I.e premier jour de la septième luue
L’UNIVERS
1" juillet 1827, le prince Chang-kang fut conduit dans un jardin planté d’arbres odorants et de cyprès, au milieu duquel s’élevaient, à différents intervalles, des pierres funèbres. Sur l’une d’elles, qui était le tombeau de son père, le vénérable Kang-tsou , Changkang s’agenouilla. Autour de lui se rangèrent les mandarins de la cour de l’empereur et les membres de sa famille qui avaient reçu l'ordre d’assister à cette triste cérémonie ; devant lui se placèrent les bonzes ou prêtres, qui commencèrent leurs prières en battant la mesure, alin de demander aux esprits de ne pas entraîner l'âme de celui qui allait mourir au fond du fleuve de sang, que traversent toujours les criminels en sortant de cette terre. D’après la croyance de ces prêtres , lorsque l’âme touche le fond du fleuve, qui est très-profond , elle y demeure toujours ; mais si, au contraire, elle peut arriver à rester à sa surface pendant trois ans, alors elle obtient son pardon.
Lorsque les prières furent terminées, les bonzes frappèrent dans leurs mains et s’écrièrent à haute voix que le moment de pleurer pour celui qui allait mourir était arrive.
Aussitôt , comme par un mouvement unanime, tous les assistants éclatèrent en sanglots. Quelques minutes après, le chef des bonzes s’approcha et déclara que le moment accorde pour pleurer était passé , et à l'instant tous les sanglots cessèrent comme par enchantement. Alors le président du tribunal des châtiments s’avança à son tour et se mit à lire l'arrêt de ce tribunal, qui condamnait Chang-kang , et la sentence, impériale qui confirmait cet arrêt, puis il s'écria que le moment de mourir était arrivé. En même temps il remit au condamné une longue corde de soie; celui-ci la passa autour de son cou.
En ce moment les exécuteurs arrivèrent, et se saisirent des extrémités de la corde. Cinq hommes se placèrent à chacune de ces extrémités, prêts à serrer le noeud au signal convenu. Un silence complet se fit, pendant lequel tous les assistants regardaient le patient avec anxiété. Bientôt, un coup de tam-tam retentit dans l'air; à ce signal,
les exécuteurs serrèrent la corde fatale, le prince Chang-kang poussa un dernier cri, et expira aussitôt. La foule des assistants se retira triste et silencieuse.
L’empereur de Chine, qui était depuis deux ans sous le coup du chagrin violent que lui faisait éprouver la guerre désastreuse qu’il soutenait contre les Tartares, tomba, par suite de l’événement que nous venons de raconter , dans une tristesse profonde. Pendant six mois, et en signe de deuil , il laissa pousser ses cheveux et sa barbe.
La mort et la condamnation de Chang - kang prouvent combien est grana l'esprit de justice et d’égalité qui anime le souverain actuel du Céleste Empire. Un fait récent, que rapportent les journaux de l'Inde et de la Chine d’après la Gazette de Pé-kiny, démontre que, depuis 1827, l’empereur Tao-kouang n’a rien perdu de l'inflexibilité de son caractère, lorsqu’il s'agit de l'exécution des lois.
Au mois de mai 1845, plusieurs princes de la famille impériale ont été condamnés au supplice de la strangulation pour avoir fumé de l’opium , au mépris des édits impériaux. A la même époque, un autre prince a été condamné au même supplice, pour avoir tué sa femme , et un autre, pour avoir tué son tailleur. Des démarches nombreuses ont été faites auprès de l’empereur pour obtenir la grâce des coupables.
Comme les différentes sentences, par suite de circonstances particulières, avaient déjà été révisées trois fois avant de venir a lui , l’empereur a évoqué l’affaire sans appeler les condamnés devant sa personne, et après s'être fait faire le rapport détaille des circonstances du procès, il a écrit en marge:
« Que l’on agisse conformément aux édits et règlements. » Et, à l’heure qu’il est, malgré leur rang et les prières de leurs familles , les condamnés ont subi le dernier supplice.
§ G. Ministère des travaux publics (*).
Le Ministère des travaux publics, composé de deux présidents, l’un nian-
(*) Tni tlising itoeï tien , K.. 45-48.
tchon et l’autre chinois; de quatre viceprésidents , deux inantchous et deux chinois, comprend dans ses attributions la direction des monuments publics, des travaux d’art et des manufactures de l’État, dans tout l’empire, en même temps qu’il pourvoit aux dépenses que ces travaux exigent, afin d'aider l’empereur à tenir le peuple dans un état de paix et de prospérité.
Tout ce qui concerne la construction, l’entretien ou la réparation des monuments ou édifices publics en terre, pierre et bois , celle des ponts et chaussées ; la forme légale à donner aux choses et objets, comme les vases, les instruments de diverses sortes, les étoffes de toute nature à l’usage du gouvernement, ou pour l’accomplissement des cérémonies religieuses officielles ; les règlements relatifs à la fermeture ou à l’ouverture des canaux; ceux qui régissent les sépultures impériales et les temples, sont du ressort de ce ministère. Les membres qui le composent doivent recevoir de leurs chefs de directions des rapports sur toutes les affaires de leur département, pour en délibérer. Si ces affaires sont importantes, elles sont transmises au Conseil du cabinet ; si elles ne le sont pas, elles sont expédiées par eux pour hâter la marche et la prompte solution des affaires publiques.
Le ministère des travaux publics a un budget fixe qu’il ne doit pas dépasser. Lorsque des circonstances extraordinaires , comme de grandes inondations, exigent des dépenses extraordinaires, on y pourvoit au moyen de différentes réserves , souvent tirées du trésor particulier de l’empereur, ou de dons volontaires qui viennent en aide au gouvernement pour réparer des calamités publiques.
Les Statuts divisent les arts et métiers en seize classes , de la manière suivante :
t° Les ouvriers sur métaux ( Ain koûng).
2" [.es ouvriers sur bois ( moü koûng).
3" I.es ouvriers sur bambous ( tchôu koûng).
4" I.es ouvriers sur roseaux fins (tan g koûng).
5° Les ouvriers sur pierre ( chi koftng).
6° Les ouvriers sur briques (wà kotmg).
7° Les ouvriers terrassiers ( thoù koûng).
8° Les ouvriers fleurs en soie (si koûng).
9° Les ouvriers tisseurs en soie ( phi koûng).
1 0° Les ouvriers sur cuir (ké. koûng).
Il* Les ouvriers sur cornes ( kio koûng).
12° Les ouvriers en cordes de boyaux ( kin koûng).
13“ Les ouvriers papetiers ( tchl koûng).
14“ Les ouvriers en vernis ( ssi koûng).
15° Les ouvriers peintres ( hoa koûng).
16” Les ouvriers teinturiers ( jén koûng).
Chacune de ces classes se subdivise en plusieurs espèces.
Le ministère des travaux publics comprend plusieurs bureaux spéciaux , dont nous ne ferons pas ici l’énumération. Nous ferons connaître seulement les grandes directions.
1“ La 1 r“ direction (*) se nomme Direction des batiments et édifices publics (ying chén thsing li ssé ) ; elle a dans ses attributions tout ce qui concerne la fondation des villes, la construction des places fortes, l'érection, la conservation et la réparation des édifices publics. Tous les revenus et les produits des bois de l’État, ainsi que ceux des champs de roseaux, sont sous son contrôle immédiat {**).
Les idées architectoniques des Chinois, pour différer totalement de celles des peuples anciens, considérés comme les maîtres de l’art , n’en ont pas moins un charme sui generis que l’on ne
(”) Taï thsing hoei tien , K. 45, f° 8.
(**) Les Statuts donnent ensuite (K. ft5 , f° y. an ) une description Irés-délaillée, sous le rapport des dimensions et des parties architecturales , de tous les monuments de Pékin g, description que nous ne reproduirons pas, celle qui se trouve p. 3 et suiv. de ce volume, ainsi que le plan qui y est joint , pouvant facilement y suppléer.
L’UNIVERS
trouve pas dans les lignes sévères des Grecs et des Romains. Les Chinois sont le seul peuple conuu qui ait su associer la variété a la plus rigoureuse uniformité. L’imprévu est , en Chine, le plus grand effet de l’art , et l’art ne peut avoir que des fantaisies officielles. Les lois règlent la forme et les dimensions des villes de premier, de second, de troisième, de quatrième et de cinquième ordre , c’est-à-dire des chefs-lieux de prorinces, de départements, de districts, A’ arrondissements, de cantons ; le nombre et la position de leurs rues , de leurs portes ; le nombre et la nature des temples qu'elles doivent avoir, ainsi que celui des édifices destinés à l’habitation des divers fonctionnaires, etc.
TUHHU OrriCIKU DJtlfS CHAQUE VILU t>C
l'kkpibe.
Quant aux temples ou lieux destinés aux sacrifices ( tse mina ) , les chefslieux de chaque province, de même que les chefs-lieux de département, district, arrondissement et canton, doivent avoir :
1“ Un autel dédié au génie de la terre et de ses productions ( che, tsi thân ) (* (**)).
2° Un autel dédié au cent, aux nuages, au tonnerre, il la pluie, aux montagnes et aux rivières i foùng yûn lofii ytt chân tchoàan thân).
3" Un autel dédié au premier agriculteur (sién noùng (hün)'”).
4* Un temple dédié à la littérature (tuén miao ).
5” Un temple dédié à la suite des empereurs qui ont gouverné la Chine (kouân li miao).
li® Un temple à la constellation de la Grande ourse ( icén tchàng li kiùn miao).
7" Un temple dédié aux fossés d’enceinte (gardiens) de la cité (tching hoâny miao).
8° Un autel dédié au démon qui cause les maladies ( K thdn).
9° Un temple honorifique dédié aux
(*) Yoy. ci-devant, p. 18, n“ <>4. et la figure de ret autel carré, avec ses pavillons et son enceinte, dans le Toi thsing hoei tien dtou, K. i.
(**) Taithsing itoci tien thon, K. III, f® 1 2.
ministres d’Etat renommés pour les services qu’ils ont rendus à leur pays ( mina t.wân tsé).
10® Un temple honorifique dédié aux sages des villages (hlanahién tsé).
U" Un temple honorifique dédié aux hommes qui ont été des modèles de fidélité, de sincérité , de droiture et de piété filiale ( tclioûng i hiao li tsé).
12" Un temple honorifique aux jeunes filles qui se sont distinguées par leur éminente chasteté, aux femmes mariées qui se sont aussi distinguées par leurs vertus et leur pudeur ( lie niu Isië fou tsé).
Maintenant, certaines villes doivent avoir certains temples dédiés à des divinités particulières. Ainsi, chaque ville chef -lieu de département , de même que les villes chefs-lieux des arrondissements qui ressortissent à la province de Tchi-lt, doivent avoir un temple honorifique dédié à la fidélité éclatante [ tclido Ichoàng tsé) ; chaque chef- Heu de province doit avoir un temple dédié au dragon génie (loûng ctiin miao), un autre temple honorifique dédié aux sages et aux hommes de mérite (hién Itang tsé). En outre , certaines provinces, étant plus remarquables que d’autres pour certaines productions naturelles, ont encore d’autres temples particuliers. Ainsi , la province de Tchi - kiriiig a un temple dédié aux premiers vers à soie (.sién tse t» miao), parce que cette province a etc, de temps immémorial, renommée pour la culture de la soie.
Greniers publics. Il doit y avoir aussi dans chaque province, dans chaque arrondissement, dans chaque canton, des greniers publics ( tsâng ), destinés à conserver des approvisionnements de grains pour les années de disette.
La direction des édifices publics a encore plusieurs autres attributions importantes, telles que celle de fournir aux ouvriers des manufactures impériales les modèles ou patrons des objets qu’ils doivent exécuter; celle de l'aménagement et de la conservation des forêts, pour lesquelles il y a deux inspecteurs généraux , l'un mantchou, l’autre chinois, placés sous scs ordres immédiats; comme il yen a aussi deux des chantiers de bois de construction four-
nis par les provinces boisées de l'empire. Les Statuts font connaître la quantité de bois que chacune de ces provinces doit fournir par année.
Les manufactures de cristaux ( lieou K), qui ont deux inspecteurs généraux, appartiennent aussi a celte direction.
La 2' direction se nomme Direction des instruments et objets d'art ( yù hing thslna lissé); elle a dans ses attributions In confection des vases et autres objets d’art , la fabrication des instruments de guerre , armes blanches et armes à feu, auxquelles elle doit faire donner les calibres exigés (*); le choix des perles tirées des pêcheries impériales, et leur classement en cinq ordres, sont de son ressort. C’est elle aussi qui surveille et régie les ]>oids et mesures dans tout l’empire.
La 8" direction se nomme Direction des ponts et chaussées ( loû choisi thsing ti ssé)\ elle a dans ses attributions l’administration des bacs , des ponts, des digues et des jetées; elle surveille tes eaux , dirige les courants, fait creuser des canaux et entretenir ceux qui existent. Le grand canal Impérial, qui alimente Ta capitale en y transportant les denrées des provinces les plus éloignées, est aussi dans ses altributions , ainsi que les postes civils et militaires qui stationnent sur tous les points importants des routes et des canaux de l’empire, pour maintenir la sûreté publique et pour veiller à la conservation des ouvrages d’art.
Il n’y a aucun peuple, dans le monde ancien et moderne, qui ait fait autant de travaux pour maîtriser et diriger les eaux que le peuple chinois. Les dignes du llcuve Jaune, un des plus puissants fleuves du monde , sont un des plus grands ouvrages de main d’homme qui aient jamais été exécutés. Le système hydrographique chinois, décrit par les Statuts , divise les cours d’eaux en trois classes : I® ceux du nord ( pi Ad); 2" ceux de l’orient ( toùng Ad);
(“) Les Statuts ( K. 46, f° 5-7 ) décrivent la forme et les dimensions que doivent avoir en tous sens: les canons (phâo) de divers calibres, leurs affûts, les fusils de toutes sortes (An vu, littéralement luttes à /en), et ils déterminent les nombres qui doivent être fondus et fabriqués annuellement.
3” ceux du midi (min Ad). Chacune a son directeur particulier.
Les immenses digues des côtes des rovinces de Kiâng-nàn et du l'chéiting sont aussi du ressort de nette direction (*). Ce sont des travaux magnifiques , dont aucune contrée européen, ne, pas même la Hollande, ne peut donner une idée. Ces digues sont de plusieurs espèces : les unes sont en pierres de granit parfaitement jointes, d’autres seulement en terre gazonnée recouverte de roseaux.
Nombre de vaisseaux et de bâtiments de transport chinois. La direc.
tion du ministère des travaux publics, dont nous nous occupons, a aussi dans ses attributions la construction et l’entretien des vaisseaux et autres bâtiments de l’Etat dans toutes les provinces. Les Statuts donnent le nombre des bâtiments de guerre et autres de tout l’empire, par provinces (**). Nous pensons que cette statistique ne sera pas sans intérêt pour les lecteurs européens.
s. Bâtiments de guerre tenant ta mer sur les
eûtes ( Vf hài tchen tchouàn) ; i* Ching-king ou Muukden ...... . io
î° Chan-toung , de différentes espèces. i a
3° Kiang-nan , id i58
4° Fo-kien , bâtiments fixes ans
Id., autres 47
5* Tt hc-kîang , bâtiments fixes 139
Id. autres 176
6° Koueutg-toung, bâtiments divers . x 50
a. Bâtiments de guerre dans l'intérieur des
fleures 1
t® Kiang-nan, bâtiments divers. .. . 4 ()-
a° Kiang-si , «A 49
3° Fo-kit ■«, id i55
4° Tché-kiang , id 17 o
5° Hou-pè, id . • . 86
6° Hou-nan , id 5o
7° Kouang-toung , id. 149
Id., de course. , . 136
Total 1,383
Bâtiments de guerre tenant la nier, ci-
dessus 930
Total général 3,30a
bâtiments de la marine militaire chinoise.
(*) Tnt thsing hoei tien , K. 47» f* 7»
(*•) Ibid., f* 16-17.
L’UNIVERS
La direction des ponts et chaussées est chargée de l'approvisionnement de la glace pour la table et pour les sépultures impériales, qui, pendant les trois mois les plus chauds de l'année, sont, par une singulière , mais respectable coutume, constamment entretenues de ces offrandes.
C’est aussi cette direction du ministère des travaux publics qui règle tout ce qui concerne les vases et autres ustensiles dont il est fait usage dans les sacrifices et autres cérémonies publiques.
La 4e direction se noinme Direction i les champs militaires (Jùn tien thsing H Jtsé ) ; elle a dans ses attributions tout ce qui concerne la construction et l'entretien des sépultures impériales , qui sont en Chine, comme autrefois dans les anciennes monarchies de l’Orient , d’une grande magnificence.
Les sépultures de la dynastie régnante, d'origine tartare mantchoue, sont à Ching-king ou Moukden. Les Statuts en donnent une description minutieuse(*), ainsi que du nombre des hommes qui sont préposés à leur garde , lequel est très-considérable.
Les sépultures, en Chine, ne sont pas, comme en Europe, entassées péleméle et les unes sur les autres, comme si le champ de la mort devait enlever le moins d’air et d’espace possible aux vivants. Elles sont disséminées dans de vastes enclos en forme de parc, et entourées de solitude et d'ombre. Les tombeaux sont en forme de dôme (**).
Outre ces quatre grandes directions, le ministère des travaux publics a plusieurs bureaux ou intendances spéciales chargées d’un service particulier, comme la Trésorerie des arts et manufactures impériales ( tchi thsaà koti) qui est chargée de tout ce qui concerne la joaillerie, les étoffes précieuses, les objets d'art, les sceaux, les palanquins, etc., etc., à l'usage de la cour, et employés pour l’ornement et l’ameublement des palais, des temples et autres monuments publics.