LES SCIENCES, LES LETTRES ET L ART
Dans le plus beau chapitre peut-être d'un livre magnifique, notre grand Victor Hugo a parlé en ces termes de l'invention de l'imprimerie :
« L'invention de l'imprimerie est le plus grand événement de l'histoire ; c'est la révolution mère,c'est le mode d'expression de l'humanité qui se renouvelle complètement ; c'est la pensée humaine qui dépouille une forme et qui en revêt une autre ; c'est le complet et définitif changement de peau de ce serpent symbolique, qui depuis Adam représente l'intelligence. *
» Sous la forme imprimerie, la pensée humaine est plus impérissable que jamais; elle est volatile, insaisissable, indestructible Et quand on observe que
ce mode d'expression est non-seulement le plus conservateur, mais encore le plus simple, le plus commode, le plus praticable à tous ; lorsqu'on songe qu'il ne traîne pas un gros bagage et qu'il ne remue pas un lourd attirail ; quand on compare la pensée obligée pour se traduire de mettre en mouvement quatre ou cinq autres arts et desr tonnes d'or, toute une montagne de pierres, toute une forêt de charpentes, tout un peuple d'ouvriers ; quand on la compare à la pensée qui se fait lire et à qui il suffit d'un peu de papier, d'un peu d'encre et d'une plume, comment s'étonner que l'intelligence humaine
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ait quitté l'architecture pour l'imprimerie? Coupez brusquement le lit primitif d'un fleuve d'un canal creusé au-dessous de son niveau, le fleuve désertera son Ut 1 .»
Une phrase de Gicéron contient l'imprimerie en germe. «Prenez» disait le grand orateur romain « prenez toutes les lettres de l'alphabet : séparez-les ; jetez-les à terre. Ces caractères composeront-ils une phrase? » Cependant depuis l'époque de Gicéron « on était aux portes de ce miracle, sans dépasser le seuil sur lequel on restait suspendu 2 . » Les Chinois l'avaient franchi. Dès Tan 175 de notre ère, on les voit conserver leurs textes sur des planches en pierre gravées en creux. En 593, sous l'empereur Wen-Ti, ils recueillent leurs dessins usés et leurs . textes inédits et les gravent sur bois ; cependant, les caractères restaient toujours écrits à l'endroit . Mais de 904 à 907, vers la fin de la dynastie des Thang, les textes gravés sur pierre le sont en sens inverse, pour s'imprimer en blanc sur fond noir. La gravure sur bois succède en 932 à la gravure sur pierre et vingt ans plus tard les neuf Ching, ou livres canoniques, sont imprimés et mis en vente 3 . Enfin de 1041 à 1049, les types deviennent mobiles. Si ces faits fussent parvenus à l'oreille de Marco Polo, il était homme assurément à les recueillir ; Klaproth affirme d'ailleurs, que les procédés chinois se trouvent décrits dans le Djemmaa el Tewarick de Rachid Eddin, écrit vers 1310, 4 et c'est encore une source où l'Europe aurait pu les recueillir, près de cent
* Notre-Dame de Paris, Livre V, chap. u.
8 Philarète Charles : Etudes sur le moyen âge p. 382. 3 Bazin : Chine moderne (Coll. Univ. pitt). 626 et 599.
* Voir une description de ces procédés par M. Stanislas Julien elle est tirée des Mémoires de Tschin-Kouo, qui font partie du fond Fourmont à la bibliothèque nationale. Elle est reproduite dans la Chine moderne de M. Bazin.
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cinquante ans avant l'apparition du psautier de Pierre Schaffer. Personne, en effet, n'ignore que le premier livre sorti en Europe de la presse typographique ne porte pas le nom de Guttenberg, quoique celui-ci, de* concert avec le vieux Faust, en eut commencé l'impression. Mais à cette époque, le gentilhomme mayençais était ruiné et exproprié,#peut-ètremôme en prison pour dettes.
Ce merveilleux instrument de propagande de la pensée, la Chine en a dohc été eh possession quelques quatre siècles avant l'Europe ; miais elle a été loin de savoirl'utiliser comme Ta fait cellerri. Cette invention venait chez nous juste au moment où les Grecs, chassés par les Turcs de Constahtinople,venaient apporter en Occident ce qui avait survécu, à travers les âges, des monuments de la science, de la littérature, de la sagesse des anciens Hellènes. Elle venait encore au moment de l'émancipation de la pensée moderne, et Guttenberg précédait Luther. Elle avait bien tardé à se produire ; mais le monde occidental, à peine en possession de la presse typographique, allait se hâter de rattraper le temps forcément perdu en entassant progrès sur progrès, découvertes sur découvertes, inventions sur inventions. Dans l'espace de quatre siècles, le monde assistera, étonné, au magnifique épanouissement des sciences mathématiques, astronomiques, physiques, naturelles par l'effort de ces puissants génies qui se nomment Descartes, Huyghens, Papin, Newton, Euler, Clairaut, d'AlembertjBuffpn, Lavoisier, Lagrange, Laj>l£ce,GErsted,~Cuvier, Ampère et Faraday. Il verra l'heureux et audacieux génie de FBomme,^^Ms/a/>e^'awrfaj?,asservissant etdomptant les forces de la nature: Watt construisant la machine à vapeur industrielle et Fulton la machine à vapeur maritime ; Stéphenson inventant la locomotive et Schilling le télégraphe électrique ; en un mot la vapeur et l'élec-
Mandarin lettré, en costume officiel.
tricité supprimantes distances et décuplant, centuplant pour mieux dire, les produits de l'activité humaine. Magnifique spectacle, qui n'a pas eu son pendant dans l'extrême Orient. Là l'invention de l'imprimerie est restée sans aucun effet sur le développement de la science, et pas plus avant qu'après, la Chine n'a eu de grands géomètres de grands astronomes, de grands physiciens ou de grands chimistes.
Quelques savants, entr'autresl'illustreetinfortunéBailly,sesont plu à vanter outre mesure la science astronomie que des anciens Chinois ; mais, après les travaux de Montucla, de Delambre, d'Edouard Biot et du docteur Ferdinand Hœfer, force est bien de singulièrement rabattre de cette appréciation. C'est une très juste remarque de M. Hœfer « qu'ici l'élément fabuleux se trouve si intimement mêlé à l'élément historique qu'il est trèsdifficile de les distinguer l'un de l'autre. 1 » 11 ajoute aussi justement qu'à mesure que nous approchons des temps modernes, l'astronomie chinoise semble rétrograder et verser de plus en plus dans l'astrologie judiciaire. Lorsqu'en 1629, les jésuites Longobardi et Terence furent adjoints à Peking au Tribunal des Mathématiques, les Chinois demandèrent la suppression de l'astronomie européenne et le rétablissement de l'astronomie nationale. L'Empereur fit alors assembler les astronomes des deux camps ennemis et le P. Verbiest, président du tribunal des mathématiques, proposa, comme épreuve propre à trancher la question de préférence, de calculer quelle devait être l'ombre méridienne du lendemain pour divers gnomons. Aucun astronome chinois ne sut faire ces calculs. Toilà l'état où l'astronomie était tombée en Chine au xvir 9 siècle de notre ère et « comme rétrograder dans une science, quand une fois l'im-
i Histoire de C Astronomie, chap. i.
pulsion pour marcher en avant a été donnée, estimpossible, » M. Hœfer en conclut que si, à l'arrivée des j ésuites , les astronomes chinois étaient de cette ignorance ils ne pouvaient guère l'être moins du temps de Tchong- Kong, empereur sous le règne duquel une éclipse de soleil eut lieu, éclipse dont les astronomes ne donnèrent pas avis, ce qui donna lieu à un rescrit impérial punissant de la peine capitale toute future négligence de cette sorte. En Chine néanmoins, il est arrivé plus d'une fois, comme nos lecteurs le savent, que les connaissances acquises sont non seulement restées stationnaires, mais qu'elles ont positivement rétrogradé, et rien d'impossible conséquemment que les astronomes du xxn e siècle avant notre ère y fussent beaucoup plus savants que leurs successeurs du xvn e siècle de l'ère chrétienne. Quoiqu'il en soit, l'astronomie chinoise n'a pas eu l'époque glorieuse de l'astronomie occidentale, l'époque des Copernic, des Kepler, des Çalilée, des Newton ; elle est même restée fort inférieure à l'astronomie des Indous. Les Chinois ontconnu les mouvements propres aux planètes, mais six cents ans après qu'flipparque les avait révélés à ses concitoyens. Ils n'ont rien compris aux stations ni aux rétrogradations des planètes. Ils ont en général placé la terre au centre de notre système planétaire, tandis que Seleucus et Aristarque l'avaient fait circuler autour du soleil, tenu déjà par eux pour le centre de notre monde. Ils n'ont pas déterminé, comme l'a fait encore Aristarque, la valeur de l'obliquité de i'écliptique ou la distance angulaire du pôle à l'équateur, ni certaines inégalités du mouvement lunaire, ni la précession des équinoxes, auxquelles se rattachent les noms d'HipparqueetdePtolémée. Inutile d'ajouter a qu'ils n'ont jamais « eu la moindre connaissance de l'astronomie physique « et même qu'ils ne cherchèrent jamais à y pénétrer. Il «aurait fallu pour cela une géométrie autrement cultivée
« que la leur et comment un peuple aussi ignorant en « physique et dans les lois du mouvement aurait-il pu a atteindre à des connaissances aussi relevées ' ? »
Sur un point, cependant, les Chinois ont devancé les modernes. Dès que Hicher eut observé qu'à Cayenne, il lui fallait raccourcir son pendule de plusieurs lignes pour qu'il continuât de marquer les secondes avec précision comme à Paris, Huyghens assigna la cause de ce phénomène dans l'excès de la force centrifuge aux environs de l'équateur, et en déduisit le renflement équatorial ainsi que l'aplatissement polaire. Or, dans le Ti-Ouang- Chi-Lî-Koat-Nan-Si,\ivre écrit au deuxième siècle avant notre ère, cette donnée se trouve mentionnée, et si les lettrés chinois n'en ont fait application qu'à la Chine, c'est qu'ils ne connaissaient point d'autres pays. Les mesures fournies par le Ti-Ouang sont d'ailleurs remarquables: elles donnent, en effet, à la terre une circonférence de 90.000 li, dans le sens de l'ouest à l'est et de 85.000 dans le sens du nord au sud, soit neuf mille et huit mille cinq cents lieues, si on assimile le li ancien au /*' moderne, lequel vaut le dixième de notre lieue. Ce ne sont pas les vraies mesures, et l'excès dû au renflement équatorial est singulièrement exagéré. On n'évalue aujourd'hui cet excès qu'à 1/300 6 ; mais il importe de se rappeler que Newton lui-même, faute de tenir compte des densités qui croissent en allant vers le centre, était tombé dans une erreur analogue quoique moins grossière.
Il a été déjà question du char magnétique donné, environ mille ans avant notre ère, par un empereur à des ambassadeurs pour les guiderdans leur routede retour.
i Monlucla: Hist des Mathématiques, i, liv. iv; voir aussi; Delambre : Histoire de t Astronomie ancienne ; tome 1, 263 et Renou- Tier : Manuel de Philosophie ancienne, i, 205.
Au III e siècle de notre ère, on trouve le procédé au moyen duquel on communique à une lame de fer, par un frottement régulier la propriété de diriger Tune de ses extrémités vers le sud, et si cette direction est citée de préférence c'est qu'elle était habituelle aux navigateurs chinois. Cent ans plus tard, ceux-ci se servaient de l'aiguile aimantée pour s'avancer sûrement dans Ja haute mer, et il est indubitable que les Arabes ont reçu d'eux la connaissance de la boussole qu'ils devaient à leur tour, comme on Ta déjà dit, transmettre aux marins de la Méditerranée, à une époque incertaine, mais qui parait être celle de la seconde croisade l . En ce temps, l'étroite et jalouse politique des fils du Ciel n'avait pas encore parqué les Chinois chez eux ; ils voyageaient non-seulement par mer, mais sur terre, comme le témoigne le voyage du pèlerin Fa-Hien dans les pays bouddhiques, voyage qui se place entre les années 399 et 414 de notre ère et dont la relation — Fo-Koité-Ki — ou mémoire sur les royaumes bouddhiques, a passé dans notre, langue grâce aux soins consécutifs d'Abel Rémusat, de Klaproth et enfin de M. Landresse.
Cette publication, qui eut lieu en 1836, fît sensation dans le monde des orientalistes; mais son intérêt devait pâlir quelques années plus tard devant la traduction par M. Stanislas Julien de l'histoire de la vie de Hiouen- Thsang et de ses voyages dans l'Inde. Ces voyages se placent entre les années 629 et645,et sont très-précieux pour l'histoire du bouddhisme indien et même pour celle des mœurs et des coutumes des Indous à cette époque. Le côté faible du bon pèlerin c'est, sans doute, le soin minutieux qu'il met à décrire tout ce qui concerne le Bouddha, sa personne, ses reliques, les monuments éle-
1 Voir Klaproth : Lettre à M, de Bumbolat sur V invention de la Boussole (1834) et Libri : Histoire des sciences mathématiques en Italie, tome II, p. 62 (1838)..
vés en son honneur et les légendes qu'a inventées ou recueillies sur lui la piété, plus ou moins crédule, de ses disciples. Mais Hiouen-Thsang s'enquiert également des habitudes et des mœurs des populations qu'il visite. Il loue beaucoup la minutieuse propreté des Hindous et leur horreur pour le convoi en secondes noces ; il décrit les épreuves judiciaires dont il a été témoin et que, dans sa naïveté, il admire beaucoup. 11 connaît très-bien la configuration géographique de l'Inde et il assure qu'au moment où il voyageait, elle n'était pas divisée en moins de soixante-dix royaumes, toujours bataillant les uns contre les autres ; circonstance qui explique, pour le dire en passant, comment tous les envahisseurs de ce magnifique pays — qu'ils se soient appelés Mahmoud, Tamerlan, Nadir Shah, Dupleix ou Clive — l'ont toujours trouvé une proie facile à saisir 1 .
Mais quand le système prévalut décidément en Chine que ses habitants n'en sortiraient plus et que les étrangers n'y entreraient pas davantage, il est clair qu'il devint impossible aux Chinois d'acquérir des notions géographiques bien précises sur les autres pays. En fait, la science géographique des Chinois se réduit aujourd'hui à bien peu de chose pour ce qui ne concerne pas leur propre pays. A la vérité c'était, peut-être, un calcul des mandarins que d'entretenir les populations dans cette ignorance ; les caricatures de la terre qu'on distribue encore parmi le peuple sous le nom de cartes seraient nées alors d'une pensée pareille. Toujours estil qu'au xviu e siècle, une carte cbinoise du Tibet ayant été remise au P. Régis, il la trouva si défectueuse que l'empereur Kang-Hi confia à deux lamas la mission d'explorer à nouveau le terrain de Sining à Lhassa
* Sur la vie et les voyages de Hiouen-Tsang, V. les chap. i et u, de la 3 e partie du Bouddha et sa religion de M. Barthélémy Saint- Hilaire.
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et aux sources du Gange et que le P. Duhalde, sur ces nouvelles données, publia une carte du Tibet que revit notre grand géographe d'Anville. Le même empereur chargea les missionnaires de Péking de dresser une nouvelle carte générale de l'Empire ; mais on assure que les jésuites n'eurent que peu de corrections à faire sur les anciennes cartes, et que souvent ils se trouvèrent d'accord avec les géographes chinois sur la latitude et la longitude des plus grandes villes de la Chine.
Que dire de la médecine chinoise ? A l'état scientifique, la médecine n'existe point en Chine. Elle n'est enseignée dans aucune école, dans aucune académie et, l'autopsie des cadavres étant tenue pour un sacrilège, les ouvrages imprimés sur l'art médical donnent, ainsi que les gravures anatomiques qui les accompagnent, les idées les plus fausses sur la structure du corps humain. D'ailleurs ces livres, les étudiants en médecine ne les lisent guère, et le peu de connaissances qu'ils possèdent, ils les puisent dans des recueils de recettes manuscrits, qui se conservent dans les familles de médecins de père en fils et de fils en petits-fils. Plus un médecin a d'aïeux, plus il inspire de confiance au public, qui le suppose nanti de la science accumulée de ses ancêtres et près de qui c'est une haute recommandation que de pouvoir écrire sur sa carte : Un tel docteur de quatre ou cinq générations. Les chirurgiens, dont la science est encore plus incomplète et dont les instruments sont très-arriérés, réussissent rarement dans les opérations qu'ils entreprennent et, pour ce motif, l'opinion les met au-dessous des médecins.
Les praticiens chinois connaissent bien la vaccine ; ils commencèrent à l'employer en l'an 4014 de notre ère, époque où elle fut inventée par un médecin de la province de Tsé-chouan, du nom de So-Mei-Chan '. Ils sa-
1 y inoculation se fait en introduisant dans les narines un peu
vent préparer à peu près comme en Europe le mercure, le carbonate de plomb ou de zinc, le sulfate de cuivre ; mais ils manquent de presque tous les autres produits de nos laboratoires chimiques. Ils se servent fréquemment du moxa et combattent les fièvres intermittentes par l'arsenic. Quelques-uns de ces praticiens s'attachent à la guérison de certaines maladies, et lorsque M. Sinibaido de Mas habitait Ning-Po, il n'était question dans cette ville que d'un médecin duquel on disait merveille pour les affections d'yeux. Des patients venaient de trèsloin pour se faire guérir par lui. Mais voilà que son propre fils tombe malade des yeux, et notre Escuiape de se montrer incapable de le guérir. Par bonheur, il se trouvait à Ning-Po un médecin américain : il vit le jeune malade et l'eut bientôt remis en possession de toute sa vue.
Il ne manque pas toutefois d'Européens qui, ayant habité la Chine, en reviennent enchantés de ses médecins indigènes. M. de Mas croit, qu'en effet, les Chinois possèdent des simples puissants, et il pense que leur matière médicale serait digne d'un sérieux examen. « Nous avons déjà le camphre et la rhubarbe, dit-il, qui sont venus de Chine ; pourquoi ne pourrions-nous pas en recevoir d'autres médicaments précieux? » Des détails que nous avons sous les yeux, il semblerait résulter que ce vœu aurait été entendu, et que la pratique médicale se serait enrichie sinon d'un spécifique, du moins d'un remède très-actif à la lèpre, cette affreuse maladie qui a disparu de l'Europe, qu'elle désolait tant au moyen âge, mais qui existe encore dans divers pays subtropicaux et notamment àlaTrinidad et aux Antilles danoises. Le P. Brosse, missionnaire à Port-d'Espagne,
de coton imbibé de virus, ou en mettant sur un enfant des vêtements portés par un autre enfant atteint de la petite vérole.
et M. Guillot, curé de Ghristiansed, se félicitent en effet de résultats très-remarquables qu'ils ont obtenus sur des lèpres invétérées, les unes humides et les autres sèches, par l'emploi de Técorce réduile en poudre du Hoang-nan, arbre indigène de Chine, administrée sous forme de pilules 1 .
Les Chinois avaient tenu à offrir aux visiteurs de l'Exposition de 1878 un type in natura rerum de leur architecture : ils avaient bâti de leurs propres mains un grand pavillon en bois dans l'enceinte du Trocadéro. Avec ses motifs variés, sa décoration pittoresque, ses toits enferme de cuvier renversé, ses auvents concaves et se retroussant en projections courbes, qui évoquent assez le souvenir des souliers à la pouiaine du moyen âge, ce pavillon flattait l'œil. Il était léger et coquet ; mais il laissait en définitive l'impression d'une chose bizarre et quelque peu fantastique plutôt que gracieuse. Destiné à recevoir les produits mis en vente de la Chine figurant à l'exposition, c'était d'ailleurs un bazar et non une maison véritable, et c'était dommage ; car celle-ci, au dire des voyageurs, ne laisse pas de présenter à l'intérieur des dispositions intéressantes et ingénieuses qui, dans leur ensemble, font songer aux maisons romaines exhumées des cendres d'Herculanum et de PompéM.
Dans l'enceinte du Champ de Mars, la façade des galeries chinoises reproduisait une porte du palais de Péking, avec son mur noir aux treillis blancs, son panneau d'un vermillon ardent et le chiffre d'or qui sert de cachet impérial. L'aménagement même de chacune des sallesavertissaitaussi le visiteur qu'il allait pénétrer dans un milieu exotique. Toutes les installations qui renfermaient les envois avaient emprunté ici,le type d'un kioa»
1 Les Mutions Catholiques des 7 février 1877 et 4 janvier 1878.
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que, là d'un pavillon, plus loin d'une pagode: Au fond la variété n'était pas grande,puisque cette architecture, qu'elle •oit civile, religieuse ou militaire, ne s'inspire que d'un seul type, rappelle et toujours, sous ses motifs capricieux et ornés, latente du nomade.
Il y avait aussi au palais du Champ de Mars une collection de statuettes en bois et en cristal de roche, représentant des figures que .a tradition a popularisées làbas. Dans le nombre, on remarquait des généraux, des vice-rois, des lettrés, môme des favorites, telle que Chang-Li-Wah, la femme préférée de l'empereur Hou- Ghio. Dans une autre statuette, l'artiste avait voulu figurer l'idéal de la beauté féminine, selon les idées de son pays, assez peu d'accord, comtne on le sait, avec celles de l'Occident et le meilleur commentaire de son oeuvre serait, peut-être, ces vers charmants échappés un jour de la plume de Théophile Gautier :
Celle que j'aime à présent est en Chine Au fleuve Jaune où sont les cormorans.
Dans une tour de porcelaine fine, Elle demeure avec ses vieux parents.
Elle a les yeux retroussés vers les tempes, Le pied petit à tenir dans la main, Le teint plus clair que le cuivre des lampes, Les ongles longs et rougis de carmin.
Par le treillis, elle passe sa tête, Que l'hirondelle en passant vient raser, Et chaque soir, aussi bien qu'un poète, Chante le saule et la fleur du pécher.
- Ijes pieds petits à tenir dans la main ! Quoi de plus bartare et de plus ridicule à la fois que cette coutume qui déforme le pied des femmes, et lui imprime une ressemblance assez marquée avec le sabot d'un quadrupède?
Les Chinois eux-mêmes n'en connaissent pas bien l'origine. Toutefois, un lettré qui en causait avec M. Sinibaldo-de-Mas, la rapportait au x c siècle de notre ère et en attribuait l'inauguration à un prince du Kiang-sou, qui voulut rapetisser le pied de ses concubines. Un autre l'eût fait et il aurait été traité de fou ; mais le prince fut imité de toute sa cour. La coutume devint peu à peu populaire et dès leur sixième année, on soumet les jeunes filles à l'opération que voici. On replie sous la plante des pieds quatre orteils, en ne laissant de libre et de droit que le grand orteil seulement. On les maintient danscette position, au moyen d'une bande de toile,à laquelle on fait faire plusieurs tours bien serrés, en même temps qu'on force le pied, en rapprochant autant que possible du talon le gros bout de l'orteil, et en se servant des mêmes ligatures que pour les orteils, auxquelles on fait faire un tour de droite à gauche et un autre tour de l'orteil au talon. Pour commencer, on tient les ligatures légèrement flexibles, puis, on les resserre peu à peu. Les petites filles ainsi martyrisées souffrent beaucoup et cela pendant cinq ou six mois ; il y en a dont les pieds enflent et se gangrènent.
Les Chinois savent admirablement travailler le bronze: ils le façonnent en cassolettes à parfums, en vases à anses dorées, en vases niellés d'argent ou bien émaillés, qui sont tout simplement admirables ; en cloisonnés d'une beauté rare, enfin en idoles et en statues dont le faire atteste une grande dextérité dans le maniement du métal. Mais, ces mêmes objets ne témoignent pas au même degré, tant s'en faut, en faveur du talent sculptural des artistes du Céleste Empire. A vrai dire, ce grand art, profondément idéaliste, qui enfanta tant de chefsd'œuvre dans la Grèce antique et dans l'Europe de la Renaissance, ne convient nullement au génie étroit et tout tourné vers le lucre du peuple chinois. De crainte
de favoriser ses penchants idolàtriques, les premiers empereurs frappèrent d'une proscription absolue la représentation en bronze, ou en métal, du corps humain, et l'avènement du bouddhisme ne changea rien à cet état de choses. Ses idoles entrèrent bien dans les temples chinois sous des formes tantôt grotesques, tantôt horribles ; mais les places et les édifices publics, les palais et jardins de l'empereur ou des riches particuliers demeurèrent vides de la statue humaine, et tout ce que la statuaire chinoise offre encore à cette heure, ce sont ces figures gitantesques d'animaux qui décorent les avenues conduisant aux tombeaux des princes ou des grands personnages, et dont la bizarrerie, beaucoup plus que la beauté, est la caractéristique *.
Les artistes chinois, négligent très-volontiers les grandes scènes pour s'en tenir à la représentation de scènes de théâtre ou de la vie ordinaire, de costumes, de bateaux, de paysages, de poissons d'oiseaux, d'insectes, de fleurs. A considérer isolément chaque objet représenté, on est frappé de l'exactitude de ses détails, et parfois Us semblent si bien calqués sur la nature qu'on se croirait en face d'une photographie. Un artiste chinois peint-il une plante, il faut qu'il en reproduise la tige, les feuilles, les boutons, les fruits, non-seulement
1 II faut faire à cet égard une remarquable exception en faveur des files d'animaux sculptés de grandeur colossale, chameaux, éléphants, hippopotames, lions, dragons ailés, qui bordent les avenues conduisant à ces tombeaux des Mings, comme aussi de ces statues d'empereur colossales dont il a été déjà parlé dans ces pages. « Il y a donc eu un siècle, » s'écrie à ce sujet M. le comte de Beauvoir, « où les Chinois savaient faire grand au lieu de consumer leur vie dans des fumoirs d'opium et des maisons de jeu. » Mais les Ming, il faut s'en souvenir, étaient des Mongols et, sous le rapport artistique, il y a lieu de faire entre les Mongols et les Chinois une différence qui n'est point à l'avantage de ces derniers.
avec les proportions de chaque partie, mais encore avec toutes les différences de formes, de teintes et de nuances qu'elle affecte selon les saisons. Cette exactitude matérielle a son bon côté, sans doute ; mais elle ne devrait pas dispenser de l'observation des règles et des conditions plus hautes de l'art, telles que l'entente de la perspective, la correction du dessin et l'art de grouper les objets. Tout cela fait défaut à la peinture chinoise : c'est pourquoi ses compositions sont presque toujours pleines de confusion et trahissent une uniformité très-fatigante.
Les Chinois aiment beaucoup les portraits, paraît-ii ; mais leur pratique dans ce genre de peinture diffère totalement de la nôtre. Lord Macartney, lorsqu'il se rendit en ambassade à Péking, avait apporté avec lui un certain nombre de portraits, œuvre des meilleurs artistes anglais, pour les offrir en présent au Fils du Ciel. Les mandarins, à la vue de ces portraits, ne comprirent rien au jeu de la lumière et des ombres, qui en différenciait les teintes, et demandèrent sérieusement si leurs originaux avaient une partie du visage d'une couleur et la seconde d'une autre. L'ombre dû nez sur^ tout leur parut un grand défaut : quelques-uns penchaient à croire qu'elle ne figurait là que par accident. La mode, qui fait loi au Céleste-Empire comme ailleurs, veut qu'un portrait regarde toujours le spectateur et que conséquemment il soit toujours peint de face, de telle façon que les de # ux parties du visage soient entièrement semblables.
La musique chinoise était assez largement représentée à l'Exposition et parmi les instruments qui y figuraient, on comptait des flûtes, des guitares, des espèces de violons et de hautbois, des flûtes de Pan aux formes bizarres, des gongs, des tambours, des cymbales,des castagnettes gigantesques, sans parler des instruments
des sauvages de l'île d'Haïnan. Le P. Amyot, qui a beaucoup étudié le système musical des Chinois, établit qu'ils ont connu, dès les temps les plus anciens, la division de l'octave en demi-tons, qu'ils appelaient les douze lu, et que ces lu se distinguaient en parfaits et enimparfaits* Il ajoute que si les anciens Chinois ne mentionnaient dans leur échelle musicale que cinq tons — KouriyChan^Kio, Tché, Yu, — qui répondent à nos/a,so/,/a,tfo,r£,ils avaient toutefois dans le iPeen-A;own,corréspondant à notre mi 9 et dans le Pien- Tché, ou si de quoi compléter leur gamme *. Les musiciens actuels du Céleste-Empire suivent aussi des règles fixes ; mais leur gamme pèche par l'absence des demi-tons et si dans le nombre de leurs compositions, il se rencontre quelques airs qui ne manquent pas d'agrément, il ne faut y chercher aucune science musicale. En somme, la musique chinoise, au témoignage de l'abbé Hue, si elle offre un certain caractère doux et mélancolique, est d'une uniformité et d'une monotonie qui en rendent l'audition bientôt fatigante ; elle diffère tellement, dans ses combinaisons générales, de la musique européenne qu'elle n'est pas plus faite pour nos oreilles que la nôtre ne semble faite pour les oreilles chinoises, comme un mandarin le dit un jour au Père Amyot qui lui avait fait entendre, sur la flûte et le clavecin, les plus beaux morceaux des compositeurs ses contemporains 2 .
1 Mémoire sur la musique des anciens Chinois.
2 M. l'abbé David déclare à son tour « qu'il n'a jamais entendu un orchestre chinois sans que, après une minute de musique, il y eût entre les divers instruments un désaccord allant jusqu'à un demi-ton et même un ton de- différence. » Gela, ajoute-t-il, n'empêchait pas ces intrépides instrumentiste» de souffler jusqu'au bout, « et pour eux tout semble aller bien, pourvu que l'on monte et que l'on descende en même temps, sinon par les mêmes notes. »
CHINB, JAPON, SIAM. 9&
Nous avons eu déjà l'occasion de faire la remarque que les Chinois n'ont pas débuté dans la carrière litté^ raire, comme les Grecs et les Hindous, par ces grandes épopées qui sont moins encore des œuvres littéraires que des monuments et des témoins des vieilles civilisations. Nous ajoutions alors que le théâtre chinois, loin d'avoir été sacerdota^épique^yrique^sesdébuts^'était montré tout d'abord sentimental, raisonneur et déclamatoire, comme il était naturel de s'y attendre, au surplus, chez un peuple qui ne paraît pas avoir eu d'enfance et qui est né vieux, si l'on peut ainsi dire. Un éminent critique a comparé, cependant,un desdrames chinois, — Le ressentiment de Teoungo, — à une de ces légendes que nos aïeux du xiv e et xv e siècles représentaient sur les tréteaux, aux anciens Miracles de sainte Catherine, de saint Nicolas, de saint Jean-Baptiste *. Mais l'art dramatique encore fruste des mystères renfermait en germe le drame anglais on espagnol du xvi e siècle, et Hhrosvitha, la nonne de Gandersheim, annonçait Caldéron et Skakspeare. Le drame chinois, qui paraît né vers Tan 720, ou vers Tan 581 de notre ère 2 , a présenté, dès son origine, les caractères qui lui appartiennent encore aujourd'hui : quelques scènes bien faites, quelques détails agréables, quelques situations émouvantes; mais aucune entente de l'illusion scénique ; aucun art d'intrigue ; aucun enchaînement d'action ; aucune étude vraiment approfondie et générale, sous une forme individuelle, de l'esprit et du cœur humains.
Qu'importe après cela que les Chinois aient abordé tous
* * Charles Magnin: Journal des Savants; février 1843. Ce drame ainsi que la soubrette accomplie — Pi-Pa-Ki,—<m P Histoire de luth, qui ont motivé les appréciations ci- dessus, ont été traduits dans notre langue par M. Bazin ; Pi-pa-ki à part,(1841),et les deux autres dans l'Introduction au théâtre chinois (1838). 2 Bazin : Chine moderne.
les genres de drame possibles, historiques, domestiques, religieux, mythologiques, judiciaires; que leurs comédies d'intrigues soient assez souvent lestement menées et d'une lecture parfois amusante ? Le véritable mérite de ce théâtre, c'est le jour qu'il jette sur cette société chinoise si pharisàïque et' si pr'ôfoiidémeTit corrompue. L'art dramatique ne jouit pais ; d'une • grande considération en Chine, '«' et loin qu'on le considère », dit Abel Rémusat, « comme une école de morale et de vertu, on n'y voit qu'un amusement 'frivole et dangereux, contraire à la gravité et à la décence, et pernicieux aux «bonnes mœurs» *. J'en crois facilement sur parole l'illustre orientaliste, quoique M.Bazin diffère avec lui de sentiment sur ce point et parle même du but moral que les Chinois assignent au théâtre. Toujours, est-il alors, que ce but .est facilement oublié, 1 de même que le discrédit des spectacles n'empêché nullement tout le monde, grands ou petits, d'en raffoler et d'y courir. De l'aveu^ de M. Bazin lùi-mêibe, les situations scabreuses ou franchement immorales, les expressions licencieuses ou obscènes abondent sur la Scène chinoise. Cette Scène ne v paraît souihise à aucuhe' censure' préalable : pourvu qu'elle ne s'einpare ni de Femperéur^ét de. sa famille, ni des ministres^ des « hérds fameux' des autres âges,» elle dispose dé toutes les classes et de toutes les conditions. Elle ; use * et abuse de* cette liberté ' et * dans sa franchise, parfois' cynique, elle ne 'cherche d'aucune façon à dissimuler ou amoindrir les traversées vices mêmes des spectateurs. Ainsi, on s'est habitué,' par exemple, à voir dans les jeunes Chinois, des modèles d'application studiëiïse,de réservé, de déférence,tandis que certaine comédie,d'ailleuri vivent amusante,dontM. Bazin a donné des extraits, nous montre au contraire des éco-
* Mélanges asiatiques ; 11, 321.
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liersbien ignorants, bien mal appris, bien présomptueux bien orduriers de langage.
« Je n'oserais », ajoute-t-if « dire en quels termes s'expriment ces deux élèves qui sont âgés de quinze ans »*. Et qu'on n'aille pas croire que l'écrivain dramatique, usant d'un procédé familier à son art, a exagéré les choses et grossi leurs propositions. Tous les visiteurs de la Chine ont peint sous de tristes couleursles mœurs qui y régnent, et ils ont vu la prostitution s'y étaler sur une grande échelle. Chacun connaît ce qu'on appelle là bas des bateaux de fleurs, qui supportent une espèce de maison en bois et dont les bains de la Samaritaine à Paris peuvent donner une idée. Ils sont très-ornés de peintures et dedoiures,et leur dénomination vient des fleurs qui s'y montrent presque toujours aux croisées et sur la terrasse. Des femmes sans mœurs en font leur demeure ; les unes savent jouer de quelque instrument de musique et chantent ; les autres connaissent les dominos ou les échecs, et toutes fument de l'opium. Il est assez général, même parmi les gens mariés, honnêtes et sérieux, d'aller passer,en guise de partie de plaisir, la journée dans un bateau de fleurs comme ailleurs on irait aux champs ou bien au spectacle. Nous n'insisterons pas sur ces habitudes : il est trop facile de deviner quelles peuvent en être les conséquences morales et physiques. Cependant n'omettons pas à ce propos un détail singulier et très-caracléristique : quand les navires de guerre anglais jetèrent l'ancre, en 1840, devant Canton, les mandarins leur dépêchèrent plusieurs bateaux chargés de femmes malades, dans le but de mettre hors de combat le plus grand nombre possible de soldats ennemis en les envoyant à l'hôpital.
Nous dirons maintenant un mot d'un drame dont une
1 La Chine moderne, 449.
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tragédie de Voltaire a popularisé en Europe la donnée et les situations.// OrpAi/tVi delà Chine avait été traduit, pour la première fois,au xvm e siècle par le P.Prémare,le plus iiabile sinologue des anciens missionnaires de Péking ; mais, faute de les comprendre, il avait omis de traduire les vers assez nombreux que la pièce renferme. M. Davis fit de même, quoique aidé par plusieurs lettrés, lors qu'il mit en anglais le drame intitulé : Les chagrins du palais deHan (Hang-Kong-Thsieou). M. Stanislas Julien qui avait abordé en 1823, par la traduction du texte du philosophe Meng-Tseu, cette étude de la langue chinoise où son nom devait s'illustrer ; M. Julien se sentit aiguillonné par cette di ficulté même, et résolut de traduire io extenso le Tchao-Chi-Kou-CuL Mais auparavant, force lui fut d'étudier les principaux recueils de vers que possédait la Bibliothèque royale et de se faire une sorte de dictionnaire, qui lui donnât la clé des expressions figurées, des métaphores les plus fréquentes, des faits relatifs à la fable et à la mythologie. Pour son coup d'essai, il traduisit en français une comédie en prose et en vers — Hoeéï-Lan-Ki (L'histoire du cercle de craie) — et le publia aux frais du Comité des traductions orientales du Muséum britannique, et deux ans plus tard, en 1834, c'était le tour de l Orphelin lui-même.
La même année, pour donner une idée des croyances populaires des Chinois, M. Julien publiait le roman de féerie intitulé Les deux couleuvres fées,et il donnait, à trente ansdedistance,une nouvelle traduction des Deux cousines (Yu-Kiao-Li),dont lapublication,en 1826,par AbelRému. sat, avait causé unegrande sensation dans le monde lettré. Les Chinois ont en effet assez bien réussi dans le roman et dans la nouvelle : la fable est généralement bien conduite, les développements agréables, les caractères bien saisis et bien tracés. Abei Ré m usât et M. Bazin parlent ici de même. Aussi bien le roman n'est-il pas un genre
de peuple vieilli ? « Les vrais romans,» dit A. Rémusat, « ne naissent que dans la vieillesse des sociétés, quand € l'affaiblissement des croyances tourne leur attention «vers ce monde, et s'il en, faut, comme on Ta dit, aux « peuples corrompus, c'est qu'eux seuls ont cette dispose sition qui porte à réfléchir sur les scènes de la vie,sur « la vie intérieure, sur le jeu des passions, sur l'analyse « des sentiments, sur les débats produits par le choc des « intérêts et le mélange des professions.» On ne saurait mieux dire et chez les Occidentaux, le roman n'a paru dans toute sa splendeur qu'à une époque où l'esprit d'observation et l'habitude de l'analyse avaient remplacé l'enthousiasme naïf et la croyance non raisonnes. On ne comprendrait pas l'immortelle satire de Cervantes au temps de ces romans de chevalerie,qu'elle ridiculise, mais qui étaient tenus au xi e et au xn° siècles, pour véridiques ou du moins comme présentant au vrai chevalier un idéal dont c'était son devoir d'approcher de son mieux. Ce n'est qu'au xviii 8 siècle que Richardson a pu décrire le type immortel, sous le nom de Lovelace, de l'homme noble, riche, beau, spirituel, aux grandes manières et au beau langage, mais d'une perversité savante et profonde, qui traîne le deuil avec lui et introduit la honte dans toute maison honnête où il entre. De même, le Werther de Goethe et le René de Chateaubriand, avec leurs vagues inquiétudes, leurs rêves infinis, leur trouble de cœur et d'esprit, ne personnifient-ils pas le dégoût de la vie et le mépris des rudes devoirs qu'elle impose, trop fréquents chez la jeunesse à la chute des vieilles sociétés et de leurs anciennes croyances que les nouvelles n'ont pas encore remplacées ?
Les Chinois ont abordé tous les genres que comporte la littérature romantique, depuis le roman de mœurs jusqu'au roman historique, depuis la nouvelle jusqu'au
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roman dialogué. Leurs romans de mœurs offrent les tableaux les plus variés et en même temps les plus crus de la société chinoise. Mais ce peuple, corrompu et qui n'a jamais eu la grande imagination en partage, ne s'est jamais élevé à la notion idéale et passionnée de l'amour, qui respire dans tant de récits de Walter Scott ou de Georges Sand et même, jusqu'à un certain point, dans l'étonnante création de l'abbé Prévost 1 . L'amour que dépeignent les conteurs chjnois, c'est l'amour sensuel ; c'est, comme on l'a dit chez nous, le contact de deux épidémies et rien de plus; la fidélité même de leurs peintures fait que les romans de mœurs en Chine sont licencieux et parfois abjects. Quelquefois, l'écrivain se pique de modestie dans la langue qu'il parle et de retenue dans les expressions qu'il emploie ; mais souvent aussi, la licence de la forme est à la hauteur de la licence du fondât Abel Rémusat parle du KinP'hing Met roman célèbre « comme au-dessus, ou pour mieux dire au-dessous, de ce que tout ce que Rome corrompue et l'Europe moderne ont produit de plus licencieux».
Ce fut un jour mémorable dans l'histoire du roman moderne que celui où Walter Scott, devant l'apparition <lu premier grand poème de Lord Byron, tailla pour les Waverley Novels la plume dont étaient sortis le Lai du dernier Ménestrel, Marmion et la Dame du Lac, Il voulut faire entrer l'histoire dans le roman, et l'on con-
8 Manon sphinx étonnant, véritable syrène.
Cœur trois fois féminin, Ciéopâtre en panier.
Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie Gomme je crois en toi ! Que je t'aime et te hais. Quelle perversité 1 Quelle ardeur inouie
Pour Tor et le plaisir
Ah ! folle que tu es
Comme je t'aimerais demain si tu vivais.
(A. de Musset; Namouna).
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naît le prodigieux succès de cette hardie tentative. Pendant plus de vingt années, le grand inconnu — the great unknoum — déroula les trésors de l'imagination la plus variée, du talent d'observation le plus vrai, d'une connaissance achevée des hommes, des choses et des pierres qu'il évoquait. Sous sa plume, nouvelle baguette de Prospéro, le moyen âge et l'époque des troubles civils de son pays sortent vivants de leur tombeau. Dans Wavertey et Rob-Roy, Walter Scott ressuscite l'Ecosse de 1715 et de 1745, avec ses clans, ses coutumes, ses mœurs pittoresques et sauvages, son loyalisme encore intact, les haine invétérées que nourrissaient l'un vis-à-vis de l'autre l'habitant des montagnes et celui de la plaine: le Hig Mander elle Lowlander ; dans Woodstock, OUI Mortalityei la Légende de Montrose, les Cavaliers, les Puritains et les Presbytériens; dans lvanhoè\ les dernières résistances des Saxons vaincus et toute l'insolence intolérable du Normand vainqueur, IvanhoS, objet de l'admiration et de l'enthousiasme d'Augustin Thierry, qui y trouvait à louer « une prodigieuse intelligence du passé » bien faite pour faire rougir tant de prétendus historiens de leur érudition « terne et mesquine. »
Ce grand historien regardait Scott « comme le plu* grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de divination historique »,et nous doutons fort qu'aucun des nombreux écrivains qui ont détaillé en roman, suivant le mot de M. Théodore Pavie, l'histoire de la Chine presque entière ait motivé un aussi magnifique éloge. La façon même dont M. Pavie parle des romans historiques de la . Chine nous en est une preuve. «Comme toutes les nation s arrivées à un certain raffinement de civilisation, » dit-il, «comme chez celles aussi chez qui le sentiment du passé est plus vif que l'instinct de l'avenir, la nation chinoise a, au plus haut degré, la passion des petites chroniques et de la littérature facile qui lui retracent son histoire
sous une forme facile à lire 1 . » Ceci veut dire, si nous ne nous trompons , que les Chinois comprennent le roman historique moins à la manière de Scott, de Manzoni,de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny qu'à celle d'Alexandre Dumas, dont les récits, sans doute, ont peu de chose avoir avec la pure histoire, maisqui sont si entraînants, si animés, si spirituels et qui valent bien, après tout, tant de compendieuses productions consacrées aux chevaliers du lansquenet, aux femmes du demi- monde ou, comme tout récemment,aux héros et aux héroïnes des cabarets infimes ou des lupanars du plus bas étage.
Quant à la question £e savoir si le roman historique constitue un genre faux, un genre hybride, ce n'est pas ici le lieu de la trancher. Au fond, nous estimons vol** tiers avec Boileau qu'en littérature :
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,
et que cela est aussi vrai sur les bords du fleuve Bleu que sur ceux de la Seine. Nous ne pensons pas, d'ailleurs, qu'il y aurait paradoxe à soutenir que le romancier jouit d'une liberté d'allures qui est refusée à l'historien «et qui permet à celui-là d'éclairer, quand il en a le talent, d'un jour plus vif, plus conforme à la vérité vraie les événements dont il se fait le narrateur. Cette liberté est très-favorable à la peinture des hommes et des choses historiques ; elle comporte une abondance, une variété de détails caractéristiques, personnels ou locaux, que l'histoire est souvent obligée de négliger tout-à-fait, ou tout au moins de laisser dans la pénombre de ses
1 Histoire des Trois Royaumes ; Introduction, I, 52. Un autre roman — Les deux jeunes fille» lettrées, — offre une charmante peinture des mœurs et des habitudes littéraires des Chinois au commencement du ziY e siècle. En 1861, M. Stanislas Julien en a publié une traduction en deux roiuves.
tableaux. Le romancier parfois peut très-heureusement compléter l'historien, et la lecture, par exemple, du Colon d'Amérique de Fenimore Cooper fait toucher du: doigt les périls et les fatigues des premiers colons de Massachusets en lutte perpétuelle avec les Peaux-Rouges, les bêtes fauves et le sol. L'historien Bancroft raconte d'une façon magistrale l'exode plein de péripéties des puritains anglais qui, embarqués sur la May- Flower, attérirent au cap God, le H Décembre 1620, un jour fameux daus les fastes de l'humanité. Mais, quand on a vécu en pensée avec/ les héros du roman de Cooper, avec le capitaine Mark Heathcote, ce vieux puritain: ergoteur, austère et fanatique, comme avec sa fille Ruth si résignée aux desseins de la Providence, si laborieuse et si vaillante aux heures du danger, épouse tendre et mère dévouée ; on est certainement mieux édifié sur la vie que menaient les premiers colons de la Nouvelle- Angleterre, vie grande par sa simplicité, son austérité même, pleine de cette poésie des faits supérieure à celle des idées. L'on se rend mieux compte du caractère si original de la première civilisation des Plantafr'ows,noyau de la granJe République actuelle des Etats- Unis. «
La littérature chinoise est très riche en livres d'histoire et aussi en livres canoniques sacrés qui, à plus d'un titre, se confondent avec les livres historiques proprement dits. Les lettrés s'accordent à regarder Sse-Ma- Tsien,qui vivait au premier siècle avant notre ère,comm e le père de l'histoire de leur pays et on lui doit le Che-Ki 9 vaste collection d'anciens monuments historiques sur la Chine et les pays voisins, laquelle comprend les temps écpulés depuis le règne de Hoang-Ti jusqu'au commencement de la dynastie des Han, environ deux siècles avant Jésus-Christ. Le plan suivi par Sse-Ma-Tsien a été adopté par tous ses successeurs, parmi lesquels une mention
spéciale est due à Sse-Ma-Kouang, qui vivait au xi # siècle de notre ère et qui a complété les annales chinoises depuis le v e siècle avant Jésus-Christ jusqu'à Tan 960, et aussi à Ma-Touan-Lin, historien duxm e siècle dont le livre — Recherches approfondies sur des documents anciens de toute nature — est, au témoignage de l'abbé Hue, la mine la plus riche que Ton puisse consulter sur le commerce et l'agriculture de la Chine en même temps que sur son etnographie et sa géographie.
Les livres sacrés ou canoniques sont connus sous le nom de King et on les distingue en grands et petits. Les grands sont au nombre de cinq: à savoir /'F- King ou livre des changements, le Chou-King, ou livre de l'histoire, le Che-King, ou livre des vers, le Li-Ki, ou livre des rites, et le Tchun-Tsiou, ou livre du printemps et de l'automne, ainsi nommé à cause des deux saisons de Tannée où il fut commencé et terminé. L'F- King est un obscur commentaire des lignes mystérieuses que Fo-Hi, U fondateur assez légendaire de la civilisation chinoise, trouva, ^lit-on, sur la carapace d'une tortue. Le Chou-King est, au contraire, un livre hi&torique d'une haute importance,que Confuciusarevu et qui renferme ses idées sur la manière politique ou morale de gouverner les hommes 1 , et le Che-King n'est pas moins précieux à ce même point de vue, par les chansons populaires qui se trouvent réunies dans sa première partie intitulée Koue-Fong, ou mœurs des royaumes. Le Li-Ki contient tout ce que l'on connaît de plus antique en fait de rites chinois, avec de très-curieux détails sur les vieilles mœurs, les vieilles coutumes, les vieilles cérémonies de la Chine, tandis que le Tchun-Tsiou renferme une partie des annales du royaume de Lou, tributaire de l'empire dont Confucius était originaire.
1 Le P. Gaubil a traduit le Chou-King.
Les petits King ne sont pour la plupart que des abrégés des grands. Ce sont les livres classiques proprement dits en usage dans les écoles. Il faut citer parmi eux le San-Dze-King, ou livre trimétrique, ainsi nommé parcequ'il se compose de petits distiques dont chaque vers n'a que trois caractères seulement. On y trouve un tableau résumé de toutes les connaissances qui constituent le fond de la science chinoise. Une pareille mention est due aux Sse-Chou ou les a quatre livres,» dont l'un le Tchong-Kong, ou « l'invariabilité dans le milieu » a été traduit en français et en latin par Abel Rémusat. C'est un traité de la conduite du sage dans la vie, composé, dit-on, par deux petits-fils de Confucius d'après les enseignements de leur illustre aïeul 1 .