‹ Chine moderne, ou Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinoisChapitre 203 sur 292 · COMEDIES DE CARACTÈRE · texte numérisé non relu

COMEDIES DE CARACTÈRE

L'Avare.

V Avare, comédie de mœurs, dont le principal caractère est tracé avec beaucoup de veritp, a été mis en français par M. Stanislas Julien, de l’Institut {*). M. Naudet , qui a traduit le théâtre de Plaute avec une exactitude si élégante et si facile, a donné de cette ièce une excellente analyse dans les otes de ta Marmite. Nous reproduirons ici l’analyse de M. Naudet :

Le titre contient déjà, dans un seul nom, une sentence de morale: Khastsibn-nou , l'esclave des richesses qu'il garde, c’est-a-dire l’Avare.

L'action est double; le développement du caractère forme un épisode de la fable principale, séparée en deux parties, entre lesquelles le fait épisodique est comme enclavé.

Dans un prologue, qu’on pourrait considérer comme un acte d’exposition, Tcheou-yong, simple bachelier, s’entretient avec sa femme de son projet d’aller dans la capitale prendre part au concours ouvert à tous les lettrés ; il veut obtenir un grade supérieur, et, au moyen du grade , un emploi qui le mette en état de réparer le tort que son pere a lait à leur patrimoine. Sa femme lui montre leur jeune enfant, et lui demande s’il ne juge pas conve-

(*) L* traduction de M. Stanislas Julien n’a pas été publiée ; cependant l'outrage d'un orientaliste aussi diatiugué ne manquerait pas d’être favorablement accueilli, et d'ailleurs la pièce a par elle-méiue uu grand mérite.

pable que le fils ne soit pas séparé de son père. Le bachelier accède à l’humble prière de sa femme ; il enfouit tout l’or qu’il possède, pour le retrouver à son retour, soit qu’il parvienne aux honneurs, soit qu'il n’ait qq'un emploi subalterne. La famille part plus riche d’espérances que de fouds.

Le commencement du premier acte nous transporte dans les régions célestes ; le dieu du temple de la montagne sacrée, Ling-kou-heou, vient décliner ses noms et ses qualités, et faire connaître sa généalogie. C’est un dieu qui n’est pas exempt, comme on voit, d’un peu de vanité, mais d'ailleurs honnête et consciencieux. « Les dieux, dit-il, ne se laissent pas gagner par l'encens et les offrandes des méchants. » Ce propos lui est venu dans l’esprit à l’occasion d'un certain garnement, nommé Kou-iin, qui se présente tous les jours dans le temple, se plaignant des mortels et des immortels, et ne ces>ant d'importuner le dieu par ses prières.

Il se présentera sans doute encore aujourd'hui.

En effet , nous voici descendus des demeures divines sur la terre, dans le temple de Ling-kou-heou. Kou-jin y était déjà. Il maudit son sort; sans bien, sans industrie aucune, il est réduit à servir les maçons et à leur porter l’eau et l’argile. Quelle est sa misère ! il n'a pas même de quoi acheter un peu d'encens ; il offrira aux dieux des boulettes de terre. Si le dieu lui accordait un peu de bien, il entretiendrait des religieux à ses frais, il ferait l’aumône aux pauvres, il bâtirait des pagodes, il réparerait les ponts et les chemins, il prendrait soin des orphelins, il soulagerait les veuves et les vieillards infirmes.

Vraiment , le genre humain att< indrait, je crois, la perfection, si l'on était toujours ce qu’on promet d’être, quand ou désire obtenir quelque chose.. Pendant ces beaux discours, il se sent défaillir de lassitude, et s’endort.

Ling-kou-heou lui apparaît en songe, lui apprend que le succès de ses vœux dépend du d eu Tseng-fo-chin (dieu du bonheur) ; on envoie quérir le dieu.

Mais Kou-iin n’a pas à se féliciter d’abord de l'entrevue. Tseng fo-chin lui reproche ses impiétés envers ses parents,

sa dureté envers les autres hommes. Il fut riche autrefois dans sa vie précédente ; les infortunés ne reçurent de lui que des injures et de mauvais traitements. Telle est la eupidité des gens de ce caractère, que s’ils voyaient un denier de cuivre au fond d’iine chaudière d’huile bouillante, ils v plongeraient la. main pour le prendre. Koujin tâche de se justifier et de désarmer le courroux du dieu ; enfin, après un long colloque mélé d'ariettes, qui contiennent de graves sentences d’un style très-élevé contre les extravagances des riches et les moeurs sordides des avares, le dieu du mont Taï-chan se laisse fléchir, et intercède inéme auprès de Tseng-fo-chin en faveur du mendiant. Le dieu qui dispense le bonheur, plutôt vaincu que persuadé, fait comme beaucoup d’hommes: il accorde à l'importunité ce qui devrait appartenir au mérite. Le livre éternel est ouvert; il est dit qu’à Tao-tcheou, un homme d’ailleurs vertueux a formé une seule pensée mauvaise, qui s’est grossie en un torrent de crimes, et le rend digne d’un châtiment sévère. Tseng-fo-.

cliin lui ôtera pour un temps ses richesses, et eu fera jouir Kou-jin pendant vingt ans. Quelle joie ! Mais la libéralité des dieux ne convertit pas le méchant. Toutes les belles promesses qu’il leur faisait tout à l’heure pour les amadouer sont évanouies. Il n’a dans la pensée que beaux habits, brillants équipages, plaisirs et festins.

Les dieux se retirent, le songe fuit, et Kou-jin éveillé ne peut en croire sa vision, il va, en attendant qu’elle se réalise, achever son pan de muraille commencé.

j Dans l’intervalle du premlpr au deuxième acte, la métamorphose s’est opérée. Nous voyons un appartement qui annonce l’opulence , et le personnage qui s’y trouve nous apprend qu'il se nomme Tchin-tê-fou , qu’il est le commis du maître de la maison ; que cet homme , jadis valet des maçons, se trouva tout à coup possesseur d’une grande fortune, on ne sait pas comment ; qu’il se désole de n’avoir pas d’enfant ; qu’il a chargé Tchin-tëfou de lui en acheter un , lorsqu'il rencontrera dans la rue ou au marché un

de ces pères qui vendent les leurs.

Tchin-të-fou a prié le marchand de vin voisin de l’aider 5 s’acquitter de sa commission.

La scène change. Sur le théâtre chinois, ces changements sont fréquents autant que faciles ; ils n’exigent pas grand appareil de machines. L acteur se contente de dire en quel lieu l'on est transporté. Maintenant |e marchand de vin ouvre sa boqtique ; il fait confidence au public qu’il a chez lui cent tonneaux, dont quatre-vingtdix contiennent quelque chose de plus semblable à du vinaigre qu’à du vin.

Le cabaretier joue en ce moment un rôle analogue à celui des cuisiniers de Plaute ; il divertit a ses dépens les spretatcurs par ses lazz.i. Mais, an fond, c’est un meilleur homme qu’il ne veut le paratlrc. S’il empoisonne ses pratiques, il est charitable envers les pauvres pour l’amour des dieux.

Arrive un m.dli mreux voyageur qui se traîne avec sa femme et son jeune fils, recru , transi . exténué de faim et de fatigue. Ce voyageur, c’est le bachelier Teheou-vong, qui revient de la eaitale, où il à échoué dans ses examens', on trésor a été déterré pendant son absence; il n’a plus de ressource que dans la commisération de su famille, qu’il va joindre. Le marchand l'accueille généreusement, l’invite à se réchauffer avec quelques tasses de vin ; justement il en avait versé trois en ouvrant sa boutique, et se proposait de les offrir au premier indigent qui se présenterait, pour que cette aumône agréable aux dieux lyi portât bonheur... I/épouse du bachelier et leur fils ns sont pas non plus délaissés par l’hôte bienfaisant. Ra vue de cet enfant lui suggère l’idée d’une heureuse transaction. Consentiraient ils à vendre ce fils •u un riche propriétaire ? Le bachelier tient conseil avec sa femme; la proposition est acceptée, malgré les plaintes et les prières ae l’enfant. Tchin të-fgu, qu’on appelle aussitôt, conduit le bachelier avec son fils chez Kou-jin.

Dans ce moment Kou-jin est seul, et, selon l'usage du théâtre chinois, il nous instruit, par un monologue fort étendu, de tout ce qui le concerne.

Depuis qu’il a trouvé le trésor révélé

L’UNIVERS

par le dieu, il a bâti des maisons qui ressemblent à des palais, il a ouvert un bureau de prêt sur gages, un magasin de farines, un magasin d’huile, un maasin de vin. Ces différentes branches e commerce font couler dans ses coffres un fleuve intarissable d'or et d’argent. Sur le continent, il possède des champs immenses; sur l’eau, des bateaux chargés de marchandises ; une multitude d’hommes portent sur leur tête des sacs d'argent qui sont à lui.

Maintenant, il n’est plus le pauvre Kou jin; on salue avec respect le seigneur Kou-jin.

Toutefois, il l'avoue, son cœur ne peut se décider à dépenser ni un denier ni un demi-denier ; si on lui demande une once d’argent, c'est comme si on lui arrachait les nerfs. Aussi a-t-il la réputation d'un avare renforcé. Mais il ne tient compte de pareils propos.

Le seigneur Kou-jin ressemble un peu à l’avare d’Horace et à celui de Destouches, qui en est la copie ; il se moque des sifflets, en revenant auprès de son coffre-fort.

On lui amène le bachelier avec son fils. I, 'enfant lui plaît. Il le prend, et le bachelier, qui fait l'aveu de sa misère, est chassé honteusement. » Qu'on me renvoie ce gueux , ce mendiant; il remplirait d'ordures et de vermine ma maison! • !.e bachelier se lamente, on lui donne des coups de bâton. I,e commis Tchin-të-fou, excellent homme et digne d’un autre patron, reconduit le malheureux bachelier en le consolant, et lui promet son secours. « Retirezvous, mon ami, et ne dites rien; cet homme est dur et inhumain, comme tous les riches. »

Tchin-të-fou est le raisonneur de la comédie, et se trouve placé là par l’auteur, comme Mégadore auprès d’Euclion , pour faire là censure de l’avarice par ses actions, encore plus que par ses discours.

Quand l’avare est seul avec son commis, il lui fait écrire sous sa dictée le contrat de vente : invention comique, du même genre que le traité du parasite de Diabole dans C Àsinaria. Mais les Romains n’étaient que des enfants pour la chicane, en comparaison des Chinois, si l’on en jugeait par cet exemple :

« Celui qui s’engage par ce contrat est Tcheou, le bachelier Comme il manque d’argent et n’a aucun moyen d’existence, il désire vendre un tel, son propre fils, âgé de tant d’années, à un riche propriétaire, nommé le respectable Kou-jin, qui est honoré du titre de youên-waï ?» — Personne n’ignore que vous avez une grande fortune ; il vous suffit du titre de youên-waï ; à quoi bon mettre les mots riche propriétaire î — Tchin-të-fou, est-ce que tu veux me donner des leçons ? Est-ce que je ne suis pas riche propriétaire, par hasard? Est-ce que je suis un indigent? Oui, oui, riche propriétaire, riche propriétaire.

Tu écriras, derrière le contrat, qu’une fois le marché passé, si une des parties se rétracte, elle payera un dédit de mille onces d’argent. — C’est écrit. Mais , au fait, quelle somme lui donnerez-vous pour l’enfant ? — Ne vous mettez pas en peine de cela. Je suis si riche, qu’il ne pourrait jamais dépenser tout l’argent que je ferais pleuvoir sur lui , si je voulais, en faisant seulement craquer mon petit doigt.

Le bachelier signe de confiance, espérant, d’après la somme du dédit sup-

risé, qu’on veut mettre uu grand prix son fils. Tchin-të-fou rapporte le contrat signé à Kou-jin, qui lui demande ,si le bachelier est parti.

— Eh ! comment ? vous ne lui avez pas payé les frais de nourriture. — Il faut que vous soyez bien dépourvu de sens et d’intelligence, Tchin-të-fou. Cet homme, n’ayant point de riz pour nourrir son fils, ine l’a vendu tout à l’heure, pour qu’il fût nourri dans ma maison, et qu’il mangeât mon riz. Je veux bien ne pas exiger de frais de nourriture; mais comment ose-t-il en réclamer? — Belle satisfaction ! Cet homme n'a pas d'autre moyen de retourner dans son

fiavs. — Puisqu’il ne veut pas remplir es conventions, rendez-lui son enfant, et qu’il me paye mille onces d’argent pour le dédit.

Cependant, l’avare se laisse vaincre par les prières et les instances de l’honnête Tchin-të-fou; il accorde une once d’argent (7 francs 50 centimes). — C’est se moquer. — Il ne faut pas estimer si peu un lingot d’argent sur lequel est empreint le mot pao (chose pré-

cieuse). Cette dépense ne te paraît rien ; elle m’arrache les entrailles. Mais je veux bien faire ce sacrifice pour me debarrasser de lui. C’est à prendre ou à laisser.

On devine ce que disent les parents, quand Tchin-të-fou leur vient faire cette proposition. Non , on ne peut pas le deviner. C’est la femme qui s’écrie :

« Comment! une once d'argent; on n’aurait pas pour cela un enfant de terre cuite !» Si la réponse est peu maternelle, la réflexion de l'avare, quand on la lui rapporte, est excellente : « Oui , mais un enfant de terre cuite ne mange pas de riz et ne fait pas de dépense. Au surplus, cet homme m’a vendu son fils, parce qu’il ne pouvait plus le nourrir. Je veux bien ne pas me faire payer ce que l'enfant me coûtera ; mais quon ne m'arrache pas mon bien. Ah ! çà, drôle, dit-il à Tchin-të-fou , c’est toi qui lui as peut-être suggéré ces folles prétentions. De quels termes t’es-tu servi en lui offrant l’once d’argent? — Je lui ai dit : « Le youên-waï vous donne une once. » — justement; voilà pourquoi il l’a refusée. Regarde bien , et suis de point en point mes instructions : tu prendras cette once d’arent, puis, l’élevant bien haut, bien aut, tu lui diras avec emphase: « Holà, pauvre bachelier, son excellence le seigneur Kou daigne t’accorder une précieuse once d’argent. » — Je l’élèverai aussi haut que vous voudrez, mais ce ne sera jamais qu’une once d'argent.

Seigneur, seigneur, donnez-lui ce qu’il faut, et congédiez-le. — Eh bien, pour n'en plus entendre parler, je vais ouvrir ma cassette, et donner encore une once d’argent; mais, après cela, plus rien, ou le dédit.

Enfin , après plusieurs négociations inutiles, le bon Tchin-të-fou prie Koujin de lui payer deux mois échus de ses appointements, quatre onces d’argent, qu'il veut donner au pauvre bachelier.

L'avare y consent de grand cœur, et lui fait écrire sous sa dictée, sur le registre : Tchin-të-fou a prêté au seigneur Kou-jin deux onces d'argent (le mot qu’emploie le perfide, signifie à la fois prêter et emprunter).

Quand Tchin-të-fou revient de conclure définitivement le marché, Kou-

jin le remercie beaucoup de ce qu’il l’a délivré de ce misérable. — Je voulais, ajoute-t-il, t’inviter à dîner pour te témoigner ma haute satisfaction; mais je suis accablé d’affaires pressantes, ui ne me laissent pas même le temps e dîner. Dans l’armoire de l’arrieresalle, tu trouveras un bout de galette, qui commence à moisir. Je t’en fais cadeau; tu le mangeras en prenant le thé. .

Le troisième acte finit là. Supposez que les hommes ont vécu près de vingt ans dans l'intervalle qui sépare cet acte du quatrième. A présent, vous voyez le fils adoptif de Kou-jin dans sa vingtcinquième année, et le vieil avare, devenu veuf, est malingre , cacochyme, moribond. Il vient appuyé sur le bras du jeune homme.

— Aïe! que je suis malade! [Il soupire.) Hélas ! que les jours sont longs pour un homme qui souffre ! (.-/ part.) Il y a bientôt vingt ans que j'ai acheté ce jeune écervelé. Je ne dépense rien pour moi, pas un denier, pas un demidenier; et lui, l’imbécile, il ignore le prix de l’argent. L’argent n'est pour lui qu'un moyen de se procurer des vêtements, de la nourriture ; passé cela, il ne l'estime pas plus que de la boue.

Sait-il toutes les angoisses qui me tourmentent, lorsque je suis obligé de dépenser le dixième d'une once (75 cent.). — Mon père, est-ce que vous ne voulez pas manger ? — Mon Gis, tu ne sais pas que cette maladie m’est venue d’un accès de colère. Un de ces jours, ayant envie de manger un canard rôti, j'allai au marché, aans cette boutique, là, ue tu connais. Justement on venait e rôtir un canard, d’où découlait le jus le plus succulent. Sous prétexte de le marchander, je le prends dans ma main, et j’y laisse mes cinq doigts appliqués jusqu’à ce qu’ils soient bien imbibés de jus. Je reviens chez moi sans l’acheter, et je me fais servir un plat de riz cuit dans l’eau. A chaque cuillerée de riz, je suçais un doigt. A la quatrième cuillerée, le sommeil me prit tout à coup, et je m’endormis sur ce banc de bois.

Ne voilà-t-il pas que, pendant mon sommeil , un traître chien vient me sucer le cinquième doigt. Quand je m’aperçus de ce vol à mon réveil, je me mis

L’UMYERS.

en une telle colère, que je tombai malade. Je sens que mon mal empire de jour en jour j je suis un homme mort.

Allons, il faut que j'oublie un peu mon avarice, et que je me (nette en dépense. Mon (ils. j’aurais envie de manger de la purée de (ères. — Je vais en acheter pour quelques centaines de liards. — Pour un liard, c’est bien assez. — Puur un liard! a pein- en aurais-je une demi-cuillerée. Et quel marchand voudrait m’en vendre si peu ?

(jn domestique parlant bas au jeune homme : « Achetez-en pour une once d'argent. (.4 part.) S’il donne cinq liards pour acheter de la purée de fè ves , il écrira sur son livre de dépense qu'il in'a avancé cinq liards , et demain il voudra me les faire rembourser. »

Le jeune homme achète de la purée de fèves pour dix liards nu lieu d’uu. Mais il n’a pu tromper l'œil toujours vigilant de l’avnre, et il essuie des reproches à son retour. — Mon (ils, je l'ai vu tout à l'heure prendre dis liards et les donner tous à ce marchand de pnrée. l’eut-on gaspiller ainsi l'argent?

— Il me doit encore cinq liards sur la picce que je lui ai donnée. Un autre jOur je les lui redemanderai. — Avant de lui faire crédit de cette somme, lui as-tu bien demandé son nom de famille, et quels sont ses voisins de droite et ses voisins de gauche? — Mon père, à quoi lion prendre des Informations sur ses voisins? — S’il vient à déloger et à s’enfuir avec mon argent, à qui Veuxlu que j’aille réclamer mes Cinq liards?

— Mon ppre, pendant que vous Vivez, je veux faire peindre l’image du dieu du bonheur, afin qu'il soit favorable à votre fils, à vos petits-fils et à vos descendants les plus reculés. — Mon fils , si tu fais peindre le dieu dti bonheur, garde-toi bien de le faire peindre rie fore : qu’il soit peint par derrière, cela suffit. — Mon pere, vous vous trompez, un portrait se peint toujours de face.

Jamais peintre s’est-il contenté de représenter le dos du personnage doht il devait faire le portrait? — Tu ne sais donc pas, insensé que tu es, que, quand un peintre termine les yeux dans la figure d'une divinité, il faut lui donner une gratification? — Mon père, vous calculez trop. — Mon fils , je sens que

ma fin approche. Dis-moi , dans quelle espèce de cercueil me mettras-tu? — Si j’ai le malheur de perdre mon père. Je lui achèterai le plus beau cercueil de sapin que je jiourrai trouver. — Ne va pas faire cette folie; le bois de sapin coûte trop cher. Une lois qu’on est mort, on ne distingue plus le bois de sapin du bois de saule. N'y a-t-il pas. derrière la maison, une vieille auge d'écurie? Elle sera excellente pour me faire Un cercueil. — Y pensez-vous?

Cette auge est plus large que longue; jamais votre corps n'y pourra entrer, vous êtes d’une trop grande taille. — Eh bien ! si l’auge est trop courte, rien n'est plus aisé que de raccourcir mon corps. Prends une hache, et coupc-le en deux. Tu mettras les deux moitiés Pline sur l'autre, et le tout entrera facilement. J’ai encore une chose importante h te recommander : ne va pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux ; tu empruhteras celle du voisin. — Puisque nous en avons une chez nous , pourquoi s’adresser au voisin?— Tu ne sais pas que j'ai les os extrêmement durs : si tu ébréchais le tranchant de ma bonne hache, il faudrait dépenser quelques liards pour la faire repasser. — Comine tous voudrez, mon pere. J<. désire aller au temple pour y brûler de l'encensa votre intention; donnez-moi de l'argent. — Mou fils , ce n’est pas la peine ; ne brûle pas d’encens pour obtenir la prolongation de mesjours. — Il y a longtemps que j’en ai fait le vœu ; je ne puis pas tarder davantage à l’acquitter. — Alt! ah ! tu as fait un vœu. Je vais te donner un denier. — C'est trop peu. — Deux.

— C’est trop peu. — Je t'en donne trois. C'est assez... C’est trop, c’est trop, c’est trop... Mon fils, nia dernière heure approche.; quand je ne serai plus, n'oublie pas d'aller réclamer ces cinq liards que te doit le marchand de fèves.

Voilà ce qui s'appelle un caractère soutenu jusqu'à la fin. Ce trait vaut mieux encore que le dernier mot d’ilarpagou : « Et moi, ma chère cassette! »

Il est plus piquant, plus inattendu.

On emporte le vieillard: il ue paraîtra plus ; il est mort. La dernière partie de la pièce est remplie par les

infortunes du bachelier et de sa femme, et par la reconnaissance tardive du fils et de ses parents.

..... Ce qui aura frappe, dans ce drame, le lecteur instruit et judicieux, ce sont les analogies du poème dramatique des Chinois avec le théâtre primitif des anciens : le décousu de la composition en plusieurs parties, I importance des scènes et des rôles épisodiques, l'étendue des monologues explicatifs , le mélange des morceaux de poésie chantés dans le dialogue vulgaire, l'Intervention des êlr s surnaturels au milieu des actions do commun des hommes, l'exagération du ridicule et du plaisant jusqu a 1 extravagance de la bouffonnerie, enfin tout ce qui signale les commencements de 1 art. Mais on doit remarquer aussi, dans cette pièce comme dans les autres du même théâtre que nous connaissons, un trait distinctif du génie dramatique des Chinois:

c’est la complaisance et l'amour avec lesquels ils s'appliquent à peindre naïvement l’intérieur, les détails de la vie de famille, l’obéissance de la femme, la faiblesse et la grâce de l’enfance, la tendresse et les soins du ocre et de l’époux. Rien ou très-peu de tout cela dans la comédie ancienne; c’était un ordre tout différent de moeurs sociales (*)•

Le Libertin.

' Loii-tchaï-lanc est le don Juan du théâtre chinois. Tchaî-lnng , expression par laquelle on désigne un personnage d’une grande austérité, est un nom fort plaisant et bien appliqué. Comme nos vieux comiques, les auteurs de la dynastie des Youên attachaient une grande importance aux noms de leurs personnages. ,

Cette comédie est assez bien intriguée pour une comédie chinoise; mais le caractère de Loü-tchaMang est trop avili. Quoique président du grand tribunal deTcbing-tcheou, il parle simplement, naïvement, comme un homme

qui n’a pas la conscience du mal , de toutes les infamies qu’il commet. Sons ce rapport, il ne ressemble pas le moins du monde à don Juan, pas meme a Si-men-khing, le héros du Kin-p mgincï. Son liliertinage est un libertinage brutal et bas; il ne séduit pas les femmes. il les arrache à leurs maris. «Chaque jour, comme l’épervier cjui s envole ou le rhien qui se met a courir, je quitte mon hôtel et j'erre à l'aventure. Quand je découvre un objet travaillé avec art, je me dis a moi-même. : à Chacun à son tour. >■ J’emprunte I objet , je m’en sers , puis je le rends.

Quel tort cela fait-il au prochain? Si j’aperçois un beau cheval , le le monte; une liclle femme, je l’enlève. » Coutchal-lang prend d'abord la femme d nn orfèvre, nomme Li-sse , ensuite relie de Trliang-kOuéi, son assesseur, et comme cet assesseur a deuf enfants , il lui donne la femme de Li sse, dont il est las, pour élever ces deux enfants. C’est même une scène tres-comique que celle où l'honnête marchand retrouve sa femme chez l’assesseur, au moment où il cherche a venger son outrage. Loü-tchaî-lang est puni au quatrième acte : l’enfer ne s’ouvre pas pour l’engloutir; mais Pao-tching, charge de scruter la conduite des magistrats iniques, condamne ce monstre a subir la peine capitale. L’assesseur, qui a le principal rôle, est le personnage vert tient de la pièce. Quant a la rencontre de toutes les victimes de Loii-tchaïlang dans la pagode de Yun-tlial, c’est un tableau ehargé.

Un auditoire français est encore autrement sévère qu'uii auditoire chinois, et malgré la décadence de nos mœurs, le’ sentiment public n’admettrait pas chez nous l’odieuse vérité de ces compositions (*).

Le Fanatique.

(*) Voy. le Tbcâlre de Piaule, traduction nouvelle, accompagnée de notes, par J. Naudet , membre de rlnstitut, I. II, p« 3" 5 385.

( Bibliothèque laliiie-frauqaise , publiée par Panckouckc.)

Le Jin fong-tseu ( Jin le fanatique) presque entièrement fonde sur la magic et le merveilleux, parait un ouvrage d’une espèce unique ; c’est moins une comédie qu’un spectacle tao-s.ve. Autant d’incidents, autant d'extravagan-

(*) Siècle des Youén , Journal asiatique , cahier de juiu i85i, p- 53i el 53a.

L’UNIVERS

ces; mais on ne peut s’empêcher d’y reconnaître, comme dans toutes les pièces de Ma-tchi-youên, un style trèsclair et très-exact. Il faut dire aussi ue le merveilleux occupe peu de place ans le Pë-wén ou le dialogue, et c’est principalement dans le dialogue que cet auteur original , qui avait tant de hardiesse, tant de saillie dans l’imagination , attaque les ridicules et les jongleries des Tao-sse.

Le caractère que l'auteur s'attache à développer est celui du fanatioue. Un grand anachorète, qu’on appelle Matan-yang, et qui ressemble traits pour traits à Yang-tseu (*), arrive inopinément dans le district de Tchong-nanchan. Il y opère une foule de métamorphoses, ressuscite les morts, et finit par convertir au culte des Tao-sse tous les habitants du bourg de Kan-ho, à l’exception pourtant des bouchers. Les nouveaux Convertis, scrupuleux observateurs de la loi , renoncent à manger de la viande et même des oignons ; car si la secte des bouddhistes autorise l’usage du grand ail , du petit ail , de l’oignon et de la ciboule, la secte des Tao-sse, plus rigide, n’admet que les poireaux , le céleri , la coriandre et la ciboulette.

Sur ces entrefaites , les bouchers de Kan-ho, ou les quatre frères Jin, dont le commerce est absolument perdu, ruiné , tiennent une conférence et délibèrent sur le parti à prendre. L’aîné de la famille (c'est le principal personnage de la pièce) forme la résolution de tuer Ma-tan-yang; il part, maigre les sages représentations de sa femme Li-chi , et aborde l'anachorète ; mais, au bout de quelques minutes, Ma-tan-yang, à qui la nature obéit, fait tant de miracles, que le boucher Jin se convertit à son tour, et embrasse la vie religieuse.

Le caractère du fanatique me parait inférieur, sous tous les rapports, au caractère de Liuthong-pin. Après sa conversion, le boucher Jin, qui n’a point changé de nature , est encore plein de jactance, plein de méchanceté, plein de cruauté. Quand on lui présente

(*) Personnage qui figure dan» le Songe

de Liu-tbong-pin.

son enfant , pour montrer qu’il est dégagé de toute affection humaine , il le tue ; il le tue en présence de son frère et de sa femme, qui reculent d’épouvante. Son fanatisme ne peut inspirer que de l’horreur. Le mari et la femme contrastent assez bien ensemble; mais celle-ci , en témoignant son aversion pour le célibat, ressemble trop aux amies de Lysistrata dans la licencieuse comédie A' Aristophane (*).

COMÉDIES D’iNTBIOUK.

La Housse du lit nuptial.

Un prêteur sur gages, Lieou-yenming, homme impitoyable, comme tous les prêteurs sur gages, se trouve créancier d’un grand mandarin. Voici l’origine de cette créance : le premier ministre, égaré par des discours calomnieux, présente à l’empereur un acte d’accusation contre Li-yen-chi, gouverneur de la ville de Lo-yang On instruit le procès. Le gouverneur, obligé departirpour la capitale (Tchangngan), oü il doit subir un interrogatoire, et pris au dépourvu, charge l’abbesse du monastère de la Grande Pureté d'emprunter pour lui, de Lieouyen-ming, dix taels d’argent (**). Dans tous les pays, la prudence est la vertu des financiers. Yen-ming consent à prêter pour un an , et met au prêt trois conditions. Il exige d’abord que le billet d’emprunt soit écrit en entier de la main de l’emprunteur (c’est à la Chine comme chez nous); puis il exige le cautionnement de l’abbesse, puis la signature de sa fille ; car Li-

£en-chi a une fille unique, âgée de dixuit ans. Nécessité n’a point de loi; on souscrit à tout. Une année s’écoule; le gouverneur ne revient pas; l’échéance arrive , et le financier demande son remboursement. Le refus qu’il éprouve lui inspire une pensée qui paraîtra peut-être singulière.

iiioü-tes-hikc , à P abbesse.

Suivant mon compte, le capital et les in-

(*) Siècle des Youfn , Journal asiatique . cahier de novembre-décembre i85i, p. 54» à 55o.

(**) Environ soixante-quinie francs.

teréto réunis montent aujourd'hui à vingt tæls.

l’aiusu.

Youén-waï , attendez , attendez toujours; vous n’avez rien à perdre.

LIEOü-YE W-M ilTG.

Madame , vous parlez beaucoup ; mais ce que vous dites....

l’abbesse.

Ce que je dis?

LIKOU-YEK-MIRG.

Est fort ridicule. Si dans dix ans M/le gouverneur n’est pas encore de retour, j’aurai donc attendu pendant dix ans. Ma bonne supérieure, puisque vous ne comprenez rien aux affaires, je lie veux pas vous cacher mes intentions. Allez sur-le-champ demander à la fille du gouverneur les vingt taels qu’elle me doit. Si elle a des fonds, elle me remboursera ; dans le cas contraire.... Ma bonne religieuse , vous connaissez mon isolement.

Quoique honoré partout du titre de youénwaï , je sens au fond de mon cœur de la tristesse et de l’ennui. Si Yu-yug consent à devenir mon épouse , intérêt, capital, j’abandonne tout. Mettez à l'accomplissement de ce projet vos soins, votre habileté; employez vos petits stratagèmes ; je saurai récompenser largement vos bons offices. Comme vous agirez, j’agirai.

l’asiesse.

Quelle idée folle! Quoi, Yu-yng , la fille d’un gouverneur! une jeune personne si timide ! comment voulez-vous qu’elle consente à devenir votre épouse? Elle vous doit de l’argent , soit : qu elle reste votre débitrice.

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