‹ Chine moderne, ou Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinoisChapitre 135 sur 292 · Synthèse de l'écriture chinoise · texte numérisé non relu

Synthèse de l'écriture chinoise

L’écriture chinoise a procédé d'abord â la notation des idées, non par un signe arbitraire représentant un son déterminé de la langue, mais par la ligure plus ou moins fidèle des objets. On l’a doue nommée avec raison licrllure idéographique. Il est arrivé ensuite que l’impossibilité de figurer tous les objets de la nature, surtout les noms propres, de même que toutes les idées, toutes les affections de l’âme humaine, et la nécessité de représenter d'une façon quelconque les sons de la langue parlée qui n’avaient nu être figurés, introduisirent dans récriture idéographique un nouvel élément, l'élément phonétique , qui dut cependant conserver les entraves naturelles de l'écriture figurative.

Pour nous faire mieux comprendre , nous allons exposer avec quelques détails la synthèse de l’écriture figurative ou idéographique des Chinois, dont on a généralement une bien imparfaite idee.

On a vu précédemment quelle avait été l’origine de l’écriture cninoise. Le premier élément de cette écriture fut un simple trait — , celui de l'unité, qui est l'élément unique des trigrammes de Foü-hl. Cet élément, avec scs différentes

hilion sociale. Il l'avail commencée par la destruction ordonnée de tons les livres qui existaient de son temps, à l'exception de quelques-uns , et par les mesures qu’il prit j.u tir faire inventer et adopter une écriture plus expéditive destinée b remplacer l'ancienne, ou plutôt les nombreuses espères d'écriture cil usage dans les nombreux Étals qui divisaient la Chine avant lui. Cette nouvelle écriture ne différait, il est vrai, pu» plus de l'ancienne écriture que récriture hiératique ne diffèro des hiéroglyphes; mais nul doute que si l'homme extraordinaire qui fit construire au nord de son empire un rempart de cinq ernts lieues de longueur, qui réunit toute la Chine sous sa domination , depuis le Tonquin jusqu'aux déserts de la Tarlarie * ; nul doute, dis-je, que s'il avait connu une. écriture purement alphabétique , il ue l’eût fait adopter par la nation chinoise. On ne peut supposer quelles auraient été pour la Chine les conséquences de cette mesure.

• Voy. 1. 1 , p. 10; M taie.

combinaisons, n'ayant pas suffi pour exprimer symboliquement tous les objets de la pensée, et surtout les objets physiques, on inventa l’écriture figurative (*). Cette écriture du premier âge, qui dut représenter les objets aussi exactement que possible, était déjà altérée à l'époque ou l’Inscription de Yù (que l'on possède encore) fut gravée, c’est-àdire, 2278 ans avant notre ère, puisque cette Inscription n’offre déjà plus qu'un petit nombre d’images ou de figures primitives réelles (**). f.es inscriptions chinoises qui existent sur les anciens vases conservés au musée impérial de Pe-kîng (***), dont l'antiquité ne remonte que de mille à dix-huit cents ans avant notre ère, n’offrent également que peu de figures primitives réelles,

telles que ^ , pour signifier enfant, et un petit-fds ou descendant , lorsque la figure est renversée'la tête eu bas; pour signifier un œil ; pour signifier un arc {•*•*). L'époque lapins ancienne de l'écriture chinoise connue n’est donc déjà plus purement figurative. On comprend facilement que cet état primitit ne pouvait être de longue durée, parce que l’usage journalier dé cette écriture, et les besoins toujours croissants de former de nouveaux caractères ou de. nouvelles figures pour représenter de

(*) Voyez ci-devant, page 378.

(*') Cette Inscription a été publiée par Hague, sur un calque envoyé pur les missionnaires français en Chine, Paris, 1801. F.lle avait été gravée sur un rocher, en caractères de l'espèce nommée kkà-tebit-lchoitan (voy. ci-devanl, p. aSf), à peine reronnaissables. I. 'absence J' édifices en pierre et d’une construction monumentale, comme en Égypte , peut-être aussi le manque de ami ! des Chinois pour orner leurs édifiera selon les principes du grand cl du beau, entendu à la manière des Égyptiens, ont été cause que l’ancienne écriture figurative des Chinois n’a pas été portée ao poiot de heauto et de perfection auquel l’écriture hiéroglyphique est anisée en Égvple, dès une haute antiquité.

(”*> Voy. les figures de plusieurs de ces vases, que nous avons fait graver dans le premier volume.

(**") Comparez les hiéroglyphes signifiant les mêmes objets , cl absolument semblables.

nouvelles idées, devaient nécessairement y introduire de nombreuses altérations. Mais cependant, quoique altérée, ou, si l’on veut, perfectionnée ainsi , et quoique . comme les hiéroglyphes égyptiens , elle renferme déjà tin grand nombre d’éléments phonétiques empruntés aux figures elies-mémes, détournées de leur signification habituelle, l’écriture chinoise de cette époque peut encore être appelée figurative ou idéographique. \\ serait difficile, pour ne pas dire impossible, de tracer une ligue de démarcation tranchée entre l’écriture purement figurative et l’écriture figurative altérée. C’est pourquoi, bien que l’on puisse former deux divisions de ces deux écritures, nous n’avons trouvé aucun inconvénient à réunir ces deux états de l'écriture chinoise et de l’écriture égyptienne, sous le nom d’âge figuratif ou hiéroglyphique.

Les premiers essais qui furent faits à l’origine pour communiquer la pensée de l’homme à l'homme , pour peindre la parole et l’exprimer aux yeux , ne le furent nécessairement pas au moyen de signes conventionnels et abstraits, comme les lettres alphabétiques , mais bien au moyen de signes concrets, c’est-à-dire, de la peinture plus ou moins grossière, plus ou moins figurée des objets. C’est aipsi que furent créés les caractères figuratifs.

Les objets ainsi figurés avaient des rapports entra eux; il y avait unité ou pluralité, différence déposition, etc.:

ces rapports, cette unité et cette pluralité, cette différence de position, turent indiqués dans l’écriture; de lu naquirent les caractères indicatifs.

L’impossibilité de représenter des idées ou des phénomènes qui n’avaient aucune forme materielle et palpable, fit recourir à la combinaison de deux ou trois signes déjà connus et adoptés , pour exprimer une idee ou un fuit qui devait ressortir naturellement de cette combinaison; de la naquirent les caractères d'idées combinées.

Dès l’instant que l’esprit de l’homme se met à réfléchir, il ne tarde nas à s'apercevoir que la plupart des idées et des faits ont leur contraire dans la. nature : le bien suppose l’existence du mal, la vertu celle du vice ; le haut im-

L’UNIVERS

plique nécessairement le bas ; le côté droit , le côté gauche. De là sont nés les caractères inverses.

Les objets à représenter aux yeux par l’écriture étaient illimités, mais la faculté de les figurer ne l’était pas.

Comment en effet opérer la délinéation distincte de tous les objets de la nature, de tous les désirs, de toutes les pensées et de toutes les actions de l'homme?

C’est ici que le système d’écriture figurative que nous décrivons va subir une profonde modification. Les inventeurs de ce système n’avaient encore fait que représenter, plus ou moins grossièrement, les objets visibles les plus apparents , les rapports les plus sensibles qu’ils avaient entre eux , etc. Ils sentirent bientôt l’impossibilité de continuer le même procédé, et la nécessité de recourir à un nouveau mode de notation des idées, qui s'alliât cependant avec le premier. Déjà un assez grand nombre d’objets auxquels répondait un pareil nombre de mots de la langue parlée, se trouvaient représentés par l'écriture figurative. On imagina de prendre quelques-unes des figures déjà admises dans cette écriture, pour en faire des types génériques des espèces nombreuses qui avaient entre elles de grandes analogies, et on adjoignit à ces figures types un des signes déjà en usage, lequel signe perdait, dans cette adjonction, sa signification habituelle, pour ne conserver que sa valeur phonétique; de sorte que les caractères de cette nouvelle classe représentaient en même temps la figure type du genre et le son de t espèce ou le mot correspondant de la langue, parlée. C’est ainsi que fut créée la classe des caractères idio-phonitiques , qui est de beaucoup la plus riche et la plus nombreuse de l’écriture chinoise.

Enfin , lorsqu’une langue se forme , les intelligences qui président à sa formation , celles qui concourent à son perfectionnement, se plaisent quelquelois à exprimer des idées, non pas directement, mais indirectement et par détours, paf analogie. Voilà l’origine de la classe des caractères métaphoriques.

C’est à ces six classes de caractères que se rapportent tous les caractères de la langue chinoise.

Voici l’ordre de leur énumération :

i° Caractères figuratifs purs ( sidng hing) ;

2" — indicatifs {tchï-ssé);

3’ — à sens combinés ( hoéi -

4” — inverses ( t chouan

tchoü) ;

5° — idéo-phonétiques (kiâï-

china);

6° — métaphoriques ( kiai-

tsie).

La première de ces classes est celle des caractères 'figurai ifs purs, qui sont destinés à représenter la forme ou la figure des objets.

. En voici des exemples

Soleil Lune. Montagne. Arbre. Chien Chenal.

Formes mo-

fsSj W $ |ll ^ ^

La deuxième classe comprend les caractères qui indiquent certaine qualité ou propriété d’une chose, ou la chose elle-même, comme :

Malin. Soir. Haut. Bas. Un. Centre.

JSSL £^17“ 4>

Formes JE[ Sÿ? ~T* * ^4

L'idée de matin est indiquée dans le premier caractère par l’image du soleil placée au-dessus d’une ligne horizontale : c’est le moment du jour où le soleil apparaît au-dessus de l’horizon. On a indiqué l’idée de soir par des traits vaporeux descendant vers l’horizon, en supprimant l'image du soleil ; l’idée de haut , par un point placé au-dessus de la ligne horizontale; l’idée de bas, par nn point placé au-dessous de la meme ligne; un, paru» trait horizontal ; mtlieu , par un trait vertical partageant en deux portions égales un cercle ou parallélogramme qui représente la bouche.

La troisième classe comprend les caractères qui représentent par leur propre formation des idées combinées. On composa ces caractères en réunissant ensemble deux ou trois figures simples, dont la combinaison pouvait faire naître dans l’esprit l’idée complexe que l’on

voulait rendre. Ainsi la réunion du soleil et de la lune signifia lumière ; la ligure d'homme au-dessus de celle de montagne signifia anachorète, ermite ; deux arbres réunis signifièrent jorét ; l'image de bouche et celle d’oiseau signifièrent chant ; celle de l’eau et celle d’un œil signifièrent larmes, pleurs, pleurer ; l’image de femme , jointe a celles de main et de balai , signifia femme de ménage :

l umière. Ermite. Forêt. Chant. Larme Femme.

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m fili # î@ il®

La quatrième, classe comprend les caractères qui, par la manière dont ils sont tracés, acquièrent une signification inverse, antithétique, ou en opposition avec leur signification primitive.

Le nombre de ces caractères est trèsborne. En voici des exemples ( c’est le 2”, le 4' et le B' qui sont inverses ) :

Gauche, Droite. Continu. Bompu. Homme. Cadavre.

■- F ^ it lï A r*

-ï fi * !Jr A F

La cinquième classe, de beaucoup la plus nombreuse, comprend tous les caractères composés de deux Éléments, dont l’un représente l'image générique des objets ou des actions , et l’autre le son de la langue parlée, correspondant a l'objet ou à l’acte spécial que ton veut désigner. Le second des deux éléments qui composent cette classe de caractères est toujours emprunté aux autres classes: mais, en se groupant avec une figure ou image générique, il perd presque habituellement la signification qu’il avait primitivement avant cette association. Nous disons presque habituellement, parce que, dans la composition de cette classe de caractères , ou a regardé comme une perfection de faire concourir au sens spécial du caractère ainsi composé, non-seulement l'image générique, et ensuite le son spécial au groupe phonétique additionnel , mais encore le sens primitif de ce même groupe additionnel. Cependant ces trois conditions se trouvent assez rarement réunies dans cette classe de caractères,

et il faudrait bien se garder, comme ou l’a fait et comme on le fait encore troip souvent, de ne voir et de ne chercher dans les deux éléments qui les composent que des images représentatives, lorsque l’un de ces deux éléments, que nous nommons groupe phonétique additionnel, représente toujours le son ou le mot correspondant de la langue parlée, et que rarement il conserve sa signification originaire.

Voilà donc un element nouveau introduit dans la langue primitive figurée ; et c’est faute d'avoir bien distingué l'élément phonétique et syllabique de l’élément figuratif, que l’on a commis tant d’erreurs, et que l’on s’est livré à tant de rêveries sur la formation et la composition des caractères chinois. Le résultat de cette composition de caractères moitié idéographiques ou figuratifs , moitié phonétiques , a été d introduire aussi, dans la langue chinoise, une grande terminologie linnéenne qui sert admirablement pour l’intelligence de cette langue , au premier abord si difficile.

Quelques exemples feront mieux saisir ces principes, un peu abstraits par

eux-mémes. Le signe figuratif II, qui signifie terrain où Ton a établi sa demeure , espace déterminé , etc. , pris comme signe de son ou groupe phonétique, et joint à l’image générique de

poisson ftj , forme le nom de poissontl, ou nommé II: ffllj! , c’est-à-dire, carpe ; le signe figuratif arbre (première classe) devient l’image générique de tous les noms d'arbres, en s'adjoignant un groupe phonétique ou syllabique pour chaque espèce dfarbres que l’on n’aurait pas pu figurer : ainsi,

avec le signe | -| pi, qui signifie par

lui-méme blanc. , il forme un composé de la cinquième classe, qui veut dire

arbre-pi, ou arbre prononcé pi ifQ,

c’est-à-dire , cyprès. Le signe qui représente le chien ( première classe) , type générique de tous les animaux qui ont avec lui quelque ressemblance, s’il est

associé au signe qui se prononce

mlào , de cette manière m . il signifiera chien-miào ou chat.

Il suffirait d'un seul de ces exemples pour prouver que le groupe phonétique joint au signe figurotif générique ne représente que le son de la longue parlée dans la plupart des cas, sans avoir de signification figurative. Ainsi , le groupe prononce pi, et qui, seul, signifie blanc , ne conserve certainement pas sa signification de blanc dans son adjonction au signe figuratif générique de l’arbre, puisque le cyprès est tout le contraire d’un arbre blanc.

Comme toutes les langues à leur origine, la langue chinoise ne se composait d'abord que de la représentation des objets les plus communs, et les plus nécessaires a la vir agricole ou pastorale des habitants. Mais , à mesure que la civilisation eut agrandi les besoins et les connaissances , les signes figuratifs et surtout phonétiques durent se multiplier. Alors les deux ou trois cents signes figuratifs ou idéographiques qui existaient déjà , et qui , par la nature des choses, se trouvaient être les images des principaux objets qui avaient les premiers frappé les regards, devinrent des types ou des idées-mères qui furent placés à la tête de tous les signes figuratifs présentant des analogies d’espèces avec eux. La nature même de l’écriture figurative, qui se trouva dans l'impossibilité de représenter d’une manière distinctive tous les objets de la même espèce pour lesquels la langue parlée avait déjà trouvé des noms, comme, par exemple, toutes les espèces d’arbres, toutes les espèces de poissons, fit adopter la cinquième classe de caractères dont il est question. Ainsi, le signe figuratif qui le premier avait servi pour représenter l'arbre en général , l’arbre abstrait, l’arbre qui avait suffi aux premiers hommes, devint le type générique de tous les arbres, à mesure que les hommes sentirent le besoin de distinguer tel arbre de tel autre arbre. Il arriva ensuite que les premiers essais de représentation spéciale des objets furent abandonnes pour cette cinquième espèce de formation, qui était un premier pas de fait dans le domaine de la notation syllabique et alphabétique des articula-

tions humaines. Ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, la poule, qui, dans l’écriture figurative, avait été ainsi représentée ^ , le fut dans le nouveau système par le caractère suivant que l’on prononce Ai, lequel est composé du radical -fÊ tchôul, type générique des oiseaux à queue courte , et du groupe phonétique prononcé ki, nom de la poule dans la langue parlée; ce qui donne une véritable définition linnéenne : oiseau à queue courte, nommé ki.

A l'époque où le célèbre lexicographe Hiù-chfn composa son Dictionnaire des anciens caractères chinois (89 ans apres notre ère), intitulé Choûe-wén , les trois quarts au moins des caractères chinois appartenaient déjà , d’après son analvso, a cette dernière classe de formation.

On se fera une idée plus exacte et plus complète de cette grande classe de caractères par les exemples suivants, tirés de quelques Radicaux ou signes déterminatifs génériques chinois, auxquels nous avons joint le nombre des dérivés phonétiques qu’ils forment par la simple adjonction d’un autre caractère pris phonétiquement, et que nous nommons signe ou groupe phonétique (*).

(*) Le premier caractère, ou plutôt U première forme de charpie caractère cité , est en kou-tvén ou écriture antique, et la seconde forme en kiài-clioù , écriture carrée d’impression universellement en usage. Le chiffre qui suit la prononciation de chaque caractère est celui de l'ordre qu’il occupe dans la liste des ai4 radicaux adoptés dans le Dictionnaire impérial de Khànç-Ui et dans la plupart des autres dictionnaires, tels que le TchingdstU' thoùag , te Tseu-wéi , le J-wcnpi-lân , et les principaux dictionnaires chinois européens. Cet ordre, qui n’est fondé que sur le nombre des traits dont est forme chaque caractère considéré comme radical , est loin sans doute d'étre exempt de défauts; mais il a l'avantage d'étre adopté par les meilleurs lexicographes modernes de la Chine, et il n'y a aucun motif raisonnable de le changer, si on n'adopte pas l'ordre tonique.

MS

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