‹ Chine moderne, ou Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinoisChapitre 221 sur 292 · DRAMES JUDICIAIRES · texte numérisé non relu

DRAMES JUDICIAIRES

Le Créancier ennemi.

Le sujet de ce drame est un procès que le bouddhiste T’chang-chen-yeou intente aux divinités infernales. De tels procès ne sont pas rares à la Chine ; Duhalde en cite plusieurs. Il arrive même souvent que les tribunaux prennent l'initiative.

Le prologue nous introduit dans la maison de T’chang-chen-yeou , originaire de Kou-tching. Chen-yeou, converti au bouddhisme , vit honnêtement avec sa femme légitime Li-chi, dont il a deux enfants. Chaque jour, il récite les Soûtras (livres sacrés) , adore Foë, fait des œuvres de miséricorde, approfondit les mystères de son culte. Sa piété lui concilie la faveur du roi des enfers, qui s’incarne sous les traits de Thsoui-tseu-yu et engage Chen-yeou à suivre la profession religieuse ; mais le bouddhiste, loin de céder aux sollicitations de Tseu-yu, refuse de quitter le monde; il aime sa femme, qui est d’une grande beauté ; il aime ses enfants, et ne se trouve pas en état de supporter les austérités du monastère.

Tseu-yu attend avec patience.

Au premier acte, le supérieur du couvent des Cinq-Tours, voulant réparer l’autel de Foe, ordonne une quête dans tous les villages de sa juridiction. Uu ho-chang (bonze), chargé de recueillir les offrandes, dépose en passant dix taels entre les mains de Chen-yeou , qui les remet à sa femme et sort avec le religieux, La femme s’approprie le

dépôt; et, quand le ho-chang se présente, avant le retour de Chen-yeou et demande son argent , elle soutient effrontément qu’elle a tout rendu.

Selon les bouddhistes et les Tao-sse, le vol a cela de propre qu’il abrège les jours de celui qui le commet et entraîne les plus grands malheurs. Les divinités infernales, vaincues par les imprécations du religieux dépouillé (c’est le créancier ennemi ) , infligent à la famille de Chen-yeou le châtiment qu’elle mérite. Au second acte, T’cbang-chenyeou, trompé par sa femme, fait le partage de ses biens entre ses deux enfants. Le fils aîné se livre à toutes les prodigalités, à toutes les débauches, consomme sa ruine, dissipe le patrimoine de son frère, et meurt. Sa mère Li-chi ne tarde pas à le suivre dans la tombe. En proie au chagrin, justement alarmé pour son second fils, qui tombe dangereusement malade, T’chang-chenyeou met en œuvre tous les moyens que sa piété lui suggère, afin d’obtenir que la vie de son fifs soit prolongée. Il offre un sacrifice dans le temple de Foë, adresse une longue prière au Bodhisattva du temple; mais, en dépit de toutes les prières et de tous les sacrifices, le malade succombe. Irrité de se voir ainsi trompé dans ses espérances, le père, au désespoir, accuse d’injustice les divinités des enfers, et prend le parti de les traduire devant les tribunaux. Il porte plainte devant Thsouitseu-yu , devenu gouverneur du district. Celui-ci, alléguant son impuissance, refuse d'instruire le procès; mais dans un songe il fait apparaitre à T’chang-chen-yeou sa femme et ses deux fils, qui expliquent clairement comment les divinités aperçoivent et notent toutes les mauvaises actions et avec quelle justice on souffre en enfer. Après une telle vision, Chen-yeou se désiste de sa plainte et embrasse la vie religieuse.

Le Plat qui parle.

Le Plat qui parle est une pièce fondée sur une légende populaire ; elle est médiocrement écrite d’un bout à l’autre, et ne se soutient guère que par l’odieux et le ridicule. — Koüe-youg , originaire de Pièn-liang , croit aux ho-

roscopes, comme tous les Chinois. Un jour qu’il se trouvait sur la place du marché, il aperçoit un astrologue environné de la foule. Curieux de savoir quelque chose de sa destinée, il s'approche de l'astrologue. Celui-ci , qui était un très-habile physionomiste, tenant les yeux fixés sur Koùe-yong, le considère avec la plus grande attention pendant un certain temps, et prononce son horoscope. L'horoscope n’est pas heureux , tant s’en faut. Épouvante des maux qui l'attendent, et ne pouvant y penser sans horreur, il quitte sa famille, son pays natal, et s'établit à Loyang, où il amasse dans les affaires un assez bon nombre de taels.

Au bout de quelques années, se croyant à l'abri de toutes les infortunes, il revient avec sécurité dans son pays, et s'arrête, en passant, à l’auberge de la Tuilerie (Oua-yao-tièn). C’était une affreuse taverne, dont le maître, ancien potier, se nommait Pan. La cassette dans laquelle Koüe-yong avait serré son argent excite la convoitise de l’aubergiste et de sa femme. Ils se jettent tous les deux sur le malheureux voyageur, et l’assassinent. Pan brûle le corps de sa victime, recueille ses cendres, pile ses os, dont il fait d’abord une espèce de mortier, puis un plat.

C'est ce plat qui, apporté à l’audience de Pao-tching , parle très-clairement, très-distiiictemeut. et dénonce les coupables (*).

Le Magot.

C’est un drame judiciaire, qui offre une assez grande ressemblance avec le Hoeï-lan-ki. Le caractère de la jeune femme, contre laquelle on élève une accusation fausse, est irrépréhensible et vaut, à bien des égards, celui de Haï-tang, dans l'histoire du Cercle de craie ; mais il s'en faut de beaucoup que le plan de la pièce soit aussi bien conçu. L'action est languissante , et l'on n’y voit pas une seule idee dramatique. Le cinquième acte, toutefois, ne me semble pas dépourvu d’intérêt; c’est le jugement de Li-wen-tao. Un petit magot,

(*) Siècle det Youe'n , Journal asiatique, cahier de novembre-décembre i85i, p. 5a 3 et 5a4.

80* Livraison. (Chine modebne.)

ortant les caractères du marchand , gure au nombre des pièces de conviction ; de là vient le titre du drame.

Histoire de le Pantoufle laissée en gage.

Wang-yüe-ying, jeune fille de dixhuit ans, tient avec sa mère une boutique de parfumerie , dans une rue de Lo-yang. Ses charmes ont agi sur le cœur d un étudiant appelé Koüo-hoa.

Cet étudiant, contre l'ordinaire, n'est

fias un libertin. Au milieu de toutes es intrigues, de toutes les orgies de la capitale, il conserve une sagesse exemplaire, et ne montre qu'un amour honnête et désintéressé.

Il s'en faut de beaucoup que la jeune fille soit indifférente; elle aime Koüohoa, qui vient chaque jour dans la boutique, sous le prétexte d’y acheter de la parfumerie; mais la présence de la mère est un obstacle à ses projets. Plus impatiente que son amant, Yuè-yug prend la résolution extrême de lui adresser une lettre, de lui ouvrir son cœur et de lui proposer un rendezvous, la nuit, dans le temple de la déesse Kouan-yn. L’intrigue amoureuse est conduite par une servante, qui porte la lettre et transmet la réponse.

Une telle proposition enflamme les désirs de Koüo-hoa. Chose rare a la Chine, l’amant arrive le premier au rendez-vous. Dans les pagodes chinoises on trouve à peu près tout ce ue l’on veut. En attendant celle qui oit mettre le comble à son bonheur, Koüo-hoa s'assoit à une petite table, près de l'autel de Kouan-yn; il demande à un bonze du vin chaud, boit à plusieurs reprises, passe, sans s’en apercevoir, de l'enivrement de l’amour à un enivrement plus commun, et s'assoupit.

Sur ces entrefaites, la jeune fille arrive à son tour, accompagnée de la servante, qui porte une lanterne. Trouvant Koüo-hoa endormi, elle attend avec patience. Pourtant, quand le tambour annonce la quatrième veille, elle se décide à quitter la chapelle ; mais, avant de partir, elle veut laisser à Koüo-hoa un gage de sa tendresse ; elle enveloppe donc dans son mouchoir

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