LA FAMILLE ET LA RELIGION
On croit toujours en parcourant les annales du peuple chinois, qu'il va se mettre à Pavant-garde de la civilisation et du progrès. En effet, ce peuple a possédé avant les Occidentaux la boussole, la poudre, l'imprimerie, les ponts suspendus ; il a eu des vaisseaux qui marchaient avec des roues ; il a connu l'aplatissement du sphéroide terrestre et observé les mouvements sidéraux. Son agriculture était florissante, et son industrie se complaisait dans des œuvres délicates. Mais l'illusion est vite dissipée. Les Chinois ont piétiné sur place ; ils n'ont pas marché, et il leur est arrivé très-souvent de rétrograder. C'est ainsi que dans l'ordre politique, ils sont tombés de l'autorité patriarcale au despotisme pur, et qu'en religion, ils ont déserté les principes élevés de leurs anciens philosophes pour embrasser le bouddhisme ou plutôt l'athéisme, et pour ne plus croire en \ rien, si ce n'est en une foule de génies, de démons, j de mânes, en qui ils placent une foi aveugle et dont ils y implorent quotidiennement le secours. (* ;
En Chine, les inventions les plus fécondes n'ont pas eu de lendemain. Ce peuple, qui avait la boussole, n'a jamais fait une expédition maritime ; malgré sa connaissance de la poudre, il en était encore, il y a une quarantaine d'années, aux canons sans affûts et aux fusils à mèche du xvi e siècle européen; il imprime des livres depuis neuf siècles, et il n'a fait faire aux sciences aucun progrès. Il est lettré sans doute, mais dépourvu d'imagination et, vieux dès son berceau pour ainsi dire, il est demeuré étranger à la grande poésie, au grand art. On chercherait vainement dans la littérature chinoise quelques-uns de ces grands monuments, l'Iliade, les Nibelungen, la Chanson de Koland, qui se dressent au seuil des civilisations occidentales; quelque chose même de comparable à l'un de ces recueils de poésie nationale et légendaire qu'offre l'Espagne et qu'eut la Grèce héroïque au temps de ses aëdes, ou Rome au temps de ses rois. Chose caractéristique, cette littérature a débuté par le drame et la comédie, non le drame à la façon d'Eschyle, mais le drame « déclamatoire et larmoyant, sentimental et frondeur, » comme dit un éminent critique, dont Lessing, Diderot et Mercier revendiquent la paternité ; non la comédie large et philosophique de Molière, mais la comédie fine et maniérée de Marivaux. De même, l'architecture chinoise réjouit l'œil par les toits de ses édifices garnis de tuiles brillantes, leurs murs revêtus de porcelaines, leurs portiques diaprés de mille couleurs. Mais cette grâce est bizarre ; cet ensemble n'a rien d'imposant ; ces maisons, ces palais mêmes, rappellent la tente. Les pagodes de la Chine ne sont pas à elle : elle les doit au bouddhisme, et jamais son sol n'a porté d'importantes constructions comme les murs cyclopéens et les temples creusés de l'Inde.
Phénomène unique dans l'histoire ! Etonnant specta-
cle que celui d'une civilisation qui se cristallise, semblable à ces cascades du Spitzberg que le refroidissement du globe a subitement converties en glaciers ! Ce phénomène toutefois ne reste point inexplicable, et le malheur qu'ont les Chinois de posséder une langue des plus imparfaites et des plus difficiles y a été certainement pour quelque chose. Il en est des procédés utiles et des inventions fécondes comme des idées mêmes qui les engendrent : ils ne prospèrent, ils ne donnent toute leur mesure qu'à condition d'être incessamment discutés, et, pour qu'on les discute, il faut d'abord qu'ils circulent. Une langue uniquement composée de monosyllabes ; où une seule et même forme peut revêtir des significations multiples ; où, en dehors de sa place dans la phrase, le mot n'éveille aucune idée particulière et n'est pas plus substantif que verbe ; où le genre d'un mot, la notion du vocatif, du datif, de l'ablatif, ne peuvent être rendus, que par l'accession d'un autre terme, ou déterminés par leur position dans la phrase, une pareille langue peut bien une langue très-curieuse, comme l'appelle le savant languiste à qui nous en avons emprunté la caractéristique 1 , mais c'est aussi un instrument très difficile à manier et un véhicule de la pensée détestable. A cette complication dn langage lui-même, ajoutez celle d'un système graphique n'embrassant pas moins de 50,000 caractères, dont 15,000 sont usités; les uns véritables dessins qui représentent une image, telle que celle d'un chien, d'un arbre, d'une montagne, et qui s'emploient tantôt isolés, tantôt accouplés ; les autres, plus compliqués et qui comportent deux éléments dont la réunion indique à la fois la prononciation et le sens, et vous comprenez sans peine que si les lettres et les lettrés ont été de tout temps fort honorés en Chine, l'instruction
* Voir le Linguistique de M* Abel Hovelaque p. 42-47
n'a pu s'y répandre hors de certaines classes, ni sortir d'un certain milieu. Vous vous expliquez fort bien com-' ment le /Chinois des classes pauvres ne s'applique qu'à l'étude des caractères dont il a besoin, et comment le menuisier, par exemple, connaît les caractères qui concernent ses propres outils, mais ignore ceux qui expri- ; ment les outils du forgeron, son voisin.
Mais ce n'est point là que nous voyons la cause principale de l'engourdissement social de la Chine et de son immobilité séculaire. Ce qui a fait du Chinois un être routinier, passif, entièrement fermé à la contagion des idées progressives ; ce qui a lui ravi toute spontanéité ; ce qui l'a rendu l'esclave de la coutume, du rite dans sa* vie privée comme danssavic publique, dans son mariage comme dans ses funérailles, dans la culture de ses terres comme dans ses travaux industriels, c'est l'extension à la société civile, majeure et libre, du concept de la famille, mineure et assujettie: soumission et respect d'uno part, autorité et sollicitude de l'autre. Le Chinois naît enfant, vit enfant, meurt enfant. Jusqu'à sa tombe, il reste sous la dépendance paternelle : l'acte d'émancipation par excellence, le mariage, ne l'affranchit * pas. Le père, pendant son existence entière, a un pouvoir* absolu sursa famille; or, l'empereur, de droit divia, est le père et la mère de ses sujets, et comme ils sont plus de trois cent millions, il lui est impossible, de les diriger, à l'instar du vrai père de famille, qui récompense et châtie directement chacun de ses enfants. Force est donc au Hoang-Ti de s'en remettre de ce triple soin aux mandarins qu'il institue et ceux-ci, pardéiégation comme on l'a déjà dit, deviennent à leur tour les pères et les mères des Chinois qu'ils administrent ou auxquels ils rendent la justice. C'est ainsi que le Chinois, esclave sa vie entière de son père naturel ne Test pas moins de son père fictif, fonctionnaire ou magistrat. Ni dans son cœur, ni dans son
Porte de ville.
66 chiN£, japon, siam.
esprit il ne subsiste plus rien, à la longue, de ce sentiment du libre arbitre, de l'initiative et de l'indépendance, comme aussi de la responsabilité individuelle, qui fait les hommes forts et les hommes libres, qui développe la vie des nations, détermine chez elles l'essor contenu des sciences, y assure la marche constante d'un progrès indéfini. La Chine, elle, s'est garottée volontairement dans les étroites langes de l'enfance, et ce n'est pas merveille qu'après s'être engourdie, elle dépérisse lentement.
A Sparte, le magistrat faisait précipiter du haut du Taygète le nouveau-né difforme ou seulement mal constitué et à Rome, il était déposé aux pieds de son père qui le relevait ou l'abandonnait. Ce droit de vie et de mort du père sur le nouveau-né se retrouve chez la plupart des nations barbares ; mais il faut reconnaître que les parents se refusaient généralement à donner euxmêmes la mort à leurs enfants. Ils l'exposaient plutôt dans la pensée que les dieux voudraient qu'il vécût et sauraient bien le sauver. « C'était comme un jugement de Dieu sur l'innocente créature. On peut croire que le cœur des mères trouvait bien des moyens d'influer sur ce jugement. Mais la mère eût-elle manqué, la nature s'émouvait et prenait des sentiments maternels. L'eau refusait d'engloutir l'enfant, les bêtes fauves l'allaitaient 1 .» C'est ainsi qu'échappentà la mort Orphée, Télèphe, Sémiramis, OEdipe, Cyrus, Persée, Moïse, Romulus, exposés dans les bois et les déserts ou abandon* nés sur les eaux. Comme la loi romaine, la loi chinoise donne aux parents le droit de vie et de mort sur leurs enfants ; elle autorise expressément l'exposition pure et simple des nouveaux-nés, et il est certain que des enfants venus au monde dans un état de diffor-
* Michelet ; Les origines du droit français, p. 2.
mité repoussante ont été noyés par leurs parents. C'est ce qui arrive encore de nos jours parmi les populations singulièrement mêlées qui habitent à Canton, Shanghaï et ailleurs, des bateaux amarrés les unsaux autres, etce qui ne donne pas d'ailleurs le droit de déclarer, sur ces seuls faits, que les Chinois pratiquent en grand l'infanticide *. Mais il est incontestable qu'ils. n'hésitent nullement, dans une pensée de lucre, à vendre leurs enfants, et c'est même un trafic qui se fait là-bas sur une grande échelle: Les petits garçons se vendent aux mandarins, qui en fontleurs domestiques, ou aux marchands, qui les utilisent comme ouvriers ou comme manœuvres. Les bonzes achètent beaucoup de ces pauvres petits, qu'ils élèvent à titre de domestiques et parfois de fils adoptifs et de successeurs. Il n'est pas rare aussi de voir des gens riches acheter l'enfant d'un pauvre afin d'en faire plus tard leur héritier. Quant aux petites filles, elles ne sont guère achetées que pour être destinées à la prostitution, et on les élève à cette ignoble fin dès leur pjus bas âge.
L'abbé Grosier nous apprend que « les pères et les mères, à leur défaut les aïeuls ou enfin les plus proches parents du côté paternel et ensuite ceux du côté maternel, jouissent d'une autorité absolue pour régler les mariages des enfants, » et rien n'est plus ordinaire « que de voir les Chinois riches et d'un rang distingué arrêter les articles d'un mariage longtemps avant que les parties soient en âge de le contracter, souvent même en convenir avant que les futurs époux soient nés. » Au surplus, le mariage ne constitue point, aux yeux des Chinois, cette affaire si sérieuse qu'elle est pour l'Européen. La femme reste au logis, et le mari va où
1 C'est une question que nous examinons plus loin dans notre chapitre v.
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bon lui semble. La loi lui permet d'avoir des concubines, et c'est une faculté dont les grands seigneurs et les gens usent largement. Il y a plus de rigidité dans les classes moyennes : un mari qui a des enfants se déconsidère s'il agit de la sorte. Mais, au bout d'une dizaine ou d'une douzaine d'années de mariage, que sa femme l'ait laissé sans progéniture, personne ne sera scandalisé le moins du monde s'il fait l'acquisition d'une petite ou seconde femme, même de deux ou trois. Le mol acquisition est ici tout à fait à sa place : les familles pauvres font, en effet, un véritable trafic de leurs filles. Celles-ci ne s'en trouvent pas malheureuses. Chez leurs pères, elles travaillaient beaucoup, vivaient mal et n'avaient point de parure : dans la maison de leur nouveau seigneur, elles seront bien nourries, bien vêtues, bien logées. Elles n'en sont jamais renvoyées, à moins de commettre quelque délit ou quelque faute grave telle, par exemple, que la révolte ouverte contre la femme légitime, à qui la loi assure le privilège de se faire obéir et respecter par les concubines, de même que la prérogative de recevoir les visites et de faire les honneurs de la table.
Il va saos dire qu'avec ce système de mariages forcés, la législation a dû admettre des cas nombreux de divorce. Des enfants qui ne se connaissent pas avant d'être unis et dont les parents ont souvent échangé les Tsium- Tse-Tze (écrits de parenté) cinq ans et quelquefois dix ans avant leur mariage; ces enfants qui vivent en commun, non par sympathie réciproque mais sur le seul ordre de leurs parents, ne tardent pas à reconnaître leur incompatibilité de caractère et à vouloir briser des liens d'autant plus odieux qu'ils sont involontaires. Aussi le divorce n'est-il pas admis seulement pour des causes déterminées dont les plus communes sont l'immoralité, la médisance, la dé-
sobéissance absolue, la stérilité, les maladies répugnantes ou contagieuses, l'excès de bavardage, le vol : U Test encore par consentement mutuel. A Rome également, il était très-facile de rompre une union conjugale, basée sur la convention mutuelle des parties — mutuus consensus, —ainsi que le mariage résultant d'une vente fictive — coemptio — ou de Vusus, c'est-à-dire delà cohabitation d'une année, unions purement civiles, à l'occasion duquel aucune cérémonie religieuse n'intervenait. Mais il en allait tout autrement du mariage religieux, de la Confarreatio : le droit romain l'avait rendu presque indissoluble et pour que sa rupture fût possible, il fallait que par une cérémonie nouvelle, la Diffareatio où les époux repoussaient, sans doute, le gâteau de fleur de farine qu'ils s'étaient partagé jadis et où ils prononçaient, au lieu de prières, certaines formules par lesquelles l'épouse renonçait au culte et aux dieux de l'époux; il fallait que la religion défît ce qu'elle avait fait elle-même d'abord. Parmi le très-petit nombre de causes qui permettaient la rupture du mariage sacré, figurait d'ailleurs le cas de stérilité de la femme ; ce qui ne doit nullement suspendre, l'objet principal de ce mariage n'étant pas l'union de deux êtres se convenant et s' associant pour les bonheurs de la vie comme pour ses peines, mais bien de perpétuer la famille, selon les termes mêmes de la formule sacramentelle : Ducere uxorem liberum quserendorum causa.
Le désir de perpétuer l'autorité paternelle dans la famille, après la mort même de son chef, a conduit les Chinois à une singulière conception : à la mort du père, la veuve succède à tous presque tous ses pouvoirs ; elle a sa vie durant l'usufruit et l'administration de tous les biens que le défunt peut avoir laissés. Le fil*, même majeur, ne pourra faire aucune aliénation ou location
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de ces biens sans l'assentiment de sa mère. Que celle-ci gaspille le patrimoine, ses enfants ont, il est vrai, la ressource de faire parvenir leurs plaintes- au magistrat, par un oncle ou tout autre proche parent paternel d'un âge égal à celui de la veuve. Mais toute l'indulgence des magistrats est pour celle-ci. 1VL de Bezaure, à qui nous* empruntons ces particularités, a connu dans le Tche-ly un excellent jeune homme, fils unique, que la gestion de sa mère avait ruiné ; vainement avait-il tenté de réprimer son gaspillage en s'adressant au préfet : celui-ci avait toujours mis les torts du côté du fils.
Autrement, il faut bien convenir que le sort qui est fait en Chine à la femme, loin d'être agréable, est triste au contraire et même abject. Au Céleste-Empire, il n'est pas de village, quelque petit qu'il soit, qui ne possède son école primaire où l'on enseigne la lecture, l'écriture, la rédaction, et ce n'est que dans les classes les plus infimes de la société qu'on a chance de rencontrer des gens absolument illettrés. Mais ces écoles sont exclusivement masculines, et les jeunes Chinoises, à moins qu'elles n'appartiennent aux plus hautes couches sociales, dont l'éducation morale et domestique paraît avoir été de tout temps l'objet des soins les plus attentifs, les jeunes Chinoises sont complètement privées d'instruction. C'est une conséquence du mépris que les Chinois, même leurs philosophes et leurs moralistes, professent invariablement pour la femme. Et ce mépris, ils le transportent avec eux dans les pays où ils émigrent; M. Albrecht, membre de la Société des sciences et des lettres de Batavia, nous apprend que les Célesïials établis à Java, quoiqu'appartenant en général aux plus basses classes de leur pays natal, éprouvent le besoin, dès qu'ils sont parvenus à une certaine aisance, de donner à leurs enfants une éducation supérieure à celle qulls ont reçue eux-mêmes. A cet effet, ils font venir
des maîtres de Péking ou de Hong-Kong ; mais ces maîtres et les écoles qu'ils ouvrent sont exclusivement réservés à la partie mâle de la population enfantine.
Trois religions principales coexistent en Chine et sont considérées comme également bonnes, on pourrait dire comme également vraies : les trois religions n'en font qu'une, dit un proverbe courant. La première passe pour avoir été celle des plus vieux habitants du pays : Elle est polythéiste et idolatrique et consacre l'existence individuelle d'une foule de génies, de démons et d'esprits élémentaires ; ses prêtres et ses prêtresses pratiquent la magie, la nécromancie et se livrent à une foule de superstitions plus grotesques ou plus grossières les unes que les autres. Ses sectateurs reconnaissent pour un de leurs maîtres, quoique bien à tort, Lao-Tseu, le célèbre philosophe; ils s'appellent par antiphrase, sans doute, les Tao-Sse ou docteurs de la raison, parce que, dit Abel Rémusat, non sans quelque défiance d'ailleurs, un de. leurs dogmes fondamentaux est celui de la Raison primordiale, qui a créé le monde. Le malheur est que dans le Tao-Te-Kinq (le livre de la voie et de la vertu), il n'y a aucune trace certaine de l'enseignement d'un être suprême en trois personnes qu'y avaient découvert plusieurs missionnaires, tels que les PP. Prémare, Bouvet, Fouquet, et dont la connaissance selon Montucci, écrivant en 1808,était l'objet principal du livre. Mais Stanislas Julien, qui a traduit entièrement le Tao-Te-King> dont Rémusat n'avait donné que des fragments, ne laisse rien subsister d'un pareil système, et il se raille de ceux qui s'obstinent à dénommer les Tao-Sse des rationalistes et à voir dans le Tao du Philosophe chinois soit; le Verbe de saint Jean, soit le Logos de Platon *.
1 La langue et la littérature chinoises, Apud Progrès des études relatives à V Egypte et V Orient (1867 ; Imprimerie impériale.;
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'Le second calte est celui des lettré*, dont Confucius est considéré sinon comme l'initiateur da moins comme le réformateur et le patriarche. Quelques-uns ont cru que dans la haute antiquité le dogme d'un Dieu tout-» puissant et rémunérateur en faisait partie : c'est là une opinion facile à concevoir dans la bouche des missionnaires, préoccupés avant tout de propager leurs propre» doctrines et par conséquent très-désireux de leur trouver, dans un pays si asservi à la tradition, des analogies et des précédents dans les croyances locales ; mais une opinion qui ne s'appuie que sur des conjectures et qui ne cadre nullement, à prit ri, avec les données que l'histoire positive a recueillies sur l'origine de l'idée religieuse et ses développements. Confudus, à vrai dire et nous avons déjà eu l'occasion de le faire remarquer, n'a été qu'un ancêtre : la mission qu'il s'était assignée était celle de restaurer les belles maximes de morale qui, de temps immémorial, figuraient dans le droit public de la Chine et brillaient sur les pages de ses vieux livres, mais qui, depuisbien longtemps mussî, ne liaient plus personne, les grands moins encore que les petits. Dans l'ordre politique il échoua, et ne réussit pas mieux dans l'ordre religieux. La religion qui porte son nom est,en quelque sorte, la religion officielle de l'empire : l'Empereur en est le patriarche et tous les mandarins, grands, moyens et petils, la pratiquent. Elle n'a pas de prêtres et consiste surtout en un culte purement civil, qui se rend aux génies de la terre, des astres, des montagnes et des fleuves, ainsi qu'aux âmes des parents.
La troisième religion de la Chine est le bou Idhisme venu de l'Inde, qui s'v est répandu vers le deuxième siècle • avant notre ère. Il y porte le nom de religion de Fo, abréviation de /^-^o, transcription en langue chinoise du vocable sanscrit Bouddha. Vers la fin du x° siècle, l'Inde envoya en Chine un patriarche bouddhique: il y ré-
sida longtemps, mais aujourd'hui, il est fixé au Tibet sous le nom de Dalaî-Lama. Toutefois, les Chinois ne reconnaissent pas en tout sa suprématie spirituelle, et ils ont* aussi, sous le nom de Sam-Lama, un Bouddha vivant que le Dalaï-Lama délègue sur la demande du fils du Ciel; Ce curieux personnage réside au monastère d'Ou- Taë-Chan, littéralement la montagne des cinq tours, dans la province de Chan-si, qui est, après Lhassa, le centre bouddhique le plus vénéré et le pèlerinage le* plusfréquenté. Quand notre compatriote M. de Rochechouart* fut le visiter, on y célébrait précisément une fête bouddhique, le quinzième jour de la septième lune les lamas poursuivant le diable et le chassant des sanctuaires. M. de Rochechouart et ses compagnons furent très courtoisement accueillis par les religieux, qu'il nous dépeint comme des gens simples, obligeants et polis, qui remplissent généralement leurs devoirs et qui s'acquittent avec exactitude de leurs observances monacales. Il ne manqua pas naturellement d'aller rendre ses devoirs au Rouddha vivant « homme dans la force de l'âge, puisqu'il n'avait que quarante-sept ans et vraiment superbe. » Tout dans ses gestes, dans sa pose, son regard, sa physionomie était cependant étudié, et volontiers il prenait l'attitude du Jupiter tonnant. Il reçut M. de Rochechouart à merveille et l'entretint de toutes sortes de choses, même du Pape dont il avait le portrait dans un album photographique.
Assurément la morale de Cakia-Mouni, la charité qu'il enseigne et la notion de l'égalité qu'il inculque tendaient à la chute du système des castes et l'impliquaient même. On ne voit pas cependant que cette conséquence indirecte du bouddhisme, que son fondateur n'avait pas prévue, ait tout d'abord paru très-redoutable aux brahmanes de l'Inde puisque, pendant un millier d'années, la hitte entre Brahma, le vieux Dieu,
et Bouddha, le nouveau, resta concentrée sur le terrain théologique. A un certain moment, toutefois le bouddhime se trouva expulsé de la péninsule Gangétique par l'effet incontestablement d'un retour offensif des brahmanes, qui durent trouver des auxiliaires parmi les princes indigènes et surtout parmi les conquérants musulmans, dont il ne leur fut pas difficile, au prix de leur soumission personnelle et de celle de leurs fidèles, d'exciter le zèle persécuteur. En Chine, il n'y avait point de castes à détruire : le bouddhisme ne portait nul ombrage aux Empereurs, en tant qu'il s'agissait de politique, et leur indifférence en matière religieuse proprement dite était profonde. Getle doctrine put donc faire tranquillement son chemin parmi les Chinois qui, d'ailleurs, l'accommodèrent bien vite à leur génie national si peu métaphysique, si peu contemplatif ; au contraire si remuant, si avisé, si positif. Cependant une religion qui méconnaît, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, la nature de l'homme, sa dignité et ses devoirs ; une religion fondée sur une notion, celle du Nirvana ou anéantissement de l'être, ne peut qu'exercer une action nuisible sur les peuples qu'elle s'assujettit, et les Chinois n'ont pas échappé certainement aux conséquences de cette action.
Le bouddhisme, au fond, implique l'athéisme et, vers la fin du xvn e siècle, Bayle n'hésita pointa appeler les Chinois un peuple d'athées. Voltaire contredit cette assertion ; les avis se partagèrent et, faute d'un assez grand nombre de faits acquis pour la trancher, la question demeura indécise. Aujourd'hui « en face des révélations si complètes et si évidentes que nous font les livres du bouddhisme découverts et expliqués » dit le savant auteur du Bouddha et de sa Religion, «le doute n'est plus permis. Les peuples bouddhiques peuvent être considérés sans injustice comme des peuples athées»
Gela ne veut pas dire qu'Us professent l'athéisme et s'en font gloire; mais cela signifie que ces peuples n'ont pas su s'élever jusqu'à la notion de Dieu. Bayle avait donc raison de prétendre qu'il existe des sociétés de cette sorte, fort arriérées quoique très-anciennes, corrompues et raffinées, infectées d'une ignorance et de vices que les siècles ne font qu'accroître, au lieu de les corriger. Mais M. Barthélémy Saint-Hilaire n'a-t-il pas quelque raison aussi de tenir vis-à-vis de ces peuples le langage de Voltaire? « Ils ne nient ni n'affirment Dieu ; ils n'en ont jamais entendu parler ; prétendre qu'ils sont athées, c'est la même imputation que si Ton disait qu'ils sont anti-cartésiens. Ils ne sont ni pour ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfants ; un enfant n'est ni athée ni déiste : il n'est rien *. »
Nous avons raconté plus haut comment, au dernier siècle sous le règne de l'empereur Kang-Hi, les jésuites furent sur le point d'implanter définitivement le catholicisme en Chine, et comment cet espoir fut déçu par la terminaison contre ces missionnaires de la querelle théologique qu'un ordre rival leur avait suscitée en cour de Rome. A la suite des traités de 1860, nos missionnaires ont reparu en Chine où leur prédication est libre, du moins en principe ; leurs églises se sont rouvertes, et ils ont retrouvé dans le pays des traces de ses anciennes et florissantes chrétientés. Mais jusqu'ici, on ne voit point que leur prosélytisme ait obtenu un grand succès, pas plus au surplus que celui des missionnaires protestants, Anglais ou Américains. Les mandarins se montrent hostiles au christianisme, et «ela suffit pour que les populations fassent ainsi. Cette hostilité ne provient pas assurément d'un sentiment particulier de haine contre les doctrines chrétiennes et
« Le Bouddha; !*• partie, 5« chapitre.
les Mandarins sont des gens Irop sceptiques pour beaucoup s'intéresser au sort des idoles de Bouddha et de Tao. Mais, ils considèrent que l'adoption du christianisme serait le signal de La ruine de l'organisation actuelle, et ils font de leur mieux pour conjurer un tel événement. A cet endroit, ils ont pour complice l'orgueil national qui se refuse d'admettre qu'un changement quelconque puisse bénéficier à leur pays. C'est par la même raison que les Chinois ne veulent ni des télégraphes électriques ni des chemins de fer. Ils ne leur sont pas hostiles, mais ils les rangent volontiers, au nombre des choses qui troublent le Foue-Ckou? 1 , appellation par laquelle ils désignent une certaine harmonie qui doit régner entre les éléments, disent-ils, pour que les hommes soient heureux. La locomotive et son panache de fumée ; les poteaux pointus du télégraphe et ses longues lignes de fils, passés dans des faïences de formes insolites, paraissent redoutables à des gens superstitieux, qui n'hésitent pas à regarder la mauvaise humeur du Foue-Choui comme la cause des épidémies* susceptibles, à un moment donné, de ravager leur pays. Si le christianisme ne fait pas de progrès en Ghine, il n'en est pas ainsi, tant s'en faut, de l'islamisme: il s'y est introduit au temps des invasions mongoles, et c'est par millions qu'il compte aujourd'hui ses disciples. Les Mahométans sont répandus partout dans le Nord- Ouest, où on les connaît sous le nom de Doungans, et dans le Sud-Ouest, surtout dans la province de Yûnnân où ils sont appelés Panthays. Ils s'insurgeaient, il y a seize ans, contre le gouvernement Chinois qui n'est pas venu à bout de leur résistance sans de bien grandes peines et sans de vigoureux efforts. Les Panthays, les premiers, ont déserté la lutte ; mais il n'y a
1 Littéralement vent et eau.
pas bien longtemps, deux ou trois ans à peine, que les Doungans la continuaient encore. Dans son remarquable travail sur l'Asie centrale 1 , M. Schuyler regarde ceux-ci comme une race particulière et la fait descendre des Ouïgours, tandis que pour d'autres auteurs, tels que le colonel Prjevalski et d'autres, le mot doungan ne serait pas un ethnique, mais simplement le terme par lequel les Tartares del'Asie centrale désignent les musulmans du Céleste-Empire, que les Chinois euxmêmes nomment Houeï-Houeï. Quoiqu'il en soit, on appelle aujourd'hui des divers noms de Doungans, Dougans, Dounghènes, Tounganis ou Toungans, un groupe de populations fixées dans la Mongolie chinoise, la Dzoungarie, le Kan-sou,leChen-si et le Sze-tchouan, groupe qui s'élevait, dit on, en 1865, à trente millions d'hommes.
On trouve encore en Chine des Juifs et des Parsis. tes premiers y sont venus très-anciennement des provinces les plus orientales de la Perse, et c'est aussi de la Perse que les autres, cruellement persécutés par les successeurs d'Alexandre, après s'être d'abord réfugiés dans l'île d'Ormuz, gagnèrent l'Inde méridionale et la Chine. Ce sont les restes des sectateurs de Zoroastre, adorateurs du feu. Au physique, on les prendrait pour des Européens n'était leur nez long et recourbé, qui est le signe distinctif des races blanches de l'Asie occidentale. Ils ont un grand goût pour le négoce, auquel ils s'entendent à merveille, et à Bombay comme à Surate, où ils ne laissent pas d'être nombreux, ils font volontiers étalage de leurs demeures somptueuses et dé leurs superbes équipages.
» Turkistan II, p. 173.