par mois, par de jeunes Japonais, élèves intelligents de professeurs français et
par quelques-uns de nos compatriotes. En outre, un comité vient d'être nommé pour l'élaboration d'un dictionnaire français japonais, ouvrage qui, chose assez étrange, n'existe pas encore. Il est également question de rédiger en français une Géographie et une Histoire du Japon.
Au surplus, à l'appui de cette confiance, nous pourrions invoquer le témoignage de M. Bousquet lui-même. Ne nous montre-t-il pas le Japon, comme ayant en partie renoncé, depuis le voyage en Europe et aux Etats- Unis de Iwara son premier ministre, aux bâtisses d'apparat, aux travaux de pur décor, et ne nous affirme-t-il point que les Japonais ont bien compris la nécessité, s'ils voulaient extraire de la civilisation occidentale sa sève, au lieu de se contenter de sa simple écorce,de recourir à un vaste développement de l'instruction publique dans toutes ses directions afin de transformer l'intelligence de la nation et d'y jeter le germe du progrès futur ? Il ne faudrait point cependant que les Japonais cédassent à des velléités belliqueuses, comme ils ont paru sur le point de le faire à propos de la possession * des îles Liou-Kiou que leur disputent les Chinois. En vérité cette question, qui dure depuis plus de deux ans, menace de se prolonger indéfiniment. On ne croit plus cependant à l'éventualité d'une guerre entre le Japon et la Chine ; on est convaincu que cette dernière ne prendra pas l'offensive, et les événements auxquels nous avons assisté depuis quelques mois semblent donner raison à cette opinion. Quant au Japon, il ne fera certainement pas d'autres concessions que celles auxquelles il a déjà consenti, c'est-à-dire la cession du groupe de Miyako- Shima, à la condition que le gouvernement du Céleste- Empire reconnaîtra ses droits sur les Liou-Kiou ; mais il a un trop grand besoin, actuellement, de conserver la paix pour qu'on ait à craindre qu'il commence les hos-
tilités. A quoi cela, du reste, avancerait-il les Japonais comme le Couwier du Japon le faisait tout récemment^ remarquer? Ils ont pris possession des îles Liou-Kiou, et les administrent tranquillement. Les Chinois protestent, mais n'agissent pas et cette situation semble devoir se prolonger longtemps encore.
Un autre gage d'intentions pacifiques, c'est la grande compagnie des chemins de fer du Japon — Niphon Tétsoudô Kwaisha — qui vient de se fonder et qui possède aujourd'hui des capitaux suffisants pour commencer ses opérations. Il est probable qu'avant peu nous verrons poser les premiers jalons de cette grande ligne, qui doit traverser le Japon du Nord au Sud, et de laquelle partiront divers embranchements la reliant aux villes les plus importantes de l'empire. Nous croyons savoir que les études préliminaires relatives au tracé de cette voie ferrée sont déjà fort avancées. Les journaux japonais ont rapporté, qu'à une assemblée générale des actionnaires, il avait été décidé qu'on éviterait autant que possible d'acheter aux étrangers les rails et le matériel roulant, à l'exception toutefois des locomotives qu'il serait à peu près impossible de construire là-bas. Mais cette idée paraît peu pratique ; car il serait fort étonnant que la fabrication des rails au Japon ne revint pas à un prix beaucoup plus élevé que les mêmes objets commandés à l'étranger, les frais de transport compris. L'industrie sidérurgique au Japon n'est certainement pas assez avancée pour se suftire à elle-même et nous n'avons eu nulle peine à croire ce qu'un journal de New-York — UIron Age — annonçait, il y a quelques mois, qu'une grande usine de San-Francisco avait expédié au Japon, pour le compte du Gouvernement tout un outillage destiné à l'exploitation des mines d'or de Shimo-Aifcava, dans l'île de Sado, découvertes en 1613, mais qui sont restées exploitées à la main jusqu'en 1869, année où, pour la
première fois, oh y introduisait des machines de provenance américaine.
De même les autres richesses minérales du pays, dont on a quelquefois parlé avec une exagération manifeste, mais qui certainement sont considérables et sur la valeur desquelles on s'édifie mieux de jour en jour; de même ces richesses sont loin de rendre tout ce qu'elles pourraient produire. On savait déjà que l'île de Takasima, à l'entrée du port de Nagasaki, était composée d'immenses couches de charbon de terre, et qu'elles étaient même exploitées d'une façon assez régulière et assez scientifique, contrairement aux habitudes du pays, où l'on se contente généralement d'égratigner le sol. M. Lyman, géologue et ingénieur en chef du gouvernement japonais, a récemment publié un Rapport détaillé sur l'état géologique de l'île d'Yesso, où il déclare qu'il existe vraisemblablement dans cette île un ensemble de 150 milliards de tonnes de charbon de terre non exploité, quantité qui équivaudrait aux deux tiers de celle que possède l'Angleterre dans son bassin houiller. Le même M. Lyman a donné le récit d'un voyage qu'il a fait dans lô Japon occidental, sur un parcours de 4,480 kilomètres, avec les ingénieurs indigènes placés sous ses ordres. Les gisements de houille ne sont pas considérables dans cette partie de l'Archipel, et les dépôts de cuivre exploitables atteindraient à peine une valeur de 750 millions de dollars, «oit de 3 milliards et demi de francs, tandis que les huit ou dix mines d'or qui ont été exploitées déjà ne sauraient être évaluées, en y comprenant les mines d'antimoine et de plomb dont la possibilité d'exploitation est douteuse, à plus de 250 millions dedollars(i ,250,000,000, de francs). Quant à l'importance des mines de fer, elle «st tout à fait exceptionnelle : M. Lyman la représente par i,000, contre 4 pour la houille, 3 pour le cuivre et 1
seulement pour les autres métaux, y compris l'or et l'argent.
Voilà, certes, des éléments de richesse ; malheureusement ils sont restés jusqu'ici à peu près inertes, et le commerce du Japon n'est pas considérable : une moyenne annuelle de 125,000,000, pour l'importation et de 105,000,000, pour l'exportation, voilà son bilan. Aussi bien ce peuple ne paraît-il pas doué du génie commercial : il entend le trafic d'une façon étroite ; il le pratique d'une façon peu scrupuleuse, et, d'ailleurs, ses thés, ses soies et ses riz mis à part les grands articles d'exploitation lui manquent. Il est vrai que ceux dont il dispose sont susceptibles d'un grand développement, de même que le chanvre, le coton, le tabac, dont les résultats sont insignifiants. Il y a dans ce pays 28,000,000 hectares de terre en friche et qui appellent la culture. Par malheur, pour que les Japonais exploitassent d'euxmêmes leurs richesses latentes, il leur faudrait un capital accumulé qui leur manque et aussi une énergie soutenue, un travail qu'ils ne manifestent guère. En cet état de choses, le Japon s'endette,et l'on peut entrevoir l'heure où a placé dans la nécessité, soit de payer par son seul travail tout ce qu'il achète, soit de s'endetter jusqu'à compromettre son indépendance, cet empire encourrale sort que la loi des douze tables réservait au débiteur insolvable, et deviendra la proie des prêteurs cupides,guettantdéjàl'heure de fondre sur leur proie.» Il n'est pas difficile de deviner quels sont, dans la pensée de M. Bousquet, ces prêteurs cupides, et nous convenons volontiers que l'Angleterre, venant un jour à prendre le Japon sous son protectorat, un tel acte éveillerait les susceptibilités tant de la Russie que de l'Amérique et susciterait probablement une question de YExtrême- Orient, Mais la supposition paraît assez gratuite, et rien n'indique chez les hommes d'Etat de la Grande-Breta-
gne la moindre intention de faire naître une question d'Orient Asiatique, alors qu'ils ont tous bien assez de la question d'Orient européenne. On a parlé enfin de projets ambitieux de la Russie sur l'Archipel Japonais; mais nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de leur prêter une grande attention. Cette puissance a elle aussi de bien autres affaires sur les bras.
Prêtre japonais.