LE PAYS ET LA POPULATION
Si à l'empire chinois on rattache les contrées qui en sont dépendantes ou tributaires, telles que la Mandchou rie nord-orientale, berceau de la dynastie régnante, la Mongolie nord-occidentale, et ce que les progrès de3 Russes lui ont laissé du Turkestan, du Tibet et la ré gion du Koukounor, cet empire serait, comme étendue territoriale, le plus grand Etat du monde, après* la Russie, embrassant comme il fait une aire de 13.674.000 kilomètres carrés, soit un dixième de toute la terre Mais ne considère-t-on que la Chine proprement dite, en d'autres termes les Shing-t J a-Sliêng % ou dix- huit pro vinces des Chinois, que délimitent la Mongolie au nord
le Turkestan ,1e Koukounor,le Tibet et le Bàrma, à l'ouest ; le Dârma, la Cocliinehine, et la merde Chine au sud ; la mer de Chine, la mer Jaune, le golfe de Pe-Tchi-Li et la Corée a Test, cette aire se réduit à 5.160.000 kilomètres carrés, ce qui ne laisse à la Chine que le quatrième rang parmi les États les plus étendus du globe, et la place après la Hussie, les t.tats-Unis de l'Amérique septentrionale et le Brésil.
Le nom que porte aujourd'hui ce pays n'est pas d'origine indigène : c'est le mot T china, ou China, que les Malais lui donnèrent au III e siècle avant noire ère, parce que ses habitants s'appelaient eux-mêmes les Tsin- Jin ou hommes des Tsia, du nom delà dynastie régnante qui était celle des Tsin C'est, en effet, une coutume que les chinois ont toujours eue, et c'est pourquoi ils se qualifient aujourd'hui d'hommes de. Thsing, la dénomination Thsing ayant été adoptée par les Souverains mandchoux. En dehors de ces appellations particulières et variables, ils désignent leur -empire sous divers vocables dont l'Empire Céleste, Tien- Tchad, et surtout l'Empire du Milieu, Tchoung Rouo, sont les plus usités. Ce dernier passe assez généralement en Europe comme une preuve manifeste de l'ignorance géographique ou de l'orgueil démesuré des Chinois; mais la vérité paraît être que vers la lin du xu e siècle avant Jésus-Christ, alors que l'Empire était divisé en plusieurs principautés qui toutes prenaient le nom de royaume, on donna le nom de Royaume du Milieu au plus central, dont s'est formée plus lard la province de Ho-nan et que, par extension, c^tte qualification s'est toujours appliquée à la portion de l'empire directement gouvernée par les empereurs, ou à sa totalité 1 .
Quoi qu'il en soit, ce lut l'illustre Vénitien Marco
* L'abbé Girard : France et Chine, I, ch. 1.
Polo qui révéla la Chine à l'Europe ; mais il parlait à des gens inattentifs ou incrédules, et d'ailleurs Vasco de Gamâ n'avait pas encore doublé le cap des Tempêtes. Il le doubla en 1492, et, vingt-quatre ans plus tard, le Portugais Raphaël Perestrello atterrissait à Canton. Ce fut le signal d'entreprises auxquelles les Espagnols, les Hollandais, les Anglais se livrèrent tour à tour, dans la pensée commune de s'ouvrir de force le vaste marché de l'empire Chinois. Toutes ces tentatives échouèrent et, jusqu'en 1842, les Portugais furent seuls à posséder en Chine un pied-à-terre commercial et militaire dans rétablissement de Macao. Les Anglais avaient aussi des comptoirs à Canton ; mais les autorités chinoises les avaient relégués dans un coin de la ville, et leurs possesseurs étaient sans cesse en butte aux insolences des mandarins comme aux brutalités de la populace.
Depuis, les traités célèbres de Nanking, de Tien-Tsin et de Péking ont successivement ouvert dix-sept ports chinois au commerce étranger et, grâce aux merveilleuses facilités de transport qu'offre la navigation à vapeur, des milliers de touristes s'abattent chaque année sur les plages de Shanghai et de Hongkong. Au retour, ils ne manquent pas de publier leurs impressions de voyage. Mais le moyen d'avoir confiance dans ce que racontent de la Chine des gens qui ne l'ont vue, comme disait le P. Amyot au dernier siècle, que des bords de la rivière de Canton ? Par bonheur, les hommes désireux d'étudier ce pays immense et à tant d'égards si curieux n'en sont pas réduits à dépouiller ces compilations mensongères ou ces récits puérils. Indépendamment des quarante ou cinquante in-folio que les jésuites français de Péking ont publiés dans le cours de deux siècles, ils ont les livres et les mémoires des fiourboulon, des Davis, des Fortaqft, des Pue, des Courcy, des Lockhart, des John
4 CDINB, JAPON, S1AM.
Scarth, des Wells Williams, qui datent déjà d'un certain temps, ainsi que le grand ouvrage de la commission française du Mékong et les relations de M. le comte de Beauvoir, de l'abbé David, de M. de Hubner, de M. de Richthofen et de M. Thomson, etc. etc., qui sont plus récents.
Physiquement parlant, la région chinoise fait partie du versant asiatique du grand Océan. Des puissants massifs de l'Asie centrale, notamment du Koukounor et du Kien-Loun, se détachent des chaînes qui font du Tibet oriental et de la Chine occidentale un des pays les plus élevés du monde. Elles séparent, sous le nom de monts Nan-Ling, les deux grands bassins hydrographiques du Yang-Tse-Kiang et du Hoang-Ho, et jettent entre ces deux fleuves, sous le nom de Pi-Ling, des masses confuses et si considérables qu'elles les forcent à-couler d'abord à 1,600 kilomètres l'un de l'autre, l'un au nord, l'autre au sud. Elles s'abaissent ensuite et finissent vers le Pacifique en coteaux et en plaines. Il résuite de cette disposition topograpbique une grande variété de climats, selon les latitudes et les altitudes, de telle sorte que le froid règne au nord, tandis que la chaleur est tempérée dans les plaines du centre ou de l'est et tropicale au sud du Nan-Ling.
Les bassins du Yan-Tse-Kiang, et du Hoang-Ho comprennent presque toute la Chine proprement dite. Le premier de. ces cours d'eau, que nous appelons aussi le fleuve Bleu, ce qui ferait croire qu'il roule des eaux bleues tandis que ses eaux sont tantôt d'un vert magnifique, tantôt jauqâtres, le Yang-Tse-Kiang est un fleuve immense dont le parcours n'est pas moindre de 5,000 kilomètres. Sorti de la province montagneuse du Yun-nan et formé de deux torrents qui descendent du pied des monts Kouen-Loun, il arrose, des montagnes à l'Océan; une plaine magnifique d'une
CUINE, JAPOtf, SIAM. 5
fertilité rare même ta Chine, où le mûrier croit en forêt et que couvrent partout des rizières et des plantations de coton, des champs de tabac, de thé et de cannes à sucre.
C'est pourtant un fleuve destructeur, dont les inondations sont presque aussi terribles que celles du Hoang- Ho ou fleuve Jaune lui-même. Ce cours d'eau qui sort des monts Koukounor, après avoir franchi deux fois la grande muraille, pénètre dans la vaste plaine 4c la Chine et allait finir, il y a quelques années, dans la mer Jaune ou de Corée. Mais la grande irruption du fleuve Jaune en 1857 en a rejeté le lit vers le nord, et aujourd'hui c'est dans le golfe de Pe-Tchi-Li quUl débouche. Cette catastrophe coûta la vie à plusieurs millions d'hommes, dit-on, et chassa de la Chine de nombreuses famHles qui sont allées coloniser les plaines de la Mandchourie. Du même coup, ce débordement du Hoang-Ho a rendu innavigable sur un long parcours le Canal Impérial,uae des œuvres dont les Chinois peuvent le plus se glorifier à juste titre, et la plus grande idée que les souverains du Céleste-Empire aient jamais eue est certainement la conception du lun-Lean-Ho. Long d'environ cinq mille kilomètres et large de soixante à trois cents mètres, il a été construit pour relier Canton à Péking, le sud de l'empire au nord. Dans les lieux bas et marécageux, il coule pour ainsi dire en l'air, exhaussé et contenu entre deux chaussées qu'épaulent des murs épais de quatn; mètres et composés de blocs de marbre rassemblés par des crampons de fer. Ailleurs, il a fallu, pour lui livrer passage; éventrer des montagnes ou creuser des tranchées profondes de 20 ou 30 mètres. Aujourd'hui cette voie magnifique est convertie en une espèce de marécage et menace de devenir inutile. Ensablé ici et comblé là, il ne porte plus que par intervalles ces mil-
liers de jonques, ces innombrables canots, ces maisons flottantes qui le vivifiaient jadis et qui en faisaient la route par excellence du pays. Tel quel, le lun-Lean-Ho pourrait redevenir ce qu'il était, si un empereur ou une compagnie prenait la résolution de le nettoyer et de le creuser. On ne verrait plus alors les malheureuses populations du Clian-toung et du Tche-ly décimées par la famiue. Mais personne en Cuine ne parait songer à un tel projet, ni le gouvernement impérial, ni les mandarins, ni les populations elles-mêmes 1 .
Maintenant reeherche-t-on le nombre des personnes qui peuplent cette superlicie immense, on hésite devant des appréciations très différentes, on reste indécis entre des chiffres qui s'écartent sensiblement les uns des autres. Depuis longtemps les géographes dissertent là-dessus sans s'être mis d'accord, que nous sachions, et les données officielles n'apprennent rien de certain.
Ce n'est pas que les recensements manquent. Il y en a eu cinq, de 1757 à 1852, accusant le premier, une population de 190.348,000 habitants et le second une population de 536.904,000. Mais ce dernier chiffre, à le supposer exact, doit avoir subi à 1 heure qu]il est une forte réduction du fait des longues années de guerres civiles, de dévastations et de massacres qu'a traversées la Chine. La question est de savoir dans quelle mesure cette réduction s'est produite. Un Anglais qui écrivait, il y a quelques années, une excellente Notice géographique, statistique et politique sur ce pays, M. Allred Hippesley * ne lui attribuait pas plus de 250,000,000 d'âmes; mais nous sommes tentés d'accorder plus de confiance à la
* Gaston de.B>zaure, le Fleuve Bleu (Plop ; Paris 1878J. » China, a geographical, statistical and polùical Sketci ; 1876. La Chine, esquisse géographique, statistique et politique).
supputation d'un de nos compatriotes, dont le séjour en Chine s'est prolongé pendant une dizaine d'années, et que sa qualité de missionnaire mettait à mém<* de mieux apprécier certains détails. M. l'abbé Armand David ne conteste nullement que les ravages de3 Taïping, des Nienféi, desTchangmao et desMusnlraansaient détruit beaucoup de villes et de bourgades ; seulement, elles ont ressuscité comme par enchantement et en peu d'années, parce qu'en Chine tout le monde se marie de bonne heure et qu'il faut très-peu à un ménage pour vivre et prospérer, « les '.hinois ayant trouvé l'art de réduire h leur plus simple expression leurs besoins pour le logement, l'habillement et la nourriture. » Prenant pour type le Ton ou canton de Tsi-fou, qu'il habitait et pour base le nombre de quatre personnes par famille, le savant missionnaire a trouvé 4,000 âmes pour ce canton, et sur le pied de 5,345 Tous, il, 380,000 pour la province de Kiangsi. S'il y en a de moins peuplées, il y en a aussi qui le sont davantage, et si l'on en prend sa population pour moyenne, on arrive, pour l'empire entier, au chiffre de 312,840,000 personnes *.
Ethniquement les populations de la Chine appartiennent à la race jaune ou pour mieux dire au tronc jaune, comme le veut la classification de M. de Quatrefagcs, notre illustre naturaliste. Elle s'y divise en deux branches, VIougricnm ou boréale et la Monjule ou méridionale. Mais, c'est principalement dans la branche mongole que s'accusent les traits caractéristiques de la race : le teint estblanc jaunâtre, la tête grosse, le visage plat et très-large à la hauteur des pommelles, les yeux peu ouverts et obliques, le nez écrasé. Il s'en faut, d'ailleurs, que ce type se retrouve, avec tous ses détails, dans toutes les races jaunes pures ou cjnsidérées comme
* L'Empire chinois; Hachette, 1875.
telles. Très-accentué dans quelques groupes, tels que les Turcomans et les Kalmoucks, qui font partie du rameau Touranien, il s'efface dans la famille Chinoise et dans la famille Indo-Chinoise qui appartiennent au rameau Siniguc. Les Mandchous, qui sont aujourd'hui les maîtres politiques de la Chine et des Chinois, auxquels ils se sont assimilés complètement d'ailleurs, ne sont pas de la même famille qu'eux. Ce sont des membres de la famille Toungouse. Us n'étaient encore, au milieu du xVâi siècle, que des nomades habitant la région qui s'étend entre le fleuve Amour au N., la mer du Japon à l'E. , la mer Jaune au S. et la chaîne des Khing Han à l'O. Us ont fourni à la Chine, en 1662, la dynastie qui y règne encore aujourd'hui, tandis que les autres tribus de Toungouses sont demeurées à l'état errant, et vivent principalement de chasse et de pêche, dans les solitudes glacées qui s'étendent, en Sibérie, depuis l'iéniséï jusqu'à la mer d'Ochotsk et l'océan Arctique.
Politiquement et administiativement, le pays se divise en 18 province», comprenant chacune un certain nombre de départements ou Fou, lesquels se divisent, à leur toui\ en arrondissements ou Tcheou, partagés euxmêmes en cantons ou Ton. Sous le rapport géographique, ces dix- huit provinces peuvent se classer comme suit :
1° 5 orientales — Tche-ly, qu'on appelle aussi le « territoire impérial » et donl le chef-lieu Pékinge&t eu même temps la capitale de tout l'empire, Chan-toung (orient de la montagne), Kiang-sou ; Tche-kiang et Fou-kiang,
2° 2 méridionales. — Kouang-toung % (['ovicu\. du Kouang) et Kouang-si (l'occident du Kouang),
3° 2 occidentales. — Yun-nan (le midi orageux); Szetchouen (les quatres lleuve&j.
4° 6 centrales : Ho-nan, Hou-pe (partie nord des lacs), Hou-nan (partie sud des lacs) ; Ngan-houei (l'arrondissement distingué), Kouei-tcheou et Kiang-ii.
5° 3 septentrionales. — Chen-sij Chan-si et Kansou.
Ces provinces sont fort diversement peuplées : il y en a, telles que le Hou-pe, le Fou-kiang, le Ngan-houeï, le Kiang-sou, auxquelles on accorde de trente à quarante millions d'habitants, et d'autres, comme le Kouei-tcheou et le Yun-nan, qui n'en ont pas plus de cinq. Il est vrai que le Yun-nan est resté jusqu'ici un pays pauvre, quoiqu'il renferme des vallées très-fertiles, qu'il produise des thés de qualité supérieure et que son sous-sol renferme d'immenses richesses minérales. Mais il ne tire aucun parti de ces avantages naturels, faute de débouchés vers le riche bassin du fleuve Bleu ou vers l'Indo-Chine, régions auxquelles il sert naturellement de trait d'union. Le Yun-nan a, en outre, beaucoup souffert de la rébelliou musulmane, comme des dévastations des Tchang- Mao, ou Longs-Cheveux, ainsi nommés de ce que,contrairement à la coutume chinoise, ils ne se rasent pas la tête. Ces Tchang-Mao, dont les musulmans acceptèrent le concours, n'étaient que des bandits vulgaires et qui ne s'en cachaient pas: interrogé par M. l'abbé David sur les motifs qui lui avaient lait prendre les armes, un de leurs principaux chefs répondit tout naïvement que c'était le désir de s'enrichir.
Les Chinois ont un penchant très-marqué pour la vie urbaine: dans aucun pays du monde, on ne trouve plus de villes largement peuplées, en faisant même la part de lVxagération manifeste qui s'est glissée dans certaines supputation» de cette sorte. Ainsi, il a été longtemps que&tiou pourPeking de deux, de trois, de quatre, voire do dix millions d'habitants, tandis que c'est tout au plus si cette vi'le eu renferme 1,500,000, et qu'à s'en tenir à 1,000,000 on serait peut-être plus exact. A la vérité, Pékin g est une capitale en pleine décadence : c'est, suivant le mot d'un voyageur, une ville qui se ronge et se
JO CniNE, JATOK, SIÀM.
désagrège ; que dans cent ans, il faudra abandonner et que dans deux siècles, on découvrira comme une autre Pompéies, mais ensevelie dans la poussière 1 . Avec ses admirables murailles* surmontées de pagodes aux toits coniques et vernissés ; avec ses portes monumentales, sa triple enceinte et son palaÎ3 impérial, qui est à lui seul toute une cité ; avec ses rues bruyantes et garnies de boutiques pittoresques ; avec ses parc3, s<îs canaux et ses étangs, Péking était, il y a un millier d'années, une des merveilles de l'Orient. Aujourd'hui ses rues sont des cloaques, où le visiteur enfonce jusqu'au genoux dan3 des amas d'immondices séculaires; ses canaux sont à sec et leurs pants de marbre rose, désormais inutiles, tombent en ruines ; ses parcs sont devenus des désnrts il, dans cette ville où rien ne se répare, mais où il est défendu sous les peines les plus sévère de rien démolir, les terrains vagues empiètent continuellement et a^x arcs de triomphe délabrés, s'accotent d'affreuses masur< s.
Dans le voisinage de Péking deux villes — Toung-tchou ctTion-lsin — compteraient, dit-on, Tune i00,000 habitants, l'autre 500,000, voire 900,030 Dans la province do Ghan-toung, qui prolonge sur la côte orientale la province de Pe-tchi-li,il y a deux villes de 100,000 âmes, mais qui, par ailleurs, n'offrent rien d'intéressant. C'est tout autre chose dans la province de Kiang-sou. Ici on rencontre Nanking, la vieille capitale de la Chine, célèbre par sa tour de porcelaine et le tissu qui porte son nom > mais si cruellement éprouvée par la gjerre civile ; Sintchou-fou qu'on a surnommée la Venise chinoise, ville de luxe et de plaisir, dont la population s'élève à 500,000 habitants, s»elon les uns, et 900,000 selon les autres ; Shanghaï, près de l'embouchure du fleuve Bleur, que
1 M. le comte de Beauvoir dans son l'oyage autour du Monde.
CHINE, JAPON, SIAM. il
son voisinage des districts à thé et à soie a rendue une des principales places commerciales de l'empire. Dans les provinces également côtières du Tché-kiang, de Kouang-toung, on trouve, dans la première, Iïang-Tchéou à l'embouchure du Grand Canal, à laquelle on donne un million d'habitants et Ning-Po, qui l'ait un grand commerce ; dans la seconde Fou-Cheou (600,000) où Ton vend le meilleur thé noir et qui est de mêmequ'Amoy, (300,000 h.), située sur une île près du rivage, un port très-fréquenté par l'émigration chinoise ; dans la troisième Kouang-Toung, outre Canton, peuplée de 1 million d'habitants, si Ton compte parmi eux la population des dix mille bateaux à l'ancre sur la rivière et qui forment une vraie ville flottante. Canton renfer-ne comme Péking une cité tartare et une cité chinoise : c'est toujours une grande place de commerce, mais la concurrence de Shanghaï lui est nuisible.
Le Kouang si,limitrophe du Tonkin.n'a point de villes énormes pas plus que le Yun-nan ; mais, dans le Szetchouen,on rencontre Tching Tou (800,0, Oh.) située sur un alfluenl au fleuve Bleu, ville très-remarquable tant par sa propreté et son élégance que pir l'aménité de ses habitants et Tou-Ting, dont les maisons s'élèvent en amphithéâtre sur les rives du fleuve Blçu lui-môme, que les uns peuplent de 250,000 habitants, les autres de 730,000 ; enfin Siou^ Theou-Fou. L'aspect extérieur de cette ville trompe le voyageur ; en voyant ses murs bas dont les pierres s'effritent, son assemblage de maisons d'où pas un bel édifice ne surgit, il s'attend à trouver des rues sales et étroites. En général, elles sont au contraire propres et larges. « Les boutiques offrent mille objets raies, mille chinoiseries adorable ment chinoises. A chuque pas,des ateliers de sculpture et de gravure de pierres ûnes.Dans leurs étalages miroite l'are-en-ciel des jades, des agates, et des on) x du Yun-nan ; des paravents
12 OÛWE, MJON, 8ÏAM.
s'ouvrent si délicatement fouillés et ciselés que le moindre souffle semble devoir les briser ; des boucles de ceinture où des dragons aux yeux de perles se mordillent. On y voit des dessus de table à thé, valant souvent cent francs ; des anneaux aux destinations inconnues en Europe : ceux avec lesquels les mandarins portent la pipe à la boutonnière, ceux que les Tart&res mettent au pouce quand ils tirent Tare, et qui sont épais pour protéger le doigt. A côté, des échafaudages de théières en cuivre blanc aussi clair que la platine, et dont les ventres rebondis ont la rondeur des panses mandarinales ; des pipes de cuivre doré, au fourneau minuscule que l'on bourre après chaque aspiration de fumée ; de petites idoles et des magots ridicules aux poses graves, taillés dans des lingots de plomb l . »
Au centre le Hou-pe possède les deux grands centres de Han-Keoù et d'Ou-Chang, que le fleuve Bleu sépare et que l'on peuple, l'un de 800,000, l'autre de 500,000 habitants. On prétend que San-Tang, dansleHou-nan, en aurait un million, et Nan-Chang, chef-lieu de la province de Kiang-si, est également une agglomération fort importante. Le Kiang-si est, depuis des siècles, le centre des fabrications des belles porcelaines translucides, dont les Portugais apportèrent au xvi° siècle des échantillons en Europe, mais sans s'être renseignés sur les procédés auxquels on les devait, laissant ainsi au P. d'incarviile le mérite de les divulguer,près de trois cents ans plue tard. Le chef-lieu de la province est naturellement l'entrepôt de toutes les porcelaines qu'on y fabrique : il renferme plusieurs magasins immenses, remplis de produits de toutes sortes, de toute grandeur et de toute qualité, depuis ces urnes grandioses richement coloriées, qui représentent en relief des scènes de la vie chinoise, jusqu'à
1 Gaftton de Bezaiire : Le Fleuve Bleu.
CaiME, JAWUi, SiAM* 13
ces petites tasses frêles, si délicates, si transparentes qu'on leur a donné le nom de coques d'oeufs. Mais la fabrication elle-même siège à King-Tee-Tching, grande ville à laquelle M. l'abbé Hue, qui Ta visitée, accorde, avec quelque libéralité peut-être, un million d'habitants» presque tous occupés à faire de la porcelaine ou bien à en commercer. « Il y règne, dit-il, une activité difficile à décrire. A chaque instant du jour, on voit s'élever d'épais tourbillons de fumée et des colonnes de flamme qui donnent à King-Tee-Tching un aspect tout particulier. Pendant la nuit, la ville paraît tout en feu : on dirait qu'un incendie la dévore. »>
Dans les provinces septentrionales, le Kan-sou est sans villes remarquables. Mais Taï-Youan, capitale du Chan-si, » assise sur le Fuen-Ho, tributaire du ûeuve Bleu, est une ville de 250,000 habitants, et on en attribuait 1 million à Si-Gnan-Fou, capitale du Ghen-si avant les incursions des Tchangmao, et des Panthays. Quand, aujourd'hui, on approche de Si-Gnan-Fou, la désolation des campagnes environnantes révèle de toutes parts leur passage ; seulement, la ville est toujours enceinte de ses hautes murailles, qui rivalisent avec celles de Péking, et même l'une de ses portes est surmontée d'une pagode à trois étages, d'un effet très-imposant et qui n'a point sa pareille dans la cité impériale. Si-Gnan- Fou fut longtemps la capitale de la Chine, aux époques reculées de son histoire, et elle est célèbre eh Europe par l'inscription découverte en 1635, dans l'une de ses pagodes de sa banlieue et qui remonte à Tan 625 ou 626 île notre vie. Celle inscription mentionne la première apparition du christianisme en Chine : et elle est composée de dix huit cents mots chinois, qu'encadrentdes mots syriaques, écrits en beaux caractères strangehlos. Elle est gravée sur un marbre haut de six à sept pieds, épais et large en proportion. Dans sa partie *upé-
rieUre, le marbre se termine en pyramide, et la face montre une croix bit n formée, dont les branches se terminent en fleurs de lis semblables à celles qui se voient sur le prétendu tombeau de l'apôtre Thomas à Meliapùr.
De la mer Bleue ou Orientale au golfe de Tonkin, la Chine continentale est flanquée de cinq îles : Chiusan, Formose, Hongkong, Macao et Ilaynan. Chiusan est une belle île, longue de trente à quarante kilomètres sur une largeur de vingt,offrant une succession de collines, de vallées ouvertes et de petits vallons, qui rappelèrent au voyageur anglais Robert Fortune les Hightands de l'Ecosse. Il y fut témoin, dans l'étroit canal qui la sépare de Ning-Po, d'une pêche des plus curieuses et qui se pratique sur un grand nombre de lacs et decours d'eau chinois. Deux petits bateaux se tenaient en vue ; ils étaient montés chacun par un seul homme, et plusieurs cormorans perchaient sur leurs plats-bords. A un signal de leurs maîtres, ces oiseaux s'élancèrent sur l'eau et se dispersèrent à la recherche du poisson ; ils plongèrent et, un instant après, ils reparaissaient à la surface avec leur proie, qu'à un signal particulier ils rapportèrent au bateau et déposèrent eux-mêmes dans le panier destiné à la recevoir. Aussi bien ne néglige-t-on pas de prendre quelques précautions contre les velléités de gourmandise de l'oiseau pécheur: on passe autour de son cou un petit engin disposé de façon à ne pas l'étran-r gler lui-même, mais aussi à l'empêcher d'avaler le poisson capturé.
Formose, que les Chinois nomment Taï-Ouang, est séparée des rivages d> moy par un canal d'un développement de 150 à 200 kilomètres. Les marins portugais qui la découvrirent, frappés de la beauté de ses côtes, de ses bois et de ses montagnes, l'appelèrent Formosa (la Belle), et ce nom lui est resté sur nos cartes. Des
monts volcaniques, dont les plus hauts s'élèvent à 4,000 mètres, la divisent en deux versants : l'un, celui de l'ouest, est habité par une race sauvage, les Jgorotes, apparentés aux négritos deLuçon.On évalue sa population à 4,000,000 d'hommes et celle de Taï-Ouang, son chef-lieu, à 100,000.
Il y a 3 millions de Chinois dans le nombre, et la façon dont ils se sont comportés dans l'île de Formose donne une bonne idée des procédés de colonisation qui leur sont familiers. Les Chinois y parurent pour la première fois en 1662, et déjà ils ont enlevé aux Malais autochtones une partie du nord de l'île, avec toute sa partie occidentale. Etablis d'abord sur le littoral, ils trafiquèrent avec les indigènes, leur envoyant de l'opium et de Teau-de-vie de riz et recevant du camphie eu échange. Les premiers bénéfices de ce commerce lurent appliqués à l'achat de leriains qu'ils livrèrent à la culture. En même temps ils passaient des contrats avec les tribus les moins belliqueuses; ils épousaient les femmes du pays et fondaient une race métisse qui s'est substituée à la race originaire. Il arrive bien quelquefois qu'un parti chinois qui s'aventure trop dans l'intérieur de l'île est massacré sans pitié et, en 1876, une insurrectiou éclata que les Chinois eurent bien de la peine à vaincre. Mais les Celestiak, ainsi que les appellent nos voisins d'outre -Manche, sont des gens tenaces : ils participent, de la nature du lierre, envahisseurs comme lui et non moins adhérents que lui. Ils recueillent à Formose du camphre, de la houille, du pé truie, du soufre ; ils y cultivent le riz, le ihé, la canne à sucre, l'indigotier; ils y fabriquent des ouvrages en filigrane d'argent et du papier fait des tibres de YArabia papy ri fera, lion an mal an, ilsy fument 70,000 kilog. d'opium, et ils y mangent à piofusion des ailerons de requin, des nids de salanganes, des compotes de vers de terre. Tout cela pour un
vrai Chinois, un Chinois à longue queue, au nez épaté, aux yeux obliques ; tout cela, c'est le paradis sur terre et quand une fois il est entré, il y reste.
Quelques familles de pêcheurs, voilà tout ce que les Anglais trouvèrent à Hong-Kong, quand ils vinrent s'installer en 1841 dans cette île montueuse et insalubre ; or le recensement de 1871 lui assignait (Jéjà près de 425,000 habitants, dont 2736 Européens, Anglais et Portugais pour leurs huit-dixièmes. C'est le grand entrepôt du trafic entre la Grande-Bretagne et le Céleste Empire, qui envoie annuellement par cette voie des produits d'une valeur de vingt-deux militons de francs et qui en reçoit des marchandises évaluées à quatrevingt douze. Le voisinage de Hong-Kong a été fatal à Maca'o qui végète et dont l'antique prospérité, frappée à mort, ne s'est un peu relevée que grâce à l'infâme trafic des émigrants Chinois, qu'on y voyait s'embarquer par milliers, il y a quelques années, à destination qui de la Havane, qui du Pérou. Macao montre encore avec fierté ses casernes, ses couvents, ses églises et sa grotte du Camoëns, où l'on raconte que ce grand poète, venant de faire naufrage et n'ayant sauvé que les premiers vers des Lusiades, se réfugia et chanta les gloires de sa patrie 1 . Mais son port, qui abritait jadis d'orgueilleuses flottes, ne contient plus que de vieilles coques, affburchées sur leurs ancres, qui se sont noircies et pourries dans le service de la traite des malheureux coolies.
Haynan, en face de l'Annam et à l'entrée du golfe de Tonkin, offre avec Formose cette ressemblance qu'elle est montagneuse et que sa population aborigène vit gé-
* Voir sur cet épisode la biographie du poète dans latrès-intéressaute Etude sur Camoëns que M. Cl o vis Lamarre publiait chez l'éditeur Didier, il y a trois ans.
Confucius,- d'après une gravure chinoise.
néralemeut à l'état sauvage. Mais son climat est moins bon et les typhons la dévastent. On lui donne 2,500,000 habitants, sur lesquels les deux tiers de souche chinoise.
coup d'ceïl sur l'histoire de la chine
La légende locale place au berceau de la nation chinoise un homme nommé Pan-Kou, qui aurait vécu vingt ou vingt-quatre mille avant l'époque historique. On est ici en pleine fable. : le peuple chinois n'en est pas moins un des peuples les plus anciens de la terre et qui possède, depuis l'an 2637 avant Jésus- Christ suivant Jes P. P. Amyot, Gaubil, du Mailla et l'éminent sinologue Pauthier, depuis l'an 2357, selon Fréret, une chronologie reposant sur deux données fixes : une année de trois cent soixante-cinq jours et six heures, avec des cycles de soixante années 1 . Il n'est pas venu de l'Egypte, comme le prétendait de Guignes, développant les indications de Kircher et de Mayran ; mais il ne répugne nullement de croire que les Chinois actuels descendent de ces peuples qui après avoir occupé les plateaux de l'Asie centrale, en rayonnèrent
1 Voir Chronologie des Chinois ; œuvres complètes de Fréret, tome III (1796).
comme d'un foyer, et se répandirent dans les vallées de l'Irraouadi, de la Salouen, de Ménam et du Mékong. Cette hypothèse ne s'appuie sur aucun témoignage historique ; mais elle s'accorde avec les traditions chinoises qui parlent de tribus sauvages qui habitaient d'abord l'empire du Milieu, et qu'un peuple aux cheveux noirs, les Cent familles, vint subjuguer et civiliser. De plus, elle ressort invinciblement de la distribution même des nations de l'extrême Asie et de la communauté des traits physiques ou moraux qui se remarque entre les Turcs, les Mongols et les Chinois. Une origine divine attribuée aux princes, l'art augurai, le culte des ancêtres, le despotisme patriarcal, voilà le fonds commun des civilisations asiatiques, et c'est encore à cette heure Fassiette de la société chinoise et du gouvernement chinois 1 .
Un personnage mythologique, Fo-Hi, qui avait le corps d'un serpent et la tête d'un bœuf, ouvre les annales chinoises : on lui prête l'invention de l'écriture, comme on attribue celle de la médecine à l'un de ses successeurs, Chin-Nong, que l'on fait vivre 3200 avant Jésus- Christ, et comme on fait remonter à Houang-Ti, qui au-
1 Dans les parties montagneuses de la Chine et surtout dans les provinces occidentales, il existé encore un grand nombre de tribus qui appartiennent, selon toute apparence, à la population aborigène de ces provinces, en partie subjuguée et modifiée par les Chinois des provinces septentrionales et centrales. 11 y a des restes de ces peuples dans plusieurs provinces du S. et du S.-Ol Les uns portent le nom de Miao-Tse ; ils ont une langue particulière et paraissent descendre d'une tribu très-ancienne dont il est parlé dans le Chou-King. Les autres, sous le nom de Lolo, paraissent appartenir à la même race que les rirmans, dont ils parlent la langue et emploient les caractères ; ils habitent dans les parties occidentales du Yûn-nan. D'autres passent pour Tibétains. D'autres encore qu'où croit être de même race que les Miao-Tse et que l'on appelle Yao ou Mou-Yao, sont répandus dans la région méridionale de l'Empire.
rait commencé de régner vers Tan 2698, l'institution des poids et mesures, l'usage des monnaies et l'institution du tribunal pour écrire l'histoire. Toute cette chronologie demeure fort incertaine, et Yao est le premier des empereurs que mentionne le Ghou-King, le plus ancien livre historique des Chinois. Le règne de ce prince fut marqué par une grande inondation, que quelques savants ont confondue avec le déluge de Noé, et il était monté sur le trône par une de ces révolutions sanglantes, « plus fréquentes et plus nombreuses, » suivant la remarque a*e M. Ott, l'auteur d'un excellent résumé de la vieille histoire de ce pays, « en cet état modèle du gouvernement absolu et paternel, qu'en aucune république ancienne ou moderne, et sans qu'aucune de Ces révolutions ait amélioré, d'une manière durable, le sort de la société. » 11 eut pour successeur un simple laboureur de Chine, qu'il désigna lui-même à l'exclusion de son propre fils, et à Chun succéda Yu, dont le fils occupa aussi le trône, et devint le fondateur de la première dynastie, celle des Hia (2197 avant Jésus- Christ.;
Elle fut renversée en l'an 1766, par une ligue de princes feudataires, mais presque indépendants, et remplacée par la dynastie des Chang, laquelle subit le même sort et dans les mêmes conditions (1134.) C'est de cette époque que date un livre très-curieux qu'on attribue à Tchéou-Kong, frère de Wou-Wang,le fondateur de la troisième dynastie. Le Tctiéou-Li, ou livre des rites de Tchéou, qui a été traduit en notre langue, est un tableau complet de la Chine sociale et politique, tellequ elle était il y a trois mi le ans et qu'elle est aujourd'hui, sauf quelques changements de forme plus que de fond. On y voit qu'il existait alors en Chine des familles nobles qui jouissaient du privilège de fournir les officiers du plus haut rang, et que certaines fonctions, peu
nombreuses d'ailleurs, étaient héréditaires. Les lettrés ne formaient pas encore une classe bien déterminée ; mais l'usage ne tarda point à s'établir de choisir exclusivement parmi eux tous les fonctionnaires publics. Quant au reste du peuple, il formait neuf classes: cultivateurs, bûcherons, éleveurs d'oiseaux et de quadrupèdes, marchands établis ou ambulants, tisseuses, serviteurs et esclaves, gens sans profession avérée. Dans les campagnes, cinq familles constituaient un groupe, cinq groupes une section, cinq sections une commune, cinq communes un canton, cinq cantons un arrondissement, cinq arrondissements un district. L'armée se recrutait dans toutes les classes du peuple : elle n'avait alors que de l'infanterie, armée de lances, d'arcs, de flèches, de cuirasses, de boucliers, et était constituée en régiments de 2.500 hommes, avec cinq bataillons par régiment.
L'empire était-il en péril ; s'agissait-il de changer de capitale ou de transporter la population d'un point du territoire, où elle ne trouvait point à vivre, sur un autre ; le trône devenait-il vacant, le peuple était consulté en assemblée générale. Par ailleurs, il vivait entièrement sous la férule administrative. Il y avait des censeurs pour inspecter ses vertus et des sauveurs pour châtier ses fautes: un officier des mariages pour veiller à ce que les filles prissent mari à vingt ans et que les hommes prissent femme à trente ans au plus tard ; des fonctionnaires pour répartir la terre et d'autres pour s'assurer de sa bonne culture. Certaines industries étaient réservées à une portion de la population à l'exclusion des autres ; c'est ainsi que les femmes légitimes avaient le monopole du tissage de la soie et du chanvre, Les procédés du travail étaient réglés de la façon la plus minutieuse, et l'artisan chinois n'était pas moins sévèrement parqué dans la corporation dont il
faisait partie que ne le fut plus tard le compagnon de notre moyen âge dans son corps de métier. Un ouvrage rédigé postérieurement au Livre des Rites nous apprend, d'ailleurs qu'à cette époque reculée, l'industrie était déjà florissante en Chine : on y travaillait les peaux et les pierres précieuses ; on y moulait des poteries et des vases.
La dynastie desTehéou dura 873 ans, pour disparaître également dans une révolte de grand vassal de l'empire. Ce fut dans les deux derniers siècles de son règne que parurent les célèbres philosophes Lao-Tseu, Khoung- Fou-Tseu, que l'Occident connaît sous le nom de Contactas, et Meng-Tseu, ou Mencius, disciple de celui-ci. On sait peu de chose sur la vie de Lao-Tseu ; il naquit en Fan 704 avant Jésus-Christ et voyagea, dit-on, dans Flnde. Mais ce dernier fait n'est point acquis, quoique assurément il y ait entre la doctrine qu'il professe dans le Tao-Te-King, ou livre de la Voie et de la Vertu, le seul de ses écrits qui nous soit parvenu, et le Nirvana, ou le culte du néant bouddhique, des analogies étroites et tout à fait frappantes. Les détails biographiques sont moins rares sur Contactas: né en l'an 551 avant Jésus-Christ, il remplit diverses fonctions publiques, voyagea dans toutes les parties de la Chine et mit en ordre ses livres sacrés. Il a peu écrit, et, des quatre livres classiques qui portent son nom, il n'y en a qu'un, la Grande Étude, qui paraisse être sorti de sa propre plume. Quand il mourut, en l'an 479, on vit ses disciples et le roi de la province où il était né se prosterner devant sa tablette et, depuis le xi e siècle environ de notre ère, la Chine s'est couverte de temples où son image est révérée comme celle d'un ancêtre et d'un saint.
C'est qu'en effet Confucius ne fut pas autre chose qu'un ancêtre. Ces belles maximes, qui firent le fond de son enseignement soit écrit, soit oral : « qu'il faut être bien-
veillant, affectueux, sympathique envers ses semblables; qu'un même devoir incombe à tous les hommes, riches ou pauvres, grands ou petits, le devoir de perfectionner sa personne ; qu'une règle inflexible devait présider à la conduite de chacun etc.», ces maximes faisaient partie, depuis les temps les plus reculés, du droit public de la Chine. Elles brillaient éparses sur tous les feuillets de ses anciens livres ; seulement, il ne semble pas qu'elles eussent jamais beaucoup lié personne, les grands moins que les autres, et il ne fut pas donné à Confucius de convertir à leur pratique réelle les princes, ses contemporains. Cependant ces traditions de gouvernement patriarcal étaient exposées à périr au milieu des désordres politiques et des révolutions dynastiques : elles échappèrent à ce risque, quand, codifiées, si l'on peut ainsi dire, par Confucius, elles furent devenues le patrimoine de la classe dirigeante des lettres. Envisagée sous cet aspect, l'œuvre de ce sage peut être regardée comme un malheur pour son pays, puisqu'elle a puissamment contribué à le maintenir sous la règle tantôt puérile, tantôt barbare, toujours stérile, d'une forme de gouvernement qui n'attente pas moins à la dignité de l'homme qu'à son activité.
Thsin, qui fonda la dynastie de son nom (249 ans avant Jésus-Christ), fut le dernier des princes feudataires qui, depuis tant de siècles, fournissaient des souverains à la Chine, mais qui perdirent successivement leurs possessions sous son règne. Un de ses successeurs, Tche-Hoang- Ti, se rendit célèbre par son goût pour la guerre, et pour les grands travaux publics, comme aussi pour sa haine contre les lettrés. Il la poussa jusqu'à décréter la destruction de tous les anciens livres, sauf ceux qui traitaient de médecine ou de divination, et ceux des lettrés qui tentèrent de s'opposer à cette mesure en furent punis par un de ces supplices, atrocement ingénieux,
2£ CBIHE, JAPON, SIAM.
dont le code pénal des Chinois a toujours fourmillé et fourmille encore. Hoang-Ti fît de grandes conquêtes au* sud de ses Irontières : il soumit la Cochinchine, et, pour mettre ses peuples à l'abri des incursions perpétuelles des hordes tartaies, mongoles et turques, il fit bâtir cette grande muraille qui court sur cinquante lieues et qui est encore débout, avec ses gigantesques contreforts, ses bastions massifs, ses tours carrées, ses créneaux sans fusils et ses embrasures sans canon.
a C'est une chose souverainement grande, un monument incroyable » s'écrie un aimable et intelligent voyageur qui a vu la grande muraille, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu. Qu'on s'imagine un mur haut d'environ cinquante pieds et large de dix-huit, en granit à sa base, en longues briques grises à son revêtement supérieur ; un mur qui monte, descend, serpente, comme si c'était un être rampant et vivant. De son sommet le regard plonge en avant vers la Tartarje ; à droite vers le golfe dePe-Tchi-Li; à gauche, vers l'énorme intumescence du Tibet ; en arrière vers les plaines fertiles de la Chine méridionale. Et tout cela a surgi de terre, tout cela s'est édifié en vingt deux ans, en escaladant des rochers qui paraissaient inaccessibles, en suivant les sinuosités d'un soltrès tourmenté. Il y a là certainement de quoi justifier l'admiration et le saisissement ; mais le premier de ces sentiments se tempère quand on songe à l'inutilité complète d'un pareil travail, a œuvre de grands enfants menés par des despotes. Quelle folie que d'élever une enceinte continue là où deux forts seulement, aux passes de Nang-Kou et de-Kou-Tei-Kao, auraient fermé la Chine à toutes les invasions du Nord! Que de milliers d'hommes ont dû succomber à ce travail surhumain, vainement inventé pour la défense d'un empire dontil n'a pu d'un jour arrêter l'envahissement! * ».
1 De Beauvoir, Voyage autour du monde.
Quatorze siècles plus tard, la grande muraille n'empêchait point, en effet, le trop fameux Gengis-Khan de se jeter sur l'empire du Milieu et de s'en rendre maître. Vainement, dans l'intervalle, les princes de la dynastie, Han qui, en l'an 202, remplaçait celle des Tchin, avaientils fait reculer les Hiongnoux nation tartare, terreur de la Chine depuis un millier d'années; vainement le générai Pan-Tchao avait-il soumis, vers l'an 100 de Jésus- - Christ, les États de laTartarieet de la Boukharie. Vainement encore Tsaï-Tsoung, le plus illustre des empereurs Tang, qui régna de 627 à 649, avait-il battu les Turcs, qui étaient en ce moment les plus formidables ennemis de ses sujets. Tandis que des intrigues de palais et des conspirations d'eunuques précipitaient la chute de la dynastie Tang, et jetaient la Chine dans une nouvelle ère de troubles (907-960), jusqu'à ce que l'avènement des princes Soung y ramenât un peu d'ordre et de paix, un grand orage s'annonçait dans les steppes, au nord de l'empire. Le Khan de Karakorum jetait les fondements de cette puissance mongole qui faisait trembler la mère de saint Louis pour l'Eglise ; qui ne connaissait, pour parler comme l'illustre Rossi, d'autre borne à son invasion que la fatigue de ses chevaux ; qui menaçait Vienne et Constantinople et qui entrait, au pas de course dans Moscou et dans Péking.
Gengis-Khan n'avait fait que traverser la Chine, en la ravageant ; son petit-fils Kubilaï-Khan la soumit et y fonda la dynastie mongole, celle des Yuen (1260). Ce fut un souverain remarquable, qui adopta les mœurs et la civilisation de sa conquête, tandis que ses successeurs, moins habiles, s'aliénèrent l'esprit des Chinois en les excluant des emplois publics, où ils n'appelaient que des hommes de leur propre race. Des révoltes éclatèrent et les insurgés, victorieux, appelèrent au trône un jeune homme qui était sorti du couvent de Bonzes où
il végétait, pour leur servir de chef (1368). Young-Wou devint ainsi le fondatenr de ta dernière dynastie nationale, celle de Ming, dont la durée fut de deux cent soixante-seize ans. Ses treize princes dorment du dernier sommeil dans la vallée, sablonneuse et encadrée de hautes montagnes, qui s'étend entre la grande muraille et la ville de Tchang-Pin-Tchao. Une avenue longue d'une lieue conduit à leurs tombes : elle est dessinée d'abord par des colonnes de marbre blanc, puis par deux files d'animaux sculptés, de grandeur colossale — chameaux, éléphants, hippopotames, dragons ailés, lions de quinze pieds de haut et d'un seul bloc de granit — enfin par les statues colossales des empereurs, revêtus de la cuirasse et portant le casque. Les tombeaux eux-mêmes, qu'encadrent des bosquets d'arbres verts, sont de vrais temples où le marbre blanc ou rose, le porphyre et les sculptures en bois de teck se marient sans harmonie et sans goût, mais avec des lignes vraiment pures et d'une grande sévérité, chose rare en Chine 1 .
En 1644, un chef de Mandchoux, du nom d'Amavang, s'emparait de nouveau de la Chine et s'en faisait couronner empereur. Sa famille y règne encore. Kang-Hi, qui monta sur le trône en 1662, en consolida le pouvoir, et son règne, long de soixante ans, est devenu célèbre en Europe par la protection dont il entoura les missionnaires catholiques. Vers 1550 saint François Xavier avait fait d'inutiles efforts pour pénétrer en Chine, et il était mort dans l'île de Sancian, contemplant des yeux cette nouvelle terre promise, où il lui était interdit d'entrer. Plus heureux les jésuites Michel Hogerio, Jean Baradas, Diego Panlaja, Gaspar Terrasa et Matthieu Ricci parvinrent à fonder un éta-
1 Comte de Beauvoir, Voyage autour du monde.
blissement dans l'intérieur de l'Empire ; plus tard même, ils arrivèrent à Péking où Ricci, grâce à son habileté comme constructeur de cartes géographiques, réussit à se faire une position considérable. Ge n'est pas que le christianisme ne date en Chine que de l'arrivée des jésuites : la célèbre inscription de Si Gnan-Fou, dont il a été déjà question prouve, en effet, que, sous l'empereur Tsaï-Tsoung, un nommé Olopen avait introduit dans le pays le christianisme nestorien. Il y avait assez prospéré pour que Rubruquis, Marco Polo et Hyatho nous représentent les Nestoriens comme en grande faveur à la cour des empereurs mongols, et que les historiens musulmans mentionnent plusieurs impératrices fort attachées à la foi chrétienne. En 1290, le christianisme romain était apparu à son tour en Chine, dans la personne de Jean de Monte-Gorvo qui éleva deux églises à Péking même, et qui plus tard fut sacré évêque de cette ville.
Mais la faveur même dont les souverains mongols avaient entouré. les missionnaires chrétiens devint la cause de leur ruine, lorsqu'une dynastie nationale remonta sur le trône, et ce l'ut bien une œuvre de restauration que celle qui échut à Iticci et à ses successeurs. Ils y furent fort aidés par les empereurs mandchou x, et les dix jésuites nue l'Académie des sciences de Paris expédia en Chine (1685) y reçurent de Kang-Hi le meilleur accueil. Pour lui complaire, ils exécutèrent une triangulation générale de l'empire et en dressèrent la carte ; ils enseignèrent aux Chinois l'art de fondre des canons de gros calibre et régularisèrent leur calendrier. Plus tard ils se mirent à traduire les annales des Chinois, ainsi que leurs livres sacrés, et certes les amis des études historiques ne prononceront jamais qu'avec respect et reconnaissance les noms des Amyot, des Gaubil, des Lecomte, des du Mailla, des Prémare,
des Visdelou. Investis, d'ailleurs, de la plaine confiance de Kang-Hi et remplissant les plus hautes fonctions publiques, ils purent sans peine faire profiter le catholicisme de leur influence politique et, à l'époque où ils durent quitter la Chine, ils laissèrent derrière eux de nombreuses et florissantes chrétientés.
Ce dernier événement exige quelque explication. Désireux d'attacher à leurs croyances les gens de haut rang, dont l'exemple serait décisif sur les autres, et persuadés qu'il était impossible d'implanter une doctrine quelconque en ce pays sans respecter le culte des ancêtres et des parents, qui tient aux entrailles mômes de la société chinoise et dont la répudiation ferme l'accès aux fonctions publiques, les jésuites ne firent pas à leurs néophytes une obligation impérieuse d'abdiquer, en recevant le baptême, tous leurs vieux rites à la fois. Le Chinois, devenu chrétien, continua de s'agenouiller devant les tombes de ses parents et d'y brûler de l'encens, comme aussi de pratiquer certaines observances intimement liées à ses notions séculaires de la vie civile et du gouvernement patriarcal. Ce spectacle émut l'orthodoxie d'un ordre rival et plus ancien, mais qui n'occupait plus, depuis l'apparition des fils de Loyola, qu'un rang secondaire parmi les propagateurs de la foi. Les dominicains accusèrent en cour de Rome les jésuites de pactiser avec l'idolâtrie et, dès 1645, une sentence de la propagande romaine, homologuée par le pape Innocent X, condamna les errements des jésuites. Ceux-ci cependant ne se tinrent point pour battus : ils insistèrent sur le caractère purement civil qu'il fallait assigner, selon eux, aux coutumes stigmatisées par les dominicains, et cette fois le tribunal de l'Inquisition leur donna raison. Mais cette décision, approuvée en 1656 par Alexandre VII, fut révoquée en 1704 par Clément XI, qui s'appropriait ainsi le décret rendu sur les lieux mêmes,
CHINB, JAPON, S1AM. 29
treize ans plus tôt, par l'évêque Maigrot et conçu dans un sens tout à fait défavorable aux jésuites.
Le cardinal de Tournon, qui se rendit en Chine pour terminer cette longue querelle, y arriva en 4705 et, après avoir étudié la question des rites, se prononça également contre ces religieux. Kang-Hi cependant, scandalisé de ces débats où les sentiments de rivalité entre les deux ordres parurent l'emporter plus d'une fois sur Tintérêtde la religion elle-même, et irrité de ce qu'il regardait comme l'immixtion abusive d'un souverain étranger dans sa gestion personnelle, Kang-Hi déclara qu'il ne permettrait pas le séjour de la Chine aux missionnaires qui ne suivraient pas la tradition de Ricci et de ses successeurs. Son attitude détermina l'envoi à Péking (1720) du cardinal Mazzebarba, patriarche d'Antioche, et celui-ci approuva, sauf quelques restrictions, tout ce que le cardinal de Tournon avait condamné. Cette décision, qui futd'ailleurs rapportée bientôt, venait trop tard. Kang-Hi avait déjà retiré sa faveur aux missionnaires et tout ce désaccord, toutes ces fluctuations, avaient singulièrement nui au catholicisme dans la classe des lettrés. « Comment pouvez-vous assurer, » disaient-ils fréquemment aux missionnaires, « que vous prêchez la vérité, lorsque vous êtes si peu d'accord entre vous-mêmes sur vos croyances? »
Kang-Hi eut pour successeur un zélé bouddhiste, Young-Tching, qui expulsa les missionnaires, persécuta les chrétiens et détruisit leurs églises. L'interdiction formelle et absolue du catholicisme ne date pourtant que de 1805 : tous les missionnnair^s européens furent alors dirigés sur Macao à l'exception de deux portugais, les P. P. Serra et Pereira, qui étaient employés au bureau des mathématiques à la confection des calendriers, et que l'on garda non comme prêtres, mais comme savants, ils sont morts tous deux eu Chine, l'un à une
époque que nous ignorons ; l'antre, le P. Pereira, en 1838. Celui-ci décédé, on boucha, avec des pierres et du mortier, les portes de la cathédrale de Péking: elles sont restées dans cet état jusqu'en 1860, année où le baron Gros, notre ministre plénipotentaire, les fit rouvrir, à la suite d'événements extraordinaires qui ont marqué pour l'empire du Milieu le point de départ d'une ère nouvelle, en le forçant d'entrer en communications régulières et permanentes avec les Barbares occidentaux. On a déjà dit que, dès 1516, les Portugais étaient apparus sur le littoral chinois: Tannée suivante, quatre autres vaisseaux, portant aussi leur pavillon et commandés par Ferdinand Andrade, jetèrent l'ancre près de Macao et nouèrent d'amicales relations avec les autorités chinoises. Mais, dès 1518, les choses changeaient de face et Simon Andrade, frère de Ferdinand, se conduisait de telle sorte que les Chinois contraignirent les Portugais à s'éloigner. Ils reparurent bientôt et fondèrent successivement des comptoirs à Amoy, Ning Po, Lampacao et Macao. En 1543, les Espagnols, ayant découvert les Philippines et y ayant rencontré des jonques chinoises, ouvrirent avec la Chine un commerce direct, et soixante-neuf ans plus ' tard arrivèrent les Hollandais. Leur début fut un coup de main sur Macao, qui échoua ; puis ils s'emparèrent de l'île Formose et s'y fortifièrent. Jusque-là, le pavillon anglais ne s'était jamais montré dans ces mers. Widdell l'y fit voir en 1637 : mal reçu par les autorités chinoises, à l'instigation des Portugais, il se retira, non sans avoir dévast'é le littoral. Depuis lors, les Anglais se' sont emparés en 1802 de Macao, qu'ils craignaient de voir passer aux mains des Français ; mais ce fut une occupation toute temporaire et ils parurent ensuite se contenter de leurs comptoirs à Canton, sans chercher davantage à fonder un établissement spécial dans ces mers.
Ces façons brutales, ces insolences n'étaient pas faites pour bien disposer les empereurs chinois à l'endroit des Européens. On les avait vu entretenir, du temps du Khalifat, des relations commerciales avec les Arabes, et Ton sait par la relation d'Abou-Zeid qu'un Arabe, nommé Ibn Wabah, non seulement parcourut la côte chinoise, mais encore se rendit à Peking où il fut reçu par l'empereur régnant. Les merveilleux récits des Mille et une Nuits attestent assez l'impression que les Arabes avaient gardée de ces contrées lointaines. C'est à leur commerce avec elles que nous devons la boussole qu'à leur tour, les Arabes transmirent aux marins de la Méditerranée, à l'époque de la deuxième croisade très-probablement. Ces bons rapports, les Chinois n'auraient pas mieux demandé, peut-être, de les nouer avec les Européens, si ceux-ci ne les avaient froissés et humiliés tout d'abord. Du moins un Anglais, M. John Davis, et un Américain, M. Wells Williams, auteurs tous les deux d'excellents livres sur la Chine, se montrent-ils persuadés qu'avec une conduite différente et une attitude plus digne de leur civilisation, les Européens n'auraient pas été l'objet de la crainte des Chinois d'abord, puis de leurs orgueilleux mépris, de leurs avanies continuelles et de leurs exactions incessantes.
Mais ce pli une fois contracté, les Chinois le gardèrent. Rien n'y fit désormais : ni les ambassades que les Hollandais et les Portugais envoyèrent à Péking à plusieurs reprises, ni la mission de lord Macarlney,en 1792, ou celle de lord Amherst, quatorze ans plus tard. Le premier fut assez bien accueilli, mais il ne put rien obtenir ; quand au second, il dut regagner Canton sans avoir été reçu par l'empereur et après avoir été traité d'une façon indigne, parce qu'il refusait de se soumettre aux neuf génuflexions, la tète touchant le sol, qui composaient l'avilissant cérémonial appelé To-Kou, que l'on impo-
sait alors à toutes les personnes admises en la présence du Fils du ciel. Ces tentatives manquées ne servirent qu'à fortifier les mandarins dans leur insolence et à confirmer la cour de Péking dans cette façon arbitraire d'en user avec les Occidentaux qu'au témoignage du P. Préfnare, elle avait érigée en maxime de gouvernement. La position des Européens en résidence à Canton était des plus désagréables et des plus pénibles : on retardait le chargement de leurs navires ; on pillait leurs marchandises et on les rançonnait ; on les injuriait dans des proclamations' officielles, qui les chargeaient des crimes les plus énormes et les désignaient à la vindicte populaire.
En 1837 et en 1838, la situation était déjà bien tendue entre les Chinois et les Anglais, lorsque les sévérités du célèbre Lin-Tse-Su, vice roi de Canton, vis-à-vis du commerce interlope de l'opium, vinrent la pousser à l'extrême. L'usage de fumer ce narcotique était venu aux Chinois de l'Assam ; mais il ne dut guère se répandre jusqu'à la fin du dernier siècle, puisque les Mémoires des jésuites ne le mentionnent pas. En 1800, l'empereur le prohiba, sans grand effet d'ailleurs, les mandarins étant les premiers à s'y livrer et si l'édit très-sévère que rendit le vice-roi de Canton à vingt ans de distance, fit cesser le commerce régulier de l'opium, par contre il en activa éhormérrent la contrebande, de telle sorte que la quantité qui s'en introduisait parcette voie atteignit une valeur annuelle de plusieurs millions de dollars. Les Chinois n'ayant à olîïir aux Européens en échange de leurs articles que des thés et des soies, la balance du commerce* commença de leur être délavorable : de la gêne se fit sentir daps le recouvrement des impôts, et le gouvernement de Péking se résolut à prendre contre l'importation clandestine de l'opium les mesures les plus rigoureuses.
sr
En 1838, an contrebandier indigène fut publiquement étranglé à Macao sur Tordre exprès de l'empereur. Quelques mois plus tard, on emprisonnait à Canton les marchands d'opium de cette ville et Ton y. menait enchaînés ceux des environs. En même temps, le bruit courait qu'à Hupé la police ayant arrêté des fumeurs d'opium, leur avait fait couper une partie de la lèvre supérieure afin de les mettre dans l'impossibilité de tenir leurs pipes à la bouche. Sur ces entrefaites le gouverneur de Hong-Kouang, nommé vice-roi de Canton, s'installa dans son nouveau poste : il arrivait muni de pouvoirs illimités afin de faire cesser le commerce de l'opium, et il n'était pas homme à les laisser dormir. A peine arrivé, Lin fit détenir dans leurs maisons, sans leur permettre de communiquer au dehors et même de se procurer des vivres, les deux cents soixante-quinze étrangers qui se trouvaient à Canton jusques et y compris le capitaine Elliot, le représentant de Sa Majesté Britannique. Il ne les relâcha qu'après qu'ils lui eurent livré tout l'opium dont ils étaient détenteurs : il était renfermé dans 20.300 caisses cKune valeur de 50.000.000 de francs, qu'il fit aussitôt détruire.
A la suite de celte équipée, le capitaine Elliot et tous ses concitoyens se retirèrent à Macao, sous la protection des autorités portugaises ; mais l'intention de Lin, n'était pas de les y laisser tranquilles, et il prit des mesures pour leur couper les vivres. Elles causèrent une irritation des plus vives parmi les Européens, irritation qui s'accrut à la nouvelle que des soldats chinois avaient attaqué un petit schooner, The Black Joke, qui se rendait à Hongkong, blessant ou tuant son équipage et laissant pour mort un passager, avec ses oreilles coupées et placées dans sa bouche. Les Anglais se retirèrent à Hongkong pour la plupart. Le capitaine Elliot
n'avait pas cependant perdu tout espoir d'une solution pacifique ; il négociait à cet effet, non sans quelque apparence de succès, lorsqu'une collision survint entre la flottille de seize jonques que commandait l'amiral Kouang et les deux bâtiments de guerre anglais, le Volage et Y Hyacinthe. A partir de ce moment, les événements se précipitèrent : le vice-roi annonça la cessation de tout commerce avec la Grande Bretagne, tandis que le capitaine Smith, commandant de la station anglaise, déclarait la côte chinoise en état de blocus.
Ces événements se passaient en décembre 1839 ; le 4 juillet suivant, cinq grands vaisseaux de guerre, trois steamers, vingt-un transports paraissaient en vue de l'archipel de Chusan et y jetaient trois mille hommes, qui s'emparaient, presque sans coup férir, deTinghaï,la principale de ses villes. Les négociations se renouèrent; mais le parti de la guerre qu'inspirait Lin, tombé en disgrâce pour avoir provoqué les hostilités, l'emporta et l'empereur publia un décret où il ordonnait l'extermination des barbares,en promettant 250.000 francs pour la tète du capitaine Elliot ou de tout autre chef anglais. Quittant donc le mouillage de Ghusan, l'escadre anglaise mit le cap sur la rivière de Canton, et s'empara des forts qui la défendent. (26 février 1841.) Le lendemain elle détruisit une batterie tout près de Canton même, et allait se porter sur cette ville lorsque les Chinois sollicitèrent et obtinrent une trêve. Elle cachait un plan de massacrer les Européens, dè3 qu'ils seraient reatrés dans leurs factoreries, et cette trahison n'échoua que par suite des indiscrétions de ses auteurs. Ceux des négociants anglais qui étaient rentrés à Canton furent invités à se réfugier à bord de l'escadre et celle-ci, après une vaine attaque des Chinois, remonta la rivière. Un vigoureux coup de main lui livra les forts de Canton, et ien n'empêchait plus les- trotip33 anglaises d'oicu per
cette ville lorsque les Chinois offrirent pour la racheter 30 millions de francs, qu'ils payèrent immédiatement.
Cependant, le 10 août 1841, un nouveau plénipotentiaire, sir Henry Pottinguer, était arrivé d'Angletenre avec des renforts, et le 21, il quittait Hongkong à la tête de neuf \aisseaux de ligne, quatre steamers, vingttrois transports et trois mille six cents hommes de troupes de débarquement. Après avoir enlevé Amoy, ces forces s'emparèrent de Tchiang-Haï et de Ning-Po, puis de Cha-Pou dont les fortifications furent enlevées assez facilement, mais où trois cents Tartares, renfermés dans un temple, se firent tuer jusqu'au dernier. De Cha-Pou, l'expédition se dirigeant vers Woussoung, forteresse qui défendait l'embouchure de la rivière de Shanghaï, s'en emparait et remontait ensuite le Yang-Tsé, dans la direction de Nanking. Aucun obstacle n'arrêta sa marche jusqu'à Tching-Kiang- Fou, près du grand Canal ; mais il y avait là 2.700 Tartares Mandchoux qui firent la plus belle résistance et qui, vaincus, se tuèrent eux-mêmes pour la plupart, par amour propre militaire ou dans la croyance que les Anglais ne leur feraient pas quartier. L'expédition g igna Nanking et s'apprêtait à l'attaquer, lorsque, le 16 août 1842,1e commissaire impérial Kiyng demanda un armistice et signa les préliminaires de paix.
Ratifiés treize jours plus tard par la cour de Péking, ils portaient en substance que l'île de Hongkong serait cédée au gouvernement britannique, et quatre ports Amoy, Fou-Tcheou, Ning-Po, Shanghaï ouverts au commerce Européen. Mais il devint bientôt clair pour tout le monde que cette paix, arrachée au gouvernement chinois sous la pression de la peur, ne serait pas durable, et de fait, l'histoire des treize années qui s'écoulèçent entre sa signature et la reprise des hostilités ne fut que l'histoire des avanies quotidiennes fautes aux
Européens, des pièges qu'on leur tendait et des attentats commis contre leurs biens et leurs personnes. Un jour, c'était la populace de Fou-Tchéou qui crachait à la figure des Anglais, ou bien celle de Canton qui se ruait sur les hangars où ils abritaient les canots de leurs vaisseaux de guerre, et qui menaçait de les incendier. Une autre fois, c'était M. Meadows, interprète du consulat de Canton, que des pirates attaquaient sur la rivière et qui ne parvenait à sauver sa vie qu'en tuant de sa main deux de ces misérables et en gagnant le borda la nage ; M. Amaral, gouverneur de Macao, dont les mandarins mettaient la tête à prix et qu'une dizaine de Ghinois assassinaient, emportant dans un sac sa tête et sa main ; le lieutenant français de Liste, qu'on Volait après l'avoir blessé ; le commandant Johnston, qu'on lapidait. Bref, vers le milieu de 1856, les choses avaient pris cette tournure qu'un factum, imprimé à Canton et répandu à profusion, menaçait de mort tout Européen qui oserait se promener dans la campagne, et trois mois ne s'étaient pas écoulés que le vice-roi de cette même ville répondait aux réclamations des autorités anglaises, à propos d'une insulte faite à leur pavillon, par une proclamation offrant 300 francs par tête d'Anglais qu'on lui apporterait 1 .
L'amiral anglais Seymour détruisit alors une flotte de vingt-trois jonques et s'empara des ports chinois des deux bords de la rivière dont les Américains, pour tirer vengeance d'un coup de canon tiré sur leurs vaisseaux, avaient déjà démoli quelques batteries. Par malheur, les Anglais n'étaient pas assez en force pour occuper .Canton. Les Chinois profitant de cette situation, attaquèrent les factoreries et y mirent le feu, tandis
1 Nous empruntons ces détails à l'excellent livre de M. Sinibaldo de Mas, ancien ministre d'Espagne en Chine ; La Chine et les puissances chrétiennes.
qu'à Hongkong un boulanger empoisonnait le pain de la colonie européenne. En cette extrémité, les Anglais tinrent conseil ; il y fut fétide qu'ils se retireraient, ne laissant qu'une garnison de 300 hommes dans le fort Macao, qui est sur une île de la rivière. Le brave capitaine Rates qui le commandait, tint pendant cinq mois dans son poste solitaire et dut enfin l'évacuer à son tour.
Dans la nouvelle campagne qui allait s'ouvrir, l'Angleterre eut la France pour auxiliaire. Cette campagne débuta par le bombardement de Canton et sa prise d'assaut par le corps de débarquement anglo-français (29 septembre 1857). Maîtres de cette ville, l'ambassadeur anglais lord Elgin, et l'ambassadeur français, le baron Gros, tentèrent un dernier effort pacifique avant d'aller plus loin. Mais leur démarche, à laquelle s'associèrent les représentants de la Russie et des États-Unis, le comte Poutiatine et M. Mac-Lane, resta sans réponse directe, et ce fut seulement vers le 15 mai 1858 qu'ils apprirent, par l'entremise du comte Poutiatine, le refus de l'empereur de les recevoir à Peking. Les forces alliées stationnaient en ce moment môme dans le Pe-tchi-li, en face des bouches du Peï-Ho, fleuve sur un affluent duquel est situé Péking. Le 20 mai au matin, elles sommèrent de se rendre les forts qui défendaient ces^bouches et, qui s'élevaient sur l'une et sur l'autre rive du fleuve, près du village de Ta-Kou. Pour toute réponse les forts ouvrirent les premiers un feu si mal nourri, que, malgré leurs cent cinquante pièces, au bout de peu d'heures, l'artillerie des canonnières à yapeur anglaises et françaises l'avait presque éteint. Des troupes ayant été débarquées, les garnisons des forts prirent la fuite : seule une batterie extérieure fit une vigoureuse résistance, et sa prise termina la journée.
De Ta-Kou, le corps expéditionnaire se porta sur
Tien-Tsin, grande ville près de laquelle le Grand-Canal débouche dans le Pei-Ho,et qu'on peut regarder comme le port de Péking et son principal marché de grains. Les ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Russie, ne tardèrent point à les y rejoindre avec l'escadre alliée : ils n'y attendirent pas longtemps les deux hauts mandarins que l'empereur, terrifié du coup de main de Ta-kou et voyant sa capitale menacée de la famine, se hâta de leur envoyer pour traiter des conditions d'une paix nouvelle. De ces pourparlers sortit le traité de Tien-Tsin, qui ouvrit aux Européens de nouveaux ports et rendit la navigation du fleuve Bleu libre, depuis la mer jusqu'à Han-Keou, ville située à 960 kilomètres dans l'intérieur des terres, en même temps qu'il garantissait aux Européens la faculté de voyager par toute la Chine, munis de passe-ports ; proclamait la liberté du culte chrétien et, par l'admission d'un ministre anglais à Péking, consacrait virtuellement le droit des autres signataires du traité d'être également représentés en cette ville. De toutes les concessions ainsi arrachées à l'orgueil chinois, aucune ne lui fut plus pénible que celle-ci; mais lord Elgin insistait, les troupes alliées menaçaient de marcher sur la capitale, et l'empereur céda.
11 le fit de très-mauvaise grâce et avec une arrièrepensée qu'il ne se donna point la peine de déguiser longtemps, comme il y parut de reste par le décret que publia la Gazette de Péking du 25 juillet pour annoncer le départ de Tien-Tsin des forces alliées, a Les Barbares », lisait-on dans cet étrange document, « les Barbares étaient montés sur leurs vaisseaux jusqu'à Tien-Tsin, mais à la suite des ordres que Kouei-Liang et son collègue leur communiquèrent, avec une affectueuse sévérité, ils levèrent l'ancre et s'en allèrent dans la haute mer. » Cette façon d'écrire l'histoire, qui n'est
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point particulière à la Chine, fit sans doute sourire lord Elgin; mais il s'offusqua de cette appellation de Barbares, qui continuait de figurer dans une proclamation impériale, alors que l'article 51 du traité de Tien- Tsin en proscrivait l'emploi. C'était un symptôme aussi alarmant que significatif, des vrais dispositions de la cour de Péking quêtant de sévères leçons n'avaient pas encore réussi à changer. Le moment venu d'échanger les ratifications du traité, qui n'avait été que publié, ces dispositions éclatèrent. C'était à Péking que cet acte devait avoir lieu et la date fixée était le 2tj mai 1859; mais, arrivés à Shanghaï, M. Frédéric Bruce, frère de lord Elgin, et M. de Bourboulon, ministres plénipotentiaires de France et d'Angleterre, apprirent que les mandarins avec qui ils avaient à s'aboucher avaient quitté Péking pour les joindre à Shanghai même. Il devint bientôt évident que ces commissaires avaient pour mission de traîner les choses en longueur. Après avoir fait insinuer à M. Bruce et à M. de Bourboulon qu'ils foraient bien pour se rendre à Péking de prendre la route terrestre, qui est celle des ambassadeurs tribut taires, ils alléguèrent qu'eux-mêmes n'étaient pas autorisés à faire ce voyage par mer. Mais, repoussant l'insinuation de changer leur itinéraire comme injurieuse pour leurs deux pays, et n'ayant pas de temps à perdre pour discuter avec les Chinois la portée de leurs propres instructions, les plénipotentiaires européens partirent pour le Pei-Ho, en face de la barre duquel ils arrivaient, le 20 juin, avec une escadre de cinq ou six grands navires et de onze petits steamers.
Les cinq forts de Ta-Kou avaient été rebâtis et, bien qu'aucun soldat ne se vit sur leurs remparts, aucun canon dans leurs embrasures, ils renfermaient une garnison nombreuse. De grosses poutres reliées par des chaînes et des gueuses de fer, également enchai-
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nées les unes aux autres, barraient en outre le fleuve et opposaient aux canonnières un triple obstacle. Les onze canonnières, après avoir forcé la première et la seconde de ces estacades, s'avançaient vers la troisième, quand tout à coup les nattes qui masquaient les embrasures des forts, tombant toutes à la fois et comme par enchantement, les batteries rasantes du rivage ouvrirent un feu terrible. En un instant, d'énormes projectiles, dirigés avec une précision peu ordinaire aux Chinois, blessaient grièvement l'amiral Hope, commandant de l'escadrille, et désemparaient six de ses canonnières. L'escadrille se replia, et l'ordre fut donné de jeter à terre des troupes de débarquement afin d'enlever d'assaut les forts. Leurs batterie»' se taisaient alors ; mais, au moment où le premier canot chargé de troupes touchait au rivage, elles vomissent de nouveau une pluie de projectiles de toute espèce, boulets, obus, paquets de mitraille, fusées. Décimés par le feu, empêtrés dans une boue où ils enfonçaient jusqu'à la ceinture, les assaillants, de mille qu'ils étaient en touchant terre, étaient cent à peine en arrivant au premier des trois larges fossés des forts. Ils firent d'héroïques mais vains efforts pour les franchir, et l'ordre leur fut enfin donné de battre en retraite.
A Péking, on parut moins s'énorgueiilir que s'effrayer de ce triomphe et loin de molester les Anglais dans les ports libres, on les caressa pour le leur faire oublier. L'empereur et ses ministres eurent, sans doute, le pressentiment de ce qu'il allait coûter à la Chine, et de fait, un an s'était écoulé à peine que deux cent soixante navires anglais et français se réunissaient dans la baie de Ta-Tien, ayant à bord environ 30,000 hommes de troupes, dont une division placée sous les ordres du général français Cousin-Montauban, Débarqués le 1 er août
*860 à Pe-Tang, au nombre de 16,000, les alliés em* portaient,le 16 août les forts du Peï-Ho, occupaient Tien- Tsin et marchaient ensuite sur Péking. On était alors au 9 septembre ; le 6 du mois suivant, le général Cousin Mautauban, à la tète de sa division et d'un régiment de cavalerie anglaise, se trouvait devant le célèbre Youen-ming-youen, ou palais d'été de l'empereur, après deux déroutes infligées aux troupes impériales, dont Tune est célèbre en France sous le nom de bataille de Pa-Li-Kao. Depuis quelques jours, l'empereur avait fui de cette résidence, la laissant à la garde de trois cents eunuques et d'une vingtaine de gardiens, qui firent un simulacre de résistance et blessèrent deux ofticiers français. On y trouva d'immenses richesse-» en objets de toute sorte, qui furent livrés au pillage, et l'on sait qu'au moment de la retraite des alliés, lord Elgin y fit mettre le feu, comme châtiment de l'infâme conduite des autorités chinoises envers les Français et les Anglais qu'elles avaient retenus prisonniers, malgré leur qualité de parlementaire, et qu'elles avaient ensuite fait torturer ou décapiter * .
Dans la matinée du 24 octobre, lord Elgin, porté dans sa grande chaise officielle par seize Chinois habillés d'écarlate, et sir Hope Grant, le général en chef des forces anglaises, entouré de son état-major et de cent officiers des troupes stationnées à Péking, entrèrent dans cette ville et se rendirent au Conseil des Cérémonies pour échanger avec le prince Koung, manda-
' Le major d'artillerie Brabazon, le lieutenant de cavalerie Anderson, M. Browlby, correspondant du Times, l'abbé Dulac, quatre officiers français et quelques soldats eurent la tête tranchée. M. Norman, premier attaché à l'ambassade anglaise, devint fou des tortures qu'on lui infligea et mourut délirant. Deux des survivants, M. Perkes et le comte d'Escayrac de Lauture, qui était en Chine avec une mission scientifique, ont raconté leurs souffrances et celles de leurs compagnes.
taire de l'empereur, la ratification solennelle du traité de Tien -Tain. Le lendemain le baron Gros accomplit, mais avec une moindre pompe, la même formalité pour l'instrument français. Alors les troupes alliées évacuèrent Péking, les Français, le 1 er novembre et les Anglais le huit.
Tandis que le gouvernement chinois était ainsi aux prises avec les puissances occidentales, un soulèvement intérieur menaçait son existence même. Dès 1851, un aventurier du nom de Hung-Seu-Tsuen, qui faisait dans son programme révolutionnaire l'étrange amalgame des doctrines chrétiennes et des doctrines communistes, s'était proclamé empereur. Il eut bientôt recruté de très-nombreux adhérents qui, sous la bannière de la paix universelle, — Taë-Ping, — et grossis de bandes de voleurs ou d'adeptes des sociétés secrètes hostiles à la dynastie mandchoue, s'emparèrent en 1852 de Han-Keou et l'année suivante de Nanking. Elle devint la grande place d'armes des Taë-ping, leur point d'attaque et de repaire à la fois : ils en partirent pour s'étendre successivement dans les.provinces de Fou-kien, de Kouang-toung, de Kiang-si et de Hunan, et, quand leur étoile commença de pâlir, ce fut encore sous les murs de Nanking qu'ils livrèrent leur dernière bataille. Elle fut désespérée :' ce fut sur des monceaux de cadavres et à la suite d'un terrible assaut, que les troupes impériales pénétrèrent dans la ville. Mais, cela se passait en 1864, de sorte que l'insurrection n'avait pas duré moins de dix ans et avait semblé, plus d'une fois, sur le point d'être définitivement victorieuse.
Quoique plus locale, tout en ayant encore pour théâtre cinq provinces, — le Ghen-si, le Chan-si, le Kiang-si, le Kan-sou et l'Yun-nan, — la grande rébellion mahométane ou des Panthays, nom dont la dérivation reste
incertaine puisque les uns y voient la corruption d'une terme birman qui désigne le musulman en général; tandis que d'autres le font venir du mot Chinois Puntai s' appliquant aux aborigènes d'un pays ; la rébellion mahométane a duré plus longtemps encore. Elle éclata vers 1855 ou 1856, à la suite des prédications d'un mandarin qui, retiré des affaires, crut faire, comme dit M. l'abbé David, une œuvre patriotique, une merveille, en excitant ses concitoyens du Chan-si à exterminer une bonne fois pour toutes les Houy-Houy de l'empire. Il ne fut que trop écouté : des bandes de Chinois se ruèrent sur les paisibles populations musulmanes et celles-ci, devenues furieuses à leur tour, se répandirent dans toute la province, marquant partout leur passage par l'incendie et le massacre 1 .
En 1872, l'insurrection n'était pas encore entièrement domptée; il est vrai qu'elle ne tenait plus qu'une seule position, la ville deTa-Li-Fou dans l'Yun-nan occidental. Mais la nature avait rendu cette position formidable : de trente à quarante mille musulmans s'y étaient retranchés, munis d'abondantes provisions do bouche et prêts à la dernière résistance. L'artillerie des Chinois, qui était servie par des Européens, les empêchaient de se risquer en rase campagne ; ils tinrent bon du moins derrière leurs murs jusqu'à ce que les vivres leur lissent défaut. Leur chef se laissa dire qu'en se sacrifiant lui-même, il sauverait la vie de ses compagnons d'armes: il administra donc. du poison à ses trois femmes et à ses cinq enfants; puis, vidant lui-même la coupe fatale, il se rendit au camp chinois. Mais son cadavre y arriva seul ; on en détacha la tète qui fut envoyée à Péking, confite dans du miel. Le général chinois exigea ensuite que tous les défenseurs du Ta-Li-Fou dé-
1 Journal de mon troisième voyage d'exploration en Chine.
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posassent leurs armes, ils obéirent et furent immédiatement massacrés jusqu'au dernier. Le même soft devint le partage des habitants de la ville eux-mêmes depuis l'enfant en bas âge jusqu'au vieillard en cheveux blancs 1 .
l'état, le gocverebient et l'administration
La Chine est un état purement despotique, quoique assez fortement décentralisé. L'opinion contraire s'est fortement accréditée ; mais il est certain que les gouverneurs provinciaux jouissent d'une grande latitude dans leurs actes et qu'ils ne sont pas obligés d'en référer à Péking pour leurs décisions, si ce n'est pour les cas imprévus, ou dans ceux qu'ils trouveraient trop compromettant de trancher par leur seule autorité 2 . Mais cette décentralisation est de l'espèce que l'on nomme administrative ; le despotisme s'en accommode à merveille, et l'Empereur Napoléon III avait voulu l'acclimater en France pour le motif spécieux, lit-on, dans le préambule de son décret célèbre du 25 mars 1852, « que si
1 John Aoderson, de Mandalay à Momien : relation des expéditions à la Chine occidentale du major Sladeu en 1868 et du colonel Horace Browhe en 1875 (en anglais).
, 'Voir Péking et la Chine centrale, par le comte de Rochechouart (taris, Pion, 1877).
on gouverne de /«m, on n'administre bien que de prêt. » H laissait ainsi aux préfets la décision des affaires locales ; mais il se gardait bien d'augmenter les attributions des Conseils généraux et des Conseils municipaux, du moins d'une façon tant soit peu effective et sérieuse. Du reste, il s'était entouré d'un Corps législatif muet et d'un Sénat servile; il avait muselé Ja Presse. En Chine, il n'y a ni Corps législatif, ni Sénat, ni Conseils locaux, ni Presse politique, et la décentralisation n'a guère eu pour effet que de mettre les administrés et les contribuables du Céleste Empire à J'entière merci de ces despotes en sousordre qu'on appelle là-bas des Mandarins.
Tous ces millions d'hommes obéissent à un seul maître, le Hoang-Ti, titre que nous avons traduit par celui d'empereur, mais d'une façon incorrecte, car il s'y associe, dans l'esprit des Chinois, une idée très-différente de celle que les Occidentaux attachent à la dignité impériale. Pour ses sujets, le Hoang-Ti est réellement le fils du ciel — Tzien-Tze — il a reçu du ciel la mission de gouverner et n'est rien moins, si l'on peut ainsi dire, qu'un vice-Dieu sur terre. Il résume, en sa personne, le pouvoir exécutif dans son acception la plus haute, e pour employer les expressions mêmes de M. Hippesley il est « la source de tout rang et de tout privilège ; le » dispensateur de toute faveur, le maître suprême de la' » force et du revenu publics. » Quelque autocratique que soit son pouvoir, l'empereur est tenu néanmoins d'en conformer l'exercice, d'une façon générale, aux prescriptions fondamentales du code appelé Ta-T'sing Lûli, et pour lui faciliter cet exercice, le même code a créé diverses grandes administrations qui siègent à Pé^kin et dont les principales sont le Neiko t on cabinet proprement dit; le Kumki-Chu, ou conseil privé, et les six bureaux du service civil, du revenu public, des rites, de la guerre, deâ peines et des travaux publics, des colo-
nies, s »ns parler du censorat, des cours d'appel et de l'Académie impériale.
Le ministère du service civil (Li-Pu,) a la direction de tous les emplois Civils et littéraires. Celui des finances (Hu-Pu) s'occupe delà levée et de la perception des impôts ou taxes et de la distribution des appointements et subventions, en même temps qu'il constitue une cour d'appel suprême en ce qui touche les questions de propriété. Le bureau des rites a dans ses attributions tout ce qui concerne le cérémonial diplomatique, les pré* séances intérieures, les examens littéraires, la création de collèges et d'écoles. Le ministère de la guerre (Ping- Pu) est aussi celui de la marine, et le service postal y est rattaché, tandis que le bureau des peines (Hing-Pu) régularise la procédure, ainsi que l'application des lois ; il publie, tous les cinq ans, une édition revue et augmentée du code pénal et décide de tous les cas de sentence capitale portés devant lui. Indépendamment des attributions que son nom implique, le ministère des travaux publics [Kung-Pa) gère les arsenaux et les magasins militaires de toute sorte, et le Lifan-Yûan, ou bureau des colonies, administre les nomades de la M andçhourie ou de la Mongolie, ainsi que les tribus turbulentes qui, au sud-ouest et au sud-est, confinent aux frontières de la Chine proprement dite. Qu'on y ajoute le Tsunglî- Yamen, ou bureau des affaires étrangères, dont la nécessité se fit sentir. dès que le pays, sortant de son isolement tant de fois séculaire, fut entré en relations régulières avec les Barbares occidentaux, et on aura une idée générale du gouvernement chinois, de son mécanisme et de ses grands rouages.
Quant au censorat, Tu-Cha-Yang, son rôle est de surveiller les mœurs, la conduite et les agissements de tous les fonctionnaires, et les départements ministériels euxmêmes n'échappent point à son contrôle. On dit même
çu'il exerçait jadis jusque sur les marches du trône une surveillance salutaire et redoutée, et Ton cite des exemples, plus ou moins authentiques, de censeurs qui surent accomplir ce devoir au mépris d'atroces tortures et d'une mort cruelle. Vis-à-vis des fonctionnaires, quelque rang élevé qu'ils occupent dans la hiérarchie le rôle des censeurs est loin d'être aussi périlleux : quand on annonce leur venue, ce sont au contraire les fonctionnaires qui tremblent, ou qui du moins devraient trembler. Mais s'il est avec le ciel des accommodements, il en est aussi avec les censeurs chinois et, grâce à quelques présents de valeur et discrètement offerts, il n'est pas rarede voir des coupables échapper à un châtiment mérité, à moins cependant qu'il ne s'agisse de vexations par trop criantes et trop publiques, ou :encore de concussions par trop scandaleuses.
Le tribunal des censeurs exerce son inspection dans toutes les provinces de l'Empire par ceux de ses membres qu'il y envoie, ou par des agents qu'il y accrédite sous le nom de surveillants etcorrespondants.il doit veiller d'une manière expresse à ce que le peuple soit secouru dans ses calamités, et à ce que les pauvres, les vieillards, les orphelins soient assistés suivant les lois de l'Empire. Il est peu probable que les prisons et les établissements pénitentiaires échappent à leur contrôle ; mais il faut alors admettre qu'un fond de cruauté réelle se cache sous les dehors débonnaires de la race chinoise ; car les prisons chinoises sont des enfers terrestres ? et un juge de notre bon vieux temps, qui ressusciterait ei se transporterait à Péking, retrouverait àans les prétoires de cette ville, sauf la différence des formes, le barbare appareil justicier que, de son temps, il voyait fonctionner sous les voûtes de La Tournelle. « Les horreurs d'une prison chinoise » écrit l'auteur de Douze ans en Chine « sont telles que les criminels regardent la
Crimiael condamné au supplice de la suspension.
Condamné à mort. (Supplice de la cangue.)
mort comme un soulagement, et y marchent avec une stoïque indifférence. » M. Scarth rapporte en core que des pirates ayant été pris près de Shanghaï, les autorités chinoises leur firent percer les mains avec des clous rivés les uns aux autres, faute de chaînes pour les attacher ensemble, et M. Lockhart, à l'occasion d'une visite qu'il fit comme chirurgien dans la pnson de Shanghaï, raconte qu'il y vit battre des criminels et les attacher ensuite sur une croix basse, les bras étendus et les genoux reposant sur une chaîne lovée. Ils restaient dans cette position, dont la torture est inconcevable, des heures et des jours entiers, exposés parfois à l'ardeur des rayons solaires.
Parlerons-nous maintenant des formes «le la Thémis chinoise, des peines qu'elle inflige et de l'ingéniosité féroce que trahit le moindre de ses châtiments? M. l'abbé Girard va nous introduire dans un des prétoires du céleste empire, au milieu de la foule qui s'y presse, avide des spectacles cruels dont elle peut y repaître ses yeux. Voilà le juge sur son siège élevé, auquel douze marches de pierres font accéder ; sur les marches, se tiennent les officiers subalternes de la justice et ses suppôts, parmi lesquels le bourreau, qui se fait facilement reconnaître par son chapeau en fil de fer, sa robe rouge, et le grand sabre qu'il tient dans une main, tandis que de l'autre il s'appuie sur un énorme rotin. L'accusé est introduit et subit un rigoureux interrogatoire. Que ses réponses ne paraissent pas satisfaisantes ; qu'il tarde trop à faire les aveux désirés, à dénoncer ses complices, • il subit une rude bastonnade. Cette torture préjudicielle n'est pas, d'ailleurs, la seule qu'un accusé puisse subir : il y a encore les soufflets — Py-Tchany-Tsé — qui, lai sont appliqués avec une sorte de semelle de soulier, formée de quatre lamelles de cuir cousues ensemble, et avec une telle rudesse qu'un seul coup suffit parfois à
priver le patient de connaissance ; la question ordinaire et la question extraordinaire, Tune se donnant aux pieds ou aux mains, à l'aide de bois croisés ou de bâtonnets liés diagonalement avec des cordelettes, l'autre consistant en bandes de peau que Ton arrache au corps du prévenu.
Parmi les peines proprement dites, on remarque les coups de Pan-Tsé, ou bâton de bambou, la cage de suspension; la cangue, cet étrange collier que la gravure et la plume ont si souvent et si suffisamment décrite pour qu'il suffise les rappeler ici; la strangulation, la décapitation et la mort lente. Les Chinois considèrent la strangulation comme moins douloureuseet moins infamante que la décapitation. Quant à la mort lente, elle est réservée au crime de haute trahison ou de lèse-majesté, ou bien encore au parricide et à l'inceste. Elle consiste comme l'indique son nom — Koua — et les termes mêmes de la senttnce qui la prononce, à dépecer le vivant en mille morceaux. Le lecteur nous saura gré de lui épargner les détails de cette chose monstrueuse.
On aimerait à savoir quelque chose de précis sur ce qui se passe au sein du ffu-Pu, ou ministère des finances, chargé en Chine, comme partout ailleurs, de la levée des impôts et de leur rentrée. Par malheur, l'habitude ne s'est pas encore introduite dans l'Empire du Milieu sinon de dresser, du moins de publier des budgets réguliers, et il faut se contenter, à^cet endroit, d'informations clair-semées, fragmentaires et peu sûres. On sait cependant qu'il y a une trentaine d'années, la Chine tirait presque tout son revenu de l'impôt foncier, qui s'acquittait soit en argent, soit en nature et dont le produit s'augmentait, mais dans une proportion insignifiante, des droits de douane perçus en un petit nombre d'endroits situés sur les principales routes. Mais les énormes dépenses militaires qui furent la suite des di.
verses rébellions dont l'Empire a été le théâtre dans ces vingt dernières années, et qui coincidèrent avec une forte diminution dans le rendement de la taxe terrienne, entraînèrent la création d'un nouvel impôt établi sur les marchandises et connu sous le nom de Li-Kin, tandis que le commerce de l'Occident ouvrait au fisc chinois une source de recettes toujours croissantes.
En somme et d'après ce qu'il a pu apprendre, M. Hippesley estime actuellement le revenu public de la Chine à 79,500,000 taëls, soit 621,690,000 francs, sur le pied de 7 fr. 82 par taël. Voilà pour le budget des recettes ; quant à celui des dépenses, M. Hippesley n'en cite qu'un article, mais un article qui, en Europe^j'est ha- 4ritué de longue date à se tailler une part léonine, et qui a commencé de s'enfler là-bas d'une façon inquiétante pour la bourse parcimonieuse des sujets de Sa Majesté Impériale Tsaitienne. Dans un article inséré dans le Chinese Depository de 1857, sir T.-E. Wade estimait à 31,000,000 de taëls (242,420,000 francs) le coût annuel de l'armée chinoise, et M. Hippesley calcule que si chaque Ying, ou camp des diverses provinces de l'empire, renfermait son effectif réglementaire de 500 hommes, la dépense de ce chef atteindrait le chiffre formidable de 47,000,000 taëls ou de 367,540,000 francs. Qu'on prenne la somme la moins élevée, elle ne laissera pas de paraître énorme, si l'on songe que l'armée* chinoise était, en 1876, tout à fait mal organisée, mal armée, mal équipée et dépourvue de moyens de transport. Depuis les événements de 1860, le gouvernement impérial avait paru, il est vrai, entourer son artillerie d'une sollicitude toute spéciale. Mais il ne semble pas pas qu'elle eût été couronnée d'un succès bien éclatant, s'il est vrai que, durant la poursuite des rebelles à travers le Ho-nan en 1866, les pièces du général l.i-Yung- Chang ne purent, faute d'attelages suffisants, tirer un
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seul coup sur le champ de bataille, approcher même de deux lieues du gros des fuyards.
Il paraît toutefois que, depuis cette époque, les choses militaires se sont bien améliorées là-bas. M. le comte Julien de Rochechouart, qui a été longtemps notre ministre plénipotentiaire à Péking, l'affirme pour l'avoir vu de ses propres yeux, et son témoignage est confirmé par le Daily Commercial Bulletin de New- York sur la foi de ses correspondants locaux. D'après ces renseigne* ments combinés, l'ensemble des forces chinoises s'élèverait à 768,000 hommes, se subdivisant en trois grands groupes: l&garde impériale forte de 17,000 hommes, dont 10,000 fantassins, 5,000 cavaliers et 2,000 artilleurs ; les troupesdes étendards, armée active de l'Empire, dontl'effectifestévaluéàl00,000hommes ; enfin Varméede l'étendard vert, autrement dit l'armée territoriale, divisée en dix-huit corps répondant aux dix-huit provinces, et forte en tout de 650,000 hommes. Mais, il est assez difficile d'apprécier avec exactitude la valeur militaire de ces troupes, leur degré d'instruction, leur solidité : la vérité semble être que dans cette armée très-mélangée, il y a de très-bons éléments à côté de médiocres et de détes-tables. Evidemment la garde impériale, armée de fusils rayés et de canons se chargeant par le culasse, ne saurait être comparée à l'armée active qui, à part une division de flanqueurs et une division d'avant- gardes outillées dans les conditions de la guerre moderne, n'a encore que des troupes armées d'arcs pt de jàjvelots ; encore moins avec l'armée territoriale dont l'instruction, l'équipement et l'armement sont tout-àfait primitifs.
Dès la première moitié du I er siècle avant J.-C. les livres chinois mentionnent le char magnétique dont l'empereur Thsing-wang avaitfait don, neuf cents ans plus tôt, aux ambassadeurs du Tonkin et de la Gochinchine, afin
qu'ils ne s'égarassent point en retournant chez eux, et au quatrième siècle les navigateurs chinois se servaient de l'aiguille aimantée pour aller en haute mer 1 . On sait ce que les Occidentaux ont su faire de la boussole et aussi quel parti ils ont tiré de la poudre, qui parait bien leur être venue des Arabes, comme la boussole, mais que les Arabes eux-mêmes avaient reçue deslndous. Il est très-vraisemblable toutefois que les Indous la tenaient des Chinois ; toujours est-il qu'on trouve dans les livres les plus anciens et les plus authentiques de ceux-ci des recettes pour la composition de la poudre ordinaire et de la poudre à canon. Eh bien !^ce peuple ne s'est pas plus servi de la poudre qu'il ne s'était servi de la boussole. Deux cents ans avant Jésus-Christ, le célèbre Koung-Ming employait des canons en bambou et des canons en fer, ainsi qu'une arme qui était désignée sous le nom d'essaim a" abeilles, et dont le dessin fait penser au fusil de rempart. Il avait des artifices de guerre dont la composition paraît avoir été fort analogue à celle du feu grégeois. Après sa mort, on abandonna tous ces engins faute, sans doute, de gens capables de les confectionner ou de les manœuvrer 2 .
De même, un très-curieux dessin que donne le P. Amyot au tome vin des Mémoires 3 , représente un navire dont la proue, peu élevée sur l'eau, est de forme arrondie, son arrière pyramidant en forme de château. Le pont est couvert d'un rouf à compartiments ornés de figures de tigres, et le côté de tribord, que présente la gravure, est muni de deux roues larges et puissantes qu'un mécanisme horizontal mettait en
1 Humboldt, Cosmos, II, 310.
f Amyot, Mémoires, t. VIII, Supplément à fart militaire des Chinois.
• Planche, XX, n<> 94.
mouvement. Cet appareil inspire au savant jésuite la réflexion qu'on va lire : « Il pourrait donner lieu à quelque invention utile pour faire avancer nos vaisseaux en temps de calme. Ne leur fit-on faire qu'une lieue, cela suffirait peut-être pour les tirer d'un mauvais passage ; c'est à nos experts qu'il faut s'en rapporter. » Les experts s'en sont mêlés, ou plutôt ils l'avaient foit déjà, à l'époque où Amyot écrivait. Papin avait, en effet, reconnu, vers la fin du dix-septième siècle, que le mouvement alternatif rectiligne du piston pouvait servir de moteur universel, et qu'il serait possible de le transformer en un mouvement continu de rotation applicable à l'arbre horizontal aux extrémités duquel on fixerait des roues à palettes, au lieu et place des rames ordinaires. Ce principe constitutif de la navigation à la vapeur trouvé, notre illustre et infortuné compatriote l'avait même appliqué sur la Fulda à un bateau de sa construction. Les bateliers de Munden, petite ville au confluent de la Werra et de la Fulda, mirent en pièces ses appareils. Mais Papin devait avoir des successeurs: le bateau de la Fulda, qui réussi t d'ailleurs au delà des espérances de son constructeur, a fait place aux gigantesques steamers d'abord à aubes, aujourd'hui à hélice. Mais l'appareil propulseur du bateau chinois, qui remonte peut-être à une très-haute antiquité, est demeuré stérile dans les mains soit de l'inventeur, soit de sa nation.
Des modèles de canots de pêche, de catimarons, de jonques, c'est tout ce que la Chine envoyait à notre grande exposition de 1818, et c'est, en effet, tout ce qu'en fait de constructions navales, elle pouvait envoyer qui lui appartînt en propre. Elle possède, il est vrai, un certain nombre de bâtiments cuirassés, parmi lesquels quatre canonnières, baptisées des noms passablement étranges d'Alpha, Bêta, Delta et Gamma ; mais ces «navires
ont été construits sur les chantiers de le Clyde. Une jonque est assurément pittoresque à voir avec ses dunettes d'arrière et d'avant, qui reportent l'esprit aux châteaux des majestueux vaisseaux des Ruyter et des Duquesne ; seulement ceux-ci avaient des qualités nautiques qui font absolument défaut aux jonques. Leur stabilité, c'est à dire* leur force de résistance au vent et leur aptitude à virer de bord, était toute autre que chez la jonque ; ils ne craignaient pas d'affronter la haute mer, tandis que la jonque, elle, en est réduite à longer la côte, naviguant de cap en cap. Cependant les Chinois ont donné dans ces derniers temps une attention toute spéciale à leur marine, et s'ils n'ont pu la mettre militairement à la hauteur des flottes de l'Angleterre, de la France, de la Russie, des États-unis, ils ont si bien fait qu'au point de vue commercial, elle commence à compter.
Vers le mois de novembre 1880,1e premier steamer chinois, qu'on ait jamais vu flotter sur les eaux américaines, arrivait à San-Francisco :il s'appelait \eBo-Chang et c'étaitun bâtiment à hélice, jaugeanl800 tonneauxet pourvu d'une machine de la force de 153 chevaux. 11 était commandé par sept officiers dont quatre, y compris le capitaine M. Petersen, étaient Danois et les autres Anglais; mais, l'équipage, fort d'une trentaine d'hommes, était entièrement Chinois. Cet événement, quoique annoncé depuis longtemps, n'a pas laissé de produire une grande sensation sur le versant du Pacifique et même, s'il faut en croire un journal californien, d'un bout de l'Amérique du Non! à l'autre « parce qu'on a cru voir dans cet arrivage l'avant-garde d'une flotte de steamers chinois destinés à bientôt accaparer le trafic entre les Etats- Unis et le Céleste-Empire. » C'était, en tous cas, aile bien vite en besogne ; mais le journal dont il s'agit avai ses raisons de feindre une aussi chaude alarme. M. Ha-
yes, qui présidait alors la République, se trouvait en même temps que le Ho-Chcmg à San Francisco, et on n'eût pas été fâché de lui inspirer, tant s'en faut, quelques-uns des préjugés locaux et quelques-unes des haines du terroir contre les Jaunes, coupables en apparence de polygamie et de bouddhisme, en réaité d'une sobriété et d'une activité particulières qui les font de trèsredoutables concurrents pour l'imprévoyant Irlandais et l'Allemand glouton. Mais, ce n'est pas une question à traiter incidemment ; c'est celle d'une de ces guerres du travail où la victoire n'appartient pas toujours aux plus gros bataillons : la guerre entre les deux races, la blanche et la jaune ; l'une qui s'alimente de bœuf, de bière et de whisky l'autre qui se contente de riz et de thé. Nous aurons l'occasion d'y revenir.
La cheville ouvrière de tout ce grand mécanisme politique, judiciaire, administratif, financier, militaire est une hiérarchie savamment combinée de fonctionnaires de tous ordres et de tous degrés, que les Portugais ont appelés Mandarins, mais que dans le pays même, on désigne par le terme générique de Kouang-Tou. lis forment le premier des sept ordres — mandarins, gens de guerre lettrés, bonzes, laboureurs, ouvriers, marchands — sous lesquels on peut ranger, suivant leur supériorité relative, tous les citoyens de la Chine. On les distingue, en mandarins de lettres et en mandarins d'armes, ceux-ci étant d'ailleurs strictement subordonnés à ceux-là ; car il n'est pas de pays au monde ou la maxime cédant arma togœ soit plus en honneur et plus pratiquée. C'est toujours dans les rangs des mandarins de lettres que sont choisis les gouverneurs ou vice-rois des provinces ; les gouverneurs des villes de premier, de second, de troisième rang ; les chefs et les hauts fonctionnaires des cours souveraines etc., etc. Chaque mandarin, d'ailleurs, est considéré, dans l'exer-
cice de ses fonctions et en proportion du rang hiérarchique qu'il occupe, comme le représentant direct de l'empereur. Gouverneur d'une province ou d'une ville, il en est le père tout comme l'empereur est le père commun de tout l'Empire, et l'hommage que le peuple rend au magistrat qui l'administre directement, s'il n'égale celui qu'il sait devoir au Hoang-Ti, n'en est pas moins de même nature et dérivé de la même source.
Le mandarinat de lettres ne comprend pas moins, dit-on, de quinze à seize mille titulaires et se subdivisé en neuf classes, dont chacune se partage, à son tour en deux catégories. La première classe fournit les mi; nistres, les présidents des cours souveraines, les premiers officiers de la milice, les chefs des grandes administrations de l'empire. La seconde est celle dans laquelle se prennent les vice-rois de provinces, les gouverneurs des villes, les présidents des tribunaux secondaires, et c'est dans la troisième classe que l'empereur recrute exclusivement ses secrétaires. Les six autres classes embrassent toute la foule des fonctionnaires de rang inférieur, depuis les ingénieurs des ponts -et-chaussées et les intendants de troupes jusqu'aux traducteurs des tribunaux, les clercs des diverses administrations, les hérauts d'armes etc. etc.
Un signe particulier sert à distinguer entre eux ces divers rangs de mandarins ; ce sont des boutons portés au sommet du bonnet officiel et qui indiquent par leur couleur et leur matière le rang de leurs possesseurs. Ainsi une pierre précieuse de couleur rouge appartient à la première classe de ces dignitaires, tandis que la seconde doit se contenter d'un globule de corail ; la troisième d'un petit globule en verre bleu ; la quatrième d'un morceau de cristal blanc ; la cinquième et toutes les autres d'un bouton d'or ou simplement doré. Chacun de ces globules est accompagné de son signe correspon-
dant: à savoir deux morceaux d'étoffe brodée, représentant soit un oiseau, soit quelque autre objet, lesquels se portent par dessus l'habit de cérémonie, l'un sur la poitrine, l'autre sur le dos. Dans les rangs supérieurs, on y joint un collier à gros grains qui descend jusqu'à sa ceinture.
S'il y a des ordres hiérarchiques de citoyens en Chine, il n'y a pas du moins de castes dans le sens qui s'attachait à ce mot chez les Aryas de l'Inde, et les rangs du mandarinat ne sont nullement fermés. Mais on n'entre pas dans ses cadres aussi facilement qu'en Europe : il y a quatre grades universitaires qui correspondent assez bien à nos grades de .bachelier, licencié, docteur et agrégé, et il faut être au moinslicencié pour obtenir un emploi public. «Les examens pour obtenir ces grades sont une affaire très importante» dit M. Sinibaldo do Mas; «il y a des individus qui ne s'occupent d'autre chose pendant toute leur vie, et ce ne sont pas seulement des jeunes gens, mais aussi des hommes d'un âge mur, même avancé , qui se présenten t. » A en j uger par ce fait, dont il a été témoin à Ning-Po, où 3000 aspirants se présentèrent aux examens sans que plus de trente-sept purent obtenir leur diplôme, ces épreuves seraient des plus sérieuses, ce qui ne veut pas dire qu'elles sont bien savantes. Sur les bords du fleuve Bleu, il s'agit surtout de mémoire, et celui-là qui peutle plus faire étalage de citations tirées des classiques, qui en sait de longs morceaux par cœur, celui-là est un érudit *. Il paraîtrait au surplus, que parfois, là bas comme ici, la faveur s'en mêle et que si elle ne dispense aucun candidat de son examen, il en est plus d'un à qui elle sait le rendre agréable et facile. Mais, les Chinois seraient fondés à répondre aux Européens qui leur en feraient un reproche trop acerbe , qu'après tout, comme dit le poète :
1 La Chine et les Puissances chrétiennes, II, chap. xiv.
« Ils ne sont pas des anges, »
et que tout bien considéré la faveur n'a pas chez eux ses coudées plus franches qu'aux bords de la Tamise, de la Seine, ou de la Neva.