‹ Chine, Japon, Siam & CambodgeChapitre 15 sur 18 · SA CIVILISATION, SES POPULATIONS ET SES RESSOURCES · texte numérisé non relu

SA CIVILISATION, SES POPULATIONS ET SES RESSOURCES

Dans son état actuel, le royaume deSiam, que les indigènes appellent le royaume de Thaï ou des Thaïs, par une singulière ironie puisque ce mot signifie homme libre, se compose du Siam * proprement dit, et de portions de terrritoire appartenant à la Péninsule malaise ou démembrées par la conquête du Laos ou de l'ancien royaume du Cambodge. Il n'affecte pas de forme bien délimitée, si ce n'est du côté de l'ouest, où il touche à l'empire Birman et aux possessions anglaises de la presqu'île de Malacca, et au sud, où la mer le termine (golfe de Siam). Ses autres frontières sont occupées par

* Décembre 1881.

* Siam est une corruption du malais Sajam la « race brune. »

des tribus plus ou moins indépendantes, dont les limites ne sont pas tracées. Autant qu'il est possible de le savoir, il s'étend du 4 e au 20* parallèle nord et du 96 e au 102 e degré de longitude orientale (méridien de Greenwich) r embrassant ainsi une aire superficielle de 64,500,000 hectares.

Le chiffre de sa population demeure fort incertain : Sir John Bowring ne l'évaluait qu'à 4.500,000 personnes 1 , tandis que M. Pallegoix la porte à 6,000,000*. C'est également ce chiffre qu'adopte M. AmédéeGréhan, que sa position officielle près du roi de Siam paraît mettre à même d'être bien renseigné 8 ; mais M. Frederik Martin parle de 11,800,000 personnes, d'après un dénombrement officiel qui fixe à 5, 900,000, le nombre des habitants mâles 4 . Quoi qu'il en soit, cette population est loin d'être homogène, puisque ce même document énumère 1,500,000 Chinois, 1,000,000 de Malais, 1,000,000 de Laotiens, 350,000 Cambodgiens, 50,000 Pégouans, contre 2,000,000 de Siamois seulement. En réalité, d'après les derniers documents quasi officiels, la population serait de 6,740,000 habitants avec une superficie de 6,576,000 kilom., carrés.

Il est facile, de reconaître les Siamois proprement dits à leurs allures molles et paresseuses, à leur physionomie servile. Tous, ou presque tous, ont le front

1 The kingdom and People of Siam (Le royaume et le peuple de Siam); Londres, 1854.

8 Description du royaum de Thaï ou Siam (2« édition Paris, Challamel, 1863). C'est, avec l'ouvrage du docteur Bowring, le livre capital sur le royaume de Siam ; il faut y joindre le livre de Crawfurd, dont nous parlerons tout & l'heure : Journal of a travel in the kingdoms of Siam and Laos (Journal d'un voyage dans les royaumes de Siam et du Laos,}.

3 Le royaume de Siam, 4° édition, Paris, Challamel, 1878.

4 The Statesman's Year Book (l'Annuaire de l'homme d'État pour 1878).

basj'œil terne et inintelligent, le nez camard, les narines saillantes, la bouche trop fendue, les lèvres ensanglantées par l'usage du bétel et les dents noires comme de l'ébène. Le type féminin est très supérieur, du moins pendant la jeunesse, au type masculin et, sauf la finesse des traits, les Siamoises de douze à vingt ans n'ont que peu de chose à envier aux types convenus de la statuaire.

Notre compatriote Mouhot, qui décrit ainsi de visu la race siamoise, loue beaucoup son esprit de famille ; il constate que la femme mariée est presque toujours bien traitée, et que loin d'être confinée dans son intérieur, comme en Chine, elle se montre en public, se rend au marché, reçoit des visites et se plaît à étaler, à la ville et à la campagne, les toilettes de luxe et les bijoux dont la vanité de son mari aime à la surcharger. Mouhot se plaît à voir dans ces circonstances un bon signe pour l'avenir de ce peuple, s'il doit un jour s'éclairer et se civiliser au contact des Européens ; mais il confesse qu'en attendant, il vit,pour un bon tiers, dans un esclavage formel et que nulle part, pas même dans l'empire du tzar Nicolas où il avait résidé dix ans,il n'a vu déplus affreux effets du despotisme. « A Siam, tout inférieur rampe devant son supérieur ; ce n'est qu'à genoux ou prosterné et avec tous les signes de la soumission et du respect, qu'il reçoit ses ordres. La société tout entière est dans un état de prosternation permanente sur tous les degrés de l'échelle sociale : l'esclave devant son maître, celui-ci devant ses chefs civils, militaires ou religieux, et tous ensemble devant le roi *. »

C'est devant les rois qu'il faudrait dire ; car le Siam a l'avantage, si c'en est un, de posséder deux monarques au lieu d'un. A la vérité, le deuxième roi s'il a une

1 Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, etc. (Tour du monde. 185$-i86iJ.

cour, des ministres, une garde à loi; si on lui rend en toute occasion des honneurs royaux, n'est en somme que le premier sujet du premier roi. La seule prérogative réelle dont il jouisse est celle de s'asseoir devant son collègue, au lieu de s'accroupir comme tout le monde. On avait prétendu que cette doublure du vrai monarque possédait seule qualité pour déclarer la guerre, et était en même temps devant l'ennemi le généralissime attitré des troupes sisgpoises. Mais il n'y a riçn de vrai dans cette double assertion : b premier roi déclare la guerre, comme il conclut la paix, et dans leurs dernières guerres contre les Laotiens et les Annamites, les Siamois furent commandés d'abord par un frère cadet du premier roi, ensuite par un simple général.

Le revenu public du royaume est évalué à une somme annuelle de 78,625,000 francs, et l'on affirme que les dépenses ne dépassent pas les recettes. La plus forte de ces dépenses parait être celle de l'armée et de la marine. Celle-ci est composée de jonques, de galères et d'autres petits bâtiments, construits selon les types chinois et montés par des Chinois et d'autres étrangers. IL n'y a point d'armée permanente, mais bien une milice dans laquelle tout Siamois, ayant dépassé les vingt et un ans, est tenu de servir quatre mois de l'année. Seuls, les prêtres, les fonctionnaires publics, les colons chinois, les pères de trois enfants, les esclaves; sont exempts de droîTde ce service, auquel on peut aussi se soustraire en payant une somme de 6 à 8 ticaux (de 18 à 24 francs) par mois, ou bien en fournissant un substitut. Pour sa garde personnelle, le souverain entretient, à l'exemple du roi de Dahomey, un bataillon d'amazones, et Mouhot assure que ces femmes-hommes, ainsi qu'on les appelle là-bas, forment incontestablement le corps le mieux tenu et le mieux équipé de l'armée siamoise, « Mais à les voir évoluer fièrement, avec leurt>éret écossais, leur

jupe de tartan, sabre au côté, le pistolet à la ceinture, arc et carquois sur l'épaule* on les prendrait volontiers pour des échappée du corps de ballet de Y Académie impériale de musique. »

Le Siam forme une immense vallée que bordent,à Test et à l'ouest, deux chaînes de montagnes couvertes de forêts. Ces montagnes s'élèvent en amphithéâtre et sont ajuste titre considérées comme des ramifications de l'Himalaya. La chaîne de l'est se termine au Cambodge; celle de l'ouest s^étend jusqu'à l'extrémité delà presqu'île malaise. Cette plaine, qui a 600 kilomètres de long sur 200 de large, est arrosée par le Mé-Nam.

Chaque année, une procession nautique se rend au sommet du delta du Mé-Nam, lors de l'apogée de l'inondation, pour signifier au fleuve que sa crue est suffisante et qu'il ait en conséquence à baisser ses eaux. C'est naturellement l'occasion de grandes fêtes, et les talapoins ne manquent pas d'accourir de toutes parts, montés sur toutes les embarcations en usage dans le pays, depuis la simple pirogue jusqu'à la grande et brillante barque ouverte qui s'appelle un ballon. Le voyageur Diogo do Coutos, qui visita le Siam dans les premières années du xvn e siècle, fut témoin d'une de ces fêtes et en a laissé une description qui pourrait s'appliquer trait pour trait à celles d'aujourd'hui. « Le roi vient de la capitale », écrit-il, « accompagné de toute sa noblesse montée, comme lui-même, dans des barques richement dorées et décorées, au son et au bruit de nombreux instruments de musique, et c'est la grande fêtede l'année.Unhérautproclame qu'il vaordonner aux eaux de se retirer ; un mât orné de drapeaux en soie s'élève au milieu du fleuve, et un prix y est suspendu pour le meilleur rameur. Tous les bateaux qui doivent prendre part à la joute s'orientent et se disposent ; ils partent à un signal donné, et c'est au milieu

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de cris, d'exclamations, d'an tumulte à faire croire que le monde s'est écroulé que le premier arrivé est salué vainqueur. Mais durant la lutte, la confusion est terrible : les barques se pressent, s'entrechoquent ; les avirons s'enchevêtrent et se dégagent dans un désordre admirable à *voir de la rive... Le prix une fois gagné, tous ces Siamois regagnent leurs demeures, avec de telles marques de joie, de tels cris et une musique si tumultueuse que les eaux et la terre en sont ébranlées. Le roi rentre à son tour dans sa capitale, et le peuple dit qu'il a fait retirer les eaux, ces pauvres païens gratifiant leurs monarques de tous les ^attributs de la divinité et les considérant comme la source de tout bien. »

La grande occupation des Siamois est l'agriculture. Un simple sillon tracé, quelques grains de semence jetés dans cette ouverture béante suffisent; le reste est l'œuvre de la nature : la terre produit pour ainsi dire d'elle-même, sponte sua. Aussi le royaume de Siam abonde-t-ii en productions végétales de toutes sortes. Le3 principales sont le riz commun, le riz des montagnes, le riz rouge et le riz gluant ; le maïs et des légumes variés qui servent à la nourriture ordinaire de la population. Le palmier, le figuier, le bananier, l'oranger, le citronnier, l'olivier, le mûrier, le cotonnier, l'amandier, l'indigotier, le bois de teinture, le bois de teck, le tabac couvrent le sol siamois, et le caféier, que les missionnaires ont récemment introduit dans la province de Battabang, est devenu une des principales productions du pays. Par malheur, les nombreuses taxes et les corvées perpétuelles que les chefs imposent au mena peuple, les extorsions des mandarins, le haut prix de l'argent et l'esclavage accablent les familles et stérilisent le travail. Crawfurd, qui nous a laissé une si précieuse relation de ses voyages dans FIndo Ghine,à Tocca-

sion des missions dont il fat chargé, en 1822-1826, près des cours d'Ava et de Siam ; Crawfurd a rencontré le minerai d'étain sur de nombreux points du royaume, et l'on sait par la Loubère, l'envoyé de Louis XIV, que les Siamois l'exploitent depuis des temps fort reculés. Il apprit des naturels que la province de Battabang renfermait des gîtes aurifères, et il eut d'autant moins de peine à les croire que l'or est disséminé dans toute la péninsule malaise, dont les conditions géognostiques sont les mêmes que celles du Siam. Certainement le plomb, le zinc, l'antimoine abondent. Mais toutes ces richesses demeurent à l'état latent ; elles gisent inertes, faute de cet esprit entreprenant et de ces capitaux abondants qui ailleurs les arrachent aux entrailles du sol et les jettent dans le commerce.

Le peuple siamois est naturellement industrieux. Il excelle dans la fabrication des tissus d'or et de soie, et se montre également d'une habileté. admirable à travailler les métaux. Les Siamois coulent des statues de cuivre qui ont jusqu'à quinze et dix-huit mètres de haut, et cela avec des instruments qui étonneraient les Européens par leur simplicité. Mais où Ton peut le mieux apprécier leur surprenante habileté et leur délicatesse de main, c'est dans les objets en or ou en argent repoussé : les détails en sont fins, délicats, déliés et d'une parfaite régularité. Ils imitent et copient avec une rare facilité ; aussi les objets de leur fabrication sont-ils fort appréciés par les Chinois, et très admirés en Europe depuis qu'ils y sont plus connus. Malgré cela, le commerce est relativement peu étendu, si ce n'est avec la Chine, et Bangkok, capitale du royaume, en est le centre.

Bangkok dont plusieurs géographes évaluent la population à de 7 à 800,000 habitants, dont 250,000 Chinois, est située sur les deux rives du Mé-Nam, beau flteuve qui mérite bien son nom de Mère des eaux par

l'abondance, la largeur et la profondeur de ses eaux, au point que les plus forts navires peuvent sans danger affleurer le bord. Elle paraît magnifique quand on la voit du fleuve, avec ses palais et ses temples ; mais l'enchantement cesse dès qu'on pénètre dans les mille canaux étroits et puants qui découpent les îlots sur lesquels elle se dresse, dans ses ruelles fangeuses, dansses huttes sordides. En revanche, le palais royal est un assemblage d'une multitude de petits édifices élégants, ornés de dorures et de peintures, au milieu desquels se dresse majestueusement le Mahaprasat, avec ses quatre façades, ses toits en tuiles vernissées, sa décoration de sculptures et la haute flèche dorée qui le surmonte. Les pagodes royales sont aussi des constructions d'une splendeur dont on ne se fait pas une idée en Europe, et il en est plusieurs qui ont coûté jusqu'à 4,000,000 de francs. Ce sont de grands monastères où logent quatre à cinq cents talapoins, avec un millier d'enfants pour les servir, et qui renferment dans leurs vastes encein les des jardins, des étangs, des canauXj des belvédères, des pyramides dorées et revêtues de porcelaines, des idoles colossales, tout étincelantes d'or et de pierreries.

Ajuthia est la seconde ville du royaume ; il n'y a guère plus d'un siècle qu'elle en était encore la capitale, et son histoire se lie à celle du dévelopement comme de la décadence de cet état. Elle a été retracée d'une façon succincte par une auguste plume, celle de Phra Somdetch, le monarque régnant, à l'époque où Mouhot visitait le pays. Ce prince,au témoignage du voyageur, rappelait, par plus d'un côté, Jacques 1 er d'Angleterre : sexagénaire, il avait plus d'érudition que de sérieux dans l'esprit, plus de faconde que de judiciaire, plus d'imagination que de volonté. Il avait conçu dévastes projets pour la régénération de son peuple ; il avait fait dresser des soldats à l'européenne, ouvert des routes,

commandé en Angleterre des bateaux à vapeur, fondé à Bangkok une imprimerie royale, accordé enfin la liberté de renseignement religieux aux étrangers établis chez lui. Tout cela, c'était beaucoup pour un potentat oriental ; malheureusement, tous ces projets se heurtaient et se croisaient dans la tête de Phra Somdetôh. Il n'en suivait aucun jusqu'au bout ; il se contentait d'ordonner sans se faire obéir, et il donnait le meilleur de son temps à l'étude du pâli et du sanscrit, qui n'avaient point pour lui de mystères.

Ajuthia, nous dit le royal narrateur,est située par 15° 19' de latitude nord et par 98° 13' de longitude est. (De Paris).Elle couvre l'emplacement de plusieurs villes cambodgiennes qui furent évacuées par leurs habitants dans les dernières années du xn e siècle de notre ère, et à la suite de guerres fréquentes avec les Siamois et les Pégouans ou les Moï. Au mois d'avril 1350, un prince plus puissant qu'aucun de ses prédécesseurs le roi U-Tong,cherchant un lieu salubre pour sa résidence, jeta les yeux sur le district d'Ajuthia et fonda la ville du môme nom. Elle s'embellit graduellement, et sa population s'accrut vite par l'affluence de familles du Laos et du Pégou, de Chinois du Yunnan, qu'on y amenait captifs, et de musulmans de l'Inde, qui venaient y trafiquer. Elle fut prise en 1556 par les Pégouans; mais ils ne détruisirent point ses édifices et ne massacrèrent point ses habitants : ils se contentèrent de faire prisonniers le roi et la famille royale, qui furent emmenés au Pégou à la suite du char triomphal du monarque de ce pays. Mais après un petit nombre d'années, une nouvelle guerre avec le Pégou rendit ai* royaume de Siam son indépendance. Dans la deuxième moitié du xvn e siècle, plusieurs marchands européens s'établirent dans le pays, et parmi eux le célèbre Constantin Phaucon, fils d'un aubergiste de Céphalonie, à qui ses services va-

lurent le gouvernement de toutes les provinces septentrionales du royaume et qui, finalement, devint premier ministre. Sa haute fortune lui suscita des envieux; ils réussirent à persuader le roi Naraï de sa trahison, et ce prince le condamna à être scié en deux. Telle est du moins la tradition reçue ; mais les annales écrites du pays prétendent qu'il fut tué par un prince rebelle qui comprenait que, lui vivant, il ne pouvait rien contre l'autorité du roi. Phaucon avait conçu de grands projets: il avait commencé des canaux, des aqueducs et des exploitations minières à Nophabury, où les rois de Siam avaient une petite pagode qui fut autrefois un temple catholique, comme le montrent son architecture et l'inscription, Je*us hominum salvator, qu'on lit en lettres d'or sur le baldaquin d'un autel à colonne» cannelées dans le goût du xvii° siècle. Ce temple, c'était la chapelle même du palais de Phaucon. Avec un portique ogival encore debout, quelques murs intacts, de nombreux fragments dé marbre répandus sur le sol, c'est tout ce qui subsiste ce cet édifice magnifique, et il reste encore moins de l'œuvre civilisatrice que son maître s'était assignée.

Ce sont, on le voit, des annales récentes et en somme fort maigres ; mais il paraît que le royaume de Siam en possède de plus anciennes, auxquelles jusqu'ici aucun Européen n'a eu accès : du moins, c'est ce qui fut dit à Grawfurd et ce que confirme un membre de phrase du récit de S. M. Phra-Somdetch* L'événement le plus reculé dont l'envoyé anglais reçut connaissance était l'introduction dans le Siam du bouddhisme, qui vint de Ceylan vers Tan 632 de notre ère, à ce qu'on lui assura. C'est encore aujourd'hui la religion officielle : à en juger par ses superbes templdptelle serait dans une situation très-florissante, et l'empressement que les Siamois mettent à visiter chaque année les

monastère fameux du mont Phrabat, dans les environs de Bangkok où l'on montre l'empreinte du pied du Bouddha ; cet empressement paraît témoigner élo- . quemment de leur ferveur religieuse. La vérité est cependant que le bouddhisme n'a exercé sur eux qu'une action toute superficielle et qu'il n'a pu entamer la couche épaisse de ces superstitions grossières dont ils ont hérité à la fois des Chinois et des Indous.

Les Siamois ont une foi aveugle dans tous les démons crochus, cornus, chevelus du Céleste-Empire, et ils ne croient pas moins aux myriades de géants, d'ogres, de sirènes, de nymphes, de génies du feu, de l'air et de l'eau qui peuplent le Panthéon brahmanique. Les amulettes qui donnent la santé et la fécondité, ou qui conjurent le mauvais œil, et les philtres qui font aimer les trouvent parfaitement crédules, de même que les devins et les astrologues, dont le métier est de prédire, la pluie ou la sécheresse, la paix ou la guerre, les bonnes ou les mauvaises chances du jeu, d'une affaire ou d'un voyage, etc. L'évêque missionnaire Bruguière les accuse même d'une superstition beaucoup moins innocente, et dont les voyageurs ont constaté l'existence au cœur même de l'Afrique. Il s'agit de la coutume qui exigerait du sang humain pour arroser les fondations de toute nouvelle porte pratiquée dans l'enceinte d'une cité. Les détails dans lesquels le missionnaire entre à ce sujet sont si formels, si précis, qu'ils semblent exclure l'idée d'une erreur ; cependant M gr Pallegoix hésite à confirmer le fait, tout en confessant quV/ a lu dans les annales de Stam quelque chose de semblable.

L'éducation des jeunes garçons commence dès qu'on leur a rasé le toupet, cérémonie qui est pour le Siamois adolescent ce qu'est la première communion chez nous et ce qu'était pour un jeune Romain la prise de la robe virile, et, à partir de ce moment, ils fréquentent les éco.

les annexées aux pagodes. Les talapoins 1 sont, en effet, là-bas, prêtres, moines, prédicateurs, instituteurs ; mais, en cette dernière qualité, ils ne brillent guère, s'il est vrai, ainsi que Mouhot l'affirme, qu'il ne faille pas moins de sept ou huit années d'études monacales pour inoculer à un élève, ^privilégié sur une dizaine de fruits secs, la science complète de récriture et de la lecture, ni plus ni moins. Il n'y a pas trop lieu de s'en étonner quand on songe au mode de recrutement des talapoins, à leur propre ignorance et à leur façon de vivre. Leurs rangs s'ouvrent à quiconque se présente dans une pagode vêtu de blanc, accompagné d'un cortège suffisant de parents, d'amis, de musiciens, lesté surtout d'une honnête quantité de présents, et sollicite son admission. Pour peu qu'il déclare être âgé de vingt ans, agir avec le consentement de ses parents, n'être sous le coup ni de dettes, ni d'un sortilège et n'avoir point de lèpre, il est séance tenante déclaré membre de la congrégation. On le revêt à ce titre d'un langouti jaune, d'un manteau jaune, d'une écharpe jaune ; on lui remet une marmite en fer battu, et muni de ce viatique, le voilà désormais libre de mener à travers le royaume la vie d'un mendiant vagabond, sauf à passer dans son couvent les trois ou quatre mois de la saison pluvieuse.

Ces honnêtes gens ont fait vœu de pauvreté, et ils prennent de toutes mains. Us recueillent dans les familles riches de riches étoffes, de belles coupes à pied, des urnes, des caisses de thé, de l'or et de l'argent monnayés, tandis que, dans les familles pauvres, la femme

1 C'est le terme sous lequel les voyageurs européens désignent communément les prêtres siamois. Il vient de ce qu'ils portent d'habitude un éventail- ta /apaf ; mais leur désignation dans le pays même est celle de Phra, qui veut dire « grand, sacré, distingué ». (D* Bowring, The Kingdom and Peuple ofSiam, le royaume et le peuple de Siam, I, chap. xi.)

ou la fille glisse discrètement dans leur marmite toujours béante le meilleur morceau du modeste ordinaire de la maison. Il leur est défendu de rien acheter, de rien vendre, et ils colportent toute sorte de marchandises ; ils pratiquent même la contrebande. N'allez pas croire pour cela que les talapoins soient négociants. Ils ne le sont pas plus, comme dit Mouhot, « que le père « de M. Jourdain n'était gentilhomme ; seulement, de « même que ce pseudo-gentilhomme, ils se connaissent « en marchandises et se plaisent, moyennant une légère et rétribution, à faire profiter de leur science pratique « leurs amis et leur parenté. * Ils ne doivent pas regarder les femmes, leur parler en particulier, penser même à elles, « soit éveillés, soit endormis », et le jovial frère lai de la ballade anglaise n'eut jamais autant de privautés avec le beau sexe et n'en fut plus choyé. Ajoutez à tant d'avantages un casuel fort productif, à l'époque particulièrement de la tonte du toupet, ainsi que le droit absolu d'hériter et de tester, et vous comprendrez que cet ordre de mendiants se compose, pour le seul royaume de Siam, de cent mille frères, bien portants et bien nourris, sans parler de quelques milliers de hauts dignitaires, vicaires, pro-vicaires, légats, prieurs, princesabbés, qui vivent dans la plus grande abondance et qui jouissent des positions les plus sûres que l'ordre social du royaume puisse offrir.

Aussi bien suffit-il pour s'édifier sur le détachement des biens terrestres au clergé siamois de visiter le monastère du mont Phrabat. Huit lieues de territoire forment le fief de son supérieur : il possède des milliers de vassaux taillables et corvéables à merci, qu'il emploie à sa guise, et l'existence qu'il mène est tout à fait celle des princes-abbés de l'Europe féodale. Les panneaux et les corniches dorés du temple, ses portes massives en chêne incrustées de nacres de diverses couleurs, les nattes

d'argent qui en recouvrent le plancher, tout atteste l'opulence de la communauté. Un catafalque, entouré de lambeaux de serge dorée, se trouve au milieu de la salle ; il conserve l'emplacement du pied du Bouddha, que les pèlerins recouvrent de leurs offrandes : poupées, découpures de papier, bimbeloteries, objets en or ou en argent.

Les ruines de l'ancienne Ajuthia, qui recouvrent plusieurs milles, renferment un grand nombre de wats ou temples ; pour mieux dire, ce sont les seuls vestiges qui subsistent de la cité. La beauté d'un temple siamois ne consistant point dans son architecture, mais bien dans la quantité des arabesques qui décorent ses murs de briques et de stucs, il ne tarde point à devenir, s'il est négligé, un amas informe de décombres qu'envahissent les plantes parasites. Tel a été le sort des monuments d' Ajuthia : ils forment un immense quadrilatère de débris dont les murailles, bouleversées et frangées de broussailles, sont encore indiquées par des dômes ébréchés et des pyramides écroulées. Au centre de la plaine, se dresse une pyramide sacrée d'une hauteur et d'une largeur immenses, mais sans aucun de ces ornements en faïence dont les temples et les pyramides de Bangkok sont abondamment décorés. Au troisième étage du monument/ quatre corridors, formant la croix, aboutissent dans l'intérieur du dôme à une colossale statue dorée dé Bouddha, autour de laquelle des tourbillons de chauves-souris et de hiboux volettent incessamment. Cette statue est toujours debout ; mais il y en a. beaucoup d'autres qui gisent sous les éboulis des temples qui les renfermaient, et s'il est vrai, comme l'affirme M gr Pallegoix, qu'une de ces statues renversées avait exigé pour sa confection 25,000 livres de cuivre, 2,000 d'argent et 400 d'or, on peut se faire une idée des étonnantes richesses que les ruines d'Ajuthia recèlent.

De grandes forêts et de vastes jungles environnent Ajuthia ; les éléphants y abondent et y vivent, si ce n'est entièrement à l'état sauvage, du moins dans cette sorte de liberté dont jouissent les chevaux de la Camargue et les buffles des marais Pontins. Tous appartiennent au souverain, et c'est un crime d'en tuer ou d'en blesser un, fut-il surpris en flagrant délit de déprédation. Une fois par an seulement, on les traque, afin d'en amener le plus grand nombre possible dans le parc construit près d'Ajuthia, et qui est le grand dépôt de remonte de ces colosses. C'est un grand quadrilatère composé de deux enceintes concentriques et parallèles, et tt'ayant chacune qu'une entrée, sorte de traquenard qui s'ouvre ou qui se ferme par le jeu de deux énormes poutres glissant entre de profondes rainures. Dès que la bande des animaux pourchassés est entrée tout entière entre les deux enceintes, et que le seuil de la première s'est refermée derrière eux,un jury d'examen, formé des principaux personnages de l'État et que souvent le roi préside en personne, procède au choix dea éléphants qu'il regarde comme propres au service. L'animal ainsi désigné est aussitôt entouré par des éléphants privés qui le pressent, le poussent et l'amènent dans la deuxième enceinte. Qu'il regimbe trop ou qu'il tente de s'enfuir, un nœud coulant jeté autour de ses jambes le fait trébucher ; il roule à terre, sous le poida d'un de ses congénères civilisés,et ne se relève que bien garotté. Une fois enfermé dans le parc, une diète absolue, suivie d'un abondant régime de cannes à sucre et d'herbages frais, suffit à le dompter complètement.

Une battue d'éléphants sauvages sert aussi à honorer les grands personnages étrangers, et le roi Phra-Naraï ne manqua point de régaler de ce spectacle l'envoyé extraordinaire de S. M. Louis XIV, le chevalier de Chaumont, ainsi que le comte de Forbin, le P. Tachard,

et le P. de Fontenay, ses compagnons. Aussi tous les voyageurs ont-ils parlé des éléphants du Siam : Bernier rapporte que, à la cour d'Aurungzeb, la variété siamoise était la plus recherchée de toutes, etKœmpfer raconte que, de son temps, le conducteur de l'éléphant royal devait être un prince du sang. Déjà Schouten, qui visitait le pays en 1636, avait cité comme une de ses plus grandes curiosités Yéléphant blanc, qu'on ne rencontrait pas en Gochinchine et, environ deux siècles plus tard, le roi de Siam croyait faire le plus grand honneur à Grawfurd et au naturaliste Finlayson, son compagnon, en les faisant conduire à la suite d'une audience solennelle à l'écurie de ses éléphants blancs, qui en renfermait alors six. La vénération des Siamois pour cet animal vient de leur croyance à la transmigration, croyance commune à tous les peuples bouddhistes, et qui leur fait imaginer que dans son corps réside l'âme des grands 1 . Aussi est-il de règle que tout éléphant blanc, qui est pris dans les forêts, soit amené à la cour, et jadis celui qui avait le bonheur d'en capturer un recevait une dotation territoriale, avec une couronne d'argent et l'exemption de l'impôt pour lui et pour sa postérité.

Aujourd'hui, c'est encore une grande nouvelle et une grosse affaire que la prise d'un éléphant blanc. Mouhôt a fait route avec un de ces pachydermes que l'on conduisait en grande pompe à Bangkok : il a vu pendant le trajet des centaines d'hommes couper des branches devant l'animal pour lui préparer un chemin facile, tandis que des mandarins lui servaient des gâteaux

1 On sait que cette couleur de l'éléphant est anormale et constitue un fait d'albinisme. Ce n'est pas d'ailleurs l'éléphant blanc seulement que les Siamois ont en grande vénération ; c'est encore et par la même superstition, le singe blanc et en général tout animal albinos.

dans des plats d'or et que le roi lui-même, « sorte de philosophe rationaliste, » venait jusqu'à Ajuthia au-devant de lui. Il avait été témoin oculaire et auriculaire, à l'occasion de cette même bête, d'une scène curieuse et qui donne une médiocre opinion des mœurs administratives du pays. Elle se passait à Khao-Khoc, dans le prétoire du premier magistrat, méchante hutte construite tout entière en bambou de ses fondations à sa toiture. Sur le plancher vacillant de cette sorte de cage, le mandarin, les jambes croisées à la façon des tailleurs, occupait une estrade haute de dix ou quinze pouces et roulait dans sa bouche, d'un air grave, quelques pincées de bétel. Devant lui se tenait, plutôt couché que prosterné, un messager, fonctionnaire de Tordre des naimonets, ou sergents de ville, qui lui faisait son rapport, en présence de volailles indiscrètes, caquetant perchées sur les degrés de l'échelle par laquelle on accédait au prétoire et au milieu des grognements des tonquins, à l'abdomen distendu, hôtes de son sous-sol.

Le message débité et ouï, le mandarin se lève avec transport, dépose sa chique, joint les mains et s'écrie: « Heureux événement I Avez-vous été, ô naimonet, favorisé de la vue du saint éléphant? » Et il s'établit entre eux le colloque suivant:

Le messager. Illustre seigneur, que n'en est-il ainsi 1 Mais je ne le connais que par la proclamation de l'auguste Chao-Phaja de Korat, dont je reçois les ordres, moi, cheveu. L'auguste Chao-Phaja s'est transporté jusqu'à Pimaie pour vérifier si la chose était telle que l'annonçait le roi de Louang-Prabang, et, à son retour, il a déclaré avoir reconnu un éléphant màie, de noble race, marqué de tous les signes divins. — Le mandarin. Bien 1 très-bien ! Alors sa couleur peut être comparée à la couleur d'une marmite de terre neuve? — Le messager. Illustre seigneur 1 je re-

çois vos ordres : il est majestueux. — Le mandarin. Et quand devons-nous l'attendre en ces lieux? — Le messager. Illustre seigneur ! si je puis énoncer une opinion à cet égard, moi, cheveu, il sera ici vers le milieu de la lune prochaine. — Le mandarin. Bien 1 très-bien ! tout sera prêt pour sa réception. »

Et tandis que le naimonet se glissait à reculons vers l'échelle, pressé d'aller porter ailleurs la bonne nouvelle, le digne magistrat se frottait les mains avec une vigueur inhabituelle et répétait avec une force croissante : « Heureux événement ! Heureux événement. » Il ne cacha point à notre compatriote que ce qu'il appréciait le plus 'dans r événement était la faculté d'imposer des corvées à ses administrés, qu'allait lui donner l'ouverture de nouvelles routes ou la réparation des anciennes pour le passage du pachyderme sacré. Il confessa, o pleurant d'un côté et riant de l'autre, » qu'il en imposerait beaucoup plus que la chose ne l'exigeait absolument, et que tous ceux qui voudraient s'en racheter devraient lui verser 16 ticaux (48 francs) par tête. Il espérait bien que cette petite affaire, bien conduite, le mettrait à l'abri du besoin pendant ses vieux jour3... « C'est ce qu'on appelle proverbialement chez nous, » dit-il en achevant sa confidence, «faire sa moisson sur le dos du peuple: tham nabon limgphraï. N'avezvous pas, ô vénérable étranger, quelque expression équivalente dans vos langues européennes ? »

Il faut dire à la décharge du mandarin de Kao-Khoc que les appointements du malheureux ne s'élevaient point à plus de 180 francs par an. Les employés inférieurs ne touchent que 120 et même 50 francs. Comment pourraient-ils faire pour vivre si la générosité des administrés ou la concussion ne leur venait en aide? Avec leurs seuls honoraires, ils mourraient de faim et auraient le désagrément, en outre, de passer pour

CHIHE, JAPON, SIAM. 27 i

des imbéciles aux yeux du bon peuple de Siam 1 .

Un éléphant blanc figure sur l'étendard royal, et, en temps de guerre, ces colosses jouent parfois le rôle nonseulement de bêtes de somme et de convoyeurs, mais encore de combattants. On les lance contre les retranchements, et, dans la dernière guerre contre l'Annam, le généralissime siamois ayant fait attacher des torches enflammées à la queue de plusieurs centaines d'éléphants, ces animaux se ruèrent dans le camp ennemi et y jetèrent le plus complet désordre. Un millier d'Annamites furent écrasés, et le reste prit la fuite. Par contre, dans une expédition contre Chiangtoung, de désastreuse mémoire, la saison pluvieuse et une mauvaise nourriture firent périr, presque jusqu'au dernier, les mille éléphants qui accompagnaient les troupes siamoises, et l'expédition, privée de moyens de transport, dut finalement et piteusement battre en retraite. Pour mieux dire, ce fut une vraie déroute, une complète débandade, et, pour accélérer la marche rétrograde de ses soldats, le général en chetn'eut pas le moindre besoin de les piquer d'une longue lance, là où le dos perd son nom, comme le faisait, dit-on, un de ses collègues qui leur criait en même temps : a En avant, garçons ! en avant! »

L'éléphant est, ainsi qu'on le disait tout à l'heure, un des grands modes de locomotion des Siamois. On s'installe sur son dos dans une sorte de panier recouvert et garni de coussins, dans lequel, avec quelque habitude, on se trouve fort bien.

1 Voici le tarif officiel des traitements siamois : Princes et ministres, 20 livres d'argent, valant 7,000 francs (par an). — Mandarins de la 1™ à la 3« classe, de 3,600 à 500 francs. — Mandarins de 4° classe et de 5*, 300 et 180 francs. — Employés inférieurs, de 120 à 50. — Médecins, soldats, satellites et ouvriers, 30 à 36 rancs.

Très-souvent le harnachement d'un éléphant eât tout simplement somptueux, et il paraît certain que ces intelligents colosses ne sont pas peu fiers de porter de si riches caparaçons. Les Siamois affirment qu'ils tiennent beaucoup aux grelots d'or ou d'argent qui pendent à leurs défenses : ils s'irritent quand on les leur retire et se montrent joyeux lorsqu'on les leur restitue. Ils donneraient aussi des marques de déplaisir quand ils sont transférés d'une belle écurie dans une médiocre. La chose est très-possible, et ne dépasse point la grande mesure d'intelligence qui a été certainement dévolue à ces animaux. Mais les Siamois estimaient trop haut oette intelligence lorsque, au témoignage de La Loubère, ils murmuraient ces mots à l'oreille des trois éléphants que le roi de Siam envoyait comme présent à Louis XIV : « Partez et partez joyeusement : sans doute vous serez esclaves, mais esclaves du plus glorieux des monarques, dont le joug est aussi léger que glorieux. »

De même que tous les peuples voués à la servitude, le Siamois donne aux jeux et aux divertissements une bonne part de son existence, la meilleure, faudrait-il dire. Il ne songe à son pain journalier qu'aux heures où il a faim, mais il songe au jeu sans cesse, au jeu sous toutes les formes et pour tous les instants. C'est sa grande préoccupation, et ce n'est pas le moinde souci du gouvernement lui-même. Il fait de son mieux pour prohiber les combats de coqs, dont les adultes sont si friands, et il permet aux enLnts les combats de fourmis, de sauterelles et de deux sortes de petits poissons très-rageurs qui se livrent des assauts acharnés, à la plus grande joie de la marmaille. En ceci, le gouvernement ne semble pas se piquer d'une grande logique ; venais il obéit à cette considération suprême du despotisme, qu'il faut amuser le peuple, heureux encore que le sien ne lui demande que des spectacles, tandis que le

peuple romain demandait à ses empereurs à la fois 4e» spectacles et du pain.

Les enfants jouent dn matin au soir au palet, à la dignemusette, à saute-mouton, aux barres, à colin -m aillant, à la toupie ; les hommes faits s'adonnent aux échecs, a» trictrac, aux cartes danoises, aux dés et ne dédaignent même pas de faire partir des cerfs-volants. Au débets, ils recherchent les grandes régates, les joutes snr l'eau et surtout les combats 4e baffles on d'éléphants. Mais ce sont là des divertissements fort coûteux et <jm*il n'est pis possible de leuT offrir fréquemment. Par bonheur, le gouvernement peut compter, ponr remplir les intermèdes de ces représentations extraordinaire*, snr les fanérailles, avec leur accompagnement obligé ée pugilat, de luttes, de marionnettes, d'ombres chinoises, es danses sur la corde, de feux d'artifice et 4e comédie en plein vent.

De tous les amusements qu'on lui jette en pâture, il n'en est aucun que le peuple siamois goûte autant que celui-ci. Le théâtre ne consiste guère cependant qrfen une salle ouverte de tous côtés, sorte de tréteau sur lequel des acteurs et des actrices, au corps frotté 4e peindre blanche, aux longs bonnets pointus, aux lo^ne* oreilles postiches, aux vêtements de polichinelles et aux bijoux en clinquant, chantent et Client, â tour de rôle ou en chœur, des histoires fabuleuses et des scénarios fantastiques, en s'accompagnant d'une pantomime bizarre. Un tel spectacle n'offrirait â un Européen qu'un attrait bien mince, et sa première curiosité satisfaite, il s'empresserait de le quitter ; les Siamois eux n'en perdent pas un mot, pas un geste, et c'est avec une passion voisine de la frénésie qu'ils en suivent les péripéties, de l'ouïe et du regard, pendant les vingt-quatre heures que dure communément une représentation de cette espèce.

Chaque grand personnage possède une salle de théâtre et entretient une troupe d'acteurs. 11 va sans dire que le roi a les siens et que sa salle se distingue par sa magnificence. Des draperies de soie rouges et blanches et des boiseries sculptées en forment les décors, avec un nombre infini de ces découpures en carton dans lesquelles les Siamois excellent. Une vaste tribune, garnie de riches tentures et située à droite de la scène, est destinée au roi lui-même, et une grande estrade, placée en avant de la scène et de plein-pied avec elle, est couverte de chaises et de fauteuils à l'usage des invités européens. L'orchestre joue d'abord, pendant quatre et cinq heures, une même phrase, celle que Mouhot regarderait volontiers comme l'unique fond de la musique siamoise, et le spectacle commence. Une foule d'acteurs et d'actrices envahissent la scène, vêtus des costumes les plus bizarres. Les scieries brodées d'or dans lesquelles ils se drapent, les bonnets coniques et ornés de verroteries qu'ils agitent fièrement sur leurs têtes offrent un coup d'oeil qui ne manque pas d'originalité. Mais le jeu des acteurs est d'une simplicité extrême ; il consiste à peu près uniquement en une pantomime au fond assez disgracieuse, que relève un chœur criard placé non loin des acteurs 1 .

Jusque dans les derniers devoirs funéraires rendus se montre le goût dominant des* habitants de Siam pour les cérémonies mouvementées et de grand apparat. En elles-mêmes, les funérailles des Siamois présentent des particularités intéressantes. Lorqu'un Thaï est sur le point de mourir, ses parents vont quérir les talapoins; ils répandent de l'eau lustrale sur le patient, réeitent des versets de leurs livres sacrés sur la vanité des choses humaines, et poussent de bruyants gémissements

1 Mouhot, Voyage, etc., chap. IV.

entrecoupés par intervalles de l'exclamation Arahang, Arahang! mot mystique qui s'applique à la chasteté du Bouddha et à son exemption de la concupiscence. Dès que le malade a exhalé son dernier soupir,la famille éclate en cris perçants et en lamentations, a Pourquoi nous « quittez- vous? s'écrie-t-elle, etqu'avions-nous fait pour « vous offenser? Que n'avez-vous plutôt suivi notre cona seil en vous abstenant de manger ces fruits qui don-

« nent t la dyssenterie et qui causent la mort ! déso-

« lation, ô misère, ô inconstance des choses humaines ! » Puis chacun se précipite aux pieds du mort, criant, pleurant ; le baisant, l'accablant de tendres reproches. Le corps est ensuite lavé et enveloppé dans une étoffe blanche ; il est déposé dans une bière garnie de papier doré et décorée de fleurs métalliques. On prépare alors un dais orné de la même façon que la bière, avec des guirlandes de fleurs naturelles en plus, et Ton place dessous le cadavre.

Au bout de deux jours, la bière sort de la maison, non par la porte, mais par une ouverture pratiquée exprès dans le mur, et on lui fait faire, à toute vitesse, trois fois le tour de la maison, afin que le défunt perde ainsi le souvenir du chemin par où il a passé et ne vienne pas tourmenter les vivants. Le cercueil est alors transporté, aux sons d'une musique mélancolique, dans une grande barque, et les parents et amis l'accompagnent, en de petits bateaux, jusqu'au lieu où le corps doit être brûlé. A l'arrivée, le cercueil est ouvert, et le cadavre remis aux mains des prêtres, ayant dan3 la bouche un tical d'argent (environ 3 francs), destiné au payement des frais funéraires. L'officiant en lave la face avec du lait de coco et le découpe en morceaux, si le défunt a déclaré avant de mourir que sa volonté dernière était d'abandonner son corps aux vautourset aux oiseaux de proie. Sinon, ce corps est placé sur le bûcher, que

le prêtre allume el que les parents viennent fouiller, une fois éteint, pour y recueillir les gros os du mort et les transporter chez eux dans une urne 1 .

Autre particularité digne de remarque : une partie notable de cette population vit sur l'eau, nous allions dire dans l'eau, tant elle est dans une étroite familiarité avec le liquide et perfide élément. C'est avec une dextérité incroyable qu'hommes, femmes, enfants dirigent ces légères embarcations qui sillonnent le Mé-Nam, ou les nombreux canaux qui coupent toute la partie centrale de son bassin, et c'est merveille de voir de vrais marmots se jeter dans la rivière, y nager, y plonger, s'y livrer à mille ébats, d'autant que les jeunes Siamois sont charmants et restent tels jusqu'à l'âge où ils enlaidissent par l'usage du bétel, qui noircit les dents et grossit les lèvres. A Bangkok, on ne voit guère sur les bords mêmes du Mé-Nam que des maisons flottantes, c'est à-dire bâties sur des radeaux, qu'il est très-curieux de voir à un moment donné couper leurs câbles et voguer vers un autre point. Ces habitations mobiles renferment parfois plusieurs appartements et abritent des familles entières. Il y en a en planches, d'autres en bambou ou en osier, d'autres enfin en simples feuilles de palmier. Elles ont généralement une vérandah sur leur façade et une aile de chaque côté. Lorsqu'elles servent de boutique ou de magasin, on enlève toute leur devanture, et leur contenu demeure exposé à la vue de tous les bateaux qui vont et viennent sur le fleuve. La population des maisons flottantes est assez mêlée ; il n'y manque pas de gens habitués aux démêlés avec la police et qui ne sont pas fâchés de pouvoir s'éloigner facilement, au besoin, du théâtre de certains de leurs exploits. La police siamoise, pour le dire en passant, est assez

1 Pallegoix, Le royaume de Siam, etc., I, 244-47.

arbitraire dans ses voies et moyens, assez sommaire dans ses procédés pour que personne, innocent ou coupable, ne se soucie guère de passer par ses mains. Eclate-t-il quelque tapage dans les rues de Bangkok, elle fait razzia de tous les passants, elle les jette tous en prison, et nul n'en sort sans une bonne bastonnade, ou bien une lourde amende. Telles sont les habitudes judiciaires de l'Orient ; elles n'ont pas varié depuis des siècles et ne diffèrent point à Gonstantinople ou au Caire de ce qu'elles sont à Bangkok ouàPéking. Disons cependant, à la louange des rois de Siam, que le code criminel de leur pays n'est pas hérissé de ces pénalités monstrueuses en lesquelles l'esprit ingénieusement féroce du législateur chinois s'est de tout temps complu. On ne laisse pas toutefois d'y découvrir des pénalités excessives telles, par exemple, que le bûcher qui attend toute vivante la personne coupable d'avoir fait fondre une idole, ou le fer rouge qui marque les adultères sur les deux joues. Si c'est un boeze qui a commis le dernier de ces méfaits, il est publiquement dépouillé de sa robe jaune, flagellé jusqu'à ce que son sang coule, et, en fin de compte, condamné à couper, durant le reste de sa vie, du gazon pour les éléphants royaux. C'est une peine tout à fait infamante, dont le criminel n'est jamais relevé, et il en est ainsi du ta ven. La personne qu'il frappe, chargée de chaînes et ayant une cangue au cou, précédée de cymbaliers et accompagnée d'officiers de police, est promenée par les principales rues ; elle doit incessamment crier à haute voix les paroles suivantes : « Tel est mon crime ; qu'il vous serve d'exemple ! » Et, si elle se tait ou bien si sa voix faiblit, on la frappe à grands coups de plat de sabre. Non seulement le supplice du ta ven ne manque pas d'une certaine originalité, mais encore, ingénieusement, il satisfait la vindicte publique en même temps qu'il procure gratis au bon

peuple siamois le plaisir quasi-quotidien d'un drame vivant avec accompagnement de musique.

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